XXXVI. À PROPOS DE BOTTES

Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et

effusion:

--Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...

Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui

étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et

je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout

ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative.

J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands

avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent

le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont

l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon

marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée

faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le

lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse

qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon

cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou

cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et

incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une

préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus

curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour

procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que

parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en

vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop

étroites.

Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en

es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse

d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse,

laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que

j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui

sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie

humaine.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 49 / 193 题