LES MÊMES, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, PRINCE D'ARAGON, LE GENERAL
FROELICH, OFFICIERS ANGLAIS, NAPOLITAINS, AUTRICHIENS, LE DUC D'ASCOLI,
PAISIELLO, CARDINAUX, MONSIGNORI, MUSICIENS, CHORISTES, etc.
=Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant
l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les
joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre
par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de
distance par le prince d'Aragon et le général Froelich. La reine
descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une
grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la
reine.=
MARIE-CAROLINE.--Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir?
FLORIA.--Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente
de son humble servante.
MARIE-CAROLINE.--Est-ce réussi, au moins, cette cantate?
FLORIA.--Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite.
MARIE-CAROLINE.--Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner.
=Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards
tournés vers lui.=
FLORIA.--Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant
que coupable.
MARIE-CAROLINE.--Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui;
cela suffira peut-être. =(Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté.
La reine, à Attavanti.)= Bonsoir, marquis!... =(Apercevant Scarpia.)= Ah!
C'est toi, Scarpia!... =(Elle descend un peu, et se trouve isolée avec
lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.)= Eh bien,
quelles nouvelles d'Angelotti?
=Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.=
SCARPIA.--Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû
quitter Rome.
MARIE-CAROLINE.--Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu
as bien des ennemis.
SCARPIA.--Les mêmes que Votre Majesté!
MARIE-CAROLINE.--Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton
compte!
SCARPIA.--J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine.
MARIE-CAROLINE.--On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a
réussi à s'échapper que huit jours après ta venue.
SCARPIA.--On m'accuserait?...
MARIE-CAROLINE.--Sa soeur est riche et belle!
SCARPIA.--Votre Majesté me croit coupable?...
MARIE-CAROLINE.--Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti!
SCARPIA.--Oh! cette nuit même...
MARIE-CAROLINE.--Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à
conjurer la mauvaise humeur du roi.
=Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de
la saltarelle.=
LE PRINCE D'ARAGON.--Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple
la joie de lui témoigner son adoration?
MARIE-CAROLINE.--Oui, certes! Les braves gens!
=Choeur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations
redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à droite de la
grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres
personnages en scène se portent vers les deux autres fenêtres. A la vue
de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon
est envahi par les assistants.=
LA FOULE, =après avoir crié:= «Vive la reine!»--Angelotti!...
Angelotti!... A mort!...
TRÉVILHAC, =à Capréola=.--Que disent-ils?
MARIE-CAROLINE, =sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers
Scarpia, seul au milieu de la scène.=--Tu entends, Scarpia! Ils demandent
la tête d'Angelotti.
SCARPIA, =froidement.=--Oui, Majesté!
LA FOULE.--Scarpia! A mort, Scarpia!
MARIE-CAROLINE, =même jeu.=--Et la tienne.
=On rit.=
SCARPIA, =de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par
Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.=--Naturellement, la canaille
romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la
canaille napolitaine! =(«Vive la reine! Vive la reine!» Musique et
choeurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue.
Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou
assis, la tête tournée vers la place.)= Allons, si Angelotti se dérobe,
c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà
gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais
l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me
pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui
mène tout là-bas, et c'est fait de moi. =(Il descend au fauteuil où il
s'assied.)= Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès
qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin.
C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et
comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui
ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. =(Il regarde la Tosca en ce
moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un
morceau de musique à la main, déchiffrant.)= Du moins, contre l'autre,
l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? =(Il
s'arrête frappé d'une idée subite.)= Pourquoi pas la même? Voyons donc!
Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un
mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout
dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle
trouvera pour nous! =(Fin de la saltarelle.)= Quel policier vaut une femme
jalouse? =(Debout.)=...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la
bonne heure, je me retrouve!
=Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de
la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la
scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans
les salons lointains jouant l'andante en _sol_ majeur de la symphonie de
Haydn en _ré_ majeur.=