Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai
quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange
à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne
s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être
agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû
souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner.
Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que
je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de
mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...
Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître
cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel,
avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez
le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka
firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka,
M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà
quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits
plats du chef étaient surtout délicieux.
Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma
catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices.
Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle
ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je
n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée.
Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en
allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me
retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années,
inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en
effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule
du soir les effluves du matin?...