LA LUTTE CONTRE HERBERT DE VERMANDOIS APRÈS LA MORT DE CHARLES LE
SIMPLE.
Boson venait à peine de se remettre avec Henri Ier que déjà il était
mêlé à de nouvelles intrigues. L'abbesse de Chelles, Rohaut, tante de
Charles le Simple et belle-mère de Hugues le Grand, mourut le 22 mars
925[213]. C'était déjà à l'occasion de son abbaye, on s'en souvient,
que Robert et Hugues s'étaient soulevés contre Haganon en 922. Boson,
sans doute d'accord avec son frère Raoul, s'empara tout à coup de ce
riche monastère tant convoité, avec toutes ses dépendances, pour faire
pièce à Hugues. Il était assez naturel que Raoul pût donner un fief à
son frère alors que Hugues le contraignait à en céder un à Herbert.
Mais Hugues ne transigeait pas aussi facilement sur ses droits que sur
ceux des autres: immédiatement il réclama la restitution de Chelles,
et Herbert, son allié, en prit prétexte pour mettre la main sur la
principale place forte de Boson, le château de Vitry-en-Perthois. Un
armistice fut conclu jusqu'à la fin de mai, puis transformé en paix
définitive sur l'intervention du roi de Germanie. L'entreprise de
Boson aboutissait, en dernière analyse, à une nouvelle ingérence
étrangère en France, défavorable au prestige de Raoul[214].
Hugues et Herbert, de retour d'une conférence avec le roi Henri,
allèrent assiéger Montreuil, afin de soumettre le comte Héloin qui
affectait des allures d'indépendance. Ils le contraignirent à livrer
des otages. Mais bientôt leur union se trouva compromise par le
passage d'Héloin au parti de Hugues. Herbert s'en dédommagea en
attirant dans son camp Heudoin, vassal de Hugues[215].
Les Normands de la Loire étaient demeurés dans un calme relatif depuis
925. Au commencement de l'année 930, ils envahirent de nouveau
l'Aquitaine, pillèrent la Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, et
pénétrèrent jusqu'en Limousin[216]. Raoul se porta au secours de
sujets qui lui étaient fidèles depuis le début de son règne. Il
atteignit les pillards au lieu dit _Ad Destricios_ et les anéantit
presque totalement[217]. La victoire eut un aussi grand retentissement
que jadis celle de Louis III à Saucourt, et, comme il arrive souvent,
ce succès en engendra un autre: une partie des Aquitains (les comtes
d'Auvergne, de Toulouse et de Rouergue) qui avaient pu juger de
l'efficacité de l'intervention royale, firent leur soumission. Cette
bataille devint légendaire dans le pays. C'est à elle qu'on rattache
les exploits du comte d'Angoulême Guillaume Taillefer[218], et Aimoin
y fait allusion lorsqu'il félicite Raoul d'avoir rendu la paix au pays
par son triomphe sur les Normands[219].
La défaite normande fut suivie du retour des moines dans leurs
couvents. Ceux de Charroux revinrent d'Angoulême où ils avaient
cherché refuge. Les reliques de saint Genoul furent rapportées à
Estrées, celles de saint Benoît à Saint-Benoît-sur-Loire, qui avait
échappé à Rögnvald[220].
Dans le nord, la mésintelligence entre Hugues et Herbert allait
croissant. Ernaut de Douai, vassal de Hugues, venait de passer au
parti d'Herbert, et des hostilités accompagnées de dévastations en
étaient résultées. Raoul quittant la Bourgogne où il était encore, le
23 mars, à Autun[221], s'interposa comme médiateur, réunit plusieurs
plaids et parvint à conclure un arrangement. Son frère Boson y fut
aussi compris. Herbert devait lui rendre Vitry[222]. On aperçoit ainsi
la raison intéressée de l'intervention de Raoul en faveur de Hugues.
Herbert le sentait bien et pour s'en venger, il provoqua la défection
d'Anseau, vassal de Boson, qui gardait Vitry, lui donnant Coucy comme
prix de sa trahison. Les représailles ne se firent pas attendre.
Boson, Gilbert et les Lorrains s'entendirent avec Hugues qui leur
faisait des avances, et tandis que Raoul retournait en Bourgogne, les
alliés ayant opéré leur jonction assiégeaient et prenaient Douai, dont
Roger de Laon fut investi par Hugues. Quant à Ernaut, réfugié auprès
d'Herbert, il fut dédommagé par la cession de Saint-Quentin. Boson
parvint à rentrer dans Vitry. Il enleva même Mouzon par ruse à
Herbert, mais celui-ci profita de la première absence de Boson, vers
la Noël, pour passer la Meuse à l'improviste et pénétrer dans la
place, dont les portes lui furent ouvertes par des amis: la garnison
lorraine fut faite prisonnière[223].
Herbert faisait face à tout par des prodiges d'adresse et d'activité,
mais sa situation était des plus mauvaises depuis sa rupture avec
Hugues. Raoul, au contraire, gagnait tous les jours en autorité. En
930, sa souveraineté s'était étendue en Aquitaine; l'année suivante il
affirma à nouveau sa suzeraineté sur l'importante partie du royaume de
Provence occupée par lui depuis 928. S'étant rendu avec une escorte en
Viennois, il reçut la soumission formelle de son neveu
Charles-Constantin, devenu comte de Vienne, au mépris des droits
consentis à Eudes de Vermandois[224]. C'était la preuve évidente de sa
rupture définitive avec Herbert. De là il se rendit «en pèlerinage» à
Saint-Martin de Tours, en réalité auprès de Hugues, dont il se
rapprochait de jour en jour davantage. Sa présence nous y est révélée
en mars par un diplôme qu'il délivra le 24 de ce mois, en faveur des
chanoines de Saint-Martin[225].
Bientôt après, il fut rappelé en Bourgogne par la nécessité de régler
de petites difficultés d'ordre intérieur, presque domestique. La reine
Emma, dont nous avons eu l'occasion de signaler à maintes reprises les
hautes capacités, apportait parfois dans ses actes d'administration la
hâte et l'acharnement irréfléchi qui déprécient le mérite de
l'énergie.
Pour une raison inconnue, elle enleva le château d'Avallon au comte
Gilbert, fils de Manassès, l'ennemi de son père Robert 1er[226]. Elle
en fit autant à l'égard du monastère de Saint-Germain d'Auxerre
auquel, sous un prétexte futile, elle prit la _villa Quinciacum_ (en
Nivernais) pour en gratifier quelqu'un de ses gens. La légende ajoute
que saint Germain la punit de sa témérité en lui paralysant la langue,
châtiment qui lui fut tout particulièrement pénible. Elle se rendit au
monastère avec une escorte nombreuse et, suivant la chronique, obtint
la guérison à la suite du don de deux agrafes[227].
Gilbert de Dijon s'allia au comte Richard, fils de Garnier de Sens, et
opposa à Raoul une résistance si vive que celui-ci dut renoncer
momentanément à la briser, d'autant plus que de nouvelles
complications l'appelaient dans le nord[228].
Depuis la dernière expédition contre Herbert, Boson avait eu de
nouvelles difficultés avec le duc Gilbert. Pour la seconde fois il y
perdit son château de _Durofostum_, et Herbert en profita pour se
rapprocher de Gilbert. Boson quittant alors la suzeraineté du roi
Henri, beau-père de Gilbert, appela son frère Raoul, puis il se
dédommagea en tournant ses armes contre son voisin, l'évêque de
Châlons, Beuves, qui avait exercé des cruautés sur plusieurs de ses
gens et se trouvait en relations suivies avec le comte de Vermandois.
Châlons fut pris et incendié[229].
A la faveur de l'anarchie générale, le marquis de Flandre Arnoul
s'empara de Mortagne, place forte avantageusement située, au préjudice
des fils de Roger de Laon qui étaient parvenus à y rentrer. Raoul
parut alors dans la France septentrionale, se déclarant ouvertement
l'allié de Hugues et l'ennemi d'Herbert. Il enleva à ce dernier sa
forteresse de Denain et assiégea ensuite Arras. Herbert accourut avec
des renforts lorrains commandés par le duc Gilbert en personne. Raoul
et Hugues, d'une part, Herbert et Gilbert, de l'autre, étaient en
présence, à la tête de forces considérables. Une grande bataille
semblait imminente. Mais avec cet esprit à la fois politique, un peu
indécis et humanitaire qui caractérisait les acteurs de ces guerres
civiles, on entra en pourparlers pour éviter une effusion de sang
inutile, on discuta et on s'entendit pour conclure un armistice
jusqu'au 1er octobre[230]. Peut-être aussi Gilbert avait-il été retenu
par le scrupule de combattre son ancien suzerain, au moment où il
n'existait aucun trouble dans les relations entre celui-ci et Henri de
Germanie, son nouveau maître.
A quelque temps de là, la garnison rémoise d'Herbert viola la trêve en
allant attaquer et détruire la forteresse de Braisne-sur-la-Vesle[231],
que Hugues avait enlevée naguère à l'archevêque de Rouen, Gonthard.
Raoul se décida alors à tenter un effort énergique contre la grande
cité métropolitaine, véritable centre de la résistance du parti
vermandois. Il essaya sans résultat d'entamer des négociations avec
le clergé et les habitants de Reims, afin d'obtenir, par leur
initiative, la nomination d'un véritable archevêque à la place du
jeune expectant Hugues. Ses démarches échouèrent parce qu'Herbert
avait réussi à s'attacher les Rémois par d'habiles largesses. Raoul
n'hésita plus à se porter en avant, avec toute son armée jointe à
celle de Hugues, sur Laon et Reims[232].
A son approche se manifestèrent les défections. Artaud, moine de
Saint-Remy, alla trouver Hugues, et par son attitude nettement hostile
à Herbert sut gagner ses bonnes grâces, dont il devait un peu plus
tard apprécier toute la valeur[233].
Herbert, réduit aux abois, ne trouva d'autre moyen d'échapper à une
capitulation désastreuse que de se réclamer de la suzeraineté
germanique. Il retourna près du roi Henri, en Lorraine, et lui prêta
de nouveau l'hommage. Mais Raoul le surveillait, sachant bien ce dont
il était capable. Il se rendit jusqu'à Attigny, d'où il envoya Hugues
en ambassade au roi Henri. Le roi de Germanie fut naturellement plus
sensible à cette démarche de conciliation d'un rival puissant qu'à
celle d'un seigneur discrédité et sans ressources[234]. Il n'était pas
disposé à profiter des avances d'un allié douteux, pour tenter une
intervention hasardeuse dans les querelles intestines d'un pays dont
le souverain ne lui témoignait aucune hostilité. Henri et Raoul se
considéraient tous les deux comme «rois des Francs» (_reges
Francorum_) quoique dans leurs diplômes ils ne prissent chacun que le
titre de _rex_[235]. Chacun avait été mis légitimement--selon la
conception germanique--à la tête d'une fraction de l'ancien «empire
franc» (_regnum Francorum_) divisé depuis la bataille de Fontenoy. La
Lorraine, l'ancien royaume intermédiaire (_media Francia_) entre la
France et la Germanie, n'avait pas réussi à préserver son
individualité contre les ambitions des deux nations voisines, ses
soeurs, et maintenant on la voyait passer de l'une à l'autre selon les
caprices de la politique. Henri et Raoul avaient pu éprouver, l'un et
l'autre, qu'ils devaient se borner à enregistrer la volonté de la
majorité des grands vassaux lorrains, les interventions à main armée,
pour peser sur leurs volontés, amenant le plus souvent des réactions
en sens contraire. La Lorraine reconnaissait à ce moment la
suzeraineté d'Henri: celui-ci sentait combien sa domination au delà du
Rhin était précaire, et c'eût été pour lui se jeter dans une aventure
dangereuse que d'ouvrir des hostilités injustifiées contre le roi des
«Francs de l'ouest». En 928 déjà, dans une circonstance analogue, il
avait refusé à Herbert et à Hugues, alors réunis contre leur suzerain,
de les aider effectivement: à plus forte raison devait-il agir de même
vis-à-vis d'Herbert seul. On ne voit donc guère pourquoi certains
auteurs ont trouvé étrange qu'Henri n'eût pas secouru Herbert devenu
son «vassal», et se sont laissé entraîner à supposer une
reconnaissance officielle, par le roi de France, de la suzeraineté
saxonne en Lorraine, pour expliquer l'attitude amicale d'Henri à
l'égard de Raoul dans ces conjonctures[236]. Les chroniqueurs
allemands n'eussent pas manqué de rapporter une telle clause. Or, ils
sont absolument muets et pour comprendre le cours des événements, il
suffit d'observer que la mobilité d'esprit d'Herbert et le mauvais
état de ses affaires n'étaient pas de nature à donner confiance à un
allié même entreprenant. D'autre part, en fait, la simple abstention
de toute intrigue en Lorraine pouvait être acceptée de la part de
Raoul, comme une concession précieuse. Il y avait enfin un intérêt
supérieur pour les deux rois à ne pas encourager les rébellions de
leurs vassaux respectifs.
S'étant assuré de la neutralité du roi Henri, Raoul se concerta avec
le duc de France, auprès duquel nous le voyons le 21 mars 931, à
Tours, confirmant les possessions de Saint-Martin[237]. A la suite de
cet entretien, il marcha sur Reims, accompagné de Hugues, de Boson et
d'un grand nombre de comtes et d'évêques[238]. Le quartier général des
troupes royales était à Cormicy: les hommes d'armes pillaient le pays
environnant, et leurs lignes de campement s'étendaient jusqu'à
Bouffignereux, près de Laon[239].
Les évêques qui entouraient le roi insistèrent pour mettre fin à cette
interminable vacance du siège de Reims. Raoul s'y prêta d'autant plus
volontiers qu'il y voyait subordonné l'intérêt de sa politique, et il
envoya un message aux Rémois pour les y inviter.
Les membres du clergé et les notables de Reims venus au camp
procédèrent à l'élection, après s'être assurés du consentement des
assiégés, qui ne fut pas obtenu sans difficulté. Le protégé de Hugues,
le moine fugitif de Saint-Remy, Artaud, fut élu. Ce choix d'un humble
ecclésiastique s'opposait à celui du seigneur féodal imposé par
Herbert: on pouvait être assuré que le nouvel archevêque ne subirait
aucune influence dictée par des intérêts de famille. L'élection,
approuvée par le pape, était canonique autant que le permettaient les
circonstances. Les dissensions entre les habitants et le découragement
de la garnison, livrée à ses seules ressources, décidèrent, au bout de
trois semaines, de la reddition de Reims. Le nouvel archevêque fit son
entrée dans la cité, où il fut consacré solennellement en présence de
dix-huit évêques[240].
On procéda ensuite au jugement d'un partisan d'Herbert, Beuves, évêque
de Châlons, qui était tombé entre les mains du roi (peut-être au cours
d'une sortie): il fut condamné à la destitution. Hugues se chargea de
le tenir sous bonne garde, et un religieux appelé Milon le remplaça
sur son siège. Le fils d'Herbert fut déclaré déchu de tout droit sur
l'archevêché de Reims.
Raoul et ses alliés ne se tinrent pas pour satisfaits de leur rentrée
dans la grande cité métropolitaine du nord. Ils se portèrent sur Laon,
où s'était enfermé le comte de Vermandois. Se voyant dans
l'impossibilité de résister, Herbert sollicita et obtint libre passage
pour se retirer; mais à l'exemple de ce qu'avait fait naguère le roi,
il laissa sa femme dans la forteresse récemment édifiée par ses soins.
Celle-ci, après une belle défense, fut obligée de capituler[241]. La
royauté rentrée en possession de ses deux boulevards du nord, Reims et
Laon, était assurée par là même d'une nouvelle période de domination
effective et incontestée.
Après cet important succès, Raoul se rendit au palais de Compiègne, et
le 7 octobre, il y délivra, à la prière de son précieux auxiliaire
Hugues, «marquis du royaume», le «très cher abbé», dans la chapelle
royale de Saint-Corneille, un diplôme renouvelant les privilèges
concédés à l'abbaye de Marmoutier par Charlemagne, Louis le Pieux,
Charles le Chauve et Eudes[242]. Il alla ensuite passer l'hiver en
Bourgogne, à surveiller les divisions intestines de l'Aquitaine et à
guerroyer contre ses vassaux révoltés Gilbert et Richard. Il enleva à
ces derniers plusieurs places fortes et les contraignit finalement à
se soumettre[243]. Le 28 décembre, étant à Auxerre, il concéda à son
fidèle Allard, à la femme et au neveu de celui-ci, Plectrude et
Geilon, sur la requête d'Anseïs, évêque de Troyes, et du comte de
Nevers, Geoffroy, l'abbaye de Saint-Paul en Sénonais avec des
dépendances en Gâtinais[244]. C'est alors pour la première fois
qu'Anseïs de Troyes paraît comme archichancelier, à la place d'Abbon
de Soissons devenu suspect à cause de ses complaisances pour le fils
d'Herbert II, Hugues, qu'il avait protégé a Reims[245]. Bientôt
l'affaire de l'évêché de Noyon rappela le roi dans le nord. Au décès
de l'évêque Airard, l'abbé de Corbie, Gaubert, avait d'abord été
choisi; mais un clerc ambitieux combattit cette élection, et avec
l'appui du comte d'Arras, Alleaume, qu'il introduisit traîtreusement
dans la cité, il s'appropria la dignité épiscopale[246].
Quelques hommes d'armes chassés brutalement de Noyon incitèrent les
habitants des faubourgs a expulser le nouveau prélat. Ils pénétrèrent
en ville, les uns en escaladant une fenêtre de la cathédrale, les
autres en mettant le feu à la porte. Le comte Alleaume, cherchant un
refuge dans la basilique, y fut massacré au pied même de l'autel.
Gaubert fut alors consacré par Artaud[247].
À la nouvelle de ces luttes, Raoul craignant de nouvelles
complications, avait regagné le nord. Herbert venait d'enlever Ham au
frère d'Héloin de Montreuil, Ébrard, qu'il avait fait prisonnier.
Raoul commença par se concerter avec Hugues. D'accord avec lui, il
rendit à Beuves de Châlons son évêché, puis, mécontent de l'attitude
d'Herbert à Noyon et Ham, il se jeta à l'improviste sur l'abbaye de
Saint-Médard de Soissons et en prit possession. Le comte de Vermandois
sentait à tel point son impuissance qu'il ne fit rien pour essayer d'y
pénétrer, une fois Raoul parti[248]. Les préoccupations royales
étaient depuis quelque temps dirigées d'un tout autre côté par suite
de l'entrée en scène inattendue des seigneurs méridionaux. Trois
d'entre eux, parmi les plus considérables, de ceux qui s'étaient
toujours tenus à l'écart de Raoul du vivant de Charles le Simple,
favorablement impressionnés par la prise de Reims sur le geôlier de
l'infortuné souverain, se décidèrent à prêter l'hommage: ce sont le
comte de Toulouse, Raimond-Pons III, son oncle le comte de Rouergue,
Ermengaud, et enfin le seigneur gascon Loup Aznar[249]. Certains
historiens ont cru nécessaire de supposer une expédition de Raoul en
Aquitaine, pour expliquer ce revirement si complet, surprenant au
premier abord par sa spontanéité[250]. En réalité, la prépondérance
politique, que Raoul avait réussi à gagner par son inlassable activité
depuis la mort de Charles, suffit à donner la clef de ce brusque
changement dans l'attitude des grands vassaux du midi. Ceux-ci
devaient, en effet, commencer à redouter de voir se tourner contre eux
les armes royales, victorieuses d'Herbert de Vermandois.
A partir de cet acte solennel de soumission, les documents publics et
privés de l'Aquitaine et du Languedoc furent datés des années du règne
de Raoul, comptées depuis la mort de Charles le Simple. On revenait
ainsi implicitement sur le calcul d'un prétendu interrègne qu'on avait
fait pendant trois années: c'était la reconnaissance formelle de
l'irrégularité du procédé. Seule la Marche d'Espagne, où les comtes
avaient usurpé tous les droits régaliens, échappa à la suzeraineté de
Raoul; mais elle était située si loin, au delà des Pyrénées, qu'on ne
pouvait guère être tenté d'y faire une expédition pour s'assurer une
domination illusoire[251].
Il semble que Raimond de Toulouse ait reçu à l'occasion de sa
soumission la dignité de duc d'Aquitaine, dont on le voit revêtu par
la suite. On ne saurait dire cependant pourquoi cette dignité ne resta
pas attachée au comté de Poitiers, car Èbles de Poitiers, fils du duc
d'Aquitaine Renoul II, avait toujours été fidèle à Raoul. Il est à
supposer que ce changement fut nécessité par des circonstances d'ordre
politique, et peut-être même est-ce sur cette base que la soumission
de l'Aquitaine avait été négociée[252].
En juin 932, Raoul était en Lyonnais, à Anse, où le 19 de ce mois, il
confirmait, à la requête de Dalmace, les possessions de l'abbaye de
Montolieu sises dans le pays de Carcassonne, en Narbonnais et en
Razès, preuve manifeste de sa domination incontestée dans ces
régions[253]. Le 21 juin et le 1er juillet, à la demande de la reine
Emma et de son frère Hugues, il fit diverses libéralités au monastère
de Cluny, auquel il concéda même le droit de battre monnaie[254].
Plusieurs chartes lyonnaises datées de son règne, en cette même année,
prouvent qu'il peut avoir été reconnu dans ce pays avant le traité
conclu entre Rodolphe II et Hugues d'Italie[255].
Pendant l'éloignement du roi, Hugues avait poursuivi les hostilités
contre Herbert. Avec le secours de plusieurs évêques, il avait assiégé
Amiens, occupé par les gens de ce dernier, et il réussit à se faire
livrer des otages; puis il marcha droit sur la capitale du Vermandois,
Saint-Quentin, et s'en empara au bout de deux mois de siège. Ces
succès déterminèrent le duc de Lorraine, Gilbert, à répondre aux
ouvertures de Hugues qui lui demandait son aide pour assiéger Péronne.
Malheureusement tous les assauts des Lorrains furent repoussés avec
pertes, et Gilbert découragé prit le parti de se retirer. Hugues sut
lui faire accepter avant son départ une entrevue avec Raoul[256].
Le roi avait coopéré à l'attaque infructueuse de Péronne. Il revint
encore en Vermandois, vers la fin de l'année, accompagné de Hugues,
pour assiéger Ham, et il força les habitants à livrer des otages.
D'autre part le marquis de Flandre, Arnoul, venait de mettre la main
sur Arras, en profitant du désarroi causé par la mort du comte
Alleaume, à Noyon[257]. Il ne restait plus à Herbert comme derniers
réduits que Péronne et Château-Thierry. On prit les mesures
nécessaires afin d'empêcher toute tentative de sa part pour rentrer à
Laon, à la suite du décès de l'évêque Gosbert (932): Engrand, doyen de
Saint-Médard de Soissons, qui dépendait à présent du roi, fut élu
immédiatement[258].
La situation du comte de Vermandois était si précaire qu'il essaya de
nouveau, comme en 931, d'obtenir l'appui d'Henri de Germanie; mais il
n'eut pas plus de succès qu'auparavant, ce souverain étant aux prises
avec des difficultés intérieures et engagé dans une guerre contre les
Hongrois.
Au milieu de ces circonstances adverses, Herbert eut du moins la
satisfaction de voir son ancien partisan, l'évêque de Châlons, Beuves,
rétabli sur son siège par la faveur de Hugues, qu'il avait su se
concilier pendant sa captivité. Artaud réunit même un synode pour
excommunier son remplaçant éphémère, Milon, qui menaçait de troubler
la paix du diocèse[259].
L'archevêque de Reims reçut à quelque temps de là, au début de l'année
933, la récompense de cet acte de haute impartialité. Les députés
qu'il avait envoyés auprès du pape Jean XI, Gison et Amaury, revinrent
de Home, lui rapportant le _pallium_, l'insigne réservé aux seuls
archevêques[260]. Cette reconnaissance formelle par le Saint-Siège lui
était infiniment précieuse, car l'intronisation de Hugues se
Vermandois avait obtenu jadis l'assentiment du pape Jean X, et au
point de vue du droit canon, seule une décision pontificale pouvait en
réformer une autre.
Vers 933 Rodolphe II, roi de Bourgogne, obtint de Hugues d'Italie
l'abandon de ses droits à la souveraineté sur la Provence, et
constitua ainsi le «royaume d'Arles»[261]. Raoul qui prétendait à la
suzeraineté sur Vienne, l'ancienne capitale des rois de Provence,
Boson et Louis, craignit de se trouver évincé par Rodolphe à la suite
de cet accord passé en dehors de lui. Il descendit avec une armée la
vallée du Rhône et se fit recevoir comme suzerain dans la cité, où
commandait Charles-Constantin[262]. D'autre part son frère Boson,
époux de Berthe, nièce de Hugues, en possession des comtés d'Arles et
d'Avignon, dominait en Provence depuis que son beau-père était parti
chercher fortune en Toscane[263]. Vers cette époque Raoul put
s'intituler avec raison, dans ses diplômes, _rex Francorum,
Aquitanorum et Burgundionum_[264]. Le roi de Germanie, Henri 1er,
occupé à combattre les Hongrois qu'il finit par écraser cette année
même sur les bords de l'Unstrutt (le 15 mars) n'avait pas pu
intervenir.
Revenu dans le nord, Raoul obtint enfin la soumission de la Normandie:
le jeune «marquis» Guillaume, fils de Rollon, n'étant plus retenu par
ses obligations à l'égard de Charles le Simple, se décida à lui prêter
hommage. Il reçut en récompense une partie du littoral contigu à la
Bretagne, probablement l'Avranchin et le Cotentin[265]. Depuis
plusieurs années, déjà, la lutte la plus vive était engagée entre
Normands et Bretons. Un soulèvement général, suivi d'un massacre des
Normands de Félécan, avait eu lieu en 931[266]. Pris entre les deux
colonies scandinaves de la Seine et de la Loire, les Bretons avaient à
combattre sans cesse, sur leurs frontières, des envahisseurs obstinés
et intrépides, conduits par des chefs comme Ingon, qui paraît avoir
succédé à Rögnvald, ou Guillaume Longue-Épée. Ce dernier réussit à
avoir le dessus dans les combats livrés aux confins de la Bretagne,
mais il ne put jamais étendre sa suzeraineté sur la péninsule
elle-même où un peu plus tard le comte Alain Barbe-Torte, aidé par des
secours anglo-saxons, parvint à former une unité féodale solidement
constituée[267]. Guillaume avait néanmoins intérêt à faire confirmer
les droits concédés sur ce pays par Charles le Simple à son père et à
faire reconnaître la légitimité de ses dernières conquêtes. Ces
raisons se présentent naturellement à l'esprit, quand on cherche à
comprendre la cause du changement si considérable et si gros de
conséquences qui se produisit dans l'attitude de Guillaume.
Encouragé par ce magnifique succès qui affermissait son pouvoir
souverain, Raoul reprit la lutte contre le Vermandois avec une
nouvelle ardeur. Accompagné de la reine Emma et d'une armée puissante,
composée en partie de milices ecclésiastiques, il alla camper devant
Château-Thierry. Les archevêques de Tours et de Reims, Téotolon et
Artaud, qui étaient avec lui, profitèrent de la présence de plusieurs
de leurs suffragants et de quelques évêques bourguignons pour réunir
un synode, où Heudegier fut consacré évêque de Beauvais. Le siège dura
six semaines, et la place ne fut prise que grâce à la trahison de son
chef Walon, qui consentit à prêter l'hommage à la reine Emma à
condition de garder son poste[268].
Ham qui s'était rendu au roi l'année précédente, était retourné au
parti d'Herbert. Le fils de ce dernier, Eudes, l'occupa et s'en servit
comme base pour aller piller les environs de Soissons et de Noyon.
L'abbesse de Notre-Dame de Soissons fut obligée de solliciter la
générosité royale, pour trouver un abri aux chanoines de Saint-Pierre
dont les habitations et le cloître avaient été détruits par
l'incendie[269].
Une tentative hardie d'Herbert sur Saint-Quentin put réussir, mais ce
ne fut qu'un succès passager. Les habitants de la ville avaient une
certaine répugnance à combattre pour Hugues, leur nouveau maître: ils
facilitèrent l'assaut au comte de Vermandois qui y rentra dès le
troisième jour du siège. La faible garnison laissée par Hugues obtint
de se retirer, en promettant une neutralité absolue pendant la suite
des hostilités. Herbert s'éloigna, confiant la garde de la ville, dont
il s'exagérait l'attachement, à un très petit nombre des siens. Hugues
accourut presque aussitôt, s'empara pour la seconde fois de
Saint-Quentin et punit sévèrement la tiédeur des habitants: plusieurs
furent mutilés et un clerc noble appelé Treduin, qu'Herbert avait
récemment amené, fut pendu[270].
En quittant Saint-Quentin, Hugues, accompagné de l'archevêque Artaud,
obtint la reddition de la forteresse de Roye, en Vermandois[271].
Herbert, devant la supériorité numérique de ses ennemis, fit preuve
d'une opiniâtreté et d'une activité véritablement prodigieuses. Il
parvint à rentrer en possession de Château-Thierry, en gagnant à sa
cause quelques-uns de ses anciens partisans préposés par Walon à la
garde de la place; mais il se borna à y mettre une garnison, ne
voulant pas s'y enfermer lui-même afin de garder toute sa liberté pour
agir[272].
A cette nouvelle, Hugues accourut assiéger la ville, malgré la
mauvaise saison. Raoul, de retour en France depuis peu[273], vint le
rejoindre au début de l'année 934. Ce second siège de Château-Thierry
fut encore plus difficile que le premier. Enfin, au bout de quatre
mois[274]. Walon le vassal de la reine, qui était avec les
assiégeants, trouva moyen, grâce à sa parfaite connaissance des lieux,
d'escalader pendant la nuit les murs du faubourg inférieur, au bord de
la Marne. La forteresse située sur la hauteur continua néanmoins à
résister. De nouveaux assauts réitérés décidèrent enfin les vaillants
défenseurs à entamer des pourparlers: ils obtinrent de rester en
possession du château moyennant la remise d'otages.
Le comte de Vermandois affecta de n'attacher aucun prix aux garanties
données par ses gens. Raoul et Hugues se décidèrent alors à revenir,
dès qu'ils le purent, continuer le siège de la citadelle de
Château-Thierry. L'intervention du roi de Germanie vint fort à propos
apporter le règlement au moins provisoire de cette question. Les
victoires d'Henri sur les Hongrois, les Slaves et les Danois lui
permettaient de répondre maintenant aux avances jadis faites en vain
par Herbert.
Il envoya à son secours Gilbert de Lorraine et Éberhard de Franconie,
avec plusieurs évêques lorrains; et ceux-ci réussirent négocier en
faveur de leur protégé, un armistice jusqu'au 1er octobre. Mais Raoul
ne consentit que moyennant l'abandon de Château-Thierry, à laisser
Herbert jouir paisiblement de la possession de Péronne et de Ham
pendant la trêve[275].
Cependant, d'une façon très inattendue, Herbert fut en partie
dédommagé de ses revers par l'acquisition d'un puissant allié. Le
comte ou marquis de Flandre, Arnoul, se décida enfin à épouser Adèle
de Vermandois, à laquelle il avait été fiancé antérieurement[276].
Herbert avait déjà apprécié la puissance d'Arnoul lorsque celui-ci
avait occupé Arras, en 932. Depuis lors, le même comte était devenu
maître de Boulogne et Térouanne et abbé de Saint-Bertin à la mort de
son frère Allou. L'alliance d'un tel voisin, si longtemps hostile,
était tout à fait inespérée.
Pendant l'armistice, Herbert se hâta d'approvisionner Péronne, et il
se vengea en même temps de ses vassaux, partisans de Hugues, en
confisquant leurs récoltes. Gilbert, de son côté, s'était préparé à
aider de nouveau le comte de Vermandois. La trêve expirée, les
Lorrains entrèrent en France, avec l'intention d'enlever
Saint-Quentin; Hugues conjura le danger en envoyant des députés à
Gilbert, afin de négocier un nouvel armistice. On tomba d'accord pour
prolonger la paix jusqu'au 1er mai 935[277].
Vers la fin de l'année, Raoul perdit un précieux auxiliaire en la
personne de sa femme, la reine Emma[278]. Quelque blâme que la légende
monacale ait pu émettre sur le caractère violent et usurpateur de
certains de ses actes, conformes du reste aux moeurs de l'époque, la
vaillance et l'activité de cette princesse n'en méritent pas moins
l'admiration. Elle avait pris personnellement part aux pénibles luttes
soutenues par son mari contre les grands vassaux, et son influence
politique méritée nous est encore révélée par les diplômes royaux où
on la voit souvent intervenir.
Au printemps de 935, Raoul fit une courte démonstration contre un
parti d'Aquitains qui avait pris _Viriliacum_[279] à Geoffroi de
Nevers, son fidèle vassal. Ayant chassé les usurpateurs, il regagna le
nord et profita de ses bons rapports avec Geoffroi pour le charger
d'une mission délicate auprès du roi de Germanie, Henri Ier. Il
s'agissait de négocier les bases d'un accord et de préparer une
entrevue[280].
Pendant le séjour du roi à Laon, vers Pâques, une rixe sanglante,
heureusement sans conséquences, éclata entre ses gens et ceux de
l'évêque. De là, Raoul se transporta à Soissons, où il réunit les
grands vassaux (_primates regni_) en un plaid: une ambassade d'Henri
Ier vint l'y trouver. La rencontre des deux souverains fut fixée au
mois de juin, et elle eut lieu, en effet, vers le 8, sur les bords de
la Chiers[281], aux confins de la Lorraine. Outre les suites
nombreuses des deux princes, on vit encore paraître, à la conférence,
le roi de Bourgogne Rodolphe II, sans qu'on sache au juste la cause de
sa venue; peut-être était-ce en vue de régler la question du Viennois.
Herbert de Vermandois se présenta devant Raoul, et, selon
l'arrangement intervenu, fit sa soumission. Le roi lui rendit
solennellement plusieurs des domaines occupés par Hugues, et il
réconcilia les deux adversaires. Henri obtint aussi, de son côté, la
soumission de Boson, auquel il rendit à peu prés la totalité de ses
domaines Lorrains[282]. Ainsi Raoul avait négocié une paix définitive
avec Herbert moyennant quelques concessions, dont Hugues faisait les
frais, et il avait assuré la restitution à son frère Boson de ses
domaines perdus. Sauf cette dernière clause, onéreuse théoriquement
puisqu'elle pouvait engager la question de suzeraineté de la Lorraine,
l'arrangement était fort avantageux pour Raoul.
A peine l'eut-il conclu qu'il fut rappelé en Bourgogne par une
invasion hongroise. Les barbares pillèrent et brûlèrent divers
monastères, notamment celui de Bèze, et à l'approche du roi, gagnèrent
en hâte le midi, puis l'Italie[283]. Raoul profita du moins de sa
venue pour assiéger Dijon, dont le comte Boson s'était naguère emparé
et que ses gens occupaient encore[284].