A. Premiere lettre de l'Alphabet François, & de toutes les autres
Langues. Chez les Occidentaux cette lettre prend son nom de
l'expression du son qu'elle fait. Chez les Grecs on la nomme _Alpha_:
chez les Hebreux _Aleph_: chez les Pheniciens _Alioz_; & chez les
Indiens _Alepha_. C'est aussi le premier son articulé que la Nature
pousse, & celuy qui forme le premier cri & le bégayement des enfans.
D'où vient que Jeremie répondant à Dieu qui le destinoit pour son
Prophete, luy dit: A, A, A, Seigneur je ne sçay pas parler, parce que
je suis un enfant. _Hierem. cap. 1._
C'est aussi ce qui exprime presque tous les mouvemens de nôtre ame,
& pour rendre l'expression plus forte, on y ajoûte une _h_ devant ou
aprés, comme dans l'admiration: Ha le beau tableau! Dans la joye: Ha
quel plaisir! Dans la colere: Ha méchant! Dans la douleur: Ha la tête!
Dans la pâmoison: Ha je me meurs! Dans le mouvement: Ha lévrier! Et
generalement ce mot exprime toutes les palpitations de cœur, comme il
paroît en ceux qui ont la courte haleine. Ciceron appelle l'_A_ lettre
salutaire, parce que c'étoit la marque d'absolution.
Cette lettre forme souvent un mot entier, & est quelquefois article du
Datif pour décliner les noms & les pronoms: Ce livre est à Pierre, à
Agnés. Quand il sert à décliner des noms ordinaires, s'ils commencent
par des consones, on dit _au_, comme, Au soleil: si c'est par une
voyelle, on y ajoûte une _l_ au masculin, ou _la_ au feminin: A
l'homme, A la femme; Et au plurier on dit en tous cas, _aux_, comme:
Aux Alexandres, Aux Muses, Aux Animaux.
_A_ est quelquefois preposition. Il est à la ville, aux champs: Cela
est à la mode.
_A_ est le plus souvent adverbe, non seulement de temps & de lieu,
comme, Cela vient à tard, Cela est à terre: mais encore il se joint à
presque tous les mots de la Langue pour faire des phrases adverbiales,
qui tiennent de leurs significations & de leurs maniéres: Venir à chef,
Etre à couvert, à discretion, &c.
_A_ se joint aussi aux infinitifs des verbes pour faire des phrases
adverbiales: Donner à boire & à manger: Un maître à écrire: On fait à
sçavoir: Au pis aller.
_A_ se dit aussi dans les temps du verbe auxiliaire Avoir: Il a gagné
cent écus: Il a fait: Il a dit: Il a le temps & l'argent.
_A_ est souvent une particule indéclinable qui sert à la composition de
plusieurs mots, & qui augmente, diminuë, ou change leur signification.
Quand elle s'y joint, elle fait doubler ordinairement la consone
qu'ils ont à la tête, comme Accorder, Addonner, Affaire, Assujettir,
Attrouper, &c.
Cette lettre _A_ étoit aussi chez les Anciens une lettre numerale qui
signifioit 500. comme on voit dans Valerius Probus. Il y a des vers
anciens rapportez par Baronius, qui marquent les lettres significatives
des nombres, dont le premier est tel:
_Possidet_ A _numeros quingentos ordine recto._
Quand on mettoit un titre, ou une ligne droite au dessus de l'_A_, il
signifioit cinq mille.
ABBÉ. _s. m._ ABBESSE. _s. f._ Superieur ou Superieure d'une Abbaye
d'hommes ou de filles. Il y a trois sortes d'Abbez: Régulier, Séculier,
Commendataire. Ce mot vient de ce que les premiers Moines appellerent
leur Superieur _Ab-bot_, qui en Langue Syriaque signifie Pere. Ainsi
ces mots de _Abba Pater_, qu'on trouve dans les Epitres aux Romains &
aux Galates, & ailleurs, qui semblent dire la même chose, ne font pas
pourtant un pleonasme, comme dit S. Augustin, veu que l'un est un nom
de nature, & l'autre de dignité. D'autres disent qu'il vient du mot
Hebreu _Aba_, qui signifie aimer, vouloir du bien. _Covarruvias._
Chez les Ecrivains Grecs & Latins on appelloit _Abbez_, ceux que nous
appellons maintenant _Peres_, qui étoient vénérables par leur âge & par
leur sainteté. On a aussi compris sous ce nom généralement tous les
Moines. Ainsi il est dit dans la Régle de S. Colomban, qu'il y avoit
mille _Abbez_ sous un Chef; & S. Epiphane fait mention d'un monastere,
où il y avoit mille _Abbez_ & mille cellules. On a appellé aussi _Abbé_
second, le Prieur d'un monastere, qui est le Lieutenant de l'_Abbé_. On
a appellé aussi en Sicile des Evêques _Abbez_ & trés-souvent les Curez
primitifs de France. On a appellé aussi _Abbé_ du Palais le Maître
de la Chapelle du Roy. Voyez du Cange. Les Abbez mitrez sont ceux
qui ont droit de porter les ornemens Episcopaux, comme la mitre, les
sandales, les gands, l'anneau & la crosse; ce qui leur a été accordé
par privilege des Papes: & pour les distinguer des Evêques. Clement IV.
ordonna que les _Abbez_ Exempts porteroient des mitres brodées, mais
sans pierreries & sans lames d'or & d'argent; & les non-Exempts, des
mitres blanches & toutes unies.
ABBÉ s'est dit aussi de quelques Magistrats ou personnes laïques &
séculiéres. Chez les Gennois il y avoit un principal Magistrat qu'on
appelloit _Abbé_ du Peuple. En France il y a eu plusieurs Seigneurs,
sur tout du temps de Charlemagne, à qui on donnoit le soin & la garde
des Abbayes, qu'on appelloit _Abbacomites_.
Dans les anciens titres on trouve que les Ducs & les Comtes ont
été appellez _Abbez_, & les Duchez & Comtez _Abbayes_; & plusieurs
Seigneurs & Gentils-hommes qui n'étoient aucunement Religieux, ont
aussi pris ce nom, comme remarque Ménage, aprés Fauchet & autres.
On appelle aussi _Abbé_ celuy qu'on élit en certaines Confrairies
& Communautez, particuliérement entre les Ecoliers & les Garçons
Chirurgiens, pour commander aux autres pendant un certain temps: &
c'est de là apparemment qu'est venu le jeu de l'_Abbé_, dont la régle
est, que quand le premier a fait quelque chose, il faut que tous ceux
qui le suivent, fassent le semblable.
ABBÉ se dit proverbialement en ces phrases: On vous attendra comme
les Moines font l'Abbé; c'est à dire, en travaillant toûjours, en
commençant toûjours à dîner. On dit encore: Pour un Moine on ne laisse
pas de faire un _Abbé_; pour dire que l'opposition d'un particulier
n'empêche pas la déliberation d'une Compagnie, ou la conclusion d'une
affaire. On dit en proverbe Espagnol: _Como canta el_ ABAD _responde
al monazillo_; pour dire que les inferieurs tiennent le même langage,
ou sont de même avis que les Superieurs. On appelle aussi _Abbez_ de
sainte Esperance, ceux qui prennent la qualité d'_Abbez_, sans avoir
d'Abbaye, & quelquefois même de Benefice.
ABINTESTAT. Terme de Jurisprudence, qui se dit de celuy qui herite d'un
homme qui n'a point fait de testament: Ce fils est heritier de son
pere _abintestat_. Il y a eu un temps où on privoit de sepulture ceux
qui étoient décédez _abintestat_: ce qui donna lieu à un Arrest du 19.
Mars 1409. portant défenses à l'Evêque d'Amiens d'empêcher, comme il
faisoit, la sepulture des décédez _abintestat_.
ABYSME. _s. m._ gouffre profond où on se perd, dont on ne peut sortir:
Il y a de profonds abysmes dans ces montagnes, dans ces rochers, dans
ces mers, dans ces rivieres: Cette ville est fonduë en _abysme_. Ce
mot vient du Grec _batos_, qui signifie la mer profonde, d'où est venu
aussi le mot de _bas_ & _abaisser_. Borel.
ABYSME se dit figurément en Morale des choses où la connoissance
humaine se perd, quand elle raisonne: La Physique est un _abysme_, on
ne peut pénétrer dans les secrets de la Nature: Les Jugemens de Dieu,
les mystéres sont des _abysmes_ dont on ne peut sonder la profondeur.
ABYSME se dit absolument des Enfers: La rebellion des Anges les fit
précipiter dans l'_abysme_. Qui pourra mesurer la profondeur de
l'_abysme_? On dit aussi: C'est un _abysme_ de maux, de souffrances, de
malheurs.
ABYSME se dit aussi de ces dépenses excessives, dont on ne peut juger
avec certitude: On ne peut certainement régler la dépense de la Marine,
c'est un _abysme_: La dépense de cette maison est excessive, c'est un
_abysme_. On dit en proverbe qu'un _abysme_ attire l'autre, quand d'un
mal on tombe en un plus grand.
ABYSME, terme de Blason, est le cœur ou le milieu de l'Ecu. Il faut
que la piéce qu'on y met, ne touche & ne charge aucune autre piéce,
telle qu'elle soit. Ainsi on dit d'un petit Ecu qui est au milieu d'un
grand, qu'il est mis en _abysme_: Il porte trois besans d'or avec
une fleur de lys en abysme. Et tout autant de fois qu'on commence à
blasonner par toute autre figure que par celle du milieu, on dit que
celle qui est au milieu, est en _abysme_, comme si on vouloit dire que
les autres grandes piéces étant élevées, celle-là paroît petite, comme
cachée & abysmée.
ABYSME est aussi un vaisseau fait en prisme triangulaire renversé, qui
sert aux chandeliers à fondre leur suif & à faire leur chandelle, en y
trempant plusieurs fois leur mesche.
ABYSMER. _v. act._ Jetter dans un _abysme_, y tomber, se perdre,
se noyer: Les Ouragans _abysment_ les vaisseaux: Ce terrain s'est
_abysmé_, il y avoit dessous une carriere.
ABYSMER se dit figurément en Morale: Les gros interêts ont _abysmé_ ce
marchand: Ce chicaneur a _abysmé_ sa partie, il l'a ruinée de fonds en
comble: Il a _abysmé_ cet homme-là. Il se dit plus ordinairement avec
le pronom personnel, & plus au figuré qu'au propre: Il est _abysmé_
dans la douleur: Cet homme a si mal fait ses affaires, qu'il s'est
_abysmé_: Cette famille est _abysmée_, elle ne se relevera jamais:
C'est un contemplatif qui _s'abysme_ dans ses pensées, qui extravague.
AGATE. _s. f._ Pierre précieuse, en partie transparente, & en partie
opaque. Il y en a de plusieurs couleurs; ce qui lui a fait donner
divers noms chez Pline & les autres Auteurs. Il y en a qui imitent
la couleur de la cornaline; d'autres qui ont des veines fort rouges
& fort blanches. On en a vû qui ont representé sept arbres tout
entiers. Les _Agates Sardoines_ sont de trois couleurs: les vrayes sont
entiérement rouges qu'on fait passer pour la Carneole, comme ayant une
petite teinture de couleur de chair mêlée de brun: il y en a d'autres
moindres, qui sont en partie mêlées de rougeur, comme celle de _sang_;
& les derniéres le sont d'un rouge tirant sur le jaune. L'_Agate_
Sardonix est composée de la sardoine & de l'onix, & a une couleur
sanguine & distinguée de cercles ou zones, qui semblent y avoir été
peints par artifice, & quelquefois mêlée d'une blancheur surprenante.
Pline, Strabon & Ciceron disent que la bague de Polycrate étoit de
_Sardonix_; ce qui ne s'accorde pas avec ce qu'on dit de Mithridate,
qui avoit quatre mille vases de cette même pierre: car ou cette bague
n'auroit pas été de grand prix, ou ces vases d'un prix excessif.
Les _Agates Onix_ sont toutes opaques, de couleur blancheâtre & noire,
tellement distinctes, qu'on croiroit qu'elles y ont été appliquées
par art. Les _Agates Onix Sardonix_ sont celles où il se rencontre
trois couleurs differentes, & néanmoins unies ensemble. On en a ruiné
les mines; & celles qui se trouvent à present grandes & parfaites,
n'ont point de prix. La couche du milieu est propre pour exprimer la
carnation du visage; celle de dessus qui est _Sardoine_ ou couleur de
pourpre, donne la couleur aux vêtemens; & le dessous est d'une autre
couleur propre pour faire le fonds, qui détache les deux premieres, &
fait un ouvrage merveilleux suivant la science du Graveur. Pyrrhus
avoit une _Agate_ où étoient representées les neuf Muses & Apollon.
L'_Agate Calcedoine_ est à demy opaque, & à demy transparente, & le
plus souvent de couleur de rose remplie de certain nuage. Il y en a
d'entiérement blanches, qui sont les plus rares.
Les _Agates d'Egypte_ sont dures, rouges, & entremêlées de bleu & de
blanc. Quand elles sont dans leur perfection, elles ont des couleurs
semblables à l'Iris, & sont les plus estimées d'entre les _Agates_.
L'_Agate Romaine_ ne tient rien de celle d'Orient, & il y en a de
plusieurs couleurs differentes qui les ont fait nommer differemment. On
en faisoit autrefois ces vases Myrrhins si fameux dans l'Antiquité, qui
avoient diverses couleurs, & qui representoient diverses figures.
Il se trouve aussi des _Agates_ en Allemagne, en Pologne & en
Dannemark, dont quelques-unes ont disputé le prix aux Orientales.
Les Anciens parlent aussi d'une _Agate_ rouge comme du corail,
mouchetée de points d'or, qu'on trouve en Candie, qu'on a nommée
_Sacrée_, parce qu'elle préserve du venin des scorpions & des
araignées. On a fait de tout temps des cachets d'_Agate_, parce que
cette pierre ne retient point du tout la cire. Les Tireurs d'or
brunissent l'or avec une _Agate_. Pline dit que les premieres _Agates_
furent trouvées en Sicile le long du fleuve _Achates_, qu'on nomme
aujourd'huy le _Canthera_; ce qui leur a donné le nom d'_Agates_.
AILE. _s. f._ La partie de l'oiseau qui l'éleve ou qui le soûtient
en l'air, quand elle est étenduë: L'aigle est un oiseau qui vole à
tire d'_aile_: Les faucons se tiennent long-temps sur _aile_: Ils ont
l'_aile_ vîte, trenchante, l'_aile_ forte, l'_aile_ entiére. On dit
aussi: Faire voir en _aile_ l'oiseau: Le mettre en _aile_: Voler de
belles _ailes_: La chauve-souri n'a point de plumes à ses _ailes_: Les
poussins sont encore sous l'_aile_ de la mere. En ce sens il vient du
Latin _Ala_.
AILE se dit aussi de cette partie charnuë qui s'étend de l'estomach
à la cuisse dans les volailles qu'on mange: Une _aile_ de chapon, de
perdrix: Il y en a qui préférent la cuisse à l'_aile_.
AILE en termes d'Anatomie se dit de plusieurs parties du corps,
& premiérement les lobes du foye s'appellent souvent _ailes_ ou
_ailerons_. On appelle _ailes_ & _ailerons_ des chairs molles &
spongieuses, qui sortent de la partie naturelle des femmes, que
quelques-uns appellent _Nymphes_ ou _Dames des eaux_, parce qu'elles
servent aux conduits de l'urine. On appelle aussi _ailes_ ou _ailerons_
les deux cartilages qui sont aux côtez du nez, & qui forment les
narines; pareillement on appelle _aile_ ou _aileron_ le haut de
l'oreille.
L'AILE en terme de Blason, quand elle est seule, s'appelle un _demy
vol_; & lorsqu'il y en a deux, s'appelle un _vol_: ce qui se dit de
quelque oiseau que ce soit.
On appelle au Manége _ailes_, ces piéces de bois qu'on met aux côtez de
la lance pour la charger vers la poignée.
AILE en termes de Botanique se dit des branches ou des feuïlles, qui
poussent à côté l'une de l'autre sur les tiges des arbres ou des
plantes: d'où est venu le nom d'_Alaternus_.
AILE se dit aussi d'un moulin à vent: ce sont ces grands chassis
couverts de toile où le vent s'engouffre pour les faire tourner, qu'on
appelle autrement _volants_.
Les Ouvriers nomment aussi les _ailes_ d'une fiche ou couplet, ces
deux petits morceaux de fer mobiles par le moyen de leurs charnieres,
qui servent à soûtenir & à faire mouvoir des portes ou des fenêtres,
ou des volets brisez. Ils appellent _ailes_ de lucarne les deux côtez
qui posent sur les chévrons, & qu'on appelle autrement _Joüées_ de
la lucarne. Les vitriers appellent encore _ailes_ ou _ailerons_ ces
petites extrêmitez du plomb, qui sert à engager les losanges de verre
dans les panneaux des vitres, & à les y tenir fermes.
AILE se dit figurément en choses morales & spirituelles, & signifie
protection, tutelle: C'est une fille d'honneur qui a toûjours été
élevée sous l'_aile_ de la mere; & sur tout en Poësie: _Cache-la sous
ton aile au jour épouventable_, dit Desportes en parlant à Dieu en
faveur de l'ame pécheresse. Malherbe a dit aussi: _Et son ame étendant
ses ailes fut toute prête à s'envoler_. On dit aussi: La peur luy a
mis des _ailes_ aux talons; pour dire, l'a fait fuir en diligence: On
peint Mercure avec des _ailes_ aux talons: L'amour luy prêtera ses
_ailes_: On en donne aussi au Cheval Pegase, aux vents & autres choses
semblables, &c. On dit encore poëtiquement: Son nom volera sur les
_ailes_ de la Renommée: Sur l'_aile_ des beaux vers; pour dire que sa
réputation ira bien loin. On dit aussi: Sur l'_aile_ des zephirs.
On donne aussi figurément des _ailes_ aux Cherubins & aux Anges:
Les Cherubins devant Dieu se couvrent la face de leurs _ailes_: Ils
couvroient l'Arche de leurs _ailes_.
On appelle les _ailes_ d'un bâtiment, ce qu'on bâtit à droit & à
gauche, pour accompagner le principal corps de logis, & faire les deux
côtez de la cour: Ce bâtiment est imparfait, il n'y a qu'une _aile_ de
bâtie. On appelle aussi ces _ailes_, _bras ou potences_.
On appelle aussi _ailes_ dans les Eglises ce qui est à droit & à
gauche de la croisée, & quelquefois tout le tour des bas côtez, ou des
petites voutes qui sont à côté de la grande: Le portail de l'_aile_
droite plus beau que celuy de la gauche: On n'a bâti que le Chœur, on
va bien-tôt travailler aux _ailes_.
AILE se dit en termes de guerre des deux extrêmitez d'une armée rangée
en bataille: L'_Aile_ droite fut la premiere rompuë: La Cavalerie se
met sur les _ailes_. En ce sens ce mot vient de _alauda_ selon Bochart,
qui signifioit une Legion Gauloise, ainsi nommée à cause de la figure
des casques que portoient les soldats qui étoient crêtez comme des
allouëttes. On dit que Pan, l'un des Capitaines de Bacchus, a été le
premier inventeur de cette maniére de ranger une armée en bataille:
d'où vient que les Anciens l'ont peint avec des cornes à la tête, parce
qu'ils appelloient cornes ce que nous appellons les _ailes_.
AILE se dit aussi des deux côtez de chaque bataillon ou escadron;
des derniéres filles: Les picquiers sont rangez au milieu, & les
mousquetaires sur les _ailes_: On a commencé à défiler par l'_aile_
droite. Les manches d'un bataillon sont aussi ses _ailes_.
AILE se dit aussi dans le discours ordinaire, de ceux qui marchent à
côté; & un peu à l'écart, pour donner secours au besoin: Il sembloit
que ce Prevost marchât seul, mais il y avoit plusieurs Archers sur les
_ailes_ pour l'assister.
AILE se dit aussi en termes de fortification du flanc d'un bastion, &
plus ordinairement des longs côtez d'un ouvrage à corne ou à couronne,
qui sont flanquez par quelque endroit de la place, par quelque dehors
ou travail particulier.
AILE se dit proverbialement en ces phrases: Cet homme ne bat plus
que d'une _aile_; pour dire que son crédit, sa fortune, son esprit,
sont diminuez, & qu'il n'en peut plus: On luy a tiré une plume de son
_aile_; pour dire qu'on luy a arraché quelque chose de son bien: qu'On
en tirera pied ou _aile_; pour dire qu'on tirera quelque chose d'une
affaire, & qu'on ne perdra pas tout: On luy a rogné les _ailes_; pour
dire qu'on a retranché de son autorité, de ses richesses. On dit d'un
téméraire, qu'Il a voulu voler avant que d'avoir des _ailes_, qu'Il
n'a pas encore l'_aile_ assez forte; pour dire qu'il a commencé trop
tost quelque entreprise au dessus de ses forces. On dit d'un homme
malheureux, qu'Il en a dans l'_aile_, pour dire qu'il luy est arrivé
quelque accident fâcheux, ou bien qu'il a passé les 50. ans qu'on
marque avec une L.
AILÉ, ée. _adj._ qui a des _ailes_: Pegase est un cheval _ailé_. Les
Poëtes appellent les oiseaux, les peuples _ailez_: Les papillons, les
cigales sont des insectes _ailez_: Il y a des poissons _ailez_ qui sont
fréquens sur l'Ocean Athlantique.
En termes de Blason on appelle un oiseau _ailé_, quand ses ailes sont
d'une autre émail que son corps. On appelle aussi _ailé_ tout ce qui
est peint avec des _ailes_, quoy que contre sa nature, comme un cerf
_ailé_, un cœur _ailé_, des dragons, des serpens _ailez_, une main
_ailée_, une tête de leopard _ailée_, une bande _ailée_, &c.
ALGEBRE. _s. f._ science qui sert à éclaircir, à étendre & à
perfectionner l'Arithmetique, la Geometrie & toutes les sciences
mathematiques. Quelques-uns l'ont définie, l'Arithmetique des nombres
figurez, comme a fait Salignac de Bordeaux, qui en a fait un sçavant
Traité. Elle considere les grandeurs, & s'applique aux nombres, aux
lignes, aux figures, aux poids & aux vîtesses des mouvemens, tant en
general qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matiéres:
de sorte qu'on la pourroit appeller une _Geometrie metaphysique_.
L'idée en a été prise sur la Régle qu'on appelle de fausse position en
Arithmetique: car en operant sur une supposition incertaine, ou même
fausse, elle fait connoître des veritez infaillibles & démontrées.
Il y a deux especes d'_Algebre_: la premiere est la supputation des
chiffres & des nombres avec des especes ou des lettres; la seconde
est l'Analyse ou l'art de résoudre les questions, & de découvrir les
veritez generales des Mathematiques. Ménage dérive ce mot de l'Arabe
_Algebra_, qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine
_Giabarra_, supposant que la principale partie de l'_Algebre_, est la
consideration des nombres rompus: il y a apparence qu'il se trompe,
& qu'il a pris l'origine d'un autre mot Espagnol _Algebrista_, qui
signifie un Renoüeur de membres disloquez, que nous appellons en France
un _Balleüil_: car la fraction n'a rien de commun avec l'_Algebre_, qui
ne considere pas plus les nombres rompus que les entiers, & qui même
exprime ses puissances par des lettres, qui ne sont pas susceptibles
de fractions. Il est vray que le mot _Algebre_ est un mot Arabe, mais
il est primitif de la langue, & il luy a été donné par son auteur qui
étoit Arabe. Cardan dit qu'il se nommoit Mahomet fils de Moïse, &
il le met au 9. rang des 12. plus excellens hommes, qu'il a choisis
dans l'Antiquité pour la subtilité de leur esprit. Mais Scriverius en
attribuë l'invention à Diophante Auteur Grec, dont Regiomontanus a
recueilli 13. livres, qui ont été commentez par Gaspard Bachet, sieur
de Meziriac, de l'Academie Françoise.
Les notes de l'Algebre sont telles:
+ signifie plus: ainsi 9 + 3 veut dire 9 plus 3.
- signifie moins: ainsi 14 - 2 veut dire 14. moins 2.
= est la note de l'égalité: ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus
trois est égal à 14. moins deux.
:: Les quatre points entre deux termes devant & deux termes aprés,
marquent que les quatre termes sont en proportion géometrique: ainsi
6. 2 :: 12. 4. veut dire, comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre.
÷÷ est la note d'une proportion continuë. ÷÷ 3. 9. 27. veut dire que
trois est autant de fois dans neuf, comme neuf dans 27.
: Ces deux points au milieu marquent la proportion arithmetique entre
ces nombres. 7. 3: 13. 9. veut dire, 7. surpasse 3. comme 13. surpasse
9.
÷ Cette note marque la proportion arithmetique continuë: ainsi ÷ 3. 7.
11. veut dire, 3 est surpassé de 7. autant que 7. par 11.
Deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres ou
grandeurs: ainsi _b d_ est le produit de deux nombres, comme 2. & 4.
dont le premier s'appelle _b_, & l'autre _d_.
_V_ signifie racine, ainsi _V_4, c'est à dire, la racine de 4, qui est
2, lequel multiplié par lui-même fait 4.
On dit proverbialement quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose
qu'il lit, ou qu'il écoute, que C'est de l'_Algebre_ pour luy.
ALKALI. _s. m._ terme de Chymie & de Physique. C'est un sel vuide &
poreux disposé à se joindre facilement à tous les acides. C'est par son
moyen que les Chymistes rendent facilement la raison de la composition
de tous les corps naturels, & la font voir par des experiences
sensibles. Ils comparent ce sel à une terre vuide qui auroit été aux
trois premiers jours du monde, avant qu'elle fut allumée par les
rayons du soleil, qui s'étant incorporez dans cet _Alkali_, ont fait
ensemble tous les corps sublunaires. L'acide donne les deux qualitez
mâles, le chaud & le sec; & l'_Alkali_ les feminines, le froid &
l'humide: ce qui a donné lieu à plusieurs beaux Traitez des Philosophes
modernes, entre autres d'_Otho Takenius_, qui dans son _Hippocrates
Chymicus_ en a écrit des premiers fort sçavamment; de _Bernard Swalue_
Medecin, dans le Combat de l'Art & de la Nature; & aux Entretiens de
François André Medecin de Caën, sur l'Acide & l'_Alkali_. Ce mot est
Arabe, & vient de _al_, qui signifie sel, & de _kali_ qui est une
herbe que nous appellons _soude_. Et parce que son sel a la propriété
d'absorber & de mortifier les acides, & de s'en impreigner plus
facilement que les autres, on a appellé tous les sels de cette nature,
sels _Alkali_, quelques-uns l'appellent autrement, _alun Catin_. Le
tartre est le plus fort de tous les sels _Alkali_, & quand il est mêlé
avec l'esprit de vitriol qui est un fort Acide, ils font une soudaine
ébullition & coagulation, qui de liquides qu'ils étoient, font un corps
solide. Les Philosophes proposent cette union comme un exemple general
de la composition de tous les corps, qui se fait par les acides &
les _Alkali_, à cause de la grande alteration qui arrive à la saveur
& aux autres qualitez de ces sels unis. Il faut remarquer que leur
effervescence & leur action cesse, lorsqu'ils se sont réciproquement
pénétrez & rassasiez les uns des autres, car elle n'arrive plus par
quelque addition qu'on puisse faire de l'un ou de l'autre, lors qu'ils
sont proportionnellement unis. Ordinairement on appelle sels _Alkali_,
tous les sels lexiviaux & artificiels qui se tirent des plantes.
ANTIMOINE. _s. m._ C'est un corps mineral qui approche de la nature
des métaux, & que quelques-uns croyent en contenir tous les principes,
parce qu'il se trouve prés des mines des uns & des autres, & sur tout
dans celles d'argent & de plomb, & souvent il a sa mine propre. On
l'appelle aussi Marchasite de plomb, & les Chymistes le nomment le
_Loup_ ou le _Saturne des Philosophes_, parce qu'il devore les autres
métaux, quand on les fond ensemble, & qu'il les consume tous à la
réserve de l'or. On l'appelle aussi _Prothée_, à cause de la diversité
des couleurs qu'il prend par le moyen du feu. On le tient composé d'un
double soulfre mineral, l'un métallique approchant de la pureté & de la
couleur de celui de l'or, & l'autre terrestre & combustible semblable
presque au soulfre commun; d'un mercure fuligineux & mal digeré,
participant de la nature du plomb & d'un peu de sel terrestre. Il
ressemble à de l'écume d'argent, & il a une couleur claire & luisante,
il se dissout difficilement au feu, & plus facilement dans l'eau. Il
est fragile comme le verre, & tient le milieu entre les métaux & les
pierres, parce qu'il se fond comme le métail; mais il n'est pas ductile
non plus que les pierres. Il y en a un mâle qui est plus sablonneux,
& un autre femelle qui est plus pesant, plus brillant & plus friable.
On le mêle avec d'autres métaux pour faire des miroirs, parce qu'il
les rend capables d'un plus beau poli. On le mêle aussi pour faire des
cloches, parce qu'il rend leurs sons plus clairs; on le mêle à l'étaim
pour le rendre plus dur, plus blanc & plus sonnant: & enfin au plomb
dans les fontes des caracteres d'Imprimerie, pour les rendre plus durs
& plus unis. Il aide generalement à la fusion des autres métaux, & sur
tout à celle des boulets de canon. On a crû qu'il pouvoit servir à une
medecine universelle: car c'est en effet celui qui fournit le plus de
remédes, & pour un plus grand nombre de maladies. Sa principale qualité
est de provoquer le vomissement, & de purger par haut & par bas: ce
qui en fait faire diverses préparations, que les Medecins appellent
_Emetiques_. Ils donnent aussi ce nom au vin blanc, dans lequel il est
infusé, parce qu'il fait vomir. Les Latins l'appellent _stibium_, &
les Grecs _stimmi_.
L'_Antimoine crud_ est celui qu'on broye sur le porphyre, tel qu'il
vient de la mine.
L'_Antimoine préparé_ est celui qui a passé par les mains des Artistes,
pour le purger de ses mauvaises qualitez, & faire diverses operations.
Le _Verre d'Antimoine_ est de l'antimoine broyé, cuit & calciné par un
feu violent dans un pot de terre, jusqu'à ce qu'il ne jette plus de
fumée: ce qui est une marque que tout son soulfre est évaporé. On le
réduit en verre dans le fourneau à vent, & alors il est fort diaphane,
rouge & brillant & de couleur d'hyacinthe.
Le _Regule d'Antimoine_ est le culot, ou ce qu'on trouve au fond & au
dessous dans le creuset, où il y a de l'_Antimoine_, aprés qu'il a été
fondu avec des matiéres capables de séparer ses parties pures d'avec
les impures. On en fait des balles purgatives qui servent toûjours, &
des gobelets, ou laissant reposer quelque temps des liqueurs, elles
deviennent aussi purgatives.
Les _Fleurs d'Antimoine_ sont de l'_Antimoine_ en poudre sublimé dans
un aludel, dont les parties volatiles s'attachent à ses pots, en
projettant peu à peu la poudre.
Le _Beurre d'Antimoine_ est une liqueur blanche & gommeuse, qu'on nomme
autrement _Liqueur glaciale d'Antimoine_, qui se fait avec du _Regule
d'Antimoine_ & du sublimé corrosif. Cette liqueur se coagule en forme
de glace dans le récipient, & est fort caustique, de sorte qu'on ne
l'employe qu'à l'exterieur, pour arrêter la cangrene, guérir la carie
des os, des cancers, des fistules, &c.
Le _Safran d'Antimoine_ se fait d'_Antimoine_ & de nitre mis en poudre
& au feu, lequel aprés la détonation & la fusion, fait descendre au
fond du vaisseau les parties les plus pures de l'_Antimoine_. Elles ont
la figure d'un foye, qui font qu'on lui donne aussi le nom de _Foye
d'Antimoine_, ou de _Safran des métaux_. On le nomme aussi _Magnesie
Opaline_, à cause qu'il a la figure de Marchasite, & la couleur de
l'Opale: on en fait les poudres & le vin Emetiques.
L'_Antimoine Diaphoretique_ est celui qui est mêlé & préparé avec du
nitre, qui change ses qualitez vomitives & purgatives en diaphoretiques.
L'_Huile d'Antimoine_ est de l'_Antimoine_ pilé & mêlé, mis en
digestion dans un vase plein de fort vinaigre sous du fumier pendant
plusieurs jours, & aprés cette operation plusieurs fois réïterée, le
vinaigre qu'on distile, donne une liqueur sanguine, qu'on appelle
_Huile d'Antimoine_, & qui colore l'argent en or.
La _Chaux d'Antimoine_ s'appelle quelquefois _Ceruse_ à cause de son
extrême blancheur.
La fortune de l'_Antimoine_ a souvent changé dans l'Ecole de Medecine.
Elle fit donner un Arrest du Parlement en l'année 1566. qui fit
défenses d'employer l'_Antimoine_ en médicamens, parce qu'elle
prétendit qu'il avoit une qualité veneneuse, qui ne se peut corriger
par quelque préparation que ce soit. Mais depuis, la même Faculté le
fit mettre au rang des médicamens purgatifs dans l'Antidotaire, qui fut
imprimé par son ordre en 1637. Et enfin elle a fait donner un Arrest
du 29. Mars 1668. qui a donné permission aux Docteurs de Medecine de
s'en servir, avec défenses aux autres personnes de l'employer que par
leur avis.
Ce mot d'_Antimoine_ vient selon quelques-uns de ce qu'un Moine
Allemand qui cherchoit la Pierre Philosophale, ayant jetté aux
pourceaux de l'_Antimoine_, dont il se servoit pour avancer la fonte
des métaux, reconnut que les pourceaux qui en avoient mangé, aprés
avoir été purgez trés-violemment, en étoient devenus bien plus gras:
ce qui lui fit penser qu'en purgeant de la même sorte ses confreres,
ils s'en porteroient beaucoup mieux. Mais cet essai lui réüssit si mal,
qu'ils en moururent tous: ce qui fut cause qu'on appella ce mineral
_Antimoine_, comme qui diroit _contraire aux Moines_. Cette étymologie
vient d'un vieux manuscrit d'Allemagne, qui est dans la Bibliotheque
de M. Moreau Medecin du Roi, cité par M. Perrault dans son livre du
Rabat-joye de l'_Antimoine_.