LA PRISE DE SCUTARI

Mercredi dernier, à 2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de

canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme!

annonçait à Cettigne la chute de Scutari, tombée à minuit, après six

mois bientôt de résistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des

Monténégrins. C'est une conquête enlevée au prix d'un effort plus

méritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent

celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople même, si l'on envisage la

faiblesse comparative de l'armée du roi Nicolas commandée en chef par le

général Yanko Voukotitch, dépourvue des puissants moyens d'action

qu'avaient à leur disposition les autres armées alliées et manquant

notamment d'artillerie de siège.

Nous avons, au début de la campagne, dit avec quel héroïsme, quelle

frénésie patriotique, on peut bien dire, les Monténégrins s'étaient

jetés à l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux

fortifiée, peut-être, de toutes les positions turques, une colline de

600 mètres de hauteur, armée avec toutes les ressources modernes,

abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard

conquérir pied à pied, au prix de sanglants efforts.

Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour

s'acharner contre cette place.

Au milieu de novembre, les Serbes, après avoir concouru à l'action

contre Saint-Jean de Medua et Alessio, étaient venus participer au

blocus de Scutari, que les Monténégrins, réduits à leurs propres

forces--au début de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi

lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--étaient

incapables d'investir complètement.

[Illustration: Le général Yanko Voukotitch.]

[Illustration: Essad pacha.]

Jusqu'au début de février, ce fut une série de combats, de sorties

vigoureuses des assiégés, d'attaques non moins âpres des assiégeants.

Les intempéries interrompirent, en mars, les hostilités.

Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, déclarer

qu'elle ne permettait sous aucun prétexte l'annexion de Scutari au

Monténégro, et entraîner les puissances à une action navale, à un blocus

des côtes adriatiques, afin d'empêcher le ravitaillement de l'armée

serbo-monténégrine. Sous cette pression, les Serbes se décidèrent à

fausser compagnie à leurs alliés. Ils retirèrent leurs troupes.

Rien ne parvint à ébranler l'indomptable opiniâtreté du roi Nicolas, ni

cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du _Temps_,

être que ridicule ou odieuse, ni même les dissentiments qui se seraient

produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volonté a triomphé, et

la prise de Scutari couronne d'émouvante façon l'effort surhumain de ses

soldats et de tout son peuple.

Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la

collaboration intime a assuré la longue résistance de Scutari: le

colonel Hassan Riza qui, avant d'être assassiné, fut l'âme de la défense

au point de vue technique, et le général Essad pacha, bey albanais

puissant, qui apportait à Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur

les populations albanaises de la région. Ils furent pour le général

Voukotitch et ses épiques soldats des adversaires dignes d'eux et de

leur stoïque constance.

[Illustration: Carte de Scutari et de ses approches.]

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 28 / 50 题