On voit dans les musées des tableaux anonymes avec ces inscriptions au bas
du cadre: École vénitienne, École flamande. Souvent ces tableaux sont
intéressants et bien peints. Ils doivent être de quelque disciple
intelligent de Titien ou de Rubens. Certains morceaux pourraient aussi bien
avoir été peints par ces maîtres. Mais justement l'honneur et le malheur
de ces tableaux est de rappeler toujours et inévitablement des oeuvres
supérieures. Il arrive pourtant qu'en sachant regarder, on découvre la
personnalité de l'auteur, quelque chose qui est à lui et vient de lui. Et
si l'on n'en est pas tout à fait sûr, on se dit: «Après tout, cet homme a
dû vivre heureux et son lot est certainement enviable. C'était sans doute
une âme pure, généreuse, éprise de la beauté, un travailleur studieux,
désintéressé, respectueux de son art. Il a beaucoup aimé ses maîtres,
et apparemment ses maîtres l'ont aimé pour sa sincérité, pour son
enthousiasme, parce qu'il les comprenait bien et parce qu'ils le sentaient
leur égal au moins par l'âme et par la grandeur du désir.»
Ces réflexions vous viendront certainement si vous parcourez les poésies
récemment réunies en volumes de M. Édouard Grenier. Vous aurez l'impression
de quelque chose de fort antérieur à notre génération, quoique cela y
touche, de quelque chose de «dépassé» et déjà lointain, qui commence à être
aimable autrement qu'il ne l'a été, à plaire à la façon des vieilles
choses qui ont paru belles et qui étaient bonnes, et qui sont restées
intéressantes et touchantes. Vous aurez là enfin un «spécimen» complet et
distingué de «l'espèce» des poètes d'il y a trente ou quarante ans.
Que les temps sont changés! Et comme cette espèce, si on la prend dans son
ensemble, s'est lamentablement transformée (je laisse ici la question de
talent)! Aujourd'hui un jeune homme publie à vingt ans son premier volume
de vers. Neuf fois sur dix, ce qu'il «chante» dans de courtes pièces
essoufflées, d'une langue douteuse, entortillée, mièvre et violente, c'est,
sous prétexte de névrose, la débauche toute crue. On ne saurait ouvrir un
de ces petits volumes sans tomber sur une paire de seins, quand encore
il n'y a que cela. Ou bien ce sont les blasphèmes, le pessimisme et le
naturalisme à la mode. Et puis c'est tout. Peu après notre bon jeune homme
plante là sa Muse, et je n'ai pas le courage de l'en blâmer. Il écrit
alors, lui qui n'a rien vu, quelque roman brutal et répugnant, d'ailleurs
faux comme un jeton, qui a parfois deux éditions. Puis il recommence. S'il
a de la chance, il entre dans un journal où il écrit n'importe quoi. Et
après? Je vous avoue que cela m'intéressera peu.
I
M. Édouard Grenier a fait des vers toute sa vie et il a publié les premiers
à trente-sept ans. Et, sauf un petit nombre de pièces qu'il a réunies
sous ce titre: _Amicis_, il n'a composé que de grands poèmes, épiques,
philosophiques, mystiques, symboliques, tragiques. Il a écrit la _Mort du
Juif errant_, qui fait songer à Edgar Quinet et à Lamartine; l'_Elkovan_,
une histoire d'amour qui fait surtout penser à Musset; le _Premier jour de
l'Éden_, qui rappelle Milton et Alfred de Vigny; _Prométhée délivré_, qui
évoque les noms d'Eschyle et de Shelley; _Une vision_ qui évoque celui
de Dante; et _Marcel_, poème en dix chants, et _Jacqueline_, tragédie
historique en cinq ou six mille vers.
Il a porté dans sa tête et dans son coeur les plus belles pensées, les plus
vastes imaginations, les conceptions les plus grandioses. Chacune de ses
oeuvres est un de ces rêves où l'on s'enferme et où l'on vit des mois et
des ans, comme dans une tour enchantée. A-t-il senti parfois sa puissance
inégale à son dessein? Je ne sais, car la nature bienfaisante lui a donné
un talent assez abondant et facile pour qu'il n'éprouve que rarement la
douleur de la lutte et de l'effort et pour qu'il puisse croire de bonne foi
avoir réalisé son rêve. S'il est vrai que l'artiste jouit plus encore de
l'oeuvre conçue que du succès de l'oeuvre achevée, M. Grenier a dû être
heureux. Et en même temps la préoccupation constante de l'oeuvre aimée le
retenait, quoi qu'il fît, dans les plus pures régions de la pensée et du
sentiment, lui gardait l'âme haute, lui rendait facile la pratique des
vertus qui font la dignité de la vie. Si peut-être il n'a pas été assez
fort pour traduire entièrement tous ses songes, il en a vécu et, comme pour
le récompenser du grand désir qu'il avait de leur communiquer la vie, ils
lui ont donné en retour la sérénité et la bonté. Léguer aux hommes une de
ces oeuvres où ils se reconnaissent et qu'ils vénèrent dans la suite des
siècles, cela est sublime et cela est rare. Mais avoir eu le coeur assez
haut situé pour l'entreprendre--et cela dix fois de suite--ce n'est déjà
pas si commun. Passons donc en revue les plus beaux rêves de M. Grenier.
Le poète nous transporte dans un vieux château romantique, «à mi-côte des
monts, sous un glacier sublime». Un étranger se présente, à qui le poète
donne à souper. C'est Ahasver, le Juif errant, qui, pendant qu'une tempête
farouche ébranle le vieux burg, raconte son histoire. «Après l'anathème que
lui a lancé Jésus gravissant le Golgotha, il a vu mourir tous ceux qu'il
aimait, et il a cru enfin au Christ le jour où son fils est mort; mais il a
refusé de «plier les genoux». Puis il a vu sa race dispersée, la religion
nouvelle s'emparer du monde, l'empire crouler. Il était plein de haine
et d'ennui; il parcourait le monde, sinistrement. Mais une nuit, sur les
ruines du Colisée, il a été touché d'un rayon d'en haut, il s'est repenti.
Alors le Christ apparaît. Il annonce à l'éternel voyageur qu'il est
pardonné et qu'il peut enfin mourir. Et Ahasver meurt en effet sous les
yeux du poète.
L'auteur rapporte dans sa préface que Théophile Gautier disait de la
_Mort du Juif errant_ que c'était «une belle fresque sur fond d'or».
Pourquoi une fresque? Est-ce parce qu'en effet les couleurs n'en sont
pas tout à fait aussi éclatantes que le souhaiteraient nos imaginations
surmenées et blasées? Et le fond d'or? Qu'est-ce que ce fond d'or?
Je pense que c'est l'idéalisme de M. Grenier.
«Lamartine voyait dans la _Mort du Juif errant_ la plus belle épopée
moderne et voulait que je reprisse ce sujet en vingt-quatre chants.»
Comme ils y allaient, ces hommes d'autrefois! Au fait, c'était un cadre
assez pareil à celui de l'immense épopée que Lamartine avait conçue et
dont il n'a écrit que le commencement et la fin (la _Chute d'un ange_ et
_Jocelyn_): l'aventure d'un ange déchu remontant à la perfection première
par des expiations successives dans des pays et des siècles différents,
si bien que son épopée devait être celle de l'humanité. Ah! ils étaient
braves, nos grands-pères! Ils rêvaient des poèmes qui eussent expliqué le
monde et son histoire, la destinée de l'homme et de sa planète. Comme ils
nous mépriseraient, nous plus modestes et plus vicieux, qui n'avons plus
de «longs espoirs» ni de «vastes pensées», qui nous renfermons dans la
sensation présente et la voulons seulement aussi fine et aussi intense
qu'il se peut!
La vérité, c'est que cette légende du Juif errant est un cadre admirable:
on y met tout ce qu'on veut. M. Richepin le reprenait dernièrement dans une
oeuvre de rhétorique brillante et bruyante, pour exprimer une idée toute
contraire à celle de M. Grenier. Le Juif errant avait «marché» en effet;
il assistait au déclin de la religion du Christ, aux progrès de la pensée
libre, et triomphait contre celui qui l'avait maudit. Et puis, cette
légende d'Ahasvérus offre un cas intéressant de psychologie fantastique,
que M. Grenier a au moins indiqué dans la meilleure partie de son poème:
Je voulus me mêler à mon peuple, à la foule.
Mais, comme un roc debout dans un fleuve qui coule,
Immobile au milieu des générations,
J'avais vu les mortels glisser par millions.
Le fleuve humain roulant son onde fugitive
Avait passé; j'étais resté seul sur la rive.
D'un voyage lointain je semblais revenu;
Parmi des inconnus j'errais en inconnu.
Les choses seulement me restaient familières,
Et pour contemporains je n'avais que des pierres.
Imaginez un peu l'état d'esprit d'un homme qui ne doit point mourir et qui
le sait, un immortel dans un monde où tout passe. La certitude de survivre
à tous ceux et à toutes celles qu'il aime doit lui inspirer le dégoût et
l'épouvante de l'amour et le rendre enfin incapable d'aimer. Et quelle
atroce solitude que celle d'un homme qui n'est de l'âge de personne, qui
n'est d'aucune génération et qui, ayant vu passer tant de choses, ne
saurait plus s'intéresser à rien de ce qui passe! Si une expérience de
trente ou quarante ans est souvent amère, que dire d'une expérience de deux
mille ans! Et quelle misanthropie qu'une misanthropie de vingt siècles!
Enfin, comme le malheureux immortel doit sentir plus cruellement que nous
la fugacité et l'inutilité des vies humaines! Nous nous sentons passer,
mais au moins nous passons. Donnez une âme à la rive qui demeure tandis que
le fleuve s'écoule: la rive connaîtra, mieux que les vagues, la vanité et
la tristesse de leur fuite, et la rive enviera les flots. Quelle désolation
d'avoir, avec une pauvre âme vivante, la durée d'une montagne! Et comme il
doit désirer la mort, celui qui ne peut pas mourir!
L'_Elkovan_ est un conte d'amour en trois chants avec un prélude et un
épilogue. Un batelier du Bosphore, Djérid, devient amoureux de la belle
Aïna. Il fait semblant d'être aveugle pour s'introduire auprès d'elle et
lui chanter des chansons amoureuses. Et il ne paraît pas devoir s'en tenir
aux chansons. Mais le vieux mari d'Aïna découvre la ruse et fait crever les
yeux au chanteur... Un peu après, Djérid, errant sur le quai, entend qu'on
jette à la mer Aïna cousue dans un sac. En même temps un elkovan (oiseau du
pays) vient se poser sur sa main, et il croit que c'est l'âme de son amie.
Dans tout cela beaucoup d'amour pur, d'idéal, de mélancolie et de cette
«couleur locale» un peu convenue qu'on aimait sous Louis-Philippe. C'est
quelque chose de pur, d'élégant et de gracieusement vieillot: une _Namouna_
lamartinienne ou, si l'on préfère, une romance en récit dans un décor des
_Orientales_.
Puis voici un dialogue entre l'ange de la France, l'ange de l'Italie,
_l'ange de la Pologne_, Lucifer et saint Michel. La Pologne, nous l'aimons
bien, car les Polonais nous ressemblent un peu. Pourtant la Pologne nous
fait sourire aujourd'hui et nous ne la voyons plus guère que sous les
espèces d'un Ladislas de table d'hôte. Or la Pologne a fort préoccupé
M. Édouard Grenier. Elle reparaît dans _Marcel_. Qu'est-ce à dire, sinon
que M. Grenier a eu toutes les illusions et toutes les générosités d'une
époque qui en avait beaucoup et qui ne nous les a pas léguées?
Il y a de la grandeur et de la grâce dans le _Premier jour de l'Éden_.
L'air, les eaux, les arbres, les fleurs, les cygnes, toute la création
chante à la femme sa bienvenue au jour. Ève, déjà inquiète et capricieuse,
trouve les animaux, les fleurs, les oiseaux beaucoup plus jolis et plus
heureux qu'elle. N'est-ce pas une aimable idée? Adam proteste: c'est, sans
doute, ce qu'elle désirait. Arrive le serpent qui fait aussi sa déclaration
à la femme, non plus innocemment comme les arbres ou les cygnes, mais
finement, tendrement, humblement, comme un séducteur, comme un amoureux,
comme un homme. Ève est ravie; au reste, ce petit animal l'a tout de suite
intéressée:
Sous sa gaine allongée et son réseau d'écaille,
Comme il sait se mouvoir dans sa petite taille!
La grâce sert de rythme à tous ses mouvements.
L'esprit lui sort des yeux, et ses yeux sont charmants.
De quel air suppliant il retourne la tête!
Ne crains rien; viens vers moi, pauvre petite bête!
Ta démarche est étrange et ton corps incomplet;
Mais ton malheur me touche et ton regard me plaît.
Elle l'enroule autour de son bras et de son cou dont il fait ressortir la
blancheur, et le serpent de l'Éden est la première parure de la femme, son
premier collier, son premier bracelet. Et alors il lui parle à l'oreille,
lui dit que la terre est déjà fort ancienne, qu'il y a eu déjà un autre
monde avant celui-là, celui des reptiles, beaucoup plus grand. Dieu l'a
détruit et tout est devenu petit et joli. Mais ce monde nouveau, Dieu
voudra peut-être encore le remplacer par un autre.... L'arrivée d'Adam
interrompt l'entretien; mais le serpent a donné rendez-vous à Ève sous
l'arbre de la science: c'est là qu'il lui dira le reste. La nuit vient:
Ève a peur que ce ne soit la fin du monde; Adam même, déjà faible, n'est
pas tranquille: un ange apparaît et les rassure. Ainsi nous assistons au
prologue de la tentation et nous la voyons commencer avec la vie même de
la femme: l'idée est ingénieuse. M. Grenier a été rarement mieux inspiré
que dans cette belle et délicate «idylle».
Après Milton, Eschyle. Les dieux de l'Olympe sont inquiets. Une voix a crié
sur la mer: «Pan est mort!» Prométhée seul connaît le secret des destinées.
Jupiter lui envoie, pour lui arracher ce secret et en lui offrant de
partager l'empire, le subtil Mercure, puis le bon Vulcain. Prométhée refuse
de répondre, défie et menace. Il ne parlera que si Jupiter lui-même vient
l'implorer. Jupiter consent enfin à s'humilier devant son ennemi, lui fait
enlever ses fers, et Prométhée annonce alors la naissance d'un dieu nouveau
qui détrônera tous les anciens dieux.
Cette «tragédie» a de la pureté, de l'élévation, de la grandeur. Il me
paraît cependant que l'idée en pouvait être exprimée plus fortement. Je
voudrais que le poète eût marqué par des traits plus précis, dans une
analyse poussée un peu plus avant, ce que le christianisme apportait avec
soi de nouveau, la différence essentielle entre le naturalisme primitif et
la religion de Jésus, Prométhée représentant d'ailleurs ce qu'il y avait
déjà de chrétien dans l'âme antique. Puis il y a peut-être là plus
d'éloquence que de poésie. On peut dire, je crois, que dans ces grands
poèmes tragiques, épiques, symboliques, l'idée génératrice se réduit
presque toujours à quelque chose de fort simple, d'élémentaire, de facile
à trouver. Et ils peuvent aussi, en bien des parties, être déraisonnables,
absurdes et fous (voyez le _Paradis perdu_). Ce qui fait que quelques-uns
sont des chefs-d'oeuvre, c'est la puissance du poète à sentir; c'est le
flot, la grande poussée des sensations, des images, des sentiments; c'est
enfin une forme égale à la splendeur de la vision. Souvent le grand poète
n'a pas des conceptions plus rares ni plus ingénieuses que nous autres qui
sommes des têtes dans la foule; mais il sent dix fois plus fortement que
nous, il crée dix fois plus d'images, et l'expression suit, et toute son
âme y passe, puis se communique aux autres. Voilà tout. M. Grenier a vu
passer les fantômes de merveilleux poèmes. La question est de savoir s'il
leur infuse assez de sang pour qu'ils vivent. C'est sa gloire qu'on puisse
au moins se poser la question.
Il n'est pas de grand sujet qui n'ait tenté M. Grenier. L'amour de la
patrie est tout vibrant dans _Marcel_, dans _Francine_ et dans _Jacqueline
Bonhomme_. Marcel, c'est le héros cher aux romantiques. Il s'ennuie, il
rêve, il ne sait que faire de sa vie. Il quitte Paris et se réfugie dans
son pays natal pour s'y rajeunir et s'y retremper. Là il est aimé d'une
bergère et se met à l'aimer. Mais, craignant de faire le malheur de la
pauvre fille, il la quitte, il va à Venise. Il y rencontre une jeune
Polonaise accompagnée de son frère et s'en va se battre avec eux pour
l'indépendance de la Pologne. Blessé, il est soigné par son amie...
Et, la guerre franco-allemande étant survenue pendant que M. Grenier
écrivait cette histoire, il s'interrompt pour nous parler de l'année
terrible, ramène Marcel en France et veut qu'il meure en défendant son
pays. Et il y a quelque chose de touchant dans cette rupture de l'oeuvre
et dans ce dénouement improvisé.
Fille d'un officier français tué en 1870, après un premier amour
malheureux, la trahison d'un beau cousin, Francine voyage et s'arrête à
Florence. Là elle aime un jeune homme étranger dont elle est aimée...
Et tout à coup elle apprend que cet étranger est un officier prussien.
Elle fuit héroïquement, rapporte au manoir natal son coeur brisé, se sauve
du désespoir en faisant le bien autour d'elle et finit par épouser son
complice en charité, le docteur Haller, un Alsacien qui a opté pour la
France. Il y a dans ce poème de _Francine_, paru tout récemment, bien de
la grâce, de la mélancolie et de la tendresse, sous une forme qui rappelle
_Jocelyn_.
_Jacqueline_, c'est toute la Révolution découpée en grandes scènes, de 1789
à 1800. Les aventures de Jacqueline et de son frère relient assez
inutilement les tableaux, et d'un lien trop fragile. Et puis, si c'est un
drame, il ressemble trop à de l'histoire dialoguée, et, si c'est de
l'histoire, elle ressemble trop à un drame. Encore que plusieurs morceaux
en soient bons, le poème laisse une impression douteuse.
Avez-vous remarqué qu'il n'y a presque point d'oeuvre purement patriotique
qui soit décidément un chef-d'oeuvre? Il faut, pour que je sois touché, que
l'amour de la patrie se combine avec d'autres sentiments et que la patrie
elle-même devienne quelque chose de vivant et de concret. Quand j'entends
déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en
moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui
en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand,
dans un salon familier, je sens et reconnais la France à l'agrément de la
conversation, à l'indulgence des moeurs, à je ne sais quelle générosité
légère, à la grâce des visages féminins; quand je traverse, au soleil
couchant, l'harmonieux et noble paysage des Champs-Élysées; quand je lis
quelque livre subtil d'un de mes compatriotes, où je savoure les plus
récents raffinements de notre sensibilité ou de notre pensée; quand je
retourne en province, au foyer de famille, et qu'après les élégances et
l'ironie de Paris je sens tout autour de moi les vertus héritées, la
patience et la bonté de cette race dont je suis; quand j'embrasse, de
quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses
prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres,
son ciel léger, la douceur épandue dans l'air et, non loin, dans ce pays
aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me
rappelle la vieille France, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a été dans
le monde: alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre
maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes; je songe
que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes
parents, mes amis d'à présent et tous mes amis possibles; c'est la
campagne où je rêve, le boulevard où je cause; ce sont les artistes que
j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas
sans elle; la patrie, c'est moi-même au complet. Et je suis alors patriote
à la façon de l'Athénien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas
qu'on y touchât parce que la vie de la cité se confondait pour lui avec la
sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi: c'est si naturel! Mais il ne faut
pas le dire: c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'être banal en
exprimant sa plus chère pensée.