22 juillet.

Le calme le plus absolu, le silence le plus profond, règnent aujourd'hui

sur les hauteurs que dorent les rayons soudainement devenus très ardents

du soleil de juillet.

Partis de bonne heure, nous atteignons, au-dessus de Kosara, la ligne de

faîte qui, formant saillant en cet endroit, face à la direction de la

route de Kustendil, est occupée fortement. Un ouvrage de campagne à

profil renforcé, entouré d'un épais réseau de fils de fer barbelés,

occupe le point principal'de la position. A gauche, s'étagent deux

batteries de 75; à droite, une autre batterie de campagne est placée

légèrement en arrière de la crête. Elle est prolongée par une batterie

mixte composée d'une pièce longue de siège du calibre de 120mm et de

trois obusiers de 120mm à tir rapide, système Schneider. L'infanterie

est bivouaquée en arrière.

[Illustration: Section d'infanterie à l'abri sur la ligne du feu (combat

du 21 juillet): un soldat blessé passe devant ses camarades qui

attendent l'ordre de se porter en avant.--_Phot Reginaid Kann._]

Le commandant du groupe de campagne qui occupe la crête, le major

d'artillerie Lazarewitch, nous fait les honneurs du réduit où se trouve

installé son poste d'observation. Aussi loin que la vue peut s'étendre,

rien ne bouge, rien ne se meut, c'est l'immobilité complète, comme si,

tacitement, une trêve était intervenue entre les deux adversaires. Seuls

dans le lointain, tout à fait dans le nord, de sourds grondements se

font entendre. Ils viennent de la direction de Golech et, en observant

avec attention les pentes lointaines du Golemi-Vrh, nos jumelles nous

permettent d'apercevoir les points d'éclatement des shrapnells.

[Illustration: Combats autour d'Egri-Palanka (19, 20 et 21 juillet). Le

chemin tracé en pointillé a été aménagé par les sapeurs du génie serbe.

Les signes x y z désignent les points de stationnement du correspondant

de _L'Illustration_ le 19, le 20 et le 21.-_Croquis par A. de

Penennrun._]

Renseignements pris, il s'agit d'un mouvement d'attaque débordante que

tente m. ce moment l'aile gauche de la première armée serbe. Mais j'ai

vite fait de démêler que ce mouvement, pas plus que ceux tentés

jusqu'ici devant nous, n'a une véritable signification militaire.

Comment pourrait-il en avoir, en effet, puisque, devant nous, aucune

activité ne se manifeste? Car, de deux choses l'une, ou l'on attaque

véritablement une position, et le premier devoir de l'assaillant est de

marcher en avant sur tout le front afin d'y fixer par son attitude

agressive le maximum de forces ennemies, ce que l'on ne fait pas ici

puisque tout demeure immobile de notre côté, ou bien l'on n'attaque pas

et tout doit rester dans l'ordre normal, sans bouger. En définitive, ces

actes séparés qui paraissent se jouer dans les différents compartiments

du terrain, ne peuvent amener aucun résultat, si ce n'est celui de faire

tuer inutilement des hommes. Ils sont donc condamnables. Et une fois de

plus je déplore que les Serbes ne se soient pas rendu compte qu'après la

Bregahiitza il fallait une deuxième fois frapper vite et fort. Voici,

maintenant, l'armée roumaine presque aux portes de Sofia, sans avoir

pour ainsi dire combattu; les Turcs à Andrinople ont reconquis la

Thrace; les Grecs enfin sont maîtres du littoral de la mer Égée. Tous

vont au profit immédiat... L'armée serbe est allée à l'honneur: elle a

payé de son sang la douloureuse surprise du 29 juin; elle a brisé, par

sa vaillance, la tenace résistance bulgare; elle a effacé le souvenir de

Slivnitza et des défaites de 1885; elle a cru que c'était assez.

Répugnant à verser le sang davantage dans une guerre fratricide que

beaucoup déplorent, les Serbes, qui auraient pu se jeter sur Sofia, ont

préféré aller à Bucarest.

Sans doute, on peut louer cette modération. Mais, qu'une hésitation se

produise dans l'acceptation des conditions des alliés par la Bulgarie,

et voici l'armée serbe à nouveau contrainte d'attaquer les lignes de

Kustendil. Bon gré, mal gré, il faudra donc engager cette lutte qu'on

n'a pas voulu livrer hier, et se résoudre aux pertes que, sur une

position organisée à loisir par lui, l'ennemi ne manquera pas d'infliger

aux divisions du prince royal et du général Yankowitch!

L'appoint des Grecs qui, eux aussi, ont si généreusement payé leur

tribut à la cause commune par les pertes sanglantes de ces derniers

jours, celui des Roumains, l'offensive de la deuxième armée attaquant

Tsaribrod, permettent d'une façon à peu près certaine de bien augurer

d'une bataille où les Bulgares, acculés à leur capitale, sans ressources

et sans approvisionnements, ne pourraient sauver qu'une chose: leur

honneur militaire. Mais, tombant ainsi sous les efforts coordonnés de

cinq adversaires au lieu d'un seul, ils succomberont en beauté et de

façon à émouvoir l'Europe... Tandis que, seuls vainqueurs dans une

action décisive, les Serbes, avec la gloire d'un pareil résultat, en

eussent emporté le profit et Belgrade pouvait devenir grande dans les

Balkans.

Puisque c'est devant le sang versé que l'on a reculé, devant l'énormité

des pertes probables, pourquoi s'arrêter à ces demi-mesures, essayer une

pointe ici, une autre là, et faisant tuer en détail pendant ces

opérations tâtonnantes autant de monde que dans une grande bataille? Ces

quatre journées dernières, sur le front Golemi-Vrh, Tsar-Vrh,

Tsarevo-Selo, ont vu mettre hors de combat plus de 4.000 hommes. Les

routes autour de nous sont couvertes de convois de blessés, dont un

grand nombre assez gravement, sans compter beaucoup d'hommes atteints

plus légèrement à la tête ou au bras et qui cheminent seuls sur les

routes un bâton à la main. D'avoir ainsi hésité rend le sacrifice plus

lourd... la moisson moins abondante, le gain plus discutable.

Il faut en finir cependant, et si l'on ne s'entend pas à Bucarest, la

situation ne peut se dénouer qu'à Kustendil.

L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913 · 第 13 / 52 题