LA FIN DU RÈGNE.

Les conditions de l'entente des bords de la Chiers n'étaient pas

faciles à réaliser. Hugues refusa, on ne sait pour quelle raison, de

restituer Saint-Quentin au comte de Vermandois. Ce dernier en appela à

Henri de Germanie. Plusieurs comtes lorrains et saxons vinrent, sous

prétexte de médiation, rejoindre Herbert avec une forte armée, et au

lieu d'entrer en pourparlers avec Hugues, ils se jetèrent sur

Saint-Quentin qu'il retenait, d'après eux, indûment. La ville fut

obligée de se rendre. Herbert, craignant de n'être pas en mesure de

conserver une si difficile conquête, son ancienne capitale, dont il

avait éprouvé à deux reprises l'attachement douteux, n'hésita pas à

laisser des étrangers raser la forteresse. Ce succès avait à ce point

mis en haleine ses alliés (_amici_) qu'ils parlaient maintenant

d'attaquer Laon. Il fallut l'intervention royale pour les en

détourner[285].

Après sa femme, Raoul perdit son frère. Boson avait pris part à

l'expédition lorraine contre Hugues. Le 13 septembre, selon un

diplôme, il s'était rencontré avec le roi à Attigny[286]. Peu après il

mourut et fut enseveli en l'abbaye royale de Saint-Remy de Reims, à

laquelle il avait jadis concédé Domrémy[287]. C'était un précieux

auxiliaire de Raoul et un utile représentant des intérêts français en

Lorraine qui disparaissait.

La paix intérieure, rétablie à grand'peine, faillit être troublée par

une nouvelle invasion des Normands de la Loire. Les habitants du Berry

et de la Touraine parvinrent heureusement à les arrêter[288]. Vers le

même temps, Artaud réunissait un synode de sept évêques à Fismes, en

l'église Sainte-Macre, pour aviser aux moyens de faire cesser

définitivement les brigandages[289]. L'ère des luttes féodales

semblait enfin close. Maintenant le rôle du roi devait être différent.

Après douze années d'efforts, Raoul déclare dans un diplôme délivré le

13 septembre 935, à Attigny, qu'il entend désormais se vouer à

l'administration paisible de son royaume et qu'il compte maintenir ses

sujets dans le devoir par la confiance et non par la force des armes.

Ce curieux document renferme en outre une concession du donjon royal

d'_Uxellodunum_, en Quercy, au monastère de Tulle: la forteresse

édifiée jadis pour résister aux Normands devait être rasée, afin

qu'elle ne pût dorénavant servir à des entreprises hostiles, après la

pacification définitive du midi[290].

Il ne fut pas donné à Raoul de gouverner en paix ni de jouir bien

longtemps du fruit de ses efforts. Il tomba malade en automne, et

retourna souffrant dans son duché[291]. Le 12 décembre, il était à

Auxerre où il confirmait diverses concessions du comte Geoffroi de

Nevers à son évêque Tedalgrinus[292]: il y expira le 14 ou le 15

janvier suivant[293]. On ignore son âge, mais il devait être encore

jeune, quoique épuisé par treize années de luttes presque sans trêve.

Conformément à son désir, il fut inhumé à Sainte-Colombe de Sens.

Comme l'église venait d'être incendiée au cours de troubles récents,

ce ne fut que le 11 juillet que ses restes furent ensevelis au milieu

du choeur, auprès de ceux de son père, qui reposaient dans la crypte

de Saint-Symphorien, et de ceux du roi Robert, à droite de

l'autel[294]. Le roi Louis d'Outre-Mer, couronné le 19 juin, ayant

séjourné à Auxerre le 25 et le 26 juillet, semble avoir dû assister

avec Hugues le Grand aux funérailles de son prédécesseur. Raoul avait

légué au monastère de Sainte-Colombe une partie de sa fortune privée,

sa couronne d'or enrichie de pierres précieuses et le superbe mobilier

de sa chapelle comprenant des ornements d'autel, des calices, des

reliquaires et des manuscrits. Ce trésor fut longtemps l'orgueil de

l'abbaye. Malheureusement, en 1147, l'abbé Thibaud emporta la couronne

de Raoul à la seconde Croisade, et comme il mourut en Orient, cette

magnifique pièce d'orfèvrerie fut irrémédiablement perdue[295].

D'après l'auteur de la Chronique de Saint-Bénigne de Dijon et Aubry de

Trois-Fontaines, Raoul aurait eu un fils appelé Louis[296]. Un diplôme

de sa mère Adélaïde, daté de 929, où il est question d'un Louis «son

petit-fils» (?), _Ludovicas repos_, paraît bien venir confirmer ces

assertions[297]. En tout cas, cet enfant était mort avant son père,

puisque le décès de Raoul amena une restauration carolingienne, le

rappel d'outre mer du fils de Charles le Simple, nommé lui aussi

Louis.

Un trait psychologique est intéressant à relever: c'est la persistance

avec laquelle, même dans les régions où l'on avait le plus longtemps

refusé de reconnaître la suzeraineté de Raoul, on continua pendant

plusieurs mois à dater les actes en prenant pour point de départ le

jour de sa mort. On ignora ainsi volontairement la restauration du

jeune rejeton de cette dynastie carolingienne, à l'égard de laquelle

on avait affecté jadis une si inébranlable fidélité, parce que la

fiction d'un interrègne semblait à présent le meilleur prétexte aux

revendications d'indépendance. On conçoit qu'en face d'un tel état

d'esprit, conséquence directe du mouvement féodal, et après avoir eu

sous les yeux l'exemple des extraordinaires difficultés du règne de

Raoul, Hugues le Grand n'ait pas osé briguer la succession du roi

défunt et qu'il ait préféré se mettre à la tête du parti qui rappela

le jeune Louis, son propre neveu par alliance.

Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936) · 第 29 / 47 题