Après celui du feu qu'ils avaient auparavant essuyé tant de fois à la
tête, nos Sénégalais ont reçu le mois dernier, à l'affaire du quatorze
juillet, dans la petite oasis de Longchamp qui leur laissera le souvenir
d'un Sahara de gloire,--le baptême tricolore.
Puisqu'ils avaient montré qu'ils étaient capables d'en prendre, on leur
a donné des drapeaux.
Ils savaient bien ce que c'était. Mais ils ont mieux compris par cette
solennelle remise qui leur en a été faite aux clameurs et au tam-tam
d'un peuple, tout ce que valait et représentait cet emblème. Un seul
d'entre eux pouvait bien l'avoir dans les mains,... ils le tenaient
tous! Et tous, à partir d'aujourd'hui, gardent l'orgueilleuse impression
d'être un porte-étendard. Chacun, en voyant le drapeau et en y pensant,
croit et sait qu'il est _à lui_, s'imagine en serrer dans l'étau de ses
doigts la hampe comme un bois de lance ou de pagaie, en avoir contre le
visage et devant les yeux l'ombre, le souffle et la caresse, et aussi le
déploiement guerrier, la bruissante fantasia: blanc de marabout, bleu de
ciel, rouge de sang.
Ces soldats noirs sont homériques. Tous ceux qui les ont approchés et
employés, qui s'en sont servis avec la plénitude de la confiance et de
la joie, tous les chefs, et quels chefs! les plus fameux, les plus
durcis, les Lyautey, les Gouraud, les Marchand, les Baratier, les
Mangin, qui les ont conduits aux grandes aventures de l'exploration et
de la bataille sans avoir jamais besoin de les y entraîner _avant_, ni
de les en ramener de force _après_, les citent constamment à l'ordre du
jour de leur admiration difficile. Qui de nous ne se souvient des héros
dont Baratier, dans ses _Épopées africaines_, nous a conté les exploits,
la sublime simplicité de courage et de grandeur d'âme? C'est Tankari
Taraoré, portant la nuit, à travers la brousse et la forêt occupées par
l'ennemi, un message, après avoir vu, devant lui, tomber successivement
trois de ses camarades chargés de la même commission. C 'est le sergent
Moriba, auquel, dans les marais de Barb-el-Gazal, Baratier fait un soir
cette confidence tragique: «Tu sais que nous n'avons plus rien à manger?
Tu sais par où nous devrons repasser si nous faisons demi-tour? Pour
nous sauver il faut aller en avant. Dans combien de temps serons-nous
hors d'ici? Je l'ignore. A toi je dis la vérité. Me réponds-tu que les
tirailleurs iront jusqu'au bout, tu comprends? jusqu'au bout? qu'ils ne
s'arrêteront que morts?»