En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures
et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage,
tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part
d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un
chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que
les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du
haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures.
Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à
moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il
faut compter sur trois jours de voyage.
La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même
rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne.
Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux
s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement
disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent
à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se
marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques
maisons albanaises.
Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les
passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans
le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute
taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que
ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et
sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à
cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que
nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.
Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord
nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande
courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la
garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui
avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une
boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La
guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent
arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais
qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre
nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le
transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous
lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous
procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà
l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol
nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir
soupe, tant nous étions harassés de fatigue.
Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver
vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long
de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes
reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément
d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont
nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes
arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet
d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors
empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire
partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte,
foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été
octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche
pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie.
Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur
sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai
rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y
a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous
pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le
domaine et nous nous taisions.
«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition
nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la
Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous
disons est vrai.»
[Illustration: Halte dans une auberge albanaise, à Petchine.]
Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y
attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus
qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la
pétition.
Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous
impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et
beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont
catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner
elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le
pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci
soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.
La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où
nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau.
Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus
les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur
longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons
marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous
contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui
sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti
Durazzo.
Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers.
Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes
bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots.
Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur
elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand
nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la
route, caquetaient, allumaient des cigarettes.
[Illustration: Traversée d'une rivière près de Kavaya.]
Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là
s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute
une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de
chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus
jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils
étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs
vêtements, la vermine qui s'y était logée.