Il était écrit que cette journée serait celle des événements à
double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue
d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du
moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de
connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle
qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour
dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la
critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non
pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de
l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque
membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle
se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa
femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa
conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je
fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se
serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur
se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,
l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait
ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les
antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le
menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion
terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la
famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne
pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du
ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre
l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à
mon égard.
Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta
énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point
qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des
durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.
Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que
l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de
doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que
l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur
d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions
paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,
uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,
puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice
biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de
sang.