CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES

Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point

de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de

cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre

de temps.

Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers

jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler

des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais

d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une

à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre

ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu

d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le

chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me

laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent

en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y

collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de

les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que

naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les

autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.

Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais

d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de

Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je

revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres

de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles

mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans

une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des

barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde

tes lettres de jeunesse.

Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux

marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,

tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos

loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein

océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus

triste.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 142 / 193 题