V.

Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une

écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple

paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible,

le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et

retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos

de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais

comprendre que...

--Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du

rayon.

--Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.

--Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes

ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup

supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand

homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la

canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il?

Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de

savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se

doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute

un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a

faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose.

«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est

plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir

limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de

l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors

que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient.

Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure

à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un

grand homme.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 173 / 193 题