XXI.

L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.

Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.

Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute

sa longueur.

Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne

l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que

Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme

d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme

géologique.

C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.

Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour

d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le

firmament de la mer.

De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les

réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette

richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui

être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les

géographes, et redoutées par les Européens.

Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un

récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette

histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur,

ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques

lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.

Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur

impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan

indien.

Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des

terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie

s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.

Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.

Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à

gigantesques proportions.

Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la

flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux

premiers jours de la création.

Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les

paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes

en Provence.

La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants

qu'elle produit.

Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des

peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par

les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que

tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le

travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques

peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.

Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir

demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et

l'Océan, ces deux intendants de Dieu.

Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et

on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous

occupe en ce moment.

La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar

décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités,

de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap

Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.

Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer

absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.

Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui

dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont

partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et

d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.

C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de

l'Inde.

Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman,

qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le

désert.

Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui

ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.

Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.

Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda,

et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les

abandonnant après leur baptême équinoxial.

Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la

fécondité du sol et la salubrité l'air.

La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler

l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.

L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des

nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines

les plus vives, chez les peuples sauvages.

Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.

Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de

Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.

Les Hovas et les Sakalaves.

Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent,

mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.

Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre

pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur

climat, à nos établissements de Madagascar.

Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine

des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.

Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et

à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses

sur les bruyères du cap Saint-André.

Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour

faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur

le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.

Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour

d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa,

sur un territoire africain.

Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques

pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et

illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre

avenir.

Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de

l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes

vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des

hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde

sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule

fraternité.

Un port sans vaisseaux.

Le transporté (2/4) · 第 20 / 25 题