Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rémond
conquit au cours de son séjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine
avaient survécu, très vivaces, à son départ; aussi, tout naturellement,
quand la Turquie, la paix signée, eut retiré ses troupes des rives
d'Afrique, les Arabes, décidés à opposer jusqu'au bout aux armes
italiennes une résistance opiniâtre, se tournèrent vers le journal qui
avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidèle. Et, par toute
une série de lettres ou de dépêches, nous fûmes tenus au courant des
divers incidents qui marquèrent les suprêmes tentatives des Tripolitains
pour conserver leur indépendance.
C'était déjà presque une prouesse que de faire parvenir en France ces
nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dépêches, transmises par
fil de Kasr Yffren à Nalout, localité située à 45 kilomètres de Dehibat,
étaient apportées jusqu'à ce poste tunisien, d'où elles étaient
transmises de nouveau télégraphiquement. Malheureusement, et quoique
tant de constance et d'énergie fussent pour nous toucher, ces
correspondances ne rentraient guère dans le cadre de notre journal, et
il nous fut impossible de les accueillir.
Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé au cours des derniers
mois:
Partant de ce principe que, «en retirant ses troupes de la Tripolitaine,
le gouvernement ottoman avait laissé aux Tripolitains l'autonomie
absolue», un cheik «grand et vénéré», disait l'une des correspondances,
Suleïman Barouni bey, député du Djebel tripolitain à la Chambre
ottomane, s'était proclamé «président de la libre Tripolitaine». Il
avait réuni, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partagés en
plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien armés, bien fournis de
cartouches, et avait entamé la lutte.
Il apparaît bien que Suleïman Barouni a, en maintes circonstances,
inquiété les Italiens, et même remporté certains avantages. La disette,
cependant,--la famine même, allait avoir raison de cette résistance
désespérée. Les dernières correspondances qui nous parvinrent, en effet,
contenaient à l'adresse du gouvernement français des récriminations, des
plaintes véhémentes. Car les autorités françaises en Tunisie--et cela
montre jusqu'où fut poussé par la France le scrupule de conserver, dans
cette guerre, une stricte neutralité--les autorités, disons-nous,
veillèrent énergiquement à empêcher, par le territoire tunisien, tout
transit de marchandises.
Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute
moins affermie en son patriotisme que ne l'était le cheik qui la
conduisait, triomphèrent de l'héroïsme agissant de Suleïman Barouni.
Après avoir subi plusieurs échecs, il comprit que la résistance ne
pouvait plus désormais se prolonger, et il se résolut à traiter.
[Illustration: Le «président de la libre Tripolitaine» (coiffé du fez),
en Tunisie. _Phot. prise à Foum Tataouine, par le Dr Razon._]
Dans le dessein d'arrêter les conditions auxquelles il pourrait remettre
à l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait à Tunis. C'est au
cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier, à Foum
Tataouine, que fut pris le cliché que nous reproduisons ici et qui
montre, sous le costume turc qu'il avait adopté, le dernier champion de
l'indépendance tripolitaine. On voit près de lui le cadi de Tataouine,
homme tout loyal et fidèle ami de la France.
Maintenant, Suleïman Barouni trouvera-t-il à engager les pourparlers
qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prête. Et dans ce
cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?
[Illustration: L'INFANTERIE MONTÉNÉGRINE AU SIÈGE DE SCUTARI.--Tonneaux
et gabions remplis de sable et de gravier que les assaillants roulaient
devant eux pour se protéger en avançant.]