CXII. L'OPINION

Il était écrit que cette journée serait celle des événements à

double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue

d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du

moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de

connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle

qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour

dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la

critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non

pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de

l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque

membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle

se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa

femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa

conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je

fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se

serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur

se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,

l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait

ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les

antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le

menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion

terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la

famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne

pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du

ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre

l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à

mon égard.

Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta

énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point

qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des

durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.

Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que

l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de

doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que

l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur

d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions

paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,

uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,

puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice

biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de

sang.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 138 / 193 题