siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux,
à la vérité, en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant,
parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles,
j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu
dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai
des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de
la gentillesse de mes bons mots et de l'estime que l'on faisait de
mon esprit. On vint jusque-là, que le Conseil fut contraint de faire
publier un Arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la
raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque
qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse
faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire.
Cependant la définition de ce que j'étais partagea la ville en deux
factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour
en jour, et enfin, en dépit de l'anathème par lequel on tâchait
d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une
assemblée des Etats, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps
à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres
pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent,
et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée, comme l'on
fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer.
Les Examinateurs m'interrogèrent, entre autres choses, de Philosophie:
je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon Régent m'en
avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de
raisons convaincantes; de sorte que, n'y pouvant répondre, j'alléguai
pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas
davantage que les sophismes; car, en deux mots, ils m'en découvrirent
la fausseté.
--Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science,
accommodait sans doute les principes à sa Philosophie, au lieu
d'accommoder sa Philosophie aux principes, et encore devait-il les
prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes dont vous
nous avez parlé. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais
si nous lui baisons les mains.
Enfin, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils
n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de
discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous
d'une commune voix que je n'étais pas un homme, mais possible quelque
espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que
je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet,
je lui étais tout semblable; si bien qu'on ordonna à l'Oiseleur de
me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir,
car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la
Cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre
autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus
gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était
si transportée de joie, lorsqu'en étant en secret, je l'entretenais
des mœurs et des divertissements des gens de notre monde, et
principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique,
qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que, si jamais je me
trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon
cœur.
Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui
tambourinait contre les bâtons de ma cage.
--Réjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on conclut la
guerre contre le Roi [notes de musique]. J'espère, parmi l'embarras des
préparatifs, pendant que notre Monarque et ses sujets seront éloignés,
faire naître l'occasion de vous sauver.
--Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles
entre les Princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je
vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.
[Illustration: --Réjouissez-vous, me dit-elle, hier on conclut la guerre
contre le Roi...]
--Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont
désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche, le nombre
des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec
tant d'égalité qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que
dans l'autre, les soldats estropiés, d'un côté, sont tous enrôlés dans
une compagnie, et, lorsqu'on en vient aux mains, les Maréchaux de Camp
ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont
en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les
courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les
robustes, les forts; et, si quelqu'un entreprenait de frapper un autre
que son ennemi désigné, à moins qu'il ne pût justifier que c'était par
méprise, il est condamné comme couard. Après la bataille donnée, on
compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards,
il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et
d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.
«Mais, encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce
n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées, plus nombreuses,
de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend
entièrement le triomphe ou la servitude des Etats.
«Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre
spirituel, et un judicieux à un autre judicieux. Au reste, le triomphe
que remporte un Etat en cette façon est compté pour trois victoires
à force ouverte. Après la proclamation de la victoire, on rompt
l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son Roi, ou celui
des ennemis ou le sien.»
Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner
des batailles; et j'alléguais, pour exemple d'une bien plus forte
politique, les coutumes de notre Europe, où le Monarque n'avait garde
d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre; et voici comme elle me
parla:
--Apprenez-moi, me dit-elle, si vos Princes ne prétextent pas leurs
armements, du droit?
--Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause.
--Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non
suspects, pour être accordés? Et, s'il se trouve qu'ils aient autant de
droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils
jouent en un coup de piquet la Ville ou la Province dont ils sont en
dispute?
--Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en
votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en
pareil nombre d'hommes?
--Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par
votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir
vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui, non; s'il n'avait
qu'un poignard, et vous une estocade; enfin s'il était manchot, et
que vous eussiez deux bras? Cependant, avec toute l'égalité que vous
recommandez, tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils;
car l'un sera de grande, l'autre, de petite taille; l'un sera adroit,
l'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faible;
et, quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient
aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils
pas pareils, car l'un des deux aura peut-être plus de courage que
l'autre; et, sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril,
qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le cœur
plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si
ce n'était pas, aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a
point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer, et
d'ôter la vie à ce pauvre homme, qui prévoit le danger, dont la chaleur
est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour
unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle
_poltronnerie_. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec
avantage, et, le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre
nature, puisque sa hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de
cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance
au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et
plus consciencieux dans les combats. Et le Philosophe qui donnait
l'avis parla ainsi:
«Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de
deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous
deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n'est pas encore
assez, puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par
force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute
son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas, ou plus vite
qu'il n'était vraisemblable; ou, feignant de l'attraper d'un côté,
il l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela, c'est affiner, c'est
tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas
faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force,
estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non
sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la
victoire, encore qu'il soit accablé de la chute d'une montagne, parce
qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même, celui-là
n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé, dans ce
moment, disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si
ç'a été par hasard qu'il a terrassé son ennemi, c'est la Fortune qu'on
doit couronner: il n'y a rien contribué; et enfin le vaincu n'est non
plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit
faire dix-huit.»
[Illustration: Il n'y a pas, dans cette armée, un seul homme plus fort
que l'autre...]
On lui confessa qu'il avait raison; mais qu'il était impossible, selon
les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir
un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande
importance.
Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait
d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce
Pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors les coupables
convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout
de même pourrait appeler un homme en Justice, qui l'aurait refusée.
Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement, à cause que les gens
du Conseil avaient dit, dans la dernière assemblée, que c'étaient
les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de
couvrir sous ce prétexte le désir qui les brûlait de se mêler aux
bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature.
Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du
sexe.
Cependant il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de
la définition de mon être, car, comme je ne songeais plus qu'à mourir
en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience.
Je fus donc interrogé, en présence d'un grand nombre de Courtisans,
sur quelques points de Physique, et mes réponses, à ce que je crois,
en satisfirent un, car celui qui présidait m'exposa fort au long ses
opinions sur la structure du Monde: elles me semblèrent ingénieuses;
et, sans qu'il passa jusqu'à son origine, qu'il soutenait éternelle,
j'eusse trouvé sa Philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre.
Mais, sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à
ce que la Foi nous apprend, je brisai avec lui, dont il ne fit que
rire; ce qui m'obligea de lui dire que, puisqu'ils en venaient là, je
recommençais à croire que leur Monde n'était qu'une Lune.
--Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des
mers; que serait-ce donc tout cela?
--N'importe! repartis-je, Aristote assure que ce n'est que la Lune;
et, si vous aviez dit le contraire dans les Classes où j'ai fait mes
études, on vous aurait sifflés.
Il se fit, sur cela un grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si
ce fut de leur ignorance; mais cependant on me conduisit dans ma cage.
Mais d'autres savants, plus emportés que les premiers, avertis que
j'avais osé dire que la Lune d'où je venais était un Monde, et que
leur Monde n'était qu'une Lune, crurent que cela leur fournissait un
prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau: c'est la façon
d'exterminer les impies. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur
plainte au Roi, qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis
sur la sellette.
Me voilà donc décagé pour la troisième fois; et lors, le plus ancien
prit la parole, et plaida contre moi. Je ne me souviens pas de sa
harangue, à cause que j'étais trop épouvanté pour recevoir les espèces
de sa voix sans désordre, et parce aussi qu'il s'était servi, pour
déclamer, d'un instrument dont le bruit m'étourdissait: c'était une
trompette qu'il avait tout exprès choisie, afin que la violence de ce
son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher par
cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il
arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours
empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie. Quand il eut
dit, je me levai pour défendre ma cause, mais j'en fus délivré par une
aventure qui va vous surprendre. Comme j'avais la bouche ouverte, un
homme, qui avait eu grande difficulté à traverser la foule, vint choir
aux pieds du Roi, et se traîna longtemps sur le dos en sa présence.
Cette façon de faire ne me surprit pas, car je savais que c'était la
posture où ils se mettaient, quand ils voulaient discourir en public.
Je rengaînai seulement ma harangue; voici celle que nous eûmes de lui.
--Justes, écoutez-moi! vous ne sauriez condamner cet Homme, ce Singe
ou ce Perroquet, pour avoir dit que la Lune est un Monde d'où il
venait; car, s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la
Lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi
de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi! pouvez-vous le contraindre à
n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n'est
pas un Monde, mais il ne le croira pas pourtant; car, pour croire
quelque chose, il faut qu'il se présente à son imagination certaines
possibilités plus grandes au _oui_ qu'au _non_; à moins que vous ne lui
fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il ne vienne de soi-même s'offrir
à son esprit, il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas
pour cela.
[Illustration: Les savants furent en corps faire leur plainte au Roi.]
«J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné, si
vous le posez dans la catégorie des bêtes.
«Car, supposé qu'il soit animal sans raison, en auriez-vous vous-mêmes
de l'accuser d'avoir péché contre elle? Il a dit que la Lune était un
monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de la Nature; donc,
c'est la Nature qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante
Nature qui a fait le Monde et la Lune ne sache ce que c'est elle-même,
et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez
d'elle, le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais,
quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous
supposeriez que la Nature ne guidât pas les bêtes, rougissez à tout
le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En
vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr, qui veillât
à la police d'une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la
fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui
aurait dérobé à sa voisine un grain de blé, tantôt mettre en justice
une autre qui aurait abandonné ses œufs, ne l'estimeriez-vous pas
insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre
assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Comment
donc, vénérable assemblée, défendrez-vous l'intérêt que vous prenez aux
caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit.»
Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'applaudissements fit
retentir toute la salle; et, après que toutes les opinions eurent été
débattues un gros quart d'heure, le Roi prononça:
«Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que
la punition d'être noyé serait modifiée en une amende honteuse (car il
n'en est point en ce pays-là d'_honorable_); dans laquelle amende je
me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la Lune était un Monde, à
cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter
dans l'âme des faibles.»
Cet Arrêt prononcé, on m'enlève hors du Palais; on m'habille par
ignominie fort magnifiquement; on me porte sur la tribune d'un
magnifique Chariot; et, traîné que je fus par quatre Princes qu'on
avait attachés au joug, voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux
carrefours de la Ville:
«Peuple, je vous déclare que cette Lune-ci n'est pas une Lune, mais
un Monde; et que ce Monde là-bas n'est pas un monde, mais une Lune.
Tel est ce que le Conseil trouve bon que vous croyiez.»
Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la Cité,
j'aperçus mon Avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre.
Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l'eus envisagé, que c'était
mon Démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser:
--Et venez-vous en chez moi, me dit-il, car de retourner en Cour après
une amende honteuse, vous n'y seriez pas vu de bon œil. Au reste, il
faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les Singes, aussi
bien que l'Espagnol votre compagnon, si je n'eusse publié dans les
compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre vos
ennemis, en votre faveur, la protection des Grands.
La fin de mes remerciements nous vit entrer chez lui; il m'entretint,
jusqu'au repas, des ressorts qu'il avait fait jouer pour obliger mes
ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient
embabouiné le Peuple, à se déporter d'une poursuite si injuste. Mais,
comme on nous eut avertis qu'on avait servi, il me dit qu'il avait,
pour me tenir compagnie, ce soir-là, prié deux Professeurs d'Académie
de cette Ville de venir manger avec nous.
--Je les ferai tomber, ajouta-t-il, sur la Philosophie qu'ils
enseignent en ce Monde-ci, et, par même moyen, vous verrez le fils
de mon hôte. C'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en aie
jamais rencontré; ce serait un second Socrate, s'il pouvait régler
ses lumières, et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu
continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage, comme il
fait, par une chimérique ostentation et une affectation de s'acquérir
la réputation d'homme d'esprit. Je me suis logé céans pour épier les
occasions de l'instruire.
Il se tut, comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir;
puis, il fit signe qu'on me dévêtît des honteux ornements dont j'étais
encore tout brillant.
Les deux Professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt,
et nous allâmes nous mettre à table, où elle était dressée, et où nous
trouvâmes le jeune garçon dont il m'avait parlé, qui mangeait déjà. Ils
lui firent grande saluade et le traitèrent d'un respect aussi profond
que d'esclave à seigneur: j'en demandai la cause à mon Démon, qui me
répondit que c'était à cause de son âge, parce qu'en ce Monde-là les
vieux rendaient toute sorte de respect et de déférence aux jeunes; bien
plus, que les pères obéissent à leurs enfants, aussitôt que, par l'avis
du Sénat des Philosophes, ils avaient atteint l'âge de raison.
[Illustration: Un magnifique chariot traîné par quatre princes.]
--Vous vous étonnez, continua-t-il, d'une coutume si contraire à
celle de votre pays? Mais elle ne répugne point à la droite raison;
car, en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en
force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable
de gouverner une famille, qu'un infirme sexagénaire, pauvre hébété,
dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination, qui ne se
conduit que par ce que vous appelez expérience des heureux succès,
qui ne sont cependant que de simples effets du hasard contre toutes
les règles de l'économie de la prudence humaine. Pour du jugement,
il en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre Monde en fasse un
apanage de la vieillesse; mais, pour se désabuser, il faut qu'il sache
que ce qu'on appelle _prudence_ en un vieillard n'est autre chose
qu'une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre,
qui l'obsède. Ainsi, quand il n'a pas risqué un danger où un jeune
homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en préjugeât sa catastrophe,
mais il n'avait pas assez de feu pour allumer ces nobles élans qui
nous font oser; au lieu que l'audace de ce jeune homme était comme
un gage de la réussite de son dessein, parce que cette ardeur qui
fait la promptitude et la facilité d'une exécution était celle qui le
poussait à l'entreprendre. Pour ce qui est d'exécuter, je ferais tort à
votre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que
la jeunesse seule est propre à l'action; et, si vous n'en étiez pas
tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez
un homme courageux, n'est-ce pas à cause qu'il vous peut venger de
vos ennemis, ou de vos oppresseurs? et est-ce par autre considération
que par pure habitude, que vous le considérez, lorsqu'un bataillon de
septante Janviers a gelé son sang, et tué de froid tous les nobles
enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées? Lorsque vous
déférez au plus fort, n'est-ce pas afin qu'il vous soit obligé d'une
victoire que vous ne lui sauriez disputer? Pourquoi donc vous soumettre
à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères,
évaporé ses esprits et sucé la moelle de ses os? Si vous adoriez une
femme, n'était-ce pas à cause de sa beauté? Pourquoi donc continuer
vos génuflexions, après que la vieillesse en a fait un fantôme qui
ne représente plus qu'une hideuse image de la mort? Enfin, lorsque
vous aimiez un homme spirituel, c'était à cause que, par la vivacité
de son génie, il pénétrait une affaire mêlée et la débrouillait;
qu'il défrayait par son bien dire l'assemblée du plus haut carat;
qu'il digérait les sciences d'une seule pensée; et cependant, vous
lui continuez vos honneurs, quand ses organes usés rendent sa tête
imbécile, pesante et importune aux compagnies, et lorsqu'il ressemble
plutôt à la figure d'un Dieu Foyer qu'à un homme de raison? Concluez
donc par là, mon fils, qu'il vaut mieux que les jeunes gens soient
pourvus du gouvernement des familles, que les vieillards. D'autant
plus même que, selon vos maximes, Hercule, Achille, Epaminondas,
Alexandre et César, qui sont presque tous morts au deçà de quarante
ans, n'auraient mérité aucuns honneurs,[12] parce qu'à votre compte ils
auraient été trop jeunes, bien que leur seule jeunesse fût seule la
cause de leurs belles actions, qu'un âge plus avancé eût rendues sans
effet, parce qu'il eût manqué de l'ardeur et de la promptitude qui leur
ont donné ces grands succès. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre
Monde font retentir avec soin ce respect qu'on doit aux vieillards? Il
est vrai; mais, aussi, tous ceux qui ont introduit des lois ont été
des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent
justement de l'autorité qu'ils avaient extorquée _et ont fait comme les
législateurs aux fausses religions, un mystère de ce qu'ils n'ont pu
trouver_.
[12] Et qu'à un _vieux radoteux, parce que le soleil a quatre-vingt
dix fois expié sa moisson, vous lui deviez de l'encens_ (Variante).
«_Oui mais direz-vous, ce vieillard est mon père et le Ciel me promet
une longue vie si je l'honore._»
_Si votre père, ô mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux
inspirations du très-haut, je l'admets; autrement, marchez sur le
ventre du père qui vous engendra, trépignez sur le sein de la mère qui
vous conçut, car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents
vicieux ont arraché à votre faiblesse soit tellement agréable au Ciel
qu'il en allonge pour cela vos fusées, je n'y vois guère d'apparences._
_Quoi! ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez le
superbe de votre père, crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté,
répare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d'une estocade à
travers votre estomac vous casse-t-il une pierre dans la vessie. Si
cela est, les médecins ont grand tort. Au lieu de potions infernales
dont ils empestent la vie des hommes qu'ils n'ordonnent pour la petite
vérole trois révérences à jeun, quatre «grand mercy» après dîner et
douze «bonsoir mon père et ma mère» avant que de s'endormir. Vous me
répliquerez que sans lui, vous ne seriez pas il est vrai, mais aussi
lui-même sans votre grand-père, sans votre bisaïeul, ni sans vous votre
père n'aurait pas de petits-fils._
_Lorsque la nature le mit au jour c'était à condition de rendre ce
qu'elle lui prêtait, ainsi quand il vous engendra il ne vous donna
rien, il s'acquitta encore. Je voudrais bien savoir si vos parents
songeaient à vous quand ils vous firent? Hélas, point du tout, et
toutefois vous êtes obligé d'un présent qu'ils vous ont fait sans y
penser._
_Comment, parce que votre père fut si paillard qu'il ne put résister
aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu'il en fit le marché
pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le
maçonnage, vous rêverez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce,
quoi parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme
par la façon d'un enfant, cet enfant ne lui doit parler qu'à genoux,
ainsi votre père fit bien d'être ribaud et cet autre d'être chiche, car
autrement, ni vous, ni lui, n'auriez jamais été, mais je voudrais bien
savoir si quand il eût été certain que son pistolet eût pris un rat,
s'il n'eût point tiré le coup! Juste Dieu! qu'on en fait accroire au
peuple de votre monde._
«Vous ne tenez de votre Architecte mortel que votre corps seulement;
votre âme vient des Cieux; il n'a tenu qu'au hasard que votre père
n'ait été votre fils, comme vous êtes le sien. Savez-vous même s'il ne
vous a point empêché d'hériter d'un diadème? Votre esprit peut-être
était parti du Ciel, à dessein d'animer le Roi des Romains au ventre
de l'Impératrice; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon,
et peut-être que, pour abréger sa course, il s'y logea. Non, non,
Dieu ne vous eût point rayé du calcul de tous les hommes, quand votre
père fût mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point
aujourd'hui l'ouvrage de quelque vaillant Capitaine, qui vous aurait
associé à sa gloire comme à ses biens? Ainsi peut-être vous n'êtes
non plus redevable à votre père de la vie qu'il vous a donnée, que
vous le seriez au Pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu'il
vous nourrirait. Et je veux même qu'il vous eût engendré Prince, qu'il
vous eût engendré Roi: un présent perd son mérite, lorsqu'il est fait
sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on
la donna à Cassius; cependant Cassius en est obligé à l'Esclave dont
il impétra non pas César à des meurtriers, parce qu'ils le forcèrent
de la recevoir. Votre père consulta-t-il votre volonté, lorsqu'il
embrassa votre mère? vous demanda-t-il si vous trouviez bon de voir
ce siècle-là, ou d'en attendre un autre? si vous vous contenteriez
d'être fils d'un sot, ou si vous auriez l'ambition de sortir d'un
brave homme? Hélas! vous, que l'affaire concernait tout seul, vous
étiez le seul dont on ne prenait point l'avis! Peut-être qu'alors, si
vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de
la Nature, et que votre naissance eût été à votre option, vous auriez
dit à la Parque: «Ma chère Demoiselle, prends le fuseau d'un autre: il
y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j'aime encore mieux
demeurer cent ans à n'être pas, que d'être aujourd'hui, pour m'en
repentir demain!» Cependant il vous fallut passer par là; vous eûtes
beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous
arrachait, on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter.
«Voilà, ô mon fils! les raisons à peu près qui sont cause du respect
que les pères portent à leurs enfants; je sais bien que j'ai penché
du côté des enfants plus que la justice ne le demande, et que j'ai en
leur faveur un peu parlé contre ma conscience. Mais, voulant corriger
cet orgueil dont certains pères bravent la faiblesse de leurs petits,
j'ai été obligé de faire comme ceux qui, pour redresser un arbre tortu,
le tirent de l'autre côté, afin qu'il redevienne également droit entre
les deux contorsions. Ainsi, j'ai fait restituer aux pères ce qu'ils
sont à leurs enfants, leur en ôtant beaucoup qui leur appartenait, afin
qu'une autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien encore que
j'ai choqué, par cette apologie, tous les vieillards; mais qu'ils se
souviennent qu'ils ont été enfants avant que d'être pères, et qu'il
est impossible que je n'aie parlé fort à leur avantage, puisqu'ils
n'ont pas été trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoi qu'il en
puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes
amis, je n'aurai que du bon, car j'ai servi tous les hommes, et je n'en
ai desservi que la moitié.»
A ces mots, il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole:
--Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé, par votre soin,
de l'Origine, de l'Histoire, des Coutumes et de la Philosophie du Monde
de ce petit homme, que j'ajoute quelque chose à ce que vous avez dit,
et que je prouve que les enfants ne sont point obligés à leurs pères,
de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience
à les engendrer.
«La Philosophie de leur Monde la plus étroite confesse qu'il est plus
avantageux de mourir (à cause que, pour mourir, il faut avoir vécu)
que de n'être point. Or, puisqu'en ne donnant pas l'être à ce rien, je
le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le
pas produire que de le tuer. Tu croirais cependant, ô mon petit homme!
avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égorgé ton
fils; il serait énorme, à la vérité, mais il est bien plus exécrable
de ne pas donner l'être à ce qui le peut recevoir; car cet enfant,
à qui tu ôtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d'en
jouir quelque temps. Encore, nous savons qu'il n'en est privé que pour
quelques siècles; mais, pour ces pauvres quarante petits riens, dont
tu pouvais faire quarante bons soldats à ton Roi, tu les empêches
malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes
reins, au hasard d'une apoplexie qui t'étouffera.....»
_Qu'on ne m'objecte point les beaux panégyriques de la virginité,
cet honneur n'est qu'une fumée, car enfin tous ces respects dont
le vulgaire l'idolâtre ne sont rien même entre vous autres que des
conseils, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils en ne
le faisant point plus malheureux qu'un mort: c'est le commandement
pourquoi je m'étonne fort que la continence au monde d'où vous venez
est tenue si préférable à la charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas
fait naître de la rosée du mois de mai, comme les champignons, ou tout
au moins comme les crocodiles du limon gras de la terre achevés par
le sommeil; cependant il n'envoie point chez vous d'eunuques que par
accident, ils n'arrachent point les génitoires à vos moines, ni à vos
cardinaux. Vous me direz que la nature les leur a données, oui, mais
il est le maître de la nature et s'il avait reconnu que ce morceau fût
nuisible à leur salut il aurait commencé de le couper aussi bien que
le prépuce aux juifs dans l'ancienne loi, mais ce sont des inventions
trop ridicules par votre foi. Y a-t-il quelque place sur votre corps
plus sacrée ou plus maudite l'une que l'autre; pourquoi commette-je
un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand
je touche mon oreille ou mon talon, est-ce à cause qu'il y a du
chatouillement? Je ne dois donc pas me purger au bassin car cela ne se
fait point sans quelque sorte de volupté, ni les dévots ne doivent pas
non plus s'estener à la contemplation de Dieu car il goûtent un grand
plaisir d'imagination; en vérité je m'étonne que combien la religion
de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements
des hommes, que vos prêtres ont fait un crime de se gratter, à cause
de l'agréable douleur qu'on y sent. Avec tout cela, j'ai remarqué que
la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages et
vaillants et spirituels aux délicatesses de l'amour, témoin Samson,
David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne, afin que se moissonnassent
l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe elle alla jusque sous un
cuvier détacher Diogène, maigre, laid et pouilleux et le contraindre de
composer des vents dont il soufflait les soupirs à Lays, sans doute il
en usa de la sorte que pour l'appréhension qu'elle eût que les honnêtes
gens ne manquassent au monde. Concluons que votre père était obligé en
conscience de vous lâcher à la lumière et quand il penserait vous avoir
beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au
fond que ce qu'un taureau banal donne au veau tous les jours dix fois
pour se réjouir._
_--Vous avez tort, interrompit alors mon démon, de vouloir régenter
les sujets de Dieu, il est vrai qu'il nous a défendu l'excès de ce
plaisir, mais que savez-vous s'il ne l'a point ainsi voulu afin que les
difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fît
mériter la gloire qu'il nous prépare, mais que savez-vous si ce n'a
point été pour aiguiser l'appétit par la défense, mais que savez-vous
s'il ne prévoyait point qu'abandonnant la jeunesse aux impétuosités de
la chair, les rapprochements trop fréquents énerveraient leur semence
et marqueraient la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme,
mais que savez-vous s'il ne l'a point voulu faire afin de récompenser
justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se sont fiés en
sa parole._
Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il
en hocha trois ou quatre fois la tête; mais notre commun Précepteur se
tut, parce que le repas était en impatience de s'envoler.
Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de
grands tapis; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieil de nos
Philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée; d'où mon Démon
lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu'il aurait mangé.
Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'en demander la
cause:
--Il ne goûte point, me dit-il, d'odeur de viande, ni même des herbes,
si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à cause qu'il les pense capables
de douleur.
--Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, qu'il s'abstienne de la
chair, et de toutes choses qui ont eu vie sensitive; car, en notre
Monde, les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé
de ce régime; mais de n'oser, par exemple, couper un chou, de peur de
le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.
--Et moi, répondit mon Démon, je trouve beaucoup d'apparence en son
opinion. Car, dites-moi, ce chou dont vous parlez n'est-il pas comme
vous un être existant de la Nature? Ne l'avez-vous pas tous deux
pour mère également? Encore, semble-t-il qu'elle ait pourvu plus
nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'elle a
remis la génération d'un homme aux caprices de son père, qui peut,
selon son plaisir, l'engendrer ou ne l'engendrer pas: rigueur dont
cependant elle n'a pas voulu traiter avec le chou; car, au lieu de
remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme si elle eût
appréhendé davantage que la race du chou pérît que celle des hommes,
elle les contraint, bon gré, mal gré, de se donner l'être les uns
aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent
que selon leurs caprices, et qui en leur vie n'en peuvent engendrer
au plus qu'une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire
quatre cent mille par tête. De dire que la Nature a pourtant plus
aimé l'homme que le chou, c'est que nous nous chatouillons, pour nous
faire rire: étant incapable de passion, elle ne saurait ni haïr ni
aimer personne; et, si elle était susceptible d'amour, elle aurait
plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait
l'offenser, que pour cet homme qui voudrait la détruire, s'il le
pouvait. Ajoutez à cela, que l'homme ne saurait naître sans crime,
étant une partie du premier criminel; mais nous savons fort bien que
le premier chou n'offensa pas son Créateur. Si on dit que nous sommes
faits à l'image du premier Etre, et non pas le chou? Quand il serait
vrai, nous avons, en souillant notre âme, par où nous lui ressemblons,
effacé cette ressemblance, puisqu'il n'y a rien de plus contraire à
Dieu que le péché. Si donc notre âme n'est plus son portrait, nous ne
lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche,
par le front et par les oreilles, que ce chou, par ses feuilles, par
ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyez-vous
pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la
coupe, qu'elle ne dît: «Homme, mon cher frère, que t'ai-je fait qui
mérite la mort? Je ne crois que dans les jardins, et l'on ne me trouve
jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté; je dédaigne toutes les
autres sociétés, hormis la tienne; et, à peine suis-je semé dans ton
jardin, que, pour te témoigner ma complaisance, je m'épanouis, je te
tends les bras, je t'offre mes enfants en graine, et, pour récompense
de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête!» Voilà le discours que
tiendrait ce chou, s'il pouvait s'exprimer. Hé quoi! à cause qu'il
ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui
faire tout le mal qu'il ne saurait empêcher? Si je trouve un misérable
lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu'il ne peut se défendre? Au
contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté; car, combien que cette
misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle
ne mérite pas la mort. Quoi! de tous les biens de l'être, elle n'a que
celui de rejeter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un
homme n'est pas si grand, parce qu'un jour il revivra, que de couper
un chou et lui ôter la vie, à lui qui n'en a point d'autre à espérer.
Vous anéantissez le chou, en le faisant mourir; mais, en tuant un
homme, vous ne faites que changer son domicile; et je dis bien plus,
puisque Dieu chérit également entre nous et les plantes, qu'il est très
juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous
naquîmes les premiers; mais, dans la famille de Dieu, il n'y a point
de droit d'aînesse: si donc les choux n'eurent point de part avec nous
du fief de l'immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque
autre qui, par sa grandeur, récompensât sa brièveté; c'est peut-être
un intellect universel, une connaissance parfaite de toutes les choses
dans leurs causes; et c'est aussi pour cela que ce sage Moteur ne
leur a point taillé d'organes semblables aux nôtres, qui n'ont qu'un
simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d'autres plus
ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent
à l'opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez
peut-être ce qu'ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées?
Mais, dites-moi, que nous ont jamais enseigné certains êtres, que nous
admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n'avons aucun rapport
ni proportion, et dont nous comprenons l'existence aussi difficilement
que l'intelligence et les façons avec lesquelles un chou est capable de
s'exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens
sont trop faibles pour pénétrer jusque-là?
«Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, et qui puisait la
connaissance de la Nature dans la source de la Nature même, signifiait
cette vérité, lorsqu'il parlait de l'Arbre de Science, et il voulait
sans doute nous enseigner, sous cette énigme, que les plantes
possèdent, privativement à nous, la Philosophie parfaite. Souvenez-vous
donc, ô de tous les animaux le plus superbe! qu'encore qu'un chou
que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins. Mais le pauvre
végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous; il n'en a pas
pour frétiller ni pour pleurer; il en a toutefois, par lesquels il se
plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous
la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment
je sais que les choux ont des belles pensées, je vous demande comment
vous savez qu'ils ne les ont point, et que tel d'entre eux, à votre
imitation, ne dise pas le soir, en s'enfermant: «Je suis, monsieur le
Chou Frisé, votre très humble serviteur, CHOU CABUS.»
[Illustration: Dans toutes les maisons il y a un physionome.]
Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené
notre Philosophe le ramena. «Eh quoi! déjà dîné?» lui cria mon Démon.
Il répondit que oui, à l'issue près, d'autant que le Physionome lui
avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n'attendit pas que je
lui demandasse l'explication de ce mystère:
--Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc,
quoi qu'en votre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le
régime de celui-ci n'est pas à mépriser.
«Dans toutes les maisons, il y a un Physionome, entretenu du public,
qui est à peu près ce qu'on appellerait chez vous un médecin, hormis
qu'il n'y gouverne que les sains et qu'il ne juge des diverses façons
dont il nous fait traiter, que par la proportion, figure et symétrie
de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair,
la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la
teinture, la force et la dureté du poil. N'avez-vous pas tantôt pris
garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C'était
le Physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu'il a reconnu votre
complexion, il a diversifié l'exhalaison de votre dîner. Regardez
combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos
lits: sans doute qu'il vous a jugé d'un tempérament bien éloigné du
nôtre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits
robinets sous notre nez ne s'épandît jusqu'à vous, ou que la vôtre ne
fumât jusqu'à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs
pour votre lit avec la même circonspection.» Pendant tout ce discours,
je faisais signe à mon hôte qu'il tâchât d'obliger les Philosophes
à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient, il
m'était trop ami, pour n'en pas faire naître aussitôt l'occasion;
c'est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières
qui firent l'ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule
au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a,
lecteur, que le dernier venu de ces Docteurs, après plusieurs autres
choses, continua ainsi:
«Il me reste à prouver qu'il y a des Mondes infinis dans un Monde
infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal; que les
étoiles, qui sont des Mondes, sont dans ce grand animal, comme d'autres
grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d'autres
peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour,
sommes aussi des Mondes à l'égard de certains animaux encore plus
petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux,
des cirons; que ceux-ci sont la Terre d'autres plus imperceptibles;
qu'ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand
Monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos
esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui
s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant
aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous
conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que
nous appelons la Vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il mal aisé
à croire qu'un pou prenne votre corps pour un Monde, et que, quand
quelqu'un d'eux voyage depuis l'une de vos oreilles jusqu'à l'autre,
ses compagnons disent qu'il a voyagé aux deux bouts de la Terre ou
qu'il a couru de l'un à l'autre Pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple
prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de
pituite pour des fontaines, les bubes pour des lacs et des étangs,
les apostumes pour des mers, les défluxions pour des déluges; et,
quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette
agitation pour le flux et le reflux de l'Océan. La démangeaison ne
prouve-t-elle pas mon dire? Le ciron qui la produit, est-ce autre chose
qu'un de ces petits animaux qui s'est dépris de la société civile pour
s'établir tyran de son pays? Si vous me demandez d'où vient qu'ils sont
plus grands que ces autres imperceptibles, je vous demande pourquoi
les éléphants sont plus grands que nous, et les Hibernois, que les
Espagnols? Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la
cause, il faut qu'elles arrivent, ou par la corruption de leurs ennemis
que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste, produite par la
nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés, ait laissé
pourrir dans la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tyran,
après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de leurs
corps bouchaient les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite,
laquelle, étant extraversée hors la sphère de la circulation de notre
sang, s'est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en
produit tant d'autres? Ce n'est pas chose malaisée à concevoir; car,
de même qu'une révolte en produit une autre, aussi ces petits peuples,
poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent
chacun au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et
la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont bien moins
sujettes à la démangeaison que d'autres. Cependant chacun est rempli
également de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous, qui
font la vie. Il est vrai; aussi, remarquons-nous que les flegmatiques
sont moins en proie à la gratelle que les bilieux, à cause que le
peuple, sympathisant au climat qu'il habite, est plus lent en un
corps froid; qu'un autre, échauffé par la température de sa région,
qui pétille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. Ainsi, le
bilieux est plus délicat que le flegmatique, parce qu'étant animé en
bien plus de parties, et l'âme étant l'action de ces petites bêtes,
il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue;
au lieu que le flegmatique, n'étant pas assez chaud pour faire agir
qu'en peu d'endroits cette remuante populace, n'est sensible qu'en
peu d'endroits. Et, pour prouver encore cette cironité universelle,
vous n'avez qu'à considérer, quand vous êtes blessé, comment le
sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la
prévoyante Nature qui veut secourir les parties débilitées: ce qui
ferait conclure qu'outre l'âme et l'esprit il y aurait encore en nous
une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et
ses organes à part. C'est pourquoi je trouve bien plus probable de
dire que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs
voisins demander du secours, et qu'étant arrivés de tous côtés, et le
pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim,
ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive, quand l'apostume
est mûre; car, pour témoigner qu'alors ces animaux sont étouffés,
c'est que la chair pourrie devient insensible; que si bien souvent la
saignée, qu'on ordonne pour divertir la fluxion, profite, c'est à cause
que, s'en étant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux
tâchaient de boucher, ils refusent d'assister leurs alliés, n'ayant que
médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi.»
[Illustration: Il fouetta l'effigie pendant un grand quart d'heure.]
Il acheva ainsi, quand le second Philosophe s'aperçut que nos yeux
assemblés sur les siens l'exhortaient de parler à son tour.
--Hommes, dit-il, vous voyant curieux d'apprendre à ce petit animal,
notre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je
dicte maintenant un Traité que je serais bien aise de lui produire,
à cause des lumières qu'il donne à l'intelligence de notre Physique.
C'est l'explication de l'origine éternelle du Monde. Mais, comme je
suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans
remise la Ville part), vous pardonnerez au temps, avec promesse
toutefois qu'aussitôt qu'elle sera arrivée où elle doit aller, je vous
satisferai.
A ces mots, le fils de l'Hôte appela son père pour savoir quelle heure
il était; mais, ayant répondu qu'il était huit heures sonnées, il lui
demanda tout en colère pourquoi il ne les avait pas avertis à sept,
comme il le lui avait commandé; qu'il savait bien que les maisons
partaient le lendemain et que les murailles de la ville étaient déjà
parties.
--Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à
table, une défense expresse de partir avant après-demain.
--N'importe, repartit le jeune homme; vous devez obéir aveuglément, ne
point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je
vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.
Lorsqu'elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un
gros quart d'heure.
--Or sus! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance,
je veux que vous serviez aujourd'hui de risée à tout le monde, et, pour
cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste
de la journée.
Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de
son emportement.
J'avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à
m'empêcher de rire d'une si plaisante punition, et cela fut cause que,
pour rompre cette burlesque pédagogie qui m'aurait sans doute fait
éclater, je le suppliai de me dire ce qu'il entendait par ce voyage
de la Ville, dont tantôt il avait parlé; et si les maisons et les
murailles cheminaient. Il me répondit:
--Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de
sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes
maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L'architecte construit
chaque Palais, ainsi que vous voyez, d'un bois fort léger; il pratique
dessous quatre roues; dans l'épaisseur de l'un des murs, il place dix
gros soufflets, dont les tuyaux passent, d'une ligne horizontale, à
travers le dernier étage, de l'un à l'autre pignon, en sorte que,
quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d'air
à toutes les saisons), chacun déplie sur l'un des côtés de son logis
quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis, ayant bandé un
ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours,
avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont
emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous
appelons _sédentaires_, les logis en sont presque semblables à vos
tours, hormis qu'ils sont de bois, et qu'ils sont percés au centre
d'une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu'au toit, pour les
pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi
profond que l'édifice est élevé, et le tout est construit de cette
sorte, afin qu'aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel,
ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à
l'abri des intempéries de l'air. Mais, sitôt que les douces haleines du
printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen
de leur grosse vis, dont je vous ai parlé.
[Illustration: Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à
plus de cent lieues.]
Je le priai, puisqu'il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la
Ville partait le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine
éternelle du Monde, dont il m'avait parlé quelque temps auparavant:
--Et je vous promets, lui dis-je, qu'en récompense, sitôt que je
serai de retour dans ma Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon
Démon) vous témoignera que je suis venu, j'y sèmerai votre gloire, en
y racontant les belles choses que vous m'aurez dites. Je vois bien que
vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune
dont je vous parle soit un Monde, et que j'en suis un habitant; mais je
vous puis assurer aussi que les peuples de ce Monde-là, qui ne prennent
celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que
votre Lune est un monde, et qu'il y a des campagnes avec des habitants.
Il ne me répondit que par un sourire, et parla ainsi:
--Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à
l'origine de ce grand Tout, d'encourir trois ou quatre absurdités,
il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins
broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c'est
l'éternité du Monde; et l'esprit des hommes n'étant pas assez fort pour
la concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand univers,
si beau, si bien réglé, pût s'être fait soi-même, ils ont eu recours à
la création; mais, semblable à celui qui s'enfoncerait dans la rivière,
de peur d'être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à
la miséricorde d'un géant; encore, ne s'en sauvent-ils pas; car cette
éternité, qu'ils ôtent au Monde pour ne l'avoir pu comprendre, ils
la donnent à Dieu, comme s'il avait besoin de ce présent, et comme
s'il était plus aisé de l'imaginer dans l'un que dans l'autre. Car,
dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se
peut faire quelque chose? Hélas! entre rien et un atome seulement,
il y a des proportions tellement infinies, que la cervelle la plus
aiguë n'y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe
inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu.
Mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle,
comment ce chaos s'est-il arrangé de soi-même? Ah! je vous le vais
expliquer.
«Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque
petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles,
s'imaginer que l'Univers infini n'est composé d'autre chose que de ces
atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples,
dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d'autres
angulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres pyramidaux,
d'autres hexagones, d'autres ovales, qui tous agissent diversement
chacun selon sa figure. Et qu'ainsi ne soit, posez une boule d'ivoire
ronde sur un lieu fort uni: à la moindre impression que vous lui
donnerez, elle sera un demi-quart d'heure sans s'arrêter. Or, j'ajoute
que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns
de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée,
parfaitement unie, elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est
capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne
croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en est de même
des autres figures desquelles l'une, comme carrée, demande le repos
perpétuel, d'autres un mouvement de côté, d'autres un demi-mouvement
comme de trépidation; et la ronde, dont l'être est de se remuer,
venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous
appelons _feu_, parce que non seulement le feu s'agite sans se reposer,
mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets
différents, selon l'ouverture et la qualité des angles, où la figure
ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que
le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de
la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du
fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du Tout de
l'Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures
nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le
hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires
à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n'est pas merveille que
la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille
eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n'eût pas
été produit; un peu moins de certaines figures, c'eût été la plante
sensitive, une huître à l'écaille, un ver, une mouche, une grenouille,
un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une
table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou
bien deux six et un, direz-vous: «O le grand miracle! A chaque dé, il
est arrivé le même point, tant d'autres points pouvant arriver! O le
grand miracle! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand
miracle! il est arrivé justement deux fiches, et le dessous de l'autre
fiche!» Je suis assuré qu'étant homme d'esprit, vous ne ferez jamais
ces exclamations, car, puisqu'il n'y a sur les dés qu'une certaine
quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un.
Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée
pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y
avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous
ne savez donc pas qu'un million de fois cette matière, s'acheminant au
dessein d'un homme, s'est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du
plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout
cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu'il fallait,
ou qu'il ne fallait pas, à désigner un homme? Si bien que ce n'est
pas merveille qu'entre une infinité de matières qui changent et se
remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d'animaux,
de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n'est pas
merveille qu'en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien
est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et
cette chose sera toujours admirée d'un étourdi qui ne saura pas combien
peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite. Quand la grande rivière
de [notes de musique] fait moudre un moulin, conduit les ressorts d'une
horloge, et que le petit ruisseau de [notes de musique] ne fait que
couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a
bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a rencontré les choses
disposées à faire tous ces beaux chefs-d'œuvre; car, si son moulin
ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n'aurait pas pulvérisé le
froment; si elle n'eût point rencontré l'horloge, elle n'aurait pas
marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j'ai parlé avait eu
la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout
ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes
propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand
il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en
a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu'ainsi ne soit, qu'on
crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il
cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer
les heures, si l'on en brise le mouvement.
«Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui
roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de
la Physique; il n'est pas jusqu'à l'opération des sens que personne
n'a pu encore bien concevoir, que je n'explique fort aisément par
les petits corps. Commençons par la vue: elle mérite, comme la plus
incompréhensible, notre premier début.
«Elle se fait donc, à ce que je m'imagine, quand les tuniques
de l'œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre,
transmettent cette poussière de feu, qu'on appelle _rayons visuels_, et
qu'elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir
chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l'image de l'objet qui l'a
repoussée, et cette image n'étant qu'un nombre infini de petits corps
qui s'exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé,
elle la pousse jusqu'à notre œil. Vous ne manquerez pas de m'objecter
que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au
lieu de rechasser ces autres petits corps, il s'en laisse pénétrer?
Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure
que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à
froment n'est pas propre à l'avoine ni un crible à avoine à cribler
du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu'elle laisse
pénétrer les sons, n'est pas pénétrable à la vue; et une pièce de
cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n'est pas
pénétrable au toucher.»
Je ne pus là m'empêcher de l'interrompre.
--Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé
après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque
comme vous; c'est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours;
et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces
principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?
--Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de
votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps
non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus;
et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le
miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus
chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil,
dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.
«L'opération de l'ouïe n'est pas plus malaisée à concevoir, et, pour
être plus succinct, considérons-la seulement dans l'harmonie d'un luth
touché par les mains d'un maître de l'art. Vous me demanderez comment
il se peut faire que j'aperçoive si loin de moi une chose que je ne
vois point? Est-ce qu'il sort de mes oreilles une éponge qui boit
cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans
ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me
chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de
ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l'air est
composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec
ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son
est haut, à cause qu'elle pousse les atomes plus vigoureusement; et
l'organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son
tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n'ayant pas encore
achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son,
afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures
d'une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de
cette sarabande. Mais cette opération n'a rien de si merveilleux que
les autres, par lesquelles, à l'aide du même organe, nous sommes émus
tantôt à la joie, _tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la
rêverie, tantôt à la douleur_.
«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en
rencontrent d'autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre
figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux
venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon,
lorsqu'un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait
incliner au même branle, et il l'anime à se pousser dehors: c'est ce
que nous appelons _ardeur de courage_. Si le son est plus doux, et
qu'il n'ait la force de soulever qu'une moindre flamme plus ébranlée,
en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de
notre chair, elle excite ce chatouillement qu'on appelle _joie_. Il en
arrive ainsi de l'ébullition des autres passions, selon que ces petits
corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement
qu'ils reçoivent par la rencontre d'autres branles, et selon qu'ils
trouvent à remuer chez nous; c'est quant à l'ouïe.
«La démonstration du toucher n'est pas maintenant plus difficile,
en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission
perpétuelle de petits corps, et qu'à mesure que nous la touchons, il
s'en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même,
comme l'eau d'une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent
faire à l'organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur
mollesse; les raboteux, etc. Et qu'ainsi ne soit, nous ne sommes plus
si fins à discerner par l'attouchement avec des mains usées de travail,
à cause de l'épaisseur du cal, qui, pour n'être ni poreux, ni animé,
ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu'un
désirera d'apprendre où l'organe de toucher tient son siège? Pour moi,
je pense qu'il est répandu dans toutes ses parties. Je m'imagine,
toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et
plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les
yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus
facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions
plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant
partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n'est pas
plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les
menus pertuis de leur contexture, avant que d'être arrivés jusqu'au
cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de
l'odorat et du goût.
«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n'est-ce pas à cause de la
chaleur de la bouche qu'il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans
une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits
corps d'autre figure que ceux qui composent la saveur d'une pomme, il
faut qu'ils percent notre palais d'une manière bien différente, tout
ainsi que l'escarre, enfoncé par le fer d'une pique qui me traverse,
n'est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d'un
pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m'imprime une autre
douleur que celle d'un carreau d'acier.
«De l'odorat, je n'ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes
confessent qu'il se fait par une émission continuelle de petits corps.
«Je m'en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l'harmonie
et l'influence des globes célestes avec l'immuable variété des
météores.»
Il allait continuer; mais le vieil Hôte entra là-dessus, qui fit
songer notre Philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux
pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces
petits feux-insectes perdent beaucoup de leur éclat, quand ils ne sont
pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n'éclairaient
presque point. Mon Démon n'attendit pas que la compagnie en fût
incommodée; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec
deux boules de feu si brillantes, que chacun s'étonna comment il ne se
brûlait point les doigts.
--Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos
pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j'ai purgés de
leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient
blessé votre vue en l'éblouissant. J'en ai fixé la lumière, et l'ai
renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous
doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus
difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons,
qui sont la poussière de ce Monde-là, qu'à vous, d'amasser de la
poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.
Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce
qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses
quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous
nous couchâmes, par l'ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là
dans une chambre de violettes et de lis, et m'envoya chatouiller à
l'ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon
Démon, qui me dit qu'il venait du Palais [notes de musique] où l'une des
Demoiselles de la Reine l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle
s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le
dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me
suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre Monde.
--Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu
que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne.
Ainsi, je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces,
et d'inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois
ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès
aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette
entreprise: c'est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne
serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l'apportai
jadis de mon pays natal; il est intitulé; les _Etats et Empires du
Soleil_[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j'estime beaucoup
davantage; c'est le plus Grand Œuvre des Philosophes, qu'un des plus
forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les
choses sont vraies et déclare la façon d'unir physiquement les vérités
de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et
que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas, en même temps;
qu'il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque
chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez
qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse
ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous
promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit
a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est
impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque
raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le
venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous
ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain,
je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se
figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez
d'entendre les siennes.
[13] Edition Le Bret: _Les Etats et Empires de la Lune avec une
addition à l'histoire de l'étincelle_. Je ne vois pas comment il peut
donner _les Etats de la Lune_, puisqu'il est précisément... dans la
Lune, la phrase du manuscrit est plus logique.
[Illustration: Il en sort comme de la bouche d'un homme tous les sons
distincts et différents.]
Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que
je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes,
c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs
richesses; l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus
brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse
perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de
ce monde; mais, parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en
vais expliquer la façon de ces deux volumes.
A l'ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de
métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques
petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un Livre, à
la vérité; mais c'est un Livre miraculeux, qui n'a ni feuillets ni
caractères; enfin, c'est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont
inutiles: on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite
lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs,
cette machine; puis, il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire
écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d'un homme, ou
d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui
servent, entre les grands Lunaires, à l'expression du langage.
Lorsque j'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire
des Livres, je ne m'étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce
pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que
les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils
ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville,
en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture
une trentaine de ces Livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour
en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur
d'écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous
tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de
vive voix. Ce présent m'occupa plus d'une heure; et enfin me les étant
attachés en forme de pendants d'oreilles, je sortis pour me promener;
mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une
troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].
[14] Ce paragraphe entier n'existe que dans l'édition de 1663; il a
disparu de toutes les éditions postérieures.
Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil
enveloppé de noir. Je m'informai, d'un regardant, ce que voulait dire
ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que
ce méchant [notes de musique] et nommé du peuple par une chiquenaude
sur le genou droit, qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude,
était décédé le jour précédent, et que le Parlement l'avait condamné,
il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être
enterré après sa mort.
Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m'interrogeant pourquoi:
--Vous m'étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de
bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible,
une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire.
--Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me
repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque
chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont
il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin,
la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu! la seule imagination
d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche
une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que
vous voyez porter, outre l'infamie d'être assisté dans une fosse, a
été condamné d'être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses
amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un
ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans
que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu
d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels, on
brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très
raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d'avec
l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui
faisait l'âme et lui donne la force de s'élever toujours, en montant
jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que
nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et
participer à la pureté du globe qu'ils habitent.
«Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un
de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et
la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble
ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui
le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d'espérance
qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait
ou grâce, c'est-à-dire qu'on lui permet de mourir, ou on lui fait un
sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on
lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du
jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant
vingt-quatre heures; puis, arrivés qu'ils sont au logis du Sage, et
sacrifié qu'ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le
généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser;
et, quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir
baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche
sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le
cœur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant,
qu'il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et,
fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'à
ce qu'un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin
toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à
chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre
jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris
que de la chair du mort, qu'on leur fait manger toute crue, afin que,
si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient
assurés que c'est leur ami qui revit.»
[Illustration: Quand un de nos philosophes arrive à l'âge où il sent
ramollir ses esprits.]
J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces
façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque
peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue,
que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt.
On me demanda pourquoi j'étais arrivé si tard:
--Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s'en
plaignait; j'ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il
était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les
dents et tournant le visage de travers.
--Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils
vous montraient l'heure?
[Illustration: Ils font un cadran avec leurs dents.]
--Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au
Soleil, avant que je l'apprisse.
--C'est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer
d'horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que
lorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les
lèvres; et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents,
marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant,
afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand,
apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte
l'enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l'an, les
experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une
certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre
les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette
barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité
est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que
nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu'un grand
nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux,
libéral; et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des
Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas
avoir d'enfants que d'en avoir qui leur fussent semblables.
Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis
aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques
du plus grand respect qu'on puisse, en ce pays-là, témoigner à
quelqu'un.
--Le Royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre Monde,
vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu'un Mathématicien vient
tout à l'heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu'étant de retour
chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous
enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.
A quoi je promis de ne pas manquer.
--Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l'autre fut parti, de me
dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses
de bronze? ce que j'avais vu plusieurs fois, pendant que j'étais en
cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné
des Filles de la Reine, que je craignais d'offenser, si j'eusse en leur
présence attiré l'entretien d'une matière si grasse.
De sorte qu'il me répondit:
--Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates
pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n'ont
pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule
chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est
honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le
symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d'avec le
roturier.
Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empêcher de rire.
--Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en
notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.
Mais l'Hôte, sans s'émouvoir:
--O mon petit homme! s'écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde
sont si enragés de faire parade d'un grand instrument qui désigne
un bourreau, qui n'est forgé que pour nous détruire, enfin l'ennemi
juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans
qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque
animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature!
Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses,
et où celles d'anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez
ce membre-là des _parties honteuses_, comme s'il y avait quelque chose
de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de
l'ôter!
Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que
nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air, et là, prenant
occasion de la génération et conception des choses, il me dit:
--Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d'un arbre un
pourceau, et d'un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous
les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent à
devenir hommes, cette essence étant l'achèvement du plus beau mixte,
et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui
fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C'est ce qu'on ne
peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu'un prunier, par la
chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon
qui l'environne; qu'un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir
une partie de soi-même, et qu'un homme mange le pourceau, réchauffe
cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une
plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être,
il y a soixante ans, une touffe d'herbe dans mon jardin; ce qui est
d'autant plus probable, que l'opinion de la Métempsycose Pythagorique,
soutenue par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue
jusqu'à nous, qu'afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme,
en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et
qu'enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période,
qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour
revenir et jouer derechef les mêmes rôles.
Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à
mon compagnon ce que notre maître m'avait appris, quand le Physionome
arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.
Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m'en allai faire lever mon
Antagoniste.
--C'est un aussi grand miracle, lui dis-je en l'abordant, de trouver un
fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du
feu sans action.
Il souffrit de ce mauvais compliment.
--Mais, s'écria-t-il avec une colère passionnée d'amour, ne vous
déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là
diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au
monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit
abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d'événements de Nature,
qu'ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur
entendement.
Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le
détromper.
--Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos
sentiments, j'ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.
[Illustration: Si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine
mesure...]
--Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force
de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous
attribuez au surnaturel, à cause d'un certain baume naturel contenant
toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui
nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la
douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu'elle apporte
au venin. C'est là d'où vient qu'un habile médecin de votre Monde
conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu'on
estimera pourtant fort habile, qu'un fort habile, qu'on estimera
ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination, travaillant
à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de remèdes, est capable de
nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand
l'imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers
hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune
connaissance de la médecine? Non. Et qu'est-ce, à votre avis, qui en
pouvait être la cause, sinon leur nature encore dans sa force, et ce
baume universel, qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos
Médecins vous consument; n'ayant lors pour rentrer en convalescence,
qu'à le souhaiter fortement, et s'imaginer d'être guéris? Aussi, leur
fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait
l'élixir, et, appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque
dans un clin d'œil aussi sains qu'auparavant: ce qui, malgré la
dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui,
quoiqu'un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l'attribue à
miracle. Pour moi, je n'en crois rien du tout, et je me fonde sur ce
qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela
n'est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient
d'être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est
vraisemblable, d'être guéri, et même il a fait des vœux pour cela;
de sorte qu'il fallait nécessairement qu'il mourût, ou qu'il demeurât
dans son mal, ou qu'il guérît; s'il fût mort, on eût dit que le Ciel
l'avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la
prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s'il fût demeuré
dans son infirmité, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi; mais, parce
qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus
vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la
santé, a fait son opération? Car je veux qu'il soit réchappé. Pourquoi
crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'étaient
vouées, périr misérablement avec leur vœu?
--Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce
baume est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de notre
âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans
s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si,
étant hors de nous, elle appliquait l'actif au passif. Or, si, étant
séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu'elle
soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus
qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par
le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune
homme alors, s'étant mis en son séant sur son lit, et m'ayant fait
asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l'âme des bêtes,
qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est,
possible, qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une
proportion d'organes bien concertés; mais je m'étonne bien fort que
la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte
de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d'un
bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un
coup d'épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une
mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa maison?... Et,
si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu'elle
fût aussi capable d'intelligence, quand elle est séparée de notre
masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec
tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils
s'imaginer ce que c'est que de voir? Est-ce à cause qu'ils ne sont pas
encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai
donc me servir de ma main droite, à cause que j'en ai une gauche?...
Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce
que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l'exemple d'un
Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que
l'âme est tout de même, quand elle n'a pas l'usage des sens.
--Oui, mais, ajouta-t-il...
«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir
qu'imparfaitement, à cause de la perte d'un de ses désirs dans le cours
de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre
mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle
n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur
rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de
ne voir goutte.
Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui
fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de
querelle; car il connaissait que je commençais à m'échauffer. Il s'en
alla ensuite et me laissa dans l'admiration des gens de ce Monde-là,
dans lesquels, jusqu'au simple peuple, il se trouve naturellement
tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur
coûte si cher. Enfin, l'amour de mon pays me détachant petit à petit
de l'affection, et même de la pensée que j'avais eue de demeurer
en celui-là, je ne songeai plus qu'à mon départ; mais j'y vis tant
d'impossibilité, que j'en devins tout chagrin. Mon Démon s'en aperçut;
et, m'ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même
que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais
il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m'en reposai
sur lui entièrement. J'en donnai avis au Conseil, qui m'envoya quérir,
et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les
choses que j'avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des
passe-ports, et mon Démon, s'étant muni des choses nécessaires pour
un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais
descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se
proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas,
après cela, qu'il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le
priais de trouver bon que je les imitasse.
--Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel
ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla
l'autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?
--Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c'est
un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la
machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.
--Comment? dis-je, l'air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide
que la terre? C'est-ce que je ne crois point.
--Et c'est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne
croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en
l'air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et
d'autres tels météores, d'une province en une autre, auraient-ils plus
de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma
faveur.
--Il est vrai, lui dis-je, que j'ai reçu de vous tant de bons offices,
de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié,
que je me dois fier à vous, comme je fais, en m'y abandonnant de tout
mon cœur.
Je n'eus pas plutôt achevé cette parole, qu'il s'enleva comme
un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans
incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous
et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge
de ceux qui disent qu'une meule de moulin serait trois cent soixante
et tant d'années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à
tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de
la seconde journée, je m'aperçus que j'approchais de notre Monde.
Déjà je distinguais l'Europe d'avec l'Afrique, et ces deux d'avec
l'Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d'une fort haute
montagne: cela m'incommodait, de sorte que je m'évanouis. Je ne puis
pas dire ce qui m'arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris
mes sens, dans des bruyère par la pente d'une colline, au milieu de
quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu'était devenu
mon Démon, et je demandai à ces pâtres s'ils ne l'avaient point vu. A
ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si
j'en eusse été un moi-même.
[Illustration: Déjà je distinguai l'Europe d'avec l'Afrique.]
Mais, leur disant que j'étais Chrétien, et que je les priais par
charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me
menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé,
que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu'aux dogues, se
vinrent jeter sur moi et m'eussent dévoré si je n'eusse trouvé une
maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur
sabbat, en sorte que le maître du logis m'en regardait de mauvais œil;
et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes
d'accidents, cet homme était capable de m'abandonner en proie à ces
animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après
moi était le Monde d'où je venais, à cause qu'ayant accoutumé d'aboyer
à la Lune, ils sentaient que j'en venais, et que j'en avais l'odeur,
comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque
temps après être descendus de dessus la mer.
Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai sur une terrasse, durant
trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les
chiens, qui ne sentaient plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi,
ne m'aboyèrent plus et s'en retournèrent chacun chez soi.
Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes
de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j'en admirai
les belles ruines et les belles réparations qu'y ont faites les
Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de
M. de Cyrano, mon Cousin, qui me prêta de l'argent pour mon retour,
j'allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m'amena jusqu'à
Marseille.
Pendant tout ce voyage, je n'eus l'esprit tendu qu'aux merveilles
de celui que je venais de faire. J'en commençai les mémoires dès ce
temps-là; et, quand j'ai été de retour, je les mis autant en ordre que
la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais, prévoyant
qu'elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole
au Conseil de ce Monde-là, j'ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon
plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l'_Histoire de la
République du Soleil_, celle de l'_Etincelle_, et quelques autres
Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui
rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.
[Illustration]
Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque
Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l'Edition Le
Bret, la voici dans son intégralité:
--_Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous
voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc
qu'une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait
pas la résurrection._
_Il m'interrompit par un hochement de tête:_
--_Hé, par votre foi, s'écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau
d'asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter._
--_Ce n'est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c'est une
vérité indubitable que je vous proférais._
--_Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc
je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par
conséquent en votre substance n'est-il pas vrai, ce mahométan digéré
se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous
embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre
du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le
mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien
n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui
du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu
dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n'aura reçu que de
celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l'un ou l'autre manque
de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières
pour suppléer à celui qui n'en aura pas assez, oui, mais une autre
difficulté nous arrête, c'est que le mahométan damné ressuscitant et
Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien
lui a volé comme le corps tout seul, comme l'âme toute seule ne fait
pas l'âme, mais l'un et l'autre joint en un seul sujet, et comme le
corps et l'âme sont partie aussi intégrante de l'âme l'une et l'autre,
si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n'est plus
le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a
mérité l'enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement
abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre
au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n'a jamais prêté ses
organes à l'opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien
ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'enfer et le Paradis tout
ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que
chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en
paradis qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation
qu'il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu'il
ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude
qu'il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s'il veut être
équitable, qu'il damne et sauve éternellement cet homme._
_Et alors, je pris la parole:_
--_Hé je n'ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments
sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui
ne peut mentir._
--_N'allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit,
il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le
nie tout à plat._
--_Je ne m'amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les
démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour
l'établir, il faudrait redire tout ce qu'ont jamais écrit les hommes
raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez
de le croire, je suis bien assuré que vous ne m'en sauriez prétexter
aucun puisque donc il est impossible d'en tirer que de l'utilité, que
vous ne le persuadez-vous car s'il y a un Dieu, outre que ne le croyant
pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui
commandent d'en croire, et s'il n'y en a point, vous n'en serez pas
mieux que nous._
--_Si fait me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en
a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s'il y
en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être
point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne
voyez-vous pas qu'un homme même tant soit peu sage ne se piquerait
pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne
le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'était le vin
qui l'eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable
s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, mais par votre
foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire,
enfin, si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en
aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil
qui ne se cache à personne, car de feindre qu'il ait voulu entre les
hommes à cligne-musette faire comme les enfants_ toutou le voilà,
_c'est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à
quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu
ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que
je l'aie connu, c'est lui qui mérite et non pas moi, d'autant qu'il
pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l'auraient
fait méconnaître et si au contraire il m'eût donné un esprit incapable
de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne
puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris_.
_Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par
tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu
plus d'attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce
je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais point encore aperçu. Ses
yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le
menton velu, les ongles noirs._
--_Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et
possible même que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans notre
monde._
_Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l'estime
que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont
Nature avait regardé son berceau m'avait fait concevoir quelque amitié
pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n'éclatasse
avec imprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Mais lui
remuant sur ma colère:_
--_Oui, s'écria-t-il; par la mort..._
_Je ne sais pas ce qu'il préméditait de dire, car sur cette entrefaite
on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme
noir tout velu, il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à
bras-le-corps il l'enleva par la cheminée._
_La pitié que j'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser
pour l'arracher des griffes de l'Ethiopien, mais il fut si robuste
qu'il nous enleva tous deux de sorte qu'en un moment, nous voilà dans
la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer
étroitement, mais l'appréhension de tomber._
_Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans
savoir ce que je demanderais, je reconnus que j'approchais de notre
monde. Déjà je distinguai l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique.
Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà
de l'Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait
mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c'était pour cela qu'il
le passait par notre terre à cause que l'enfer est dans son centre._
_J'oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m'était arrivé
depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le
feu d'une montagne tout en feu, que je touchai quasi._
_L'objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria._
_J'avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais
étendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline et deux
ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me
parlaient italien._
--_Oh! m'écriai-je alors, Dieu soit loué, j'ai donc enfin trouvé des
chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle
province de votre monde suis-je maintenant?_
--_En Italie, me répondirent-ils._
--_Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la
lune?_
_J'avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'étais pas
encore aperçu qu'ils me parlaient italien et que je leur répondais de
même._
_Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m'empêcha
plus de connaître que j'étais de retour en ce monde, je me laissai
conduire où ces paysans voulurent me mener, mais je n'étais pas encore
arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent
précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je
mis barre, entre nous, j'étais infailliblement englouti._
_Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici
qu'on entend à l'entour un sabat de tous les chiens, je crois, du
royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon hurlant de plus
épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur
premier Adam._
_Cette aventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnes
qui la virent, mais aussitôt que j'eus éveillé mes rêveries sur cette
circonstance, je m'imaginais tout à l'heure que ces animaux étaient
acharnés contre moi à cause du monde d'où je venais car, disais-je en
moi-même, quand ils ont accoutumé d'aboyer à la lune pour la douleur
qu'elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter
dessus moi parce que je sens la lune dont l'odeur les fâche._
_Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposais tout nu au soleil
dessus une terrasse, je m'y allais quatre ou cinq heures durant au bout
desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l'influence qui
m'avait fait leur ennemi, s'en retournèrent chacun chez soi._
_Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et
lorsque je fus embarqué, je n'eus l'esprit tendu qu'à ramener aux
merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu
qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne
pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en
les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu'il
n'ait différé jusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Evangile, parce qu'ils
savaient qu'ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait
qu'à leur faire mériter une plus rude punition en l'autre monde._