*
* *
_Y a bon..._ Ah! ces trois mots, de jargon, magnifiques! Cette locution,
courante et résolue, hardie, familière, qui explique et signifie tout,
accepte tout, comprend tout, résume tout, tient lieu de phrases, de
vaines paroles, de promesses, de serments, et qui inventée, bégayée
d'abord et comme essayée un jour, une première fois, avant de «prendre
rang», a su dans la naïveté primesautière de son argot, bien
qu'imaginée par un cerveau sauvage et s'échappant des lèvres d'un noir,
trouver cependant, pour être parfaite, une concision toute française,
énergique et gaie. _Y a bon!_
Voilà des jours, des semaines qu'il faut marcher, faire aller sans arrêt
ses grandes jambes d'ébène... y a bon. Souffrances intolérables de la
chaleur et du froid, dard en acier du moustique, morsure caoutchoutée de
la sangsue, insomnies des longues nuits torrides ou glacées, fièvre,
vertiges, délire, mirages... _y a bon..._ mains enflées, pieds engourdis
et déchirés, paupières en feu, sable qui dessèche, qui racle et qui
brûle, langue sans salive, boues infectes du marais, herbes coupantes,
nouds des lianes, clou des épines, pointe du roc et tranchant du
caillou, source empoisonnée, puits à sec, tente arrachée par les
_rezzous_ du vent, mulets enfuis, moutons volés, chameau qui tombe... et
casse tout en reniflant de rage... _y a bon..._ provisions qui
s'épuisent, outre qui perd, on a soif, on a faim,... plus rien à manger
que des racines, du bois, du nénuphar, de la peau de crocodile... tout
ça... tout ça... _y a bon,... y a bon..._ Quoi qu'il faille faire...
quels que soient le sacrifice, la besogne, le travail d'Hercule et la
corvée, l'humble dévouement, l'obscure tâche, l'acte splendide et
surhumain... qu'il s'agisse de porter un fardeau, tous les fardeaux, un
tronc d'arbre, des sacs ou le corps d'un chef, de s'exténuer sans une
plainte, d'être un colosse de patience, de douceur, de courage et de
fidélité, de lutter comme un lion noir, en découvrant des gencives de
pourpre, et de ruisseler de sang, de tomber vingt fois pour se relever
et bondir plus haut, de se battre enfin jusqu'à la dernière goutte du
coeur... _y a bon... y a beaucoup bon, toujou, pour le tirailleur..._ et
cela sans emphase, «avec le sourire», ce vaste sourire d'émail qui
semble ouvrir et révéler, dans ses blancheurs, des trésors de tendresse
canine.
Ecoutez, à ce propos, l'incroyable et touchant récit que me faisait,
dans une de ses dernières lettres, le général Gouraud. Après m'avoir
rappelé la glorieuse mort du capitaine Gerhardt survenue cette année au
mois de mars au combat de l'Oued Tagbiat, au nord de la Mauritanie, le
général me contait l'histoire d'un tirailleur noir, un petit
anthropophage congolais, du nom de Kou Ka, lequel, pris en amitié par
Gerhardt qui l'avait mis à son service, s'était en très peu de temps
transformé radicalement au contact de cette nature d'élite qu'était
l'officier... Quand ce dernier tomba mortellement Kou Ka était à ses
côtés, et voici ce qu'un mois après le combat il écrivait d'Atar au
frère du capitaine.
...................................
«Quand le capitaine a vu que le lieutenant Merello était tué, il a crié:
«En avant!» et m'a appelé: «Kou Ka, prends ton fusil et ton bâton et
suis-moi.» Et, lorsque nous sommes arrivés près de la montagne, nous ne
pouvions plus tenir tellement il y avait de la poussière et de la
poudre. On ne pouvait rien entendre que les coups de fusil, jusqu'à ce
que mon capitaine est tombé. Alors, je me dis: «Bon! Très bien! Je m'ai
dit depuis longtemps qu'ici, à la Mauritanie, s'il y a un combat et que
mon capitaine tombe, ce sera aussi mon tour.» Et tout de suite j'ai pris
sa place en disant «que d'à côté de mon capitaine je ne bougerai jamais
sans être tué ou blessé avec lui.» Et tout de suite je vois l'ennemi en
train de venir sur nous et je commande à un homme d'emmener le capitaine
au camp, qui était à 200 mètres de nous, et je commence le feu de
nouveau. Je me suis battu à la place de mon patron jusqu'à ce que j'ai
été blessé aussi, et j'ai pris le fusil du capitaine et son casque, et
je suis arrivé à rentrer dans le camp, et on m'a mis à côté du
capitaine.»
Je crois, concluait, dans sa lettre, le général Gouraud, qu'il n'y a que
des officiers français capables d'inspirer à un enfant, élevé jusqu'à
douze ans en pays anthropophage, de pareils dévouements.
*
* *
Soyez donc sûrs que lui aussi, Kou Ka, comme tous les autres, trouve
qu'à ce métier de fatigue perpétuelle et d'héroïque dépense, _y a bon!_
Car c'est là que toujours ils en reviennent tous, à ces trois petits
mots qui sont la devise du troupier noir, sa règle, sa maxime, et son
mot d'ordre, tout son Coran. Ce _y a bon_, ils le répètent sans cesse,
dans toutes les circonstances de leur tumultueuse vie. Il leur sert pour
l'audace et la résignation, pour la soupe et la disette, le soleil et la
pluie, pour la charge et l'assaut, pour la colère et le rire, pour le
devoir, et le gros chagrin... Tour à tour ils le laissent tomber, le
mâchent, le grognent, le lancent avec défi,... et à la fin, le redisent
encore en mourant, quand le chef leur tient la main, avec un picotement
de larme au bord de l'oeil: «Pleure pas, mon lieutenant, _y a bon_.»
Cela vaudrait presque la peine que l'on consacrât de façon solennelle
cette locution proverbiale de l'humble et fougueux courage africain,
qu'on lui donnât ses titres de noblesse définitive en la brodant sur le
drapeau des tirailleurs... Pourquoi pas? Sur n'importe laquelle de nos
couleurs, celle qu'on voudra, je vois très bien se détacher en lettres
d'or, à côté des noms des batailles, le _y a bon_, splendide et sec, des
La Tour d'Auvergne du sable et des d'Assas du désert.