L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.
Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.
Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute
sa longueur.
Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne
l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que
Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme
d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme
géologique.
C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.
Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour
d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le
firmament de la mer.
De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les
réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette
richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui
être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les
géographes, et redoutées par les Européens.
Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un
récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette
histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur,
ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques
lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.
Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur
impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan
indien.
Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des
terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie
s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.
Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.
Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à
gigantesques proportions.
Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la
flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux
premiers jours de la création.
Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les
paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes
en Provence.
La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants
qu'elle produit.
Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des
peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par
les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que
tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le
travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques
peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.
Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir
demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et
l'Océan, ces deux intendants de Dieu.
Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et
on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous
occupe en ce moment.
La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar
décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités,
de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap
Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.
Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer
absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.
Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui
dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont
partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et
d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.
C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de
l'Inde.
Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman,
qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le
désert.
Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui
ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.
Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.
Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda,
et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les
abandonnant après leur baptême équinoxial.
Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la
fécondité du sol et la salubrité l'air.
La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler
l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.
L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des
nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines
les plus vives, chez les peuples sauvages.
Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.
Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de
Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.
Les Hovas et les Sakalaves.
Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent,
mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.
Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre
pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur
climat, à nos établissements de Madagascar.
Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine
des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.
Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et
à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses
sur les bruyères du cap Saint-André.
Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour
faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur
le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.
Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour
d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa,
sur un territoire africain.
Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques
pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et
illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre
avenir.
Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de
l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes
vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des
hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde
sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule
fraternité.
Un port sans vaisseaux.