LVIII. CONFIDENCE

J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo

Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas

pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un

tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère,

un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était

qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il

me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui

manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables

choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne

consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse

de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques

jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs

concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de

dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités.

Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la

combattre.

--Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez

vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la

politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu

par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui

poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre

que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le

spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante.

Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi

vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations.

J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de

sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...

Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus

rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques

instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de

moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en

tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et

désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui

s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne

s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés

d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui

au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait

naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était

pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en

riait, et les autres avec lui.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 83 / 193 题