XXI.

Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de

la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par

la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât

une première alarme.

La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes

voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects

effrayants.

On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de

bandits.

Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une

explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux.

Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un

sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à

Tullie:

--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de

mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé.

--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir?

Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse.

Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la

nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a

fait peur.

--C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une

maison comme celle-ci, dans ce désert.

--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai

tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du

bien; Voyons....

--Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison,

pour vous défendre en cas de danger.

--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent

très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous

espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la

manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de

portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien

qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges

Flamant.

--Que le diable l'emporte, ce Georges!

--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté

lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes

seront sans protection dans ce pays.

--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer

dans une ville de province?...

--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de

m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est

le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis

malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la

province, Tullie, un seul coin?

--Jamais madame.

--Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des

citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins

l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent

que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des

sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se

cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en

hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie,

j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici,

à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province

dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour,

je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores

fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry.

--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là!

Dit Tullie, en allumant un bougeoir.

--Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,--dit

Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,--il est déjà minuit; c'est

l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.

Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient

monter avec elles tous les échos du large vestibule.

Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y

annonçait la présence des êtres vivants.

La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain

du gynécée de la rue Mesnars.

Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le

lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur

les monts Cimériens.

Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre

piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont

l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec

quatre épaisses murailles de camaïeu.

--Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte!

Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.--Tullie, ferme tout

cela bien vite, et déshabille-moi.

Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil

où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de

cheveux noirs.

--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie

en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse.

--Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée.... Nous ne voyons

personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu

coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?

--Enfant!

--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et

maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai

comme la peur, quand elle a passé.

--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.

--Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles

étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux

avant la Révolution?... c'est comme la mode des gants, elle a été

inventée par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une

femme chauve qui avait inventé la poudre amidon.... et les autres femmes

qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre

ces modes-là!

--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais

dépêche-toi.

--Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand

je vous tiens sous mes deux mains.... vous voilà coiffée à

l'_hermap_..., j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette

statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de

lit.... je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame....

Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus.... Voyez

comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me

retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez,

madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes

petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il

devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa

maîtresse... Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers

ordres avant de me retirer.

--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.

Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et

refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de

communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air

du _Devin_.

Quand on sait aimer et plaire,

A-t-on besoin d'autre bien?

Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait

les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une

petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de

minuit.

Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et

confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux

massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des

formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui

laisse la tristesse dans le regard.

Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec

effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se

retourna vivement et regarda partout.

C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de

l'ombre fantastique du jardin.

Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se

rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût

pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ.

Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux

amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.

Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses

cheveux.

Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible

apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des

Euménides, au souffle du démon.

La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond

de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses

yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses

bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit

au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues,

dans un temple livré à la dévastation.

* * * * *

Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit

sa fenêtre pour consulter les progrès du jour.

Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle.

Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits

couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes

apportant des provisions aux marchés.

Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se

réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:--Il est de trop

bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez

madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des

animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!...

_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce

qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couchée avec

un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen

Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages

à son ami...

Le courrier de Rochefort part à cinq heures.... Je voudrais bien

pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive

à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille

lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire

du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est

encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on

nous a faites depuis douze ans!

Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un

bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les

cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col

d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche

brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit:

--Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de

plus clair, quand il économise le soleil.

Entrons chez madame.

Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans

la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse

encore au lit.

Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes

de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la

visite nocturne de plusieurs hommes.

Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide à ce tableau effrayant, et elle

se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de

terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité

de cadavre.

L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles

émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et

abandonnées aux brutales fureurs des soldats.

Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit

la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien

précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui

inspirent les bons conseils.

Madagascar.

Le transporté (2/4) · 第 19 / 25 题