LECTEUR, _je te donne l'ouvrage d'un mort, qui m'a chargé de ce soin,
pour te faire connaître qu'il n'est pas un mort du commun_,
_Puisqu'il n'est point couvert de ces tristes lambeaux,
Qu'une Ombre désolée emporte des tombeaux_.
_qu'il ne s'amuse point à faire de vaines plaintes, à renverser les
meubles d'une chambre, à traîner des chaînes dans un grenier, qu'il
ne souffle point la chandelle dans une cave, qu'il ne bat personne,
qu'il ne fait point le Cauchemar, ni le Moine bourru, ni enfin aucune
des fadaises dont on dit que les autres morts épouvantent les sots; et
qu'au contraire de tout cela il est d'aussi belle humeur que jamais.
Je crois qu'une façon d'agir si agréable et si extraordinaire dans un
mort, suspendra le chagrin des plus Critiques en faveur de cet ouvrage,
parce qu'il y aurait double lâcheté d'insulter à des Mânes si remplies
de bienveillance, et si soigneuses du divertissement des vivants; mais
que cela soit ou ne soit pas, que le Critique le révère ou le morde,
je suis assuré qu'il s'en souciera d'autant moins que sa belle humeur
est l'unique chose de ce monde qu'il ait retenue en l'autre; de sorte
qu'étant impassible à tout le reste, quelque coup que la médisance lui
porte, il ne fera que blanchir. Ce n'est pas, raillerie à part, que je
veuille imposer à personne la nécessité de n'en juger que par mes yeux:
je sais trop bien que la lecture n'est agréable qu'à proportion de ce
qu'elle est libre; c'est pourquoi je trouve bon que chacun en juge
selon le fort ou le faible de son génie; mais je prie les plus généreux
de se laisser prévenir par cette favorable pensée qu'il n'a eu pour
but que le plaisant, et c'est ce qui lui a pu faire négliger quelques
endroits, auxquels, à cause de cela, on doit une attention d'autant
moins austère, que par ce moyen on l'excusera plus facilement de la
circonspection, qu'autrement on y désirerait trop grande de sa part,
de la mienne, et de celle des Imprimeurs._
_Quid ergo?
Ut scriptor si peccat, idem librarius usque,
Quamvis est monitus, venia caret._[3]
[3] _Horace, Art Poétique._
_J'avoue, toutefois, que, si j'eusse eu le temps, ou que je n'y eusse
pas prévu de très grandes difficultés, j'aurais volontiers examiné la
chose de sorte qu'elle t'aurait semblé peut-être plus complète; mais
j'ai appréhendé d'y mettre, ou de la confusion, ou de la difformité, si
j'entreprenais d'en changer l'ordre, ou de suppléer à quelques lacunes,
par le mélange de mon style au sien, dont ma mélancolie ne me permet
pas d'imiter la gaieté, ni de suivre les beaux emportements de son
imagination, la mienne, à cause de sa froideur, étant beaucoup plus
stérile. C'est une disgrâce qui est arrivée à presque tous les ouvrages
posthumes, où ceux qui se sont donné le soin de les mettre au jour
ont souffert de semblables lacunes, dans la crainte (s'ils en avaient
entrepris le supplément) de ne pas cadrer à la pensée de l'Auteur. Ceux
de Pétrone sont de ce nombre-là; mais on ne laisse pas d'en admirer les
beaux fragments, comme on fait des restes de l'ancienne Rome._
_Peut-être, toutefois, que, sans mettre ces choses en considération,
le Critique, qui ne se dément jamais, biaisant au reproche qu'il
pourrait encourir s'il attaquait un mort, changera seulement d'objets,
et prétendra me rendre caution de l'événement de ce Livre, sous ombre
que je me suis donné le soin de son impression; mais j'appelle dès
à présent de son sentiment à celui des Sages, qui me dispenseront
toujours d'être responsable des faits d'autrui, et de rendre raison
d'un pur effet de l'imagination de mon ami, qui lui-même n'aurait
pas entrepris d'en donner de plus solides que celles qu'on rend
ordinairement des fables et des romans._
_Je dirai seulement, par forme de manifeste en sa faveur, que sa
chimère n'est pas si absolument dépourvue de vraisemblance, qu'entre
plusieurs grands hommes anciens et modernes, quelques-uns n'aient
cru que la Lune était une terre habitable; d'autres, qu'elle était
habitée; et d'autres plus retenus, qu'elle leur semblait telle. Entre
les premiers et les seconds, Héraclite a soutenu qu'elle était une
terre entourée de brouillards; Xénophon, qu'elle était habitable;
Anaxagoras, qu'elle avait des collines, des vallées, des forêts, des
maisons, des rivières et des mers; et Lucien, qu'il y avait vu des
hommes avec lesquels il avait conversé et fait la guerre contre les
habitants du Soleil; ce qu'il conte toutefois avec beaucoup moins de
vraisemblance et de gentillesse d'imagination que Monsieur de Bergerac.
En quoi certainement les modernes l'emportent sur les anciens, puisque
les Gansars, qui y portèrent l'Espagnol, dont le Livre parut ici,
il y a douze ou quinze ans, les bouteilles pleines de rosée, les
fusées volantes et le chariot d'acier de Monsieur de Bergerac, sont
des machines bien plus agréablement imaginées que le vaisseau dont
se servit Lucien, pour y monter. Enfin, entre les derniers, le Père
de Mersenne, (dont la grande piété et la science profonde ont été
également admirées de ceux qui l'ont connu), a douté si la Lune n'était
pas une terre, à cause des eaux qu'il y remarquait, et que celles qui
environnent la terre où nous sommes en pourraient faire conjecturer la
même chose à ceux qui en seraient éloignés de soixante demi-diamètres
terrestres, comme nous sommes de la Lune. Ce qui peut passer pour une
espèce d'affirmation, parce que le doute, dans un si grand homme, est
toujours fondé sur une bonne raison, au moins sur plusieurs apparences
qui y équipollent. Gilbert se déclare plus précisément sur le même
sujet, car il veut que la Lune soit une terre, mais plus petite que
la nôtre, et il s'efforce de le prouver par les convenances qui sont
entre celle-ci et celle-là. Henry le Roy et François Patrice sont de
ce sentiment, et expliquent fort au long sur quelles apparences ils se
fondent, soutenant enfin que notre Terre et la Lune se servent de Lunes
réciproquement._
_Je sais que les Péripatéticiens ont été d'opinion contraire, et qu'ils
ont soutenu que la Lune ne pouvait être une terre, parce qu'elle
ne portait point d'animaux, qu'ils n'y auraient pu être que par la
génération et la corruption, et que la Lune est incorruptible, qu'elle
a toujours été portée d'une situation stable et constante, et qu'on n'y
a remarqué aucun changement depuis le commencement du monde jusqu'à
présent. Mais Hevelius leur répond que notre Terre, quelque corruptible
qu'elle nous paraisse, n'a pas laissé de durer autant que la Lune, où
il s'est pu faire des corruptions, dont nous ne nous sommes jamais
aperçus, parce qu'elles s'y sont faites dans ses moindres parties,
et sur sa simple surface; comme celles qui se font sur la surface de
notre Terre, où nous ne les pourrions découvrir, si nous en étions
aussi éloignés que de la Lune. Il ajoute plusieurs autres raisonnements
qu'il confirme par un télescope de son invention, avec quoi il dit (et
l'expérience en est facile et familière) qu'il a découvert dans la Lune
que les parties plus luisantes et plus épaisses, les grandes et les
petites, ont un juste rapport avec nos mers, nos rivières, nos lacs,
nos plaines, nos montagnes et nos forêts._
_Enfin, notre divin Gassendi, si sage, si modeste, et si savant en
toutes ces choses, ayant voulu se divertir, comme je crois qu'ont voulu
faire les autres, a écrit sur ce sujet de même que Hevelius, ajoutant
qu'il croit qu'il y a des montagnes dans la Lune, hautes quatre fois
comme le mont Olympe, à prendre sa hauteur sur celle que lui donne
Xénagoras, c'est-à-dire de quarante stades, qui reviennent environ à
cinq milles d'Italie._
_Tout cela, Lecteur, te peut faire connaître que Monsieur de Bergerac
ayant eu tant de grands hommes de son sentiment, il est d'autant plus
à louer, qu'il a traité plaisamment une chimère dont ils ont traité
trop sérieusement: aussi, avait-il cela de particulier, qu'il croyait
qu'on devait rire et douter de tout ce que certaines gens assurent
bien souvent aussi opiniâtrement que ridiculement; en sorte que je
lui ai ouï dire beaucoup de fois qu'il avait autant de Farceurs qu'il
rencontrait de Sidias (c'est le nom d'un pédant que Théophile, dans
ses fragments comiques, fait battre à coups de poing contre un jeune
homme à qui le pédant opiniâtrait qu'odor in pomo non erat forma, sed
accidens), parce qu'il croyait qu'on pouvait donner ce nom à ceux qui
disputent, avec la même opiniâtreté, de choses aussi inutiles._
_L'éducation que nous avions eue ensemble, chez un bon prêtre de la
campagne qui tenait de petits pensionnaires, nous avait fait amis dès
notre plus grande jeunesse, et je me souviens de l'aversion qu'il avait
dès ce temps-là pour ce qui lui paraissait l'ombre d'un Sidias, parce
que, dans la pensée que cet homme en tenait un peu, il le croyait
incapable de lui enseigner quelque chose; de sorte qu'il faisait si peu
d'état de ses leçons et de ses corrections, que son père, qui était
un bon vieux Gentilhomme assez indifférent pour l'éducation de ses
enfants, et trop crédule aux plaintes de celui-ci, l'en retira un peu
trop brusquement; et, sans s'informer si son fils serait mieux autre
part, il l'envoya à Paris, où il le laissa jusqu'à dix-neuf ans sur
sa bonne foi. Cet âge, où la nature se corrompt plus aisément, et la
grande liberté qu'il avait de ne faire que ce que bon lui semblait, le
portèrent sur un dangereux penchant, où j'ose dire que je l'arrêtai;
parce qu'ayant achevé mes études, et mon père voulant que je servisse
dans les Gardes, je l'obligeai d'entrer avec moi dans la Compagnie
de Monsieur de Carbon Casteljaloux. Les duels, qui semblaient, en
ce temps-là l'unique et le plus prompt moyen de se faire connaître
le rendirent en si peu de jours si fameux, que les Gascons, qui
composaient presque seuls cette Compagnie, le considéraient comme le
démon de la bravoure, et en comptaient autant de combats que de jours
qu'il y était entré. Tout cela cependant ne le détournait point de ses
études, et je le vis un jour dans un corps de garde travailler à une
Elégie avec aussi peu de distraction, que s'il eût été dans un cabinet
fort éloigné du bruit. Il alla quelque temps après au siège de Mouzon,
où il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et depuis, un coup
d'épée dans la gorge, au siège d'Arras en 1640. Mais les incommodités
qu'il souffrit pendant ces deux sièges, celles que lui laissèrent
ces deux grandes plaies, les fréquents combats que lui attirait la
réputation de son courage et de son adresse, qui l'engagèrent plus
de cent fois à être second (car il n'eut jamais une querelle de son
chef), le peu d'espérance qu'il avait d'être considéré, faute d'un
patron, auprès de qui son génie tout libre le rendait incapable de
s'assujettir, et enfin le grand amour qu'il avait pour l'étude, le
firent renoncer entièrement au métier de la guerre, qui veut tout
un homme, et qui le rend autant ennemi des Lettres que les Lettres
le font ami de la paix. Je t'en particulariserais quelques combats
qui n'étaient point des duels, comme fut celui où, de cent hommes
attroupés pour insulter en plein jour à un de ses amis sur le fossé de
la porte de Nesle, deux, par leur mort, et sept autres, par de grandes
blessures, payèrent la peine de leur mauvais dessein. Mais, outre
que cela passerait pour fabuleux, quoique fait à la vue de plusieurs
personnes de qualité qui l'ont publié assez hautement pour empêcher
qu'on n'en puisse douter, je crois n'en devoir pas dire davantage,
puisque aussi bien en suis-je à l'endroit où il quitta Mars pour se
donner à Minerve; je veux dire qu'il renonça si absolument à toutes
sortes d'emplois depuis ce temps-là, que l'étude fut l'unique auquel il
s'adonna jusqu'à la mort._
_Au reste, il ne bornait pas sa haine pour la sujétion, à celle
qu'exigent les Grands auprès desquels on s'attache; il l'étendait
encore plus loin, et même jusqu'aux choses qui lui semblaient
contraindre les pensées et les opinions, dans lesquelles il voulait
être aussi libre, que dans les plus indifférentes actions; et
il traitait de ridicules certaines gens, qui, avec l'autorité
d'un passage, ou d'Aristote, ou de tel autre, prétendent, aussi
audacieusement que les disciples de Pythagore avec leur Magister dixit,
juger des questions importantes, quoique des preuves sensibles et
familières les démentent tous les jours. Ce n'est pas qu'il n'eût toute
la vénération qu'on doit avoir pour tant de rares Philosophes, anciens
et modernes; mais la grande diversité de leurs sectes, et l'étrange
contrariété de leurs opinions, lui persuadaient qu'on ne devait être
d'aucun parti_:
_Nullius addictus jurare in verba magistri_.
_Démocrite et Pyrrhon lui semblaient, après Socrate, les plus
raisonnables de l'antiquité; encore, n'était-ce qu'à cause que le
premier avait mis la vérité dans un lieu si obscur, qu'il était
impossible de la voir; et que Pyrrhon avait été si généreux,
qu'aucun des savants de son siècle n'avait pu mettre ses sentiments
en servitude, et si modeste, qu'il n'avait jamais voulu rien décider;
ajoutant, à propos de ces savants, que beaucoup de nos Modernes
ne lui semblaient que les échos d'autres savants, et que beaucoup
de gens passent pour très doctes, qui auraient passé pour très
ignorants, si des savants ne les avaient précédés. De sorte que,
quand je lui demandais pourquoi donc il lisait les ouvrages d'autrui,
il me répondait que c'était pour connaître les larcins d'autrui; et
que, s'il eût été juge de ces sortes de crimes, il y aurait établi
des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de
grands chemins; à cause que, la gloire étant quelque chose de plus
précieux qu'un habit, qu'un cheval, et même que de l'or, ceux qui s'en
acquièrent par des livres qu'ils composent de ce qu'ils dérobent chez
les autres étaient comme des voleurs de grands chemins, qui se parent
aux dépens de ceux qu'ils dévalisent; et que, si chacun eût travaillé à
ne dire que ce qui n'eût point été dit, les bibliothèques eussent été
moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l'homme,
(quoique très courte), eût presque suffi pour lire et savoir toutes
les bonnes choses; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable,
il en faut lire cent mille, ou qui ne valent rien, ou qu'on a lues
ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consumer le temps
inutilement et désagréablement._
_Néanmoins, il ne blâmait jamais un ouvrage absolument, quand il y
trouvait quelque chose de nouveau; parce qu'il disait que c'était un
accroissement de bien aussi grand pour la République des Lettres que
la découverte des terres nouvelles est utile aux anciennes; et la
nation des Critiques lui semblait d'autant plus insupportable, qu'il
attribuait, à l'envie et au dépit qu'ils avaient de se voir incapables
d'aucune entreprise (qui est toujours louable, quand bien l'effet
n'y répondrait pas entièrement), la passion qu'ils font paraître à
reprendre les autres._
_Non ego paucis_, disait-il.
_Offendat maculis quas aut incuriat fudit
Aut humana parum cavit natura._
_Et, en effet, si on souffre bien des ombres dans un tableau,
pourquoi ne pas souffrir dans un Livre quelques endroits moins forts
que d'autres, puisque, par la règle des contraires, le noir sert
quelquefois à faire davantage briller le blanc._
_Cependant, comme il n'avait que des sentiments extraordinaires,
aucun de ses ouvrages n'a été mis entre les communs. Son_ Agrippine
_commence, continue, et finit d'une manière que d'autres n'avaient
point encore pratiquée. L'élocution y est toute poétique, le sujet
bien choisi, les rôles fort beaux, les sentiments romains dans une
vigueur digne d'un si grand nom, l'intrigue merveilleuse, la surprise
agréable, le démêlé clair, et la règle des vingt-quatre heures si
régulièrement observée, que cette Pièce peut passer pour un Modèle du
Poème dramatique._
_Mais en quoi particulièrement il était admirable, c'est que du sérieux
il passait au plaisant, et y réussissait également. Sa comédie du_
Pédant joué _en est une preuve et très forte et très agréable; de
même que plusieurs de ses autres ouvrages; témoignage très fidèle
de l'universalité de son bel esprit. Son_ Histoire de l'Etincelle
et de la République du Soleil, _où, en même style qu'il a prouvé la
Lune habitable, il prouvait le sentiment des pierres, l'instinct des
plantes, et le raisonnement des brutes, était encore au-dessus de tout
cela, et j'avais résolu de la joindre à celle-ci; mais un voleur, qui
pilla son coffre pendant sa maladie, m'a privé de cette satisfaction,
et toi, de ce surcroît de divertissement._
_Enfin, Lecteur, il passa toujours pour un homme d'esprit très rare; à
quoi la Nature joignit tant de bonheur du côté des sens, qu'il se les
soumit toujours autant qu'il voulut; de sorte qu'il ne but du vin que
rarement, à cause, disait-il, que son excès abrutit, et qu'il fallait
être autant sur la précaution à son égard que de l'arsenic (c'était
à quoi il le comparait), parce qu'on doit tout appréhender de ce
poison, quelque préparation qu'on y apporte; quand même il n'y aurait
à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend
toujours dangereux. Il n'était pas moins modéré dans son manger, dont
il bannissait les ragoûts tant qu'il pouvait, dans la croyance que le
plus simple vivre, et le moins mixtionné, était le meilleur: ce qu'il
confirmait par l'exemple des hommes modernes, qui vivent si peu; au
contraire de ceux des premiers siècles, qui semblent n'avoir vécu si
longtemps qu'à cause de la simplicité de leurs repas._
_Quippe aliter tunc orbe novo cœloque recente
Vivebant homines..._
_Il accompagnait ces deux qualités d'une si grande retenue envers le
beau sexe, qu'on peut dire qu'il n'est jamais sorti du respect que le
nôtre lui doit; et il avait joint à tout cela une si grande aversion
pour tout ce qui lui semblait intéressé, qu'il ne put jamais s'imaginer
ce que c'était de posséder du bien en particulier, le sien étant bien
moins à lui qu'à ceux de sa connaissance qui en avaient besoin. Aussi
le ciel, qui n'est point ingrat, voulut que d'un grand nombre d'amis
qu'il eut pendant sa vie, plusieurs l'aimassent jusqu'à la mort, et
quelques-uns même par delà._
_Je me doute, Lecteur, que ta curiosité, pour sa gloire et ma
satisfaction, demande que j'en consigne les noms à la postérité; et
j'y défère d'autant plus volontiers, que je ne t'en nommerai aucun qui
ne soit d'un mérite extraordinaire, tant il les avait bien su choisir.
Plusieurs raisons, et principalement l'ordre du temps, veulent que je
commence par Monsieur de Prade, en qui la belle science égalait un
grand cœur et beaucoup de bonté, que son admirable histoire de France
fait si justement nommer le Corneille Tacite des Français, et qui sut
tellement estimer les belles qualités de Monsieur de Bergerac, qu'il
fut après moi le plus ancien de ses amis et un de ceux qui le lui a
témoigné le plus obligeamment en une infinité de rencontres. L'illustre
Cavois, qui fut tué à la bataille de Lens, et le vaillant Brissailles,
Enseigne des Gens-d'armes de son Altesse Royale, furent non seulement
les justes estimateurs de ses belles actions, mais encore ses glorieux
témoins, et ses fidèles compagnons en quelques-unes. J'ose dire que
mon frère et Monsieur de Zedde, qui se connaissent en braves, et qui
l'ont servi, et en ont été servis dans quelques occasions souffertes
en ce temps-là aux gens de leur métier, égalaient son courage à celui
des plus vaillants; et, si ce témoignage était suspect, à cause de
la part qu'y a mon frère, je citerais encore un brave de la plus
haute classe, je veux dire Monsieur Duret de Monchenin, qui l'a trop
bien connu et trop estimé, pour ne pas confirmer ce que j'en dis.
J'y puis ajouter Monsieur de Bourgongne, Mestre de Camp du Régiment
d'Infanterie de Monseigneur le Prince de Conti; puisqu'il vit le
combat surhumain dont j'ai parlé, et que le témoignage qu'il en
rendit avec le nom d'intrépide, qu'il lui en donne toujours depuis,
ne permet pas qu'il en reste l'ombre du moindre doute, au moins à
ceux qui ont connu Monsieur de Bourgongne, qui était trop savant à
bien faire le discernement de ce qui n'en mérite point, et dont le
génie était universellement trop beau pour se tromper dans une chose
de cette nature. Monsieur de Chavagne, qui court toujours avec une si
agréable impétuosité au-devant de ceux qu'il veut obliger, cet illustre
Conseiller Monsieur de Longueville-Gontier, qui a toutes les qualités
d'un homme achevé, Monsieur de Saint-Gilles, en qui l'effet suit
toujours l'envie d'obliger, et qui n'est pas un petit témoin de son
courage et de son esprit, Monsieur de Lignières, dont les productions
sont les effets d'un parfaitement beau feu, Monsieur de Châteaufort,
en qui la mémoire et le jugement sont si admirables, et l'application
si heureuse d'une infinité de belles choses qu'il sait, Monsieur des
Billettes qui n'ignore rien à vingt-trois ans de ce que les autres font
gloire de savoir à cinquante, Monsieur de la Morlière, dont les mœurs
sont si belles, et la façon d'obliger si charmante, Monsieur le Comte
de Brienne, de qui le bel esprit répond si bien à sa grande naissance,
eurent pour lui toute l'estime qui fait la véritable amitié, dont à
l'envi ils prirent plaisir de lui donner des marques très sensibles.
Je ne particulariserai rien de ce fort esprit, de ce tout savant,
de cet infatigable à produire tant de bonnes et si utiles choses,
Monsieur l'Abbé de Villeloin, parce que je n'ai pas eu l'honneur de le
pratiquer, mais je puis assurer que Monsieur de Bergerac s'en louait
extrêmement, et qu'il en avait reçu plusieurs témoignages de beaucoup
de bonté._
_J'aurais ajouté que, pour complaire à ses amis qui lui conseillaient
de se faire un Patron qui l'appuyât à la Cour, ou ailleurs, il vainquit
le grand amour qu'il avait pour sa liberté, et que, jusqu'au jour qu'il
reçut à la tête le coup dont j'ai parlé, il demeura auprès de Monsieur
le Duc d'Arpajon, à qui même il dédia tous ses Ouvrages; mais, parce
que dans sa maladie il se plaignit d'en avoir été abandonné, j'ai cru
ne pas devoir décider si ce fut par un effet du malheur général pour
tous les petits, et commun à tous les grands, qui ne se souviennent
des services qu'on leur rend que dans le temps qu'ils les reçoivent,
ou si ce n'était point un secret du Ciel, qui, voulant l'ôter sitôt du
monde, voulait aussi lui inspirer le peu de regret qu'on doit avoir de
quitter ce qui nous y semble de plus beau, et qui pourtant ne l'est pas
toujours._
_Je ferais tort à Monsieur Roho, si je n'ajoutais son nom sur une liste
si glorieuse, puisque cet illustre mathématicien, qui a tant fait de
belles épreuves physiques, et qui n'est pas moins aimable pour sa bonté
et sa modestie que relevé au-dessus du commun par sa science, eut tant
d'amitié pour Monsieur de Bergerac, et s'intéressa de telle sorte pour
ce qui le touchait, qu'il fut le premier qui découvrit la véritable
cause de sa maladie, et qui rechercha soigneusement, avec tous ses
amis, les moyens de l'en délivrer; mais Monsieur des Boisclairs,
qui jusque dans ses moindres actions n'a rien que d'héroïque, crut
trouver en Monsieur de Bergerac une trop belle occasion de satisfaire
sa générosité, pour en laisser la gloire aux autres, qu'il résolut de
prévenir, et qu'il prévint en effet, dans une conjoncture d'autant plus
utile à son ami, que l'ennui de sa longue captivité le menaçait d'une
prompte mort, dont une violente fièvre avait même déjà commencé le
triste prélude. Mais cet ami sans pair l'interrompit, par un intervalle
de quatorze mois, qu'il le garda chez lui, et il eût eu, avec la gloire
que méritent tant de grands soins et tant de bons traitements qu'il lui
fit, celle de lui avoir conservé la vie, si ses jours n'eussent été
comptés et bornés à la trente-cinquième année de son âge, qu'il finit à
la campagne chez Monsieur de Cyrano, son cousin, dont il avait reçu de
grands témoignages d'amitié, de qui les conversations, si savantes dans
l'Histoire du temps présent et du passé, lui plaisaient extrêmement,
et chez qui, par une affectation de changer d'air qui précède la mort,
et qui en est un symptôme presque certain dans la plupart des malades,
il se fit porter, cinq jours avant de mourir._
_Je crois que c'est rendre à Monsieur le Maréchal de Gassion une partie
de l'honneur qu'on doit à sa mémoire, de dire qu'il aimait les gens
d'esprit et de cœur, parce qu'il se connaissait en tous les deux, et
que, sur le récit que Messieurs de Cavois et de Cuigy lui firent de
Monsieur de Bergerac, il le voulut avoir auprès de lui. Mais la liberté
dont il était encore idolâtre (car il ne s'attacha que longtemps après
à M. d'Arpajon) ne put jamais lui faire considérer un si grand homme
que comme un maître; de sorte qu'il aima mieux n'en être pas connu
et être libre, que d'en être aimé et être contraint; et même cette
humeur, si peu soucieuse de la fortune, et si peu des gens du temps,
lui fit négliger plusieurs belles connaissances que la Révérende Mère
Marguerite, qui l'estimait particulièrement, voulut lui procurer; comme
s'il eût pressenti que ce qui fait le bonheur de cette vie lui eût été
inutile pour s'assurer celui de l'autre. Ce fut la seule pensée qui
l'occupa sur la fin de ses jours d'autant plus sérieusement, que Madame
de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son
prochain, parce quelle est toute à Dieu, et de qui il avait l'honneur
d'être parent du côté de la noble famille des Bérangers, y contribua,
de sorte qu'enfin le libertinage, dont les jeunes gens sont pour la
plupart soupçonnés, lui parut un monstre, pour lequel je puis témoigner
qu'il eut depuis cela toute l'aversion qu'en doivent avoir ceux qui
veulent vivre chrétiennement._
_J'augurai ce grand changement, quelque temps avant sa mort, de ce
que, lui ayant un jour reproché la mélancolie qu'il témoignait dans
les lieux où il avait accoutumé de dire les meilleures et les plus
plaisantes choses, il me répondit que c'était à cause que, commençant à
connaître le monde, il s'en désabusait; et qu'enfin il se trouvait dans
un état où il prévoyait que dans peu la fin de sa vie serait la fin de
ses disgrâces; mais qu'en vérité son plus grand déplaisir était de ne
l'avoir pas mieux employée_:
_Iam invenes vides, me dit-il,
Insteteum ferior œtas
Merentem stultos preterisse dies._
«_Et en vérité, ajouta-t-il, je crois que Tibulle prophétisait de moi,
quand il parlait de la sorte; car personne n'eut jamais tant de regret
que j'en ai de tant de beaux jours passés si inutilement._»
_Tu me dois pardonner cette digression, Lecteur, et si je me suis si
fort étendu sur le mérite d'un ami, sa mort m'exempte du blâme que
j'aurais encouru de l'avoir voulu flatter, outre que de si belles
choses ne sauraient jamais déplaire. Pour donc reprendre la suite des
autorités sur lesquelles il s'est fondé, je dis que le Démon dont il se
fait servir si utilement pendant son séjour dans la Lune n'est pas une
chose inouïe, puisque Thalès et Héraclite ont dit que le monde en était
rempli; outre ce qu'on a publié de ceux de Socrate, de Dion, de Brutus,
et de plusieurs autres. La pluralité des mondes, dont il a parlé, est
appuyée sur le sentiment de Démocrite, qui l'a soutenue; de même que
l'infini et les petits corps ou atomes, dont il a discouru en quelques
endroits après ce Philosophe, Epicure et Lucrèce._
_Le mouvement qu'il donne à la Terre n'est pas nouveau, puisque
Pythagore, Philolaus et Aristarque soutinrent autrefois qu'elle
tournait autour du Soleil, qu'ils mettaient au centre du monde.
Leucippe, et plusieurs autres ont presque dit la même chose; mais
Copernic, dans le dernier siècle, l'a soutenue plus hautement que tous,
puisqu'il a changé le système de Ptolémée, auparavant suivi de tous les
Astronomes, dont la plupart approuvent aujourd'hui celui de Copernic,
d'autant plus simple et plus aisé, qu'il met le Soleil au centre du
Monde, la Terre entre les Planètes, à la place que Ptolémée y donne
au Soleil, c'est-à-dire qu'il fait mouvoir autour du Soleil la sphère
de Mercure, puis celle de Vénus, puis celle de la Terre, au bord de
laquelle il met un Epicicle, sur lequel il fait tourner la Lune autour
de la Terre, et achever sa révolution en vingt-sept jours, outre celle
qu'il lui fait faire avec la même Terre autour du Soleil en un an._
_Je te confesserai toutefois, Lecteur, que ce changement m'est
indifférent, parce que je ne professe point ces Sciences, qui sont
trop abstraites pour moi; et je te proteste que tout ce que j'en sais
ne consiste qu'en quelques termes que me fournit la mémoire de quelque
lecture des ouvrages qui en traitent. C'est pourquoi je déclare que,
par ce que j'ai dit de Copernic, je n'ai point prétendu offenser
Ptolémée; il me suffit que_ Cœli enarrant gloriam Dei, _et que leur
admirable structure me prouve qu'ils ne sont point l'ouvrage de la main
des hommes. Quoi qu'en ait dit Ptolémée, ils ne sont que ce qu'ils ont
toujours été; et, quelque changement qu'y ait apporté Copernic, ils
sont demeurés dans le même lieu et dans la même fonction que leur a
donnés l'Etre Souverain, qui, sans changer, peut seul changer toutes
choses. J'ai dit, au commencement de ce discours, le sujet qui me l'a
fait entreprendre; et, dans la suite, on peut connaître comment et
pourquoi j'ai cité, tous ces Savants. Je te prie, Lecteur, de t'en
souvenir, afin de justifier le peu ou point de déférence que j'ai
pour tout ce qui peut commettre la vérité de ma croyance avec les
imaginations d'autrui._
_LE BRET._
[Illustration: Reproduction de la figure placée en tête du second
volume des «Œuvres || de Monsieur || de Cyrano || Bergerac Nouvelle
Édition || ornée de figures en taille-douce || A Amsterdam || chez
Jacques Desbordes, Libraire || vis-à-vis de la grande porte de la
Bourse 1709.]
[Illustration]