Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où

Doctoresse PELLETIER

Mon Voyage aventureux

en

Russie Communiste

Prix: 5 francs

PARIS (5e)

MARCEL GIARD

LIBRAIRE-ÉDITEUR

16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER

1922

Mon Voyage aventureux en Russie Communiste

CHAPITRE PREMIER

Paris-Moscou en six semaines

Depuis longtemps je désirais voir, de mes yeux, l’expérience socialiste

qui se fait en Russie. Je n’espérais pas, certes, trouver là le paradis.

J’avais lu tout ce qui a été traduit en français, de Lénine, Trotsky,

etc., et j’y avais appris que la Russie n’était pas encore en

communisme, mais dans la période de transition qui doit nécessairement

séparer l’état capitaliste de l’état communiste.

Ayant milité toute ma vie pour la révolution sociale, il me tardait de

voir, ne fût-ce que le commencement de sa réalisation.

Le voyage, par les voies légales, m’était impossible. On m’avait refusé

un passeport que je demandais innocemment pour Carlsbad, et même le

simple sauf-conduit qui donne accès dans les régions occupées. Je

résolus donc d’adopter les voies illégales.

Je m’adressai d’abord aux camarades, mais je n’obtins pas l’accueil que

je me croyais en droit d’attendre. Chez nous comme partout, les

questions de personnes, les rivalités, etc., priment de beaucoup les

idées. Je ne pensais pas que pour aller en Russie, il me faille la

permission de qui que ce soit; n’étais-je pas libre d’aller là aussi

bien qu’ailleurs.

Puisque les camarades refusaient de m’aider, je comptais me passer

d’eux, comme du Gouvernement.

J’avais plusieurs moyens de sortir de France, je choisis la frontière

suisse. A Bâle, les frontières franco-suisse et suisse allemande, sont

très près l’une de l’autre; j’espérai donc réussir plus rapidement de ce

côté.

Des camarades m’avaient fortement conseillé d’entourer mon départ de

précautions pour éviter d’être arrêtée à la frontière. J’étais bien

tranquille, personne que moi, à Paris, ne connaissait l’endroit où

j’avais résolu de passer. Néanmoins, pour donner à mon départ des

apparences normales, je déclarai, dans ma maison, que j’allais en

Bretagne pour les vacances; on était à la fin de juillet c’était tout

naturel.

Poussant les précautions à l’extrême, je me dirigeai ostensiblement vers

la gare Saint-Lazare. Ce n’est qu’en route que, changeant de taxi, je me

fis conduire à la gare de l’Est.

On ne saurait croire combien le fait de se savoir dans l’illégalité rend

timide. Il me sembla qu’en demandant directement un billet pour

Saint-Louis, ville frontière, je devais attirer l’attention; je pris

donc ma place pour Mulhouse; de Mulhouse j’irais à Saint-Louis, ce

serait plus long, mais plus sûr.

Ce n’est pas sans appréhension que je m’installai dans le wagon. Je

quittais mon petit bien-être de demi-bourgeoise; qu’allai-je trouver à

la place. Même dans les formes légales, les voyages à l’étranger

ménagent, depuis la guerre, plus d’ennuis que de plaisir;

qu’adviendrait-il de moi dans ce voyage de conspirateur? Je calmai ma

nervosité en me commandant à moi-même de n’envisager que le présent,

sans songer à l’avenir. Le présent, il était très acceptable;

wagon-restaurant, confort; à travers la portière ouverte, le défilé des

champs ensoleillés de juillet. Je ne pouvais que me réjouir.

A Mulhouse, quatre heures à attendre; je quitte la gare pour une

promenade en ville. A la sortie, un homme, le commissaire spécial, sans

doute, dévisage tout le monde. Il ne me remarque pas; j’ai changé ma

coiffure ordinaire, sur mes cheveux courts, je porte une

«transformation», je suis une femme comme les autres.

Cependant, je dois subir dans les rues de Mulhouse la curiosité des

passants. L’esclavage de la femme est encore à tel point enraciné dans

les mœurs qu’on n’admet guère qu’une femme puisse voyager seule.

Et, à cet égard, la guerre a fait singulièrement reculer la

civilisation; en raréfiant les étrangers, elle a fait que l’on traite en

suspect quiconque se hasarde hors de sa ville.

Si j’avais mon passeport dans ma poche, je me soucierais peu des

regards; mais dans les conditions où je suis, ils me gênent

sensiblement. J’ai hâte de regagner la gare où on a plus de liberté.

A Saint-Louis, nouveau contre-temps. J’ai donné rendez-vous pour huit

heures à l’homme qui doit me faire passer la frontière: il n’est que

quatre heures, j’ai pris un chemin plus court. L’homme que je ne connais

pas, m’a averti qu’il porterait une fleur à la boutonnière. Justement,

un homme attend devant la gare. Sa boutonnière est fleurie; c’est lui,

sans doute. Il a deviné que j’arriverais plus tôt. Je vais vers l’homme,

mais il ne sait pas ce que je veux dire.

Mon correspondant m’a indiqué un hôtel. Cet hôtel est au bout de la

ville et pas de voitures. Je me décide à y aller à pied, portant mes

deux lourdes valises. Sur mon passage, des enfants m’injurient en

allemand.

Quoique la frontière ne soit pas franchie, je me sens déjà à l’étranger.

Enfin, à l’heure et au lieu indiqués, je trouve l’homme; il est

accompagné d’un de ses amis et d’une femme assez bien vêtue. Je me sens

rassurée.

L’homme, cependant, me présente le passage de la frontière comme une

chose dangereuse. Mes valises l’effrayent; il me demande si elles ne

contiennent pas de journaux bolchevistes.

Nous prenons un tramway qui mène à la frontière. Nous descendons et mon

correspondant me dit d’attendre avec son ami. Lui passera la douane avec

la femme; il emporte mes bagages.

L’homme ne revient pas; je commence à m’inquiéter fortement. Je me

souviens que j’ai oublié dans ma valise la lettre d’un camarade de

Pétrograd; cette lettre doit me servir de recommandation en Russie. Sans

doute le douanier l’a trouvée et mon correspondant est arrêté.

Il revient enfin; il est seul. «Vous devez, me dit-il, payer d’audace.»

Pendant que tous deux montreront leur passeport au guichet, je me

glisserai derrière eux. J’exécute ce programme, qui prend à peine un

quart de minute; je suis en Suisse.

Nous voilà à Bâle installés à la terrasse d’un café. Vous ne pouvez

songer, me dit-on, à aller coucher à l’hôtel. Tous les matins, à six

heures, les hôtels sont visités par la police; vous n’avez pas de

passeport, vous seriez infailliblement arrêtée. Après bien des

tergiversations, l’ami de mon correspondant consent à me prêter sa

chambre. On m’entraîne à l’extrémité de la ville, dans un quartier

ouvrier, et je dois monter tout en haut de la maison. La chambre est une

pauvre mansarde; on m’y laisse en me recommandant de ne faire aucun

bruit qui puisse révéler ma présence.

Impossible d’entrer dans le lit dont on a négligé de changer les draps.

Je me résigne à m’étendre tout habillée sur la couverture. Mais je ne

puis dormir. J’ai déjà perdu ma confiance en ces gens qui me paraissent

bizarres. Ils ont déchargé mon revolver et l’ont gardé sous prétexte que

ce serait dangereux pour moi d’être trouvée porteur d’une arme au cas où

je serais arrêtée.

Mais j’ai besoin d’eux; il y a encore une frontière à traverser et je ne

sais pas le chemin.

Ce n’est qu’à une heure de l’après-midi, le lendemain, que l’un des

hommes vient me délivrer. «Il a demandé, me dit-il, un passeport pour

moi, en me faisant passer pour sa sœur.» Nous allons ensemble au bureau;

on nous dit d’attendre cinq jours.

C’est fou; pendant les cinq jours, on fera une enquête et on verra bien

que j’ai donné un faux nom. J’insiste pour passer de suite la frontière

suisse-allemande. Les deux hommes--mon correspondant est revenu--n’en

finissent pas de se concerter en allemand; une partie de l’après-midi

est perdue.

Enfin, j’obtiens qu’on se mette en route. Nous marchons deux heures à

travers une forêt; un homme nous croise et l’un de mes compagnons me

dit: «détective!»

Nous nous appliquons à prendre les allures de promeneurs inoffensifs.

Mon correspondant retire sa jaquette et la met sur son bras; moi, je

cueille des fleurs sauvages et commence un bouquet. Nous côtoyons la

frontière, que marquent des bornes de pierres grises échelonnées tous

les vingt mètres; nous la franchissons enfin, sans paraître nous en

douter; nous sommes en Allemagne. Mais nous avons manqué le train, à la

petite gare où je devais le prendre, il faut aller à pied jusqu’à

Lorrach.

Au bout d’une heure de marche, voilà que nous tombons devant un poste de

police. On demande leurs papiers aux hommes, comme je suis une femme, on

néglige de me les demander; mais il faut retourner en Suisse.

Je suis au désespoir. Les hommes, eux, prennent la chose avec

désinvolture: ils ne connaissaient pas, disent-ils, le chemin; ils se

sont trompés.

Je suis brisée de fatigue et veux aller à l’hôtel. «Impossible,

affirment-ils; tous les hôtels sont visités par la police, d’ailleurs le

village est petit, il n’y a pas d’étrangers, on vous remarquerait tout

de suite; il faut retourner à Bâle.» J’ai déjà dépensé deux cents francs

et je ne suis pas plus avancée.

Nous rencontrons un jeune ouvrier, à la physionomie éveillée. C’est un

ami de mes compagnons; il descend de sa bicyclette pour leur dire

bonjour; au guidon de la machine est attaché un gros bouquet de roses.

Tous trois se concertent en allemand, et je ne comprends rien à ce

qu’ils disent.

Comme conclusion, mon correspondant, qui parle un peu français, me dit

que le nouveau venu accepte de me passer la frontière à la condition que

je lui paierai le voyage jusqu’à Francfort où il a une amie.

J’accepte; je n’ai pas le choix des moyens dans ce pays dont j’ignore

tout et qui est plein de policiers. Le jeune homme demande à changer de

vêtements, nous l’attendons trois grandes heures.

Enfin le voilà; mais il est près de dix heures, il fait nuit et j’hésite

à passer par des chemins perdus avec cet homme que je ne connais pas; je

me sens d’ailleurs tout à fait hors d’état de fournir une longue course

en montagne.

Nous retournons coucher à Bâle, il se trouve que mon nouveau guide

connaît un hôtel sûr.

Au matin il arrive avec une heure de retard; il insiste pour payer la

dépense; mon mauvais allemand, dit-il, me compromettrait. Je lui donne

cinquante francs; il oublie de me rendre la monnaie; enfin!

Il est huit heures du matin; un soleil radieux illumine les rues de

Bâle, les ouvrières par bandes vont au travail. J’ai oublié mes fatigues

et me sens toute ragaillardie. Nous prenons un tramway, puis nous

marchons à pied très longtemps hors de la ville.

Il fait une chaleur torride. Nous devons franchir une colline assez

élevée, mon cœur bat avec violence; tous les cinquante mètres je me

couche à terre pour récupérer mon souffle. Par malheur nous nous

égarons: mon compagnon ne retrouve pas le banc qu’il a repéré dans ses

précédents voyages; il faut redescendre un peu. Enfin le banc est

trouvé, on remonte et je vois avec joie les fameuses bornes de pierre

grise.

On les franchit, mais deux paysans nous ont vus et, contretemps plus

fâcheux encore, j’ai déchiré tous mes bas. Que pensera-t-on de cette

femme bien vêtue qui, avec des chaussures élégantes, porte des bas

déchirés? Car le danger n’est pas fini quand on a passé la frontière: il

y a des postes de douaniers sur une longueur de plusieurs kilomètres.

Les villages aussi sont dangereux, tout étranger est suspect, surtout

une femme que l’on remarque davantage. Le jeune homme se retourne à

chaque instant pour voir si nous sommes suivis; il trouve compromettante

une magnifique carte du pays que j’ai achetée à Bâle et il la jette dans

le ruisseau.

Il fait, je le répète, une chaleur torride et nous devons faire des

kilomètres sous le soleil brûlant; mes vêtements sont entièrement

mouillés de sueur; enfin, on arrive à Lorrach. Au premier mercier, mon

compagnon achète des bas, il tient absolument à entrer seul dans la

boutique, mon accent français, dit-il, me trahirait. Je comprends qu’il

a pour exagérer le danger des raisons qui ne sont pas toutes honnêtes,

mais j’ai besoin de lui, tant pis si je suis volée, il faut passer, tout

est là.

Impossible de prendre le train à Lorrach; il fait un détour; il nous

ramènerait à Bâle et on aurait passé la frontière inutilement. Il faut

faire huit kilomètres en montagne pour gagner une petite gare dont j’ai

oublié le nom. Je me sens incapable de les faire à pied, heureusement on

peut prendre une voiture.

Nous allons au restaurant et, à la cabine de toilette, je change de bas;

me voilà redevenue une personne normale.

Mon compagnon cependant tient absolument à ce que nous nous dissimulions

dans un coin obscur. J’ai dans un papier quelques mouchoirs neufs

portant l’étiquette de «La Samaritaine» de Paris, il trouve cela très

compromettant; il arrache les étiquettes et les déchire en petits

morceaux. Et je me trahis à chaque instant, dit-il, par exemple en

demandant un verre de cognac. Une allemande ne boit pas de cognac. Enfin

la voiture qu’il a commandée est annoncée: c’est un landau, s’il vous

plaît, mais tout à fait délabré. Tel qu’il est, il nous vaut le respect

du garçon d’hôtel qui s’incline très bas devant nous, lorsque nous

montons en voiture.

Enfin nous voilà partis; on baisse la capote pour éviter d’être vus; les

chevaux marchent très lentement à cause de la grosse chaleur: d’ailleurs

la route monte. Des nuées d’insectes volent autour de nous. Mon

compagnon les attrape et leur arrache la tête en disant: «Ich bin

bolchevick!» J’essaie de le faire cesser car je trouve que même un

insecte a le droit à la vie, et je tente aussi de lui faire entendre,

avec mon mauvais allemand, que le bolchevisme n’est pas ce qu’il croit.

Vains efforts: mon compagnon est une jeune brute et il me devient de

plus en plus antipathique.

Nous arrivons enfin au village où se trouve la gare à laquelle nous

devons prendre le train. Mais il y a trois heures à attendre, nous les

passons dans un cabaret où nous prenons force bière pour nous faire

tolérer de la préposée pendant un temps aussi long. Je regrette vivement

d’avoir accepté d’emmener le jeune homme à Francfort; mais tout de même

je juge qu’il m’est encore utile dans ce coin perdu où il n’y a pas un

étranger. Si on nous interroge, il peut répondre en bon allemand.

La gare est pleine de paysans et d’ouvriers; les femmes portent un

costume analogue à celui des Suissesses: grand chapeau de paille, larges

manches de toile blanche, énormes chaînes de métal en manière de

collier. On prend des secondes, nous y sommes seuls, je respire.

Fribourg! Oh la jolie ville moyenâgeuse avec ses maisons en briques

rouges décorées de motifs dorés. Je n’ai malheureusement guère le temps

de la voir, le train pour Francfort part à minuit et je dois absolument

me reposer, car je suis brisée de fatigue.

Avec beaucoup de peine on trouve un hôtel; c’est le soir, les sons

harmonieux d’un violon arrivent jusqu’à ma chambre et dans la cour

retentissent des appels de jeunes filles: Frida! Frida! sur un ton

affectueux. Je pense à la jeunesse de Gœthe et une grande impression de

fraîcheur et de paix m’envahit. Hélas, tout ce charme n’est pas pour

moi. Si ces gens me connaissaient, ils me chasseraient avec des injures,

car je suis la Française détestée et plus haïe encore la bolcheviste qui

s’en va vers l’Est, là où le peuple en fureur a abattu les classes

dominantes.

Mon compagnon doit venir me prendre à l’heure du train; il arrive; nous

nous dirigeons vers la gare à travers la ville presque obscure. Des

bandes d’étudiants, coiffés de leur casquette d’uniforme, déambulent en

discutant sur le trottoir. J’envie leur âge et leurs illusions; à vingt

ans, on croit aux livres, on prend les théories philosophiques au plus

grand sérieux; il est de ces jeunes gens qui se sont suicidés pour un

philosophe. J’évoque Stirner, Nietzsche et je voudrais rester là à

discuter aussi en me promenant dans cette jolie ville. N’en ai-je donc

plus d’illusions, moi qui tente ce voyage plein d’embûches pour aller

là-bas voir la réalisation de mon rêve. Non, non, au fond de moi-même,

je n’en ai plus et depuis longtemps, je le sais bien. Je n’ignore pas

que la vie est peu de chose et que les hommes ne valent pas cher.

Mon compagnon me rappelle sa fâcheuse présence; il prétend que nous

devons avoir peur de ces jeunes gens et qu’il faut les éviter: ils

détestent les Français dit-il.

Nous nous engageons dans des rues étroites et noires où nous perdons le

chemin. Enfin, après avoir demandé plusieurs fois aux rares passants,

nous finissons par regagner la gare.

Nous sommes seuls dans le compartiment de seconde. J’appréhende de

dormir aux côtés de ce si jeune homme qui ne m’inspire aucune confiance.

Je ne le crois pas capable de m’assassiner, mais il peut bien me voler

et s’enfuir. Ma fatigue cependant est si grande qu’elle l’emporte sur la

crainte, je perds conscience.

Au réveil, le jeune homme me présente mon porte-monnaie qui est tombé,

dit-il, de ma poche. Heureusement il ne contient pas grand chose, la

plus forte part de mon avoir est cachée dans mes sous-vêtements.

Voilà que maintenant ce jeune Suisse veut m’accompagner jusqu’à Berlin.

Il insiste sur les dangers que mon ignorance de la langue allemande me

fait courir. Ces dangers, je les connais, je suis déjà allée en

Allemagne l’année précédente; je sais qu’ils ne sont plus, à beaucoup

près, aussi grands qu’à la frontière Suisse. Avec de la prudence en

prenant soin de parler le moins possible, j’ai les plus grandes chances

de voyager sans encombre. L’année précédente j’avais un passeport; mais

jamais on ne me l’a demandé en Allemagne. Je refroidis donc l’ardeur de

mon compagnon en lui disant que j’ai peu d’argent et que j’ai déjà fait

un grand sacrifice en l’emmenant jusqu’à Francfort.

A l’hôtel francfortois où nous sommes descendus mon guide me réclame

pour prix de ses services mille francs suisses, soit environ deux mille

quatre cent francs français. C’est plus que je ne possède, je refuse

naturellement. Il parle haut, menace de me dénoncer et notre discussion

attire déjà l’attention des clients, dont les têtes se tournent vers

nous; vite je règle l’addition et quitte l’hôtel.

Nouvelle discussion dans la rue où le personnage m’a suivie; on lui a

dit paraît-il que je suis couverte d’or; quand on va en Russie faire de

la politique, affirme-t-il, c’est qu’on a de l’argent. Je n’ai pas trop

peur de ses menaces; n’est-il pas mon complice; en me dénonçant, il se

dénonce lui-même. Ce que je crains, c’est que cette dispute n’attire les

passants, un policier viendra, on me demandera mon passeport et comme je

n’en ai pas je serai arrêtée et conduite à la frontière française. A la

fin, le sympathique jeune homme me dit qu’en lui donnant cinq cent

francs et ma montre en or, je serai délivrée de sa présence. Je cède,

que faire d’autre dans les conditions où je me trouve.

Me voilà libre enfin; mais le train de Berlin ne part qu’à neuf heures

du soir et il est midi. Je n’ose me promener en ville, Francfort, qui a

subi l’occupation, est très montée contre les Français. J’ai déjà eu à

subir les injures des passants; je me tiens donc au buffet de la gare,

il y a des étrangers, je ne suis pas remarquée.

Mon billet est pris, mais je ne sais pas à quel perron viendra le train,

grave contretemps; l’année dernière je me suis trompée de train en

Allemagne et j’ai dû faire inutilement un long voyage. Il y a dans le

hall un tableau très bien fait donnant les heures des trains et les

perrons, mais il est en allemand et je n’y comprends rien. Il n’y a pas

à hésiter, il faut me renseigner auprès de quelqu’un malgré toute la

crainte que cette démarche m’inspire.

J’appelle le garçon, mais il ne sait pas, il va chercher le surveillant

du hall. Les questions commencent, ce que justement j’appréhendais. Ah!

vous allez à Berlin? Pourquoi faire? De quel pays êtes-vous? etc., etc.

Je réponds que je suis de Genève et que je vais à Berlin voir ma sœur,

mariée à un Allemand:--Ah bien, alors, on vient vous chercher, à quelle

gare? J’ignore le nom des gares de Berlin où je ne suis jamais allée. Je

feins une grande inquiétude: comment faire, dis-je, j’ai oublié le nom

de la gare. Mais l’employé est bien bon enfant, il veut m’aider.

N’est-ce pas, dit-il, Friedrichsbahnhof. Je saute sur ce nom. Ah oui,

c’est cela.--Alors le train est à neuf heures, perron numéro

trois,--grand merci--je donne deux marks à l’homme, il est enchanté, moi

aussi.

J’arrive à Berlin à sept heures du matin; toutes les boutiques sont

fermées; je vais au hasard par les rues. J’ai plusieurs adresses, mais

ce sont des boutiques ou des bureaux; ils seront fermés aussi. Dans les

rues on se retourne sur mon passage; mais ce n’est pas la malveillance

de Francfort. Je sens qu’ici, en prenant des précautions, il me sera

possible de me promener en ville. J’ai faim; je me risque dans une

crémerie-charcuterie comme il y en a beaucoup en Allemagne. Que de

saucisses! Si l’Allemagne a jeûné pendant la guerre, elle se rattrape à

présent. Je sors mon mauvais allemand pour demander à manger, on me sert

sans réflexions.

Je hèle un fiacre pour me faire conduire à une adresse. C’est très loin,

je traverse des quartiers ouvriers d’assez belle apparence, les rues

sont larges et tous les balcons sont pleins de fleurs. J’arrive à

destination, le cocher me réclame quatre vingts marks pour la course. Je

sais que l’Allemagne paiera, mais en attendant!

Me voilà dans la boutique d’un libraire. Personne ne parle français et

j’ai toutes les peines du monde à m’expliquer en allemand. C’est tout ce

que vous savez d’allemand, me dit le camarade sur un ton de reproche. Je

montre mes papiers, on les juge bons, mais je suis tombée chez les

syndicalistes. Adressez-vous, me dit-on, au Parti. Un jeune homme m’y

conduit et j’arrive au bureau de la secrétaire des femmes. Elle parle

français et me reçoit bien, car elle connaît mon nom.

Ah! Madeleine Pelletier! vous faites bien d’aller en Russie, tous les

propagandistes devraient faire ce voyage; vous en reviendrez

transformée. Je lui raconte mes petites misères; le guide malhonnête, la

montre extorquée, etc.

--Bah, fait-elle, une montre, qu’est-ce que cela; vous en achèterez une

autre, l’essentiel, c’est d’arriver là-bas!

Là-bas! L’enthousiasme me prend. Est-ce vraiment une vie supérieure

qu’on va chercher là-bas. Je l’espère, puisque j’y vais, mais je n’en

suis pas sûre. Les paroles de cette femme me galvanisent. Si vraiment

l’idéal est là-bas, qu’importent en effet, les pertes d’argent. La

fatigue, les dangers même ne sont rien; je me sens disposée à tout

braver pour aller recevoir, à la Rome nouvelle, le baptême

révolutionnaire.

La secrétaire des femmes m’a fait un papier et une jeune fille me

conduit par les rues de Berlin. Nous pénétrons dans la boutique d’un

tailleur: on me fait passer dans une arrière chambre. Un homme d’une

quarantaine d’années est là, assis devant une table minuscule en bois

blanc. Il donne audience à un jeune homme: sur des chaises une vingtaine

de personnes attendent leur tour d’être reçues.

On parle là toutes les langues de l’Europe; c’est une vraie tour de

Babel. Un grand sentiment de la force de la Troisième Internationale

remplit mon cœur. Je m’imagine cet homme comme le point d’attache de

nombreux fils qui aboutissent à toutes les capitales du monde et

transmettent l’incitation révolutionnaire.

C’est mon tour. Le «chef» parle assez bien le français; il m’interroge

sur mon passé politique. Je fais un résumé de ma vie de propagandiste et

je remets les papiers qui prouvent mon affiliation au Parti. J’inspire

confiance, je le sens bien; il me déclare que j’irai en Russie.

Mais vous devez, ajoute le «chef» vous «laisser photographier»: ce n’est

pas difficile, fait-il, vous n’avez qu’à vous asseoir.

Comment donc, mais tant que vous voudrez; je comprends cette précaution,

bonne contre l’espionnage. Comme je ne suis pas une espionne et que je

n’ai pas envie de le devenir, elle ne me gêne en rien.

Ne vous inquiétez pas de l’argent, ajoute-t-il, quand vous n’en aurez

plus, vous m’en demanderez.

Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où on doit me

donner un «billet de logement», chez un camarade, car les hôtels sont

dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce guide. Il a dix sept

ans et sort du lycée. Son père, me dit-il, l’a «jeté» parce qu’il a pris

part aux émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas communiste.

Maintenant le jeune homme vit à son compte: il est employé au Parti. Son

admiration pour «le chef» éclate dans tous ses propos; il ne parle que

de lui.

Le bureau où nous allons ne m’impressionne pas aussi bien. Je retrouve

là l’indifférence, l’impolitesse même que j’ai tant de fois rencontrée

ailleurs. On me fait attendre une grande heure pour me donner les

premières adresses venues sans aucun égard pour ma qualité de docteur

que j’ai déclinée à dessein, espérant qu’on me logerait chez des

camarades cultivés intellectuellement.

Nous prenons le tramway et arrivons dans un quartier ouvrier. Après

avoir grimpé cinq étages nous sommes reçus plus que froidement par un

homme qui ne retire même pas sa pipe pour nous parler. Dans un coin de

la pièce, une femme confectionne à la machine des uniformes militaires.

Il n’y a pas de chambre, tant mieux; j’avais déjà peur d’être forcée

d’habiter dans un pareil endroit. De nouveau, un tramway, suivi d’un

escalier sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je suis brisée de

fatigue, il y a plusieurs nuits que je ne me suis pas couchée; tant pis,

je préfère aller à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée.

Mais Berlin est plein de voyageurs: tous les hôtels sont complets. Je

finis par en trouver un; la chambre, l’unique qui reste, donne sur une

petite cour; elle empeste l’odeur _sui generis_ des hôtels mal tenus.

Le portier me fait un tas de questions. De quel pays êtes-vous? Que

venez-vous faire à Berlin? etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis

Mlle Grandchamp, institutrice à Genève et que je viens à Berlin pour

acheter des livres de classe.

Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire pas confiance et,

après beaucoup de recherche coûteuses, car pour ne pas accaparer mon

guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je finis par trouver

pour trente trois marks par jour une chambre assez propre dans un hôtel

pensions. Mêmes questions du tenancier et puis, la porte principale est

toujours fermée à clef. Quand on veut sortir, il faut sonner; alors le

patron, un grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme clef;

j’ai des frissons dans le dos.

Je circule à peu près librement dans Berlin. Je dis à peu près, car j’ai

le malheur d’être femme et l’Allemagne très civilisée à d’autres égards

ne semble pas encore habituée à ce qu’une femme voyage seule. J’ai

beaucoup de peine à me débrouiller, car je n’ose demander mon chemin aux

passants. Je n’ose pas non plus aller voir les musées, il faudrait

parler, sortir mon mauvais allemand; un agent de police pourrait

s’approcher et me demander mes papiers.

Je ne me sens à peu près à mon aise que dans les grands magasins de

nouveautés; j’y ai, en outre, l’avantage de trouver un «reisebüro» où on

me change sans faire de réflexion mes francs contre des marks. C’est

très précieux.

Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, comme on ne comprenait

pas mon allemand on m’a dépêché une vendeuse qui parle français. «Ah! je

vous devine bien, me fait-elle malicieusement. Vous voyagez dans les

régions occupées et vous êtes venue faire un petit tour à Berlin, en

fraude. Je m’y connais!»

Je souris d’un air entendu: «C’est cela; mais chut!»

Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un établissement de bains. Avec

la chaleur qu’il fait mes vêtements sont trempés de sueur et je suis

fort mal à mon aise. J’avais une robe légère; mais elle est restée à la

frontière suisse, je suis dans mon tailleur de demi-saison. Un bain me

serait fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander à personne,

j’ai bien un guide de Berlin, mais il est en allemand et ne me sert à

rien.

Enfin, je vois sur la Potsdamerplatz une colonne de publicité qui

indique un établissement «où on peut trouver un bain agréable»; je m’y

fais conduire en taxi.

L’établissement est au fond d’une cour, son installation est des plus

modestes; trois pièces aux murs déteints, une unique baignoire, des lits

de massage. On me fait déshabiller et la baigneuse paraît fort intriguée

par mes vêtements entièrement mouillés par la transpiration. On me met

dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on me lave au savon

devant tout le monde. Après le bain, le massage; je m’étends nue sur un

lit où on se met en devoir de me masser. Les questions commencent. Qui

je suis? De quel pays? Je parais très fatiguée, pourquoi? Comment il se

fait que mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très

embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle Rosenblum et que je

suis Russe; j’ajoute que je suis médecin, pensant contenir par le

respect ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait que

déchaîner leur curiosité. Ah! je suis docteur et Russe; alors je vais en

Russie, je suis de la Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds

oui; tout le monde, personnel et clientes, entoure mon lit où je suis en

fâcheuse posture. Enfin, c’est fini; j’ai hâte de fuir et je m’habille

si rapidement que j’oublie de mettre ma chemise; elle reste à

l’établissement.

Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, pas de livres. L’hôtel

me pèse, je m’y sens observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au

soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer dans les

«conditorei-cafés» le jour, dans les cinémas le soir. L’organisation se

charge bien de me faire partir en Russie, mais pas de me faire passer le

temps agréablement à Berlin. Il faudrait avoir des relations et je ne

connais pas un chat. Le «chef» a ordonné au «disciple», le jeune homme

dont j’ai parlé de me faire faire un tour d’une heure en fiacre: c’est

déjà très beau. Je vois ainsi le château, Unter den Linden; le jeune

homme me montre l’endroit où Liebknecht est tombé. Le cocher nous

désigne avec des remarques assez spirituelles, les statues des rois qui

ornent l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise.

Le «disciple» fait un jeu de mots sur le nom de l’endroit: «Tiergarten»,

jardin des animaux. «C’est ici le jardin», dit-il, et (montrant les

statues des rois), «voilà les animaux!»

Je remarque que les employés allemands sont très consciencieux. Avant de

me vendre une paire de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer

qu’ils ne sont pas déchirés; en France on n’aurait pas ce scrupule. En

revanche, quel bureaucratisme; il faut aller payer avec sa fiche,

apporter la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, vous

abandonne le paquet.

Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. Rien d’analogue à nos

«Chartier» et «Duval» parisiens où, pour une somme modeste on a un dîner

bon à la fois et bien présenté, partout les saucisses et la choucroute

servis à la diable sur un coin de table. Et comme les garçons sont

lents, il faut plus d’une heure pour déjeuner.

Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare mon départ, mais je m’y

ennuie, personne ne parle le français sauf le chef qui a autre chose à

faire qu’à m’entretenir; une centaine d’hommes passent en un jour devant

son bureau. Il y a bien aussi des employés, des dactylos, mais tout ce

monde parle allemand.

Un grand jeune homme blond a attiré mon attention. Sa mise est soignée,

son allure élégante; il parle français avec le «chef». Mais j’entends

des mots qui me retiennent à distance: «dangereux... ne pas aller à la

gare... abandonnez plutôt vos bagages...» Peut-être ce jeune homme

doit-il rester inconnu, même des camarades.

La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée.

Le «chef» m’a dit plusieurs fois que j’y courais le risque d’être

arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre ouverte un agent de police qui

semble en faction sur le trottoir, juste en face de la maison. Il reste

là et bientôt un homme en civil, assez bien habillé s’approche de lui,

lui dit quelque chose et s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce

civil est un chef; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller l’hôtel.

Demain au jour je serai arrêtée. J’ai envie de fuir, mais impossible, il

faudrait sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de cette sortie à

deux heures du matin! D’ailleurs fuir serait inutile. Si c’est vraiment

pour moi que cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie; si ce n’est

pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur mon lit que d’errer par les

rues désertes. Je calme mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée

que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. Enfin, le jour

tant désiré, le jour après lequel soupirent les malades et aussi les

inquiets comme moi, illumine mes carreaux et personne ne vient me ravir

ma liberté.

Le «chef» m’annonce que je vais partir, mais que je serai «illégale»,

c’est-à-dire sans passeport. «On est mal avec les Etats-tampons,

explique-t-il, les passeports sont très difficiles à obtenir.»

Je tremble intérieurement à cette décision; mais comment avouer la peur

dans un pareil milieu? Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de

l’émotion qui m’agite.

Décidément on a confiance en moi, on me donne deux mille marks avec

lesquels je dois acheter des médicaments pour la Russie. Afin de

faciliter les achats on me donne le jeune «disciple».--«Vous en avez une

chance! fait-il en chemin. Il y en a qui attendent un mois ici et vous

partez au bout de six jours.» Il me regarde avec admiration: «Illégale!»

Une phrase du «Petit Duc» me chante:

Vraiment c’est bien joli la guerre

C’est si amusant le danger.

Tout de même malgré le plaisir incontestable du risque je préférerais ne

pas être illégale et voyager confortablement avec un passeport.

L’achat des médicaments est difficile. Mon guide sait l’allemand, mais

il ne connaît pas les termes de médecine. Je désire joindre à la

pharmacie quelques instruments de chirurgie; j’ai lu à Paris dans les

journaux qu’il n’y avait que trois forceps à Moscou: achetons-en un,

cela fera quatre. Mais «le disciple» ne sait pas ce que c’est qu’un

forceps et je me tire d’affaire en demandant à l’employé un «instrument

pour tirer l’enfant de la mère». Il comprend et m’apporte un superbe

tarnier qui n’est pas cher: trois cent cinquante marks.

Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de toutes les périphrases,

on ne comprend pas. A la fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc

qui traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer au

disciple un «bouillon pointu». Tout le magasin éclate de rire, on a

enfin compris ce que je désire.

Dans la conversation je viens à raconter à mon guide que j’ai appris un

peu de chimie.

--Ah! fait-il avec admiration, vous avez à Paris un laboratoire illégal!

Dans son enthousiasme de néophyte communiste, il ne comprend la chimie

qu’au point de vue des bombes.

On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie pour y rester. Ils sont

accusés de meurtre politique dans leur pays. Au cours d’une émeute, un

bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les meurtriers. Ils s’en

défendent, mais quand même il faut fuir; ils vont en Russie chercher un

refuge. L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le dictateur de

la ville: c’est un ouvrier assez cultivé qui s’est instruit dans les

universités populaires. L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y

a contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance et une

remarquable faculté de s’adapter à toutes les situations.

Le jour du départ arrive; le «chef» m’explique que je devrai suivre un

camarade qu’il me présente; il fait aussi dans leur langue, aux

Italiens, des recommandations.

Notre nouveau guide est un grand sec aux allures de lieutenant allemand.

Il ne sait pas un mot de français et il prend avec nous des allures de

chef qui indisposent fort l’ex-dictateur.

Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, mes instruments, mes

vivres, car le «chef» de Berlin m’a fait acheter force boîtes de

conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout à coup, sans raison

apparente, le guide nous fait descendre au beau milieu d’une place. «Que

faut-il faire? lui dis-je en allemand.--Vous asseoir!» répondit-il d’un

ton sec et il nous désigne un banc. Je me sens très mortifiée et

commence à trouver que tout n’est pas rose dans la dictature

prolétarienne.

Notre guide ne s’est pas assis, lui; il se promène de long en large sur

la place et paraît très agité. Evidemment, il attend quelqu’un qui ne

vient pas. Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, un grand

portefeuille sous le bras, s’avance vers lui. Il lui remet des papiers

et notre guide en échange signe une feuille sur son genou. Vite on nous

emballe dans un taxi et nous filons à la gare.

Malgré toute la diligence du chauffeur le train est manqué. «Gehen Sie

schlafen!» Allez vous coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le

dos.

Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, sur les bords de la Sprée

un restaurant où il y a de la musique: j’y conduis mes deux nouveaux

camarades.

Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien d’enchanteur, le

fleuve étroit, les quais sont noirs de fumée; avec le métro qui passe

tout près sur le pont. «Ce n’est pas beau!» s’exclame en français

l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante nous vaut les regards

courroucés du dîneur de la table voisine. Il restera à nous écouter tout

le temps de notre repas; je ne suis pas rassurée du tout.

Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon: nous voilà installés tous

les quatre dans un compartiment de troisième. Où allons-nous? Le

lieutenant a négligé de nous le dire et cette façon cavalière d’en user

avec nous a le don d’agacer l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à

savoir un peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose des questions

à notre guide. Je n’ose pas. Je connais les façons mystérieuses de la

conspiration et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin: «Jamais

de questions!»

Au reste, je ne suis pas le moins du monde inquiète. Où on va? Nous le

verrons bien: nous ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous

voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage? Si on n’avait pas eu

confiance en nous, on ne nous aurait pas reçus à Berlin.

Nous roulons vers le nord. Au soir le «lieutenant» tire de son

«portefeuille diplomatique»--qui baisse, du coup, singulièrement dans

mon estime--du pain et des saucisses. Il nous distribue la nourriture

et, à un arrêt, il descend nous acheter des bouteilles de limonade. Mes

compagnons reprennent confiance; ils commencent à croire qu’en effet on

ne veut pas nous tuer.

--La mer?

--Ya.

--Bateau?

--Ya.

--Petit bateau?

--Non, grand bateau.

Je suis justement devant ce grand bateau: il est superbe et rempli de

monde. Nous nous embarquons; la mer est magnifique, éclairée par des

phares de toutes les couleurs. Notre guide nous fausse tout de suite

compagnie pour aller sans doute dormir dans quelque cabine; les Italiens

sont tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en formalise guère.

Evidemment, ce guide pourrait nous montrer plus d’urbanité; mais que

m’importe, après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise où il faut,

sans nous faire arrêter en route; et il me paraît, à cet égard,

connaître son affaire.

J’adore la mer, sa solitude immense répond à la tristesse habituelle de

mon âme, et lorsque je la vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer

toujours, là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre rivage, le

pays où on est heureux, où la vie vaut la peine d’être vécue parce que

l’on travaille à une grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se

concrétise maintenant; j’évoque la Russie où un monde nouveau s’élabore.

La terre promise; c’est la Russie communiste qui réalise en ce moment

les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant d’années!

Après une traversée de deux jours, nous débarquons. Un train est là;

tout le monde se dirige vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide

qui franchit le guichet du port.

Nous voilà dans un village qui est plein de police: à chaque instant,

nous croisons un soldat qui fait les cent pas, baïonnette au canon.

Notre guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous inviter au silence.

Nous pénétrons dans une petite gare et nous nous installons au buffet.

Défense de dire un mot et je me rends compte que notre silence lui aussi

est suspect. Car nous attendons là pendant plus de deux heures, et ces

quatre personnes qui gardent un silence absolu pendant si longtemps,

doivent paraître au moins bizarres. Mais parler serait montrer que nous

sommes étrangers; on pourrait se demander d’où nous venons et pourquoi

nous n’avons pas pris le train express qui vient de partir.

J’astique avec persévérance mon canif, pour me donner une contenance. Je

trouve que le guide aurait dû commander un dîner complet pour bien

disposer à notre égard le patron du buffet. Nous n’avons pris qu’un

café. N’y tenant plus je me lève et vais acheter une revue illustrée; à

la regarder, je tire à peine un quart d’heure; je recommence. Les

Italiens font une tête de condamnés à mort attendant l’exécution. Enfin

le guide va prendre nos billets, nous montons dans le train, quel

soulagement! Mais il ne faut pas songer à parler, il y a du monde dans

le compartiment voisin.

Nous arriverons à une grande ville, par une pluie battante.

Deux inconnus s’emparent de mes bagages et me disent de les suivre; je

le fais avec peine, car ils marchent très vite et les rues sont mal

éclairées. Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y pénètre à mon

tour.

Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, taillé en hercule, est vêtu d’un

pantalon et d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras énormes et

sa poitrine très large, qui est entièrement couverte de poils; c’est un

terrassier. La femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq enfants.

Je suis dans une sorte de chambre de réception proprement tenue, le

logement accuse une certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée là

me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, parce qu’il faut un

certain temps pour organiser le passage de la frontière. «Vous ne devez

pas sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est plus dangereux

qu’à Berlin.»

Mes conducteurs sont partis et me voilà seule avec mes nouveaux hôtes.

La femme se met en devoir de verrouiller la porte et de fermer les

doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le canapé de cette sorte de

salon: me sert un repas composé de saucisses et de tranches de boudin

allemand.

Le ménage ne sait pas un mot de français, je ne puis échanger que

quelques paroles. Comme il est tard, les époux se retirent dans leur

chambre en me souhaitant une bonne nuit.

Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens très mal chez eux. Leur

logement n’est pas disposé pour recevoir un étranger; il n’y a aucune

commodité. Le jour, les enfants envahissent ma chambre, l’emplissant de

leurs cris. Je me sens doublement en exil, loin de mon pays et loin de

mon milieu. Si encore je pouvais lire; mais pas un livre, pas même un

journal.

A la fin je n’y tiens plus et je sors; tant pis si on m’arrête.

Je suis affligée d’une robe grenat qui fait retourner les passants.

C’est une faute; il faut absolument qu’on ne me remarque pas. J’entre

donc dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de caoutchouc de

couleur foncée et un chapeau à la façon du pays. Cela ne va pas tout

seul; j’ai de la peine à me faire comprendre et on me fait, là encore,

toutes sortes de questions qui me mettent au supplice. Enfin je sors

sans encombre et j’ai la joie de constater que, revêtue de mon

imperméable brun, coiffée de mon «reisehut» je passe inaperçue.

Le chef du parti communiste de la ville m’emmène promener une

après-midi. C’est un homme d’une trentaine d’années, ancien ouvrier qui

s’est instruit lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les lieux

fréquentés, nous prenons donc un tramway qui nous emmène dans la

banlieue. Nous entrons dans un café décoré de peintures modernes. Il y a

une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu remarquer combien les gens

d’ici savent tirer parti du moindre point de vue. Mon compagnon trouve

l’endroit enchanteur; j’approuve par politesse: l’étang est petit,

encaissé dans des maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très

triste; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, quinze jours que je

tremble. Déjà la dépendance dans laquelle je suis, me pèse lourdement;

je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, au théâtre, me

promener, faire ce que je veux, enfin!

Une après-midi, comme je rentre d’une promenade mélancolique à travers

les rues, on m’annonce que je pars. Le «chef» a un sourire de pitié en

me voyant manifester ma joie. Je n’ai plus, il est vrai, ma belle

énergie de Berlin; c’est que le milieu n’est plus le même.

Après de multiples précautions prises à la gare pour dépister les

policiers, nous nous retrouvons, les Italiens et moi, dans un wagon de

troisième avec un nouveau conducteur.

Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le «chef», que je viens de

quitter, m’a dit que je passerai la frontière dans les meilleures

conditions. Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité

doit venir me prendre et j’aurai pour compagnon un attaché d’ambassade.

Aucun policier n’osera demander ses papiers à la compagne du diplomate;

au cas tout à fait improbable où cela arriverait, je déclarerais les

avoir perdus, je donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera pas de

s’incliner très bas.

Je crois tout cela. Comment penser que l’on puisse me tromper dans une

occurrence pareille!

Après plusieurs heures de voyage, on nous fait descendre à un village.

On est en pleine nuit. Nous marchons un quart d’heure par des chemins

déserts, nous entrons dans une maison assez vaste, nous montons au

premier étage et pénétrons dans un logement d’ouvriers.

Il est pauvre, mais proprement tenu; une lampe posée sur un meuble,

éclaire des portraits de chromos de Guillaume et de François Joseph.

Une vieille femme nous sert à manger les traditionnelles saucisses:

bientôt arrive un homme très grand, vêtu en paysan. «Voilà, dit notre

conducteur, le camarade qui doit nous faire passer la frontière.»

Je me récrie:

--Eh mais... l’attaché diplomate...

Le conducteur ne sait pas ce que je veux dire.

Je commence à éprouver quelques craintes aux façons graves du guide. Il

nous remet à chacun un tout petit morceau de papier sur lequel est écrit

un nom qui ne me dit absolument rien. Il nous recommande de rouler ce

papier et de le cacher dans la doublure de nos vêtements. Ce voyage

qu’on m’avait dit facile m’a tout l’air d’une expédition.

Enfin, ce n’est pas le moment de reculer et récriminer me paraît tout à

fait inutile; là-bas, évidemment, on ignorait complètement ce qui se

fait ici. La belle confiance que j’avais à Berlin m’a tout à fait

quittée. Mais il n’y a pas autre chose à faire qu’à s’abandonner aux

mains de ces hommes.

On me réclame cent marks pour la voiture; ah, il y a tout de même une

voiture.

Nous quittons la maison et après avoir fait environ cinq cents mètres,

nous nous trouvons devant une affreuse charrette remplie de paille.

C’est cela la voiture diplomatique! Je crois être le jouet d’un de ces

cauchemars dans lesquels les bijoux se changent en feuilles sèches.

L’homme qu’on nous a présenté comme devant nous faire passer la

frontière, monte sur le siège avec un autre. Les Italiens et moi, nous

nous installons comme nous pouvons dans la charrette; on part au grand

galop.

Mes craintes commencent à se calmer. Si ce n’est que cela après tout, le

danger n’est pas bien grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour

une diplomate; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au fond même je sens

quelque plaisir à filer ainsi dans la nuit noire; le danger me paraît

tout à fait illusoire. Qui nous a vus? Qui même s’occupe de nous?

Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, montrant, de son fouet,

une place au bord de la route, nous annonce qu’un camarade a été tué là

dans un récent passage.

--Quoi tué? dis-je dans mon mauvais allemand, mais je croyais que nous

ne risquions qu’une arrestation?

--Il y a là-bas un cordon de soldats et si on nous voit, on nous dire

dessus.

--Diable!

Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement en me disant que ces

conducteurs tiennent à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils

s’arrangeront pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce n’est pas

facile de viser dans la nuit noire.

Mon voyage aventureux en Russie communiste · 第 1 / 11 段