Peu après la mort de Louis III, le vainqueur de Saucourt, et celle de
Carloman, son frère, le royaume franc de l'ouest, la France, comme on
l'appelle désormais dans nos histoires, et les divers pays qui en
dépendaient, ne tardèrent pas à se morceler sous l'influence du
développement de la féodalité et la menace perpétuelle des invasions
normandes. La Bretagne devint en fait indépendante avec les ducs Alain
et Juhel-Bérenger, la Provence avec Boson et la Bourgogne avec
Rodolphe Ier. Le reste de la France, démembré en une infinité de
fiefs, répartis dans les trois duchés de «France»[36], de Bourgogne et
d'Aquitaine, fut enfin divisé en deux camps ennemis par la question de
dévolution de la couronne.
A la suite de la tentative malheureuse de restauration de l'empire
carolingien, qui échoua piteusement à cause de l'incapacité de Charles
le Gros, une partie des grands feudataires français, ressuscitant leur
droit d'élection tombé en désuétude depuis longtemps, choisit pour roi
le comte Eudes, fils de Robert le Fort, tandis que d'autres restaient
fidèles au représentant de la dynastie carolingienne, un enfant en bas
âge, Charles, fils posthume du roi Louis le Bègue, issu de son mariage
avec Adélaïde[37]. Des années de luttes suivirent. Eudes régna, mais à
sa mort, Charles, auquel le surnom de Simple a été attribué par ses
contemporains, fut reconnu dans toute la France, à l'exception des
pays qui s'étaient constitués en états indépendants.
La cession d'une partie des rives de la basse Seine, aux pirates
normands, compagnons de Rollon, ne peut être considérée comme un
affaiblissement de la puissance royale, quoi qu'en aient dit la
plupart des historiens, qui ont coutume de flétrir la mémoire de
Charles le Simple principalement pour ce motif. On ne saurait non plus
suivre d'autres critiques qui, se plaçant à un point de vue
diamétralement opposé, ont voulu l'envisager comme un acte d'habile
politique. En réalité, Charles ne pouvait agir autrement devant
l'indifférence profonde des grands vassaux, qui lui refusaient toute
aide effective pour combattre l'invasion; et sa puissance n'en fut
nullement amoindrie, puisque le territoire concédé était un
démembrement du «duché de France», qu'il en conserva la suzeraineté et
trouva même par la suite un concours inattendu auprès de ses nouveaux
vassaux[38].
Presque en même temps que cette cession eut lieu l'acquisition de la
suzeraineté sur la Lorraine, précieuse à bien des points de vue. Elle
reconstituait un tout brisé par le singulier partage de Verdun et
fournissait à la dynastie austrasienne un solide point d'appui en son
pays d'origine.
L'autonomie féodale s'était à tel point développée que pour trouver un
soutien effectif, le roi Charles en était réduit à rechercher
l'alliance des grands dignitaires de l'Église, comme l'archevêque de
Reims, ou d'hommes de naissance obscure, d'origine lorraine, comme
Haganon[39].
La première rébellion contre le pouvoir royal éclata en 920. Charles
fit preuve au cours de ces difficiles circonstances d'une fermeté
remarquable. L'archevêque de Reims, Hervé, réussit à sauver le
monarque et le seconda si bien qu'il se trouva bientôt affermi au
point de pouvoir remplacer l'évêque élu de Liège, Hilduin, son ennemi,
par Richer, abbé de Prüm, son partisan. Le traité de Bonn, signé le
1er novembre avec Henri l'Oiseleur, auquel Charles avait eu affaire
près de Pfeddersheim, dans le pays de Worms, mit fin à cette première
période de troubles[40].
Bientôt de nouvelles difficultés surgirent. Le 31 août 921 mourut le
duc de Bourgogne Richard le Justicier, qui était, avec le marquis
Robert, le plus puissant des grands vassaux, mais aussi l'un des
hommes les plus capables du royaume[41]. Il avait lutté
victorieusement contre les Normands, et avait toujours su gouverner
avec autorité ses vastes domaines, ne craignant pas de résister aux
empiétements des puissances ecclésiastiques, séculières ou régulières,
et allant même jusqu'à s'emparer par la force des biens d'Église,
comme du reste presque tous les princes laïques de son temps, quand la
nécessité s'en présentait. Charles perdit en lui un fidèle partisan:
s'il n'en avait reçu aucun secours dans le dernier conflit avec les
grands, il avait du moins rencontré de son côté une bienveillante
neutralité, et il semblait même que celle-ci dût un jour ou l'autre se
changer en coopération effective. La mort de Richard bouleversa la
face des choses. Son fils Raoul qui avait épousé Emma, fille du
marquis Robert, fut attiré dans le parti des mécontents par son
beau-père qui en était le chef. Pour comble de malheur, Charles vit
encore l'archevêque de Reims, d'abord condamné à l'inaction par une
grave maladie pendant les troubles de 922, abandonner ensuite
totalement sa cause, sans que nous puissions démêler la raison
véritable de cette défection.
La concession de l'abbaye de Chelles[42] faite par le roi à Haganon
détermina un nouveau soulèvement. Charles avait enlevé l'abbaye à sa
tante Rohaut qui était devenue belle-mère de Hugues, fils de
Robert[43]. Cet acte revêtait le double caractère d'une spoliation et
d'une menace. C'était une dépendance arrachée au coeur même des
domaines patrimoniaux de Robert et donnée comme poste d'observation et
de combat à un ennemi haï et méprisé. Une nouvelle période
d'hostilités s'ensuivit. Les opérations eurent lieu en Rémois,
Laonnais et Soissonnais, et se réduisirent à des incursions de part et
d'autre, à des pillages et à des incendies. A plusieurs reprises,
Charles s'enfuit, avec Haganon, jusqu'en Lorraine, et en revint avec
des troupes fraîches levées parmi les éléments hostiles au duc ou les
vassaux ecclésiastiques. Le duc de Lorraine, Gilbert, le duc de
Bourgogne Raoul, enfin l'archevêque de Reims Hervé s'étaient rangés du
côté du marquis Robert[44].
Après la défaite de Laon, Charles fut contraint, par suite de la
dispersion totale de son armée, de chercher à nouveau un refuge au
delà de la Meuse. Les rebelles profitèrent de l'absence du Carolingien
pour secouer définitivement sa suzeraineté en se choisissant un roi
parmi eux. Le 29 juin 922, le marquis Robert fut élu roi à Reims par
les grands vassaux laïques et ecclésiastiques, puis couronné le
lendemain, un dimanche, à Saint-Remy, par l'archevêque de Sens
Gautier, le même qui avait déjà couronné le roi Eudes[45].
L'archevêque de Reims, Hervé, alors gravement malade, mourut trois
jours après, et son successeur Séulf, choisi sous l'influence des
révoltés, prit aussitôt une attitude nettement opposée à Charles[46].
La lutte reprit de plus belle. Robert la transporta en Lorraine. Son
fils Hugues marcha sur Chièvremont, que Charles assiégeait, et le
contraignit à lever le siège[47]. Au début de 923, Robert eut
l'habileté de se ménager une entrevue, sur les bords de la Roer, avec
le roi de Germanie Henri Ier qui, au mépris du traité de Bonn, noua
des relations amicales avec l'usurpateur. Robert parvint à obtenir
d'une fraction des Lorrains un armistice qui devait se prolonger
jusqu'en octobre[48]. Puis il rentra en France, où il congédia les
contingents bourguignons, ne gardant que peu d'hommes sous les armes.
Charles ne perdit point de temps. Mettant à profit l'instant de répit
que lui laissait la trêve, il s'occupa hâtivement de lever en Lorraine
de nouvelles recrues, et aussitôt qu'il eut réussi à constituer une
armée assez puissante, rompant l'armistice, il traversa la Meuse,
marcha rapidement sur Attigny et de là contre Robert qui séjournait à
Soissons. Il arriva sur l'Aisne le 14 juin. Le lendemain, un dimanche,
vers la sixième heure, au moment où les hommes de Robert ne
s'attendant plus à être attaqués prenaient tranquillement leur repas,
les Lorrains passèrent la rivière et une bataille décisive eut lieu
dans la plaine voisine de l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. Les
troupes de Robert ralliées à la hâte se battirent avec l'énergie du
désespoir. Le combat fut si violent que de part et d'autre les pertes
furent considérables. Robert qui luttait vaillamment au plus fort de
la mêlée, tomba frappé à mort par le comte Foubert, porte-enseigne
royal, qui le reconnut à sa longue barbe, et il fut achevé par les
lances de ses adversaires. Cette fin inattendue de «l'usurpateur» jeta
le désordre dans les rangs de ses partisans, et la victoire du roi
légitime semblait dès lors assurée quand parut, tout à coup, une armée
conduite par Hugues le Grand et Herbert de Vermandois. Un changement
complet s'opéra; les Lorrains lâchèrent pied et se retirèrent en
désordre[49].
Charles était vaincu par les grands vassaux qui restaient unis dans
leur rébellion, malgré la mort inopinée de leur chef. Il essaya
cependant de se créer des intelligences parmi ses adversaires,
espérant que leur obstination se trouverait peut-être brisée par la
difficulté de remplacer Robert. Il envoya des messagers à Herbert, à
Séulf et à quelques autres seigneurs pour les engager à le reconnaître
de nouveau comme suzerain. Peine perdue. Les rebelles inébranlables
persévérèrent dans leur ligue contre le Carolingien. Ils appelèrent à
leur aide le duc de Bourgogne, Raoul, qui se décida à revenir en
«France» à la tête d'une puissante armée (fin juillet).
Charles abandonné de ses plus puissants vassaux du nord, se tourna
vers ses nouveaux sujets, les seuls qui parussent lui demeurer
fidèles, les Normands. Il envoya des messages jusqu'à Rögnvald, qui
dominait sur l'estuaire de la Loire. Les pirates se montrèrent
immédiatement prêts à saisir un si beau prétexte pour recommencer
leurs incursions et piller tout le plat pays.
Afin de les arrêter dès le début et de les empêcher d'opérer leur
jonction avec Charles et les Lorrains, les grands vassaux vinrent
s'établir sur les bords de l'Oise. Charles n'eut plus qu'à se retirer
au delà de la Meuse[50]. Les rebelles profitèrent de cette nouvelle
absence, comme l'année précédente, pour élire un roi de leur choix. On
pouvait hésiter entre Hugues, fils du roi Robert et neveu du roi
Eudes, Herbert de Vermandois, descendant du Carolingien Bernard
d'Italie, et Raoul de Bourgogne, gendre de Robert, allié aux rois de
Bourgogne et de Provence. Le chroniqueur Aimoin a donné plus tard des
explications évidemment inadmissibles sur les causes qui amenèrent à
écarter les deux premiers candidats, mais elles aident néanmoins à
discerner des raisons plus plausibles[51]. Hugues avait été jusque-là
un peu éclipsé par son père et son élection eût été un retour à
l'hérédité en faveur d'une nouvelle famille royale. Herbert s'était
toujours montré perfide, rapace, sans aucun respect pour les principes
féodaux ou religieux de son temps; enfin il était en hostilité avec
Baudoin de Flandre qui avait fait assassiner son père. Raoul se
recommandait à la fois par la droiture de son caractère et par la
puissance matérielle dont il disposait. Il était en excellents termes
avec le clergé; récemment encore les moines fugitifs de Montiérender
avaient trouvé un asile auprès de lui, en Bourgogne[52]. D'autre part
les grands vassaux avaient absolument besoin de s'assurer son
concours, sans lequel--on l'avait vu sous Richard le Justicier--ils ne
pouvaient rien entreprendre contre le Carolingien; et ses domaines
étaient suffisamment éloignés pour que Hugues et Herbert n'eussent pas
à en prendre ombrage ni à craindre pour leur propre sécurité. Du récit
de l'historien Raoul le Chauve (_Glaber_), postérieur de près d'un
siècle, on peut inférer, avec une certaine apparence de vérité, que le
choix fut hésitant, surtout entre Hugues et Raoul, et que
l'intervention d'Emma, femme de Raoul et soeur de Hugues, finit par
amener un accord[53].
Le dimanche 13 juillet 923, Raoul fut proclamé roi à l'unanimité par
les grands réunis à Soissons, et couronné aussitôt à Saint-Médard par
l'archevêque de Sens, Gautier, ce «faiseur de rois», qui avait déjà
consacré successivement Eudes et Robert[54].
Cependant les esprits superstitieux vivement impressionnés par la mort
imprévue du «puissant marquis» Robert, sur le champ de bataille de
Soissons, envisageaient cette catastrophe comme une sorte de «jugement
de Dieu»[55]. L'archevêque Séulf réunit à Reims un synode des évêques
de sa province, vers la fin du mois suivant (après le 27 août), pour
examiner la situation. Les évêques de Cambrai, Laon, Noyon, Senlis et
Soissons y assistèrent en personne. Il fut décidé qu'une pénitence
générale serait imposée à tous ceux qui avaient pris part au combat
impie où les deux rois s'étaient trouvés en présence. La pénitence
devait durer trois ans. Pendant le premier carême, ils devaient
s'abstenir d'entrer à l'église. Les vendredis, toute l'année, et, en
outre, pendant le carême et les semaines précédant la Saint-Jean et la
Noël, les lundis et mercredis, un jeûne très rigoureux (au pain, à
l'eau et au sel) leur fut imposé[56]. Que ces prescriptions sévères
n'aient pas été observées à la lettre, surtout par les seigneurs qui,
sous prétexte de maladie ou de service d'ost, pouvaient s'en faire
dispenser moyennant des aumônes, cela n'est point douteux; mais il
n'en est pas moins vrai que ces mesures prises par le haut clergé du
nord, pour fragiles qu'elles nous paraissent, sont curieuses à
enregistrer, parce qu'elles décèlent la préoccupation bien nette
d'empêcher une nouvelle guerre civile et le désir d'assurer pour
l'instant le pouvoir à l'usurpateur Raoul, tout en laissant régner en
paix le roi Charles sur ses provinces demeurées fidèles.
Une telle solution était bien difficile a obtenir avec le caractère du
Carolingien et la turbulence des grands vassaux, sans cesse prêts à
saisir la moindre occasion pour augmenter leur puissance aux dépens de
leurs voisins.
L'élection de Raoul était l'oeuvre d'un parti peu nombreux. Les grands
vassaux ecclésiastiques de France et même de Bourgogne suivaient à
contre-coeur la détermination de leurs suzerains immédiats. La
Normandie, la Bretagne et surtout l'Aquitaine restèrent théoriquement
soumises à Charles, sans toutefois prendre les armes pour défendre sa
cause. En Lorraine, le duc Gilbert se tenait sur la plus grande
réserve: seul le comte Boson osa se déclarer pour Raoul, son frère.
Quelques-uns des diplômes délivrés par Charles sont accordés à Guy de
Girone qui se trouvait auprès de lui, en Rémois, au moment le plus
critique de la guerre civile[57]. Ainsi la Marche d'Espagne restait
fermement attachée au descendant de Charlemagne[58].
En réalité, sous le dévoûment apparent des grands vassaux du midi au
roi Charles se cachait un profond sentiment d'égoïsme: tout en se
donnant les allures de défenseurs de la légitimité dynastique
méconnue,--en faveur de laquelle, du reste, ils se gardaient bien
d'intervenir effectivement,--ils saisissaient l'occasion favorable
pour fortifier et développer leur autonomie naissante. C'était la
tactique habituelle des seigneurs méridionaux, dont plusieurs auraient
été cependant de force à se mesurer avec un Herbert ou un Raoul. En
dépit de leur prétendu loyalisme, ils avaient longtemps refusé de
reconnaître Charles après la mort d'Eudes; ils agirent encore de même,
plus tard, vis-à-vis de Louis d'Outre-Mer et de Lothaire, sans souci
de la question de légitimité.
Les documents diplomatiques conservés permettent, par leurs dates, de
donner un peu de précision à l'époque où Raoul fut reconnu dans les
différentes régions de la France.
En Bourgogne, la reconnaissance eut lieu immédiatement. Dès le mois de
novembre, l'évêque d'Autun Anselme fait une donation à son église
«pour l'âme du roi Raoul», et le roi intervient dans l'acte afin de
l'approuver et d'en fortifier l'autorité[59]. Il existe bien des
lacunes dans la série des chartes de l'abbaye de Cluny qui concernent
surtout les comtés de Mâcon, Châlon et Autun: ce n'est qu'en 924 que
commence la série des actes datés de l'an du règne de Raoul. Cette
série s'étend de la 2e à la 13e année[60]. Sens, dont l'archevêque
Gautier avait couronné Raoul, dut être une des cités les plus
favorables au nouveau roi. Il en fut probablement de même pour Dijon
et Auxerre, leurs vicomtes étant en relations étroites avec la famille
ducale[61].
Beaucoup de Lorrains prêtèrent, comme Boson, l'hommage à Raoul, dans
l'automne de l'année 923. On le sait expressément pour Metz et Verdun.
Toutefois le duc Gilbert et l'archevêque de Trèves Roger refusèrent de
faire leur soumission[62].
L'archevêché de Reims était entièrement tombé sous la domination
d'Herbert de Vermandois, qui empêcha Séulf de répondre aux démarches
que Charles essaya de faire auprès de lui[63]. La province de Reims,
le Vermandois, Amiens, Troyes, les comtés de Brie et de Provins
reconnurent donc Raoul; le comte de Laon, Roger, et l'évêque de
Soissons, Abbon, l'ancien chancelier de Robert, se rallièrent aussi à
lui[64].
Les habitants des vastes domaines du «marquis» Hugues furent
assurément des premiers à accepter le nouveau souverain. A Tours, par
exemple, dès le 18 décembre 923, on datait des années du règne de
Raoul[65]. Pour Chartres, il existe un acte de la 8e année de
Raoul[66]; pour Saint-Benoît-sur-Loire, des chartes de la 2e et de la
10e année de Raoul[67]; pour Angers une charte privée de la 2e année
et une donation du comte Foulques, de la 7e année[68]; pour Blois,
nous possédons un diplôme de Raoul lui-même de l'année 924, délivré à
Laon, sur la requête du comte «palatin» Thibaud[69]; enfin pour Paris
une charte du vicomte Thion datée de la 3e année[70].
Les Normands demeurèrent fidèles au Carolingien: nous le savons par
l'hostilité qu'ils déployèrent contre Raoul. Mais il ne subsiste
aucune charte qui nous le confirme. La Bretagne en pleine anarchie
subissait leur influence. Le cartulaire de Redon, si riche en actes du
IXe siècle, ne fournit malheureusement aucune date intéressante pour
le début du Xe siècle.
En Berry, nous avons déjà eu l'occasion d'en toucher un mot à propos
de la prise de Bourges, Raoul dut être reconnu presque aussitôt, et
Guillaume d'Aquitaine qui fit défection au début finit, on le verra,
par se soumettre.
Le Poitou paraît être resté fidèle à Charles, d'après certains
documents[71]; il y existe cependant des actes datés des années du
règne de Raoul depuis la 1ère et la 3e jusqu'à la 11e[72] et l'évêque
de Poitiers, Frotier II, s'assura de l'assentiment de Raoul en même
temps que de celui de Guillaume Tête d'Étoupe, pour donner tous ses
biens à l'abbaye de Saint-Cyprien[73]. Le Limousin hésite comme le
Poitou dont il dépendait[74]. Vers 930 le vicomte de Turenne Adémar
fit approuver son testament par le roi Raoul[75].
A Tulle, au contraire, on reconnut immédiatement le roi Raoul qui fut
appelé, plusieurs fois à intervenir dans les réformes de l'abbaye
Saint-Martin[76]. Les chartes sont échelonnées entre la 6e et la 13e
année: elles ont donc bien 923 comme point de départ[77]. Dans le
cartulaire de Beaulieu, les derniers actes de l'époque de Raoul sont
datés de sa 10e année de règne[78]. Une charte de 932 (indiction 5)
porte la 7e année du règne, ce qui nous ramène pour le début à l'année
925 ou 926. Il en est de même en Quercy, où une charte du vicomte de
Cahors, Frotard, pour Aurillac, datée de 930, porte la 7e année du
règne. Mais les chartes de l'abbaye de Moissac, allant jusqu'à la 11e
année du règne, amènent à supposer un point de départ antérieur à
926[79]. Cela nous prouve qu'il y eut bien des erreurs dans ces
calculs d'années, et on peut se demander si parfois on ne prenait pas
l'an réel du règne, compté depuis l'élection ou le couronnement, sans
tenir compte de la date de reconnaissance dans la région. Le duc
d'Aquitaine Guillaume portait aussi le titre de comte d'Auvergne, et
son frère Affré ou Effroi (_Acfredus_) était avoué de la célèbre
abbaye de Brioude: tous deux furent des adversaires acharnés de Raoul.
Quelques chartes gardent de curieuses traces de cet état d'esprit: le
nom de Charles y est cité comme celui du roi légitime, tandis que
Raoul est flétri comme usurpateur. Les actes de Brioude montrent que
Raoul ne fut reconnu partout dans la région qu'entre décembre 926 et
octobre 927[80].
A côté des pièces où Raoul est si malmené, la plupart des autres
portent les dates de son règne et la série s'étend depuis juillet de
la 1re année jusqu'en octobre de la 13e[81].
Les comtés de Velay et de Gévaudan dépendant de l'Auvergne suivirent
la politique du duc d'Aquitaine.
Tels sont les pays où l'on ne fit pas une opposition systématique à
Raoul, et où, sauf exceptions, on le reconnut avant même la mort du
roi Charles. Dans le reste du royaume on persista à considérer le
règne de Charles comme se poursuivant, et on continua même après sa
mort, à compter les années de son règne: ainsi dans la Marche
d'Espagne[82].
En Languedoc, le comte de Toulouse, Raimond-Pons, son frère Ermengaud,
comte de Rouergue, et en Gascogne Loup Aznar ne firent leur soumission
qu'en 932. De nombreuses chartes de Narbonne, Elne, Béziers, Nîmes,
Rodez, Vabres et Conques constatent l'interrègne[83].
L'attitude des petits vassaux dont les fiefs secondaires n'ont pas été
cités, faute de textes, dut se régler sur celle de leurs suzerains
immédiats ou de leurs voisins puissants, autour desquels ils
gravitaient.
Raoul devenu roi n'investit personne des fonctions de duc en
Bourgogne. Il s'occupa toujours lui-même de ses domaines personnels,
de son duché et de ses comtés d'Autun, d'Avallon et de Lassois[84].
C'était là qu'il trouvait le plus solide point d'appui de son pouvoir,
car la royauté n'était plus guère qu'une ombre de souveraineté. Le
domaine royal que Raoul avait recueilli était extrêmement restreint:
quelques résidences dans le nord, comme Compiègne et Attigny, avec les
palais de Laon et de Reims. Des biens du fisc il semble qu'il ne
restait presque plus rien[85]. Aussi les ressources de Raoul
furent-elles principalement dans son duché, et ses sujets bourguignons
formèrent-ils toujours le noyau de son armée, que les contingents des
grands vassaux venaient très irrégulièrement encadrer. Enfin c'est en
Bourgogne qu'il séjourna de préférence quand la tâche compliquée et
astreignante qui lui incombait le lui permit, et c'est là
naturellement qu'il se rendit tout d'abord de Soissons, aussitôt après
son sacre[86].