LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO

Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain

de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur

de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes

perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de

San-Francisco (Californie).

M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années.

Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé

à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et

quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les

Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put

pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien

résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en

Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et

s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y

établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi

de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef

de la Croix-Rouge.

[Illustration: Le «gouvernement autonome» de Durazzo.

De gauche à droite: major A. Pesitch, chef de l'état-major; colonel D.

Boulitch, gouverneur militaire; évêque Jacob, ministre du Culte et de

l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M.

Dinitch, ministre des Affaires étrangères.]

Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte

autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.

Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe

que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le

plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour

décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours

de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment

tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché

commercial sur l'Adriatique.

C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par

le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du

territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à

un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant

d'efforts et de privations.

Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il

s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.

Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D.

Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major

général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr

Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de

l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.

Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec

ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa

rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les

vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic

promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix

déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre

cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au

passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de

son habileté le succès de la grande entreprise.

Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint

Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la

ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la

brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les

hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la

citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine

de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement

s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui

avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est

aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités

prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien

que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les

marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans

américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa

prééminence abolie.

L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où

nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain

nombre de notables grecs avec leurs femmes.

Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman

et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation

s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.

Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre

ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour,

il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel

nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui

fait feu à gauche.

Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un

capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â

tue-tête: «A bas l'Autriche!»

Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur le paquebot italien

_Molfetta_, pour Antivari, le Monténégro et le théâtre de la guerre

monténégrine. La même nuit, le capitaine Dinitch, qui est,

rappelez-vous, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement

provisoire de l'État autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine

Dinitch partait, en «mission spéciale et secrète», à bord d'un caboteur,

pour Salonique. De là, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.

Il eût été plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade

par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystérieuse, le capitaine ne

semblait pas avoir très grande envie de fouler, pour le moment, le sol

autrichien.

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 25 / 50 题