CONCLUSION

Sur Robert il est impossible de formuler aucune opinion, tant sa

carrière a été promptement brisée. Nous nous bornerons à enregistrer

qu'après avoir été très sévèrement jugé par ses contemporains, il est

devenu un héros épique sous le nom de Robert de Montdidier[298]. Les

appréciations qu'on a formulées au sujet de Raoul ne sont pas toutes

concordantes. Pour les uns c'est un usurpateur, et par suite

l'universalité de ses actes est comprise dans la même réprobation

générale. Pour les autres, au contraire, ses qualités personnelles en

font une figure sympathique à tous les égards. Il est incontestable

que sa valeur militaire suffit à le mettre hors de pair. Dans les

nombreuses luttes qu'il eut à soutenir, il paya toujours de sa

personne, et il fut grièvement blessé en combattant les Normands. Il

semble même, à dire vrai, que son audace soit allée souvent jusqu'à la

témérité, et que son instinct guerrier une fois déchaîné ne fût pas

exempt d'une certaine cruauté.

S'il se montra d'une bravoure accomplie en un siècle où la vaillance

était la première des vertus, il n'en posséda pas moins à un haut

degré les qualités nécessaires pour gouverner. Il était versé dans les

lettres[299]. Les chroniqueurs contemporains ont loué sa dévotion et

sa générosité envers les églises, ce qui, sous la plume d'écrivains

ecclésiastiques, signifie qu'il sut faire des largesses utiles à son

influence et comprit les nécessités matérielles de son temps. Les

abbayes de Sainte-Colombe de Sens et de Saint-Germain d'Auxerre, dont

il était avoué, les églises d'Autun, d'Auxerre[300] et d'Orléans[301],

les abbayes de Saint-Martin de Tours[302], de Saint-Benoît-sur-Loire[303],

de Tulle[304] et de Cluny[305] furent comblées de ses dons. Il se montra

toujours protecteur de la justice et de l'ordre, suivant les traditions

de son père Richard, qu'on a précisément surnommé le «Justicier»[306].

Aussi est-ce à lui que s'adressa le pape Jean X pour faire restituer à

l'abbaye de Cluny les domaines occupés par Guy, abbé de Gigny, en

violation du testament de Bernon[307].

Toujours prêt à combattre contre des difficultés sans cesse

renaissantes, il déploya une admirable activité, pendant les douze

années que dura son règne. Sa fermeté, sa constance et aussi son

savoir-faire se trouvent amplement décelés par les circonstances de sa

vie. Il est loin d'égaler le politique sans scrupule qu'est Herbert de

Vermandois; mais il sait se tracer une ligne de conduite et exécuter,

malgré les obstacles, un plan arrêté à l'avance. La manière dont il se

servit de son frère Boson, en Lorraine et en Provence, et les phases

diverses de sa lutte contre Herbert, admirablement menée après

quelques hésitations au début, en apportent la démonstration la plus

limpide.

On a très justement mis en parallèle Raoul avec ses contemporains, les

souverains allemands Conrad de Franconie et Henri de Saxe, et on a

observé que la comparaison ne lui était en rien défavorable[308]. S'il

fut moins heureux que le second, dont le fils Otton le Grand put

recueillir l'héritage et l'accroître, du moins arriva-t-il à faire

reconnaître partout sa souveraineté, ce à quoi le premier ne put

jamais parvenir.

L'oeuvre de Raoul fut difficile principalement à cause du régime

social de son royaume, où la féodalité en se constituant avait

déterminé l'anarchie. Les intérêts particularistes des seigneurs,

opposés les uns aux autres, rendaient extrêmement ingrate la tâche

d'un roi féodal, dont l'autorité dépendait du concours des grands

vassaux. La soif d'accroissement d'Herbert de Vermandois amena sa

rupture avec Raoul. Le fils de Robert Ier, Hugues, fut d'abord

entraîné par lui contre un suzerain trop peu docile qu'il regretta

naturellement très vite de s'être donné; il ne se rapprocha de Raoul

que lorsqu'il le vit suffisamment affaibli et qu'Herbert devint

dangereux pour lui-même. Les grands avaient espéré, en créant roi le

duc de Bourgogne, régner à sa place et s'en servir comme d'auxiliaire

contre les Normands, et ils se heurtèrent à la volonté d'un homme

autoritaire et actif qui entendait gouverner autrement que de nom. Ils

s'aperçurent qu'ils s'étaient donné un maître et ils éprouvèrent bien

vite que le pouvoir royal entre les mains d'un roi élu par eux était

devenu plus fort qu'entre celles d'un dynaste affaibli. Toutefois à un

point de vue plus élevé, le choix de Raoul avait été excellent au

moment où s'ouvraient les successions de Lorraine et de Provence,

puisqu'il était allié aux familles royales de ces pays, que son frère

Boson y était possessionné et épousa même la petite-fille de Lothaire

II de Lorraine, nièce de Hugues de Provence.

La difficulté de la tâche de Raoul était encore accrue par la rivalité

du roi de Germanie en Lorraine. Celui-ci avait affaire à une féodalité

moins développée et, partant, plus aisée à dominer. En dehors des

grands feudataires laïques et ecclésiastiques, il ne semble pas qu'il

y ait eu alors en Germanie le même esprit d'indépendance dans cette

classe turbulente des comtes et vicomtes désireux de s'accroître, qui

empêcha même un moment Raoul d'être assuré de la soumission de son

propre duché. Il est vrai que pour satisfaire les goûts belliqueux et

les appétits insatiables de tous ces féodaux, Raoul ne disposait pas,

comme Henri l'Oiseleur, de nouveaux territoires conquis sur les

Slaves. Il n'avait que les rares débris d'un domaine royal tellement

ébréché par ses prédécesseurs qu'il comprit la nécessité de le

sauvegarder à tout prix.

C'était la troisième fois qu'un roi désigné par une élection véritable

parvenait au trône de France. Cette royauté féodale naissante nous est

en somme très mal connue, faute de documents. Il semble qu'elle

puisse être ainsi définie: un suzerain choisi par l'élection des

grands et consacré par l'onction religieuse, qui est le seigneur des

seigneurs et dont tous les sujets sont considérés comme les vassaux.

Elle paraît dépouillée de presque toutes les prérogatives de la

souveraineté. Les mesures générales prises par le roi, levées d'hommes

ou d'argent, ont un caractère exceptionnel et transitoire. Il n'y a

plus d'armée royale, plus d'impôts, plus de dîmes, plus de justice

royale. Nous assistons à l'abandon successif du droit régalien de

battre monnaie en faveur des grands feudataires laïques et

ecclésiastiques. Enfin il n'existe plus de législation royale édictée

par des capitulaires: depuis Carloman, on trouve trace uniquement de

mesures d'ordre privé, prises par de simples diplômes. Néanmoins telle

était la force des souvenirs récents de la puissance d'un Charlemagne

ou d'un Charles le Chauve, que le principe de l'unité monarchique,

contre-poids nécessaire au morcellement féodal, prévalut sur le

système des anciens partages germaniques, dont Louis le Bègue avait

encore fait l'application. Cette royauté apparaissait comme un élément

stable, dans l'anarchie issue de la décomposition d'un ancien

organisme en ruines et conséquence naturelle des nouveaux phénomènes

sociaux[309].

Des bords de l'Escaut jusqu'en Navarre, Raoul parvint à faire

reconnaître sa suzeraineté, grâce â son habile politique et à son

ascendant moral, fruit de ses victoires sur les Normands qu'il tailla

en pièces en de rudes batailles, à Chalmont, Estresse, Eu et

Fauquembergue. Il donnait des actes relatifs au comté de Tournai[310],

et le seigneur gascon Loup Aznar qui vint lui prêter hommage, du fond

de la Gascogne, sur sa «rossinante» était, semble-t-il, le propre

beau-père de Sanche-Garcie[311]. Enfin des monnaies au nom de Raoul

étaient frappées notamment à Angoulême, Beauvais, Bourges,

Château-Gaillard, Château-Landon, Châteaubleau, Châteaudun, Chartres,

Compiègne, Dreux, Etampes, Langres, Laon, au Mans, au Puy, à Meaux,

Nogent, Nevers, Orléans, Paris, Poissy, Saint-Denis, Sens, Soissons,

peut-être à Lyon[312].

Le passage de Raoul au pouvoir eut cependant, on ne peut le nier, deux

résultats fâcheux: la perte de la Lorraine et la reprise des

hostilités par les Normands. S'il réussit à forcer ces derniers à la

paix, et s'il parvint à étendre sa suzeraineté sur le Viennois, Raoul

ne rentra néanmoins en possession de la Lorraine que temporairement

et ne fut jamais reconnu dans la Marche d'Espagne[313]. Ainsi la

France se trouva amoindrie, en passant des mains du Carolingien réputé

«simple», en celles d'un roi féodal choisi par les grands à cause de

ses brillantes qualités et de sa redoutable puissance matérielle. La

cause en remonte principalement, il convient de le reconnaître, aux

perpétuelles intrigues des grands eux-mêmes, surtout à celles

d'Herbert de Vermandois, homme néfaste qui, toute sa vie, fut le

mauvais génie de son pays et qui assume, en grande partie, devant

l'histoire, la responsabilité d'avoir rendu impossible une domination

française durable en Lorraine ou en Provence[314].

Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936) · 第 30 / 47 题