[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
Farcy, publié chez M. Hachette (1831).]
La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle
a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si
confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses,
l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà
connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières
heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire
ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un
peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop
tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration,
ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une
gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de
vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs.
Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore
combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait
timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme
il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public
ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une
telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue
n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que
pour la couronner.
Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa
vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original,
les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la
philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance
le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé
la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et
comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où
les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur
l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude
de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves
inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des
grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de
l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait
vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque
fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces
mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles
et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les
publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la
poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux
qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie.
Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction
honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois
lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le
fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le
faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut
assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont
l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études
terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque
l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.
Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de
l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort
simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia
l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le
jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes
les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il
fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais
ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait
secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la
nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté
excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses
vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus
intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman,
mais son coeur, qui nous le dira?
Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une
douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux,
de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt,
l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée
à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres
sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans
ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il
n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y
avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance;
une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement
plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur
libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait
d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert
à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front
pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément;
l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le
mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de
dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise,
un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au
sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone,
beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté
de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus
intérieure et toute solitaire.
[Note 73: «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on
l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche
(_Vallée-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout
Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on
pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie,
c'est juste cela.]
L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de
son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre
les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le
régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait
aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain
de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation
particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les
avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy
accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près
dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les
parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre
sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en
spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité
qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une
arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de
la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint
durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi
et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des
notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du
sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh!
voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de
l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes
n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai
dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux
vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans
l'esclavage et le mépris de moi-même.»
[Note 74: La belle madame de Narischkin.]
Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825)
qu'il publia une traduction du troisième volume des _Éléments de la
Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail,
entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une
introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait
avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi
quelques articles littéraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa
fondation.
Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a
de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore
du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre
que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant
désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de
voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur
des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se
pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme
harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses
l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne
l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression
fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence
de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où
plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de
brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des
routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur
de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son
attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément,
écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape,
ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la
bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez
d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour
de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville
même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent:
«Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses
moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait
les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur
santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le
golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté
où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage
admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant
amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières,
ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation
éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au
cinquième livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut
encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y
passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu
d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre
français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et
bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux
se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis,
l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une
bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André
Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait
vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable,
quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal
comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:
Combien de fois, près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts!
Combien de fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par l'amour conduits,
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits!
[Note 75:
Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,
a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples,
mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le _miscet_
règne; c'est l'_honos_ qui n'est pas resté.]
En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre
d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers
et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit
le plus cavalier possible_, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de
peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien
humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable
encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc
plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait
en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à
l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches
critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot
propre sans périphrase_. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de
Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit
d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte
épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur;
son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le
sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté
philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui
résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un
stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant
une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami
victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la
fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on
remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est
celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa
mère, s'écrie:
Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,
N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,
Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;
Comme au sein de l'artiste une sublime image,
N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?
N'es-tu pas fils de la beauté?
Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit
lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement
la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en
abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers
fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vérité!_ et
qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le
début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement
de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il
avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été
obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna
son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de
faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa
au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort
coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement
l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année
1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à
peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit
en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à
Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette
année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes,
et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus
qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu
veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi
un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta
confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et
encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait
plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal
qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de
solitude et d'épreuves:
«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_,
sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin;
il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes
derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois
combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles,
sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions
solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant
d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un
mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de
même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de
mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et
d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces!
Ai-je mérité ma liberté?--Quand je pense que je n'avais déjà plus alors
que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et
la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce
seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus
sévère avec moi-même?--Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore
naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur
rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont
il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni
bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que
des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas
croître dans la vie, c'est déchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que
je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête
dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de
la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui
me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je
croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et
par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait,
j'étais heureux;--oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la
nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la
moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans
cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et
pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir
en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La société?...--moi qui ne vaux
rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être
plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur
mélancolique_.--Mais il faudrait des événements et des sentiments pour
appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre
témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et
c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce
qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez
profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on
ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce
secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»
[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les _Tablettes
universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.]
Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation,
son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout
contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie
sans objet et sans résultat.
«29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à
Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au
milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me
fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis
maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me
promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre
et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui
m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge,
en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette
disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut
occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme
vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une
tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les
sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte
sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive
être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme
aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne
un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus,
avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus
doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en
effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en
pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.
«29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je écouté ma répugnance à
m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures,
et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais
l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies
sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus
distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la
pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne
fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me
suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et
tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un
homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au
succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie
solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à
condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais
au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire
fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce
sous les yeux, où je vivais avec Molière (_le philhellène_), avec qui
j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien!
cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre
inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous
mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et,
par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant,
j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands
éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se
trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux
mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de
recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à
leur confiance une histoire qui ressemble à un roman
très-invraisemblable;--et, pour terminer peut-être ma peine et cette
plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet,
reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public,
sans que je lui en eusse donné le moindre motif;--convaincu que le
duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y
soustraire;--ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour
me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et
peut-être la mort ou l'hôpital;--et cependant, _content et aimé des
Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les
Dieux_) prendront cette dernière folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul
mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne
foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de
mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas
clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison,
de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit
aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus
donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette
ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la
justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus
doux_; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de
l'esprit des juges à celui de l'accusé.»
L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy),
l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à
l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois,
qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une
profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.
De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait
l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et
senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était
mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette
dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au
dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout
devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où
mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières,
où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de
jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on
néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même,
tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif;
sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de
mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que
je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions
demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague,
ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»
En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place
à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les
opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité,
cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus
bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était
toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait
moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments
et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier,
ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries
abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité
intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de
Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où
cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était
comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette
facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour
chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je
le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs
de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:
«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses
jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses
actions.
«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses
actions et ses paroles sont sans conséquence.
«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec
les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité,
par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et
le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien
intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.
«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son
droit, toute action son explication et presque son excuse.
«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de
contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu
plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi,
pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses
facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on
vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non
seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de
l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite
et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée
dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a
vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois
nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde
le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les
esprits, modérer les passions.»
Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le
ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il
accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M.
Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le
reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des
nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était
alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda
tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il
recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande
part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique,
il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et
embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité
humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il
partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude,
il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun,
et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté
digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie.
Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au
_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire
apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son
indépendance personnelle.
Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait
inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour;
cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait
soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en
Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout
anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors.
Il écrivait dans une note:
«Je rends grâces â Dieu;
«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;
«De ce qu'il m'a fait Français;
«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le
contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.
«Je me plains du sort,
«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.
«Je me plains de moi-même,
«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur
naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»
Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta
pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais
chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le
côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans
l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui
subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,
Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77],
elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à
oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté
superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais
plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la
fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le
mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri
ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité
judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les
suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf
ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante;
ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur
développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui
de bien des hommes de notre âge.
[Note 77: Lamartine.]
Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait
en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son
âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête,
chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il
se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une
femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa
beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de
soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop
obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût
ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux.
Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu
pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous
trouvons dans ses papiers:
Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,
Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,
Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,
Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,
Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,
L'oeil fier et non voilé de pleurs;
Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,
Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,
La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;
Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,
Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre
Des voeux qu'on murmure plus bas;
Thérèse, pour longtemps adieu!.....
[Note 78: Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a
chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.]
La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée
en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et
le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la
concision.
«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que
d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et
le génie;
«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour
comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;
«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses
hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire,
que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;
«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous
de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce
qu'il m'offre;
«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre
place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par
mes respects.
«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si
nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour;
j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.
«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que
d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une
autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos
lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.
«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la
nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur
sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu
jusques à nos vieux jours!»
Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se
rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait
marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit,
le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de
délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple
et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas
conté autrement.
«19 _juin_.--Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur;
elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres
se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à
demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que
l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.--Ghérard jeta
les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion.
Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et
inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix
troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»--«Moi,
monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce
pouvoir sur moi.»--«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi,
je l'avoue; mais pardonnez-moi...»--«Vous pardonner!... Je n'ai pour
vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»
«Ghérard s'approcha vivement d'elle:--«Hélène, lui dit-il en cherchant à
s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»--«Laissez-moi,
lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne
vous suffit-il pas d'une injure?»
«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans
ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il
se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il
la serrait presque dans ses bras.
«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis
rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en
douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne,
Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se
défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des
reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez
me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son
visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après
m'avoir puni, vous me pardonnez.»
«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux
d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là,
tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de
l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage;
puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en
le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en
se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau
commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main,
elle posa ses lèvres.
«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et
cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le
coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient
chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle
amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais
baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma
pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la
serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes,
le baiser qu'il en avait reçu.
«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour
dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses
projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--«Ghérard,
lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui,
oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»--«Ah! dit
Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh!
promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas
pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si
grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère
pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»
«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et
Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.»
Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite
maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où
l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le
voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être
aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums
poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout
lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il
réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé
échapper autrefois en parcourant ce joli paysage:
Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!
Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre
Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,
Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!
Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;
Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;
Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;
Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;
Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes
Au vert doux et touffu des endroits non frayés,
Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;
Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules
Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules
Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;
De petits horizons nuancés de rougeurs;
De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages
Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;
Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,
Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,
Vivre sans souvenir!.........
Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de
jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus
hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne
ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des
Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et
morales, ou à quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans
laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes
d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa
statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont
se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue
d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons
seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste,
pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce
soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»
«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses
saints commandements.»
«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79].»
[Note 79: Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par
Jean-Jacques au livre IV de l'_Émile_.]
«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées
espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les
ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»
Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui
revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques
battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi,
à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami
Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie
d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un
sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui
répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons
pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui
parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques
amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du
_Globe_, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M.
Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales
occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans
l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de
direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il
n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le
faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin
faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et
aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en
disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près,
et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut
le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel
il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont,
plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part
et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la
rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de
la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et
de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas
d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la
porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire
consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa
blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds
duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans
la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M.
Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait
rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M.
Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque
ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait,
le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas
informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent
qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le
dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières
paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse
comme sans regret. (29 juillet 1830.)
[Note 80: C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime,
dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du
camp (_Iliade_, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes
d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel
titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en
vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous
faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la
mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy
les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand
_domaine_, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et
plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est
pur le sentiment du devoir.]
Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du
cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et
entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.
Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime;
ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au
véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits
sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des _Lois_ de Platon,
se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les _lois_. Et
nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].
[Note 81: Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu
Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et
Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde
d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M.
Deschamps:
Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,
Percé comme Farcy d'une balle de plomb,
Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,
Sans troubles ni remords également suivie!
Lui qui, lorsque j'étais dans l'_île Procida_,
Sur le bord de la mer un matin m'aborda,
Me parla de Paris, de nos amis de France,
De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...
Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,
Lut dans André Chénier: _O Sminthée Apollon!_
Et quand il eut fini cette belle lecture,
Ému par le climat et la douce nature,
Se leva brusquement, et me tendant la main,
Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.