LES COLOMBES.

Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de

leurs caresses, chante ainsi:

«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,

Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.

Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.

Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,

Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.

L'une a dit à sa soeur:--Ma soeur...

(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)

L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,

De ce réduit peut-être ignorent les détours;

Viens...

(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec

s'entrelacera dans le tien.)

...

L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine

Coule dans ce bosquet...

(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris...

Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre

tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles

se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent,

mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se

polissent leur plumage l'une à l'autre).

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,

Dit[66]: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!

Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;

Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,

Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,

Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»

[Note 66: Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement?

ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais

plutôt, mais ce n'est pas bien clair.]

L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe

d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de

prose qui éclairent le dessein du poëte:

Mes mânes à Clytie.--Adieu, Clytie, adieu.

Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?

Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?

Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,

Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,

Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,

D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,

Et la terre à mes os ne sera plus légère.

Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin

Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,

Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;

C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,

Et sur ta bouche encore aime à se reposer.

Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici

une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des

gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme

échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur

la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur

qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et

de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune

infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à

cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a

vu le matin.)

Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière,

une perle retrouvée, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune

Tarentine_. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment,

et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en

matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de

chanter:

«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;

Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue

Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!

Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»

Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,

Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé

Du muet de Samos qu'admire Métaponte,

Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?

Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,

Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.

Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères

De ce berger sacré que Minerve autrefois

Daignait former en songe à vous donner des lois?»

Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;

Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;

Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,

Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.

Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle

(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:

Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier

Le grave Pythagore et son grave écolier.

[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris,

dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.]

Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la

forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le

poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il

répond soudain en l'interrompant:

Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées

Serpentent des fleuves de fiel.»

J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,

Cueilli le poétique miel:

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;

Dans tous mes vers on pourra voir

Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d'un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe

Immole un beau-père menteur;

Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe

Que j'apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix;

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,

Le feu, le fer, arment mes mains;

Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,

C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots

grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend

possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant

les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des

précautions indique déjà l'approche de la Terreur:

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,

Il nie, il jure sur l'autel;

Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,

A nos turpitudes célèbres,

Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l'oubli taciturne et de son onde noire

Nous savons détourner le cours.

Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;

Nos forfaits, notre unique histoire,

Parent de nos cités les brillants carrefours.

O gardes de Louis, sous les voûtes royales

Par nos ménades déchirés,

Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,

Orné nos portes triomphales,

Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,

Cruel même dans son repos,

Vient sourire aux succès de sa rage farouche,

Et, la soif encore à la bouche,

Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence

Dignes de notre liberté,

Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,

Dignes de l'atroce démence

Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte

aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être

au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque

secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny:

Mai de moins de roses, l'automne

De moins de pampres se couronne,

Moins d'épis flottent en moissons,

Que sur mes lèvres, sur ma lyre,

Fanny, tes regards, ton sourire,

Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme

Sortent en paroles de flamme,

A ton nom doucement émus:

Ainsi la nacre industrieuse

Jette sa perle précieuse,

Honneur des sultanes d'Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile,

Le ver du Cathay mêle et file

Sa trame étincelante d'or.

Viens, mes Muses pour ta parure

De leur soie immortelle et pure

Versent un plus riche trésor.

Les perles de la poésie

Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,

D'un collier le brillant contour.

Viens, Fanny: que ma main suspende

Sur ton sein cette noble offrande...

La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque

qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel

flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny

s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu

le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent,

se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie,

ou plutôt murmure en finissant:

Tes bras sont le collier d'amour[68]!

[Note 68: Ou peut-être plus simplement:

Ton sein est le trône d'amour!

]

Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que

je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble,

que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son

compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition

plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des

travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet

_idéal_ d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut,

le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand

classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui

dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux

esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête

donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le

précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de

faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on

recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur

André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans

lesquelles l'auteur du _Génie du Christianisme_ l'a tout d'abord révélé

à la France, comme dans l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la

notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres

morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que

d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre

quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au _Globe_ sur le

portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée

en marge par André (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porté ici même

(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il

se peut, détachées du poétique épisode de _Stello_ par M. de Vigny. On

traiterait, en un mot, André comme un _ancien_, sur lequel on ne sait

que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement

tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter

peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques;

quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M.

Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a

conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me

communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des

Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux

mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle

était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il

se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M.

Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un

pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le

culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il

rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses

et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui

parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en

bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de

la parole athénienne?

Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon

d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des

manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient

presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un

ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un

bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois

portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par

ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles

se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus

misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai

toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants

m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je

trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses

manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle

intitulée _la Liberté_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de

prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle

fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour

le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois

dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet

de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref,

je me borne à dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai

jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que

jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela

pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des

traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens

de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel,

très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la

Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un

manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des

guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].

[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé

d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter,

ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas,

en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris

avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce

de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir

épiloguer après coup là-dessus.]

Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait

former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté

d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le

commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des

diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le

goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait

besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne

que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a

poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une

belle épître:

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant,

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...

Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été _vers lui_, et

lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures

qu'il nous a révélées çà et là: _junctura callidus acri_. Quand il n'a

l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée:

Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,

Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,

il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se

souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois

traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi

de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple _suture_.

Son Bacchus, _Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée!_ est un composé

du Bacchus des _Métamorphoses_, de celui des _Noces de Thétis et de

Pélée_; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit

un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les

imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:

Mais si Plutus revient, de sa source dorée,

Conduire dans mes mains quelque veine égarée,

A mes signes, du fond de son appartement,

Si ma blanche voisine a souri mollement...,

je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:

Nunc et latentis proditor intimo

Gratus puellae risus ab angulo;

et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:

... Visa est si forte pecunia, sive

[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:

C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,

Au visage de vierge, au front ceint de vendange,

Qui dompte et fait courber sous son char gémissant

Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...

J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de

l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:

Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...

Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;

Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,

Fleurs...

Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...

Et le dormir suave au bord d'une fontaine...

Et la blanche brebis de laine appesantie...,

et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse

prochaine de quelque sot,

Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.

]

Candida vicini subrisit molle puella,

Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .

On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du _Mendiant_:

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;

il est traduit des _Noces de Thétis et de Pélée_:

Queis permulsa domus jucundo risit odore.

On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme

entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme

mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle;

on est en plein Lucrèce:

Sur leurs bases d'argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...

Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes

Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.

Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique

d'Homère (_Odyssée_, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents

à la fois.--Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux

couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre

a dit:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit

Fons prima multos: rara mens intelligit

Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;

et Chénier:

. . . . . . L'inventeur est celui...

Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_,

Étale et fait briller leurs richesses secrètes.

N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du

prosaïque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un

échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.

Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André

Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un

peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi

toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à

loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir

encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord

d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.

Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne

franchira pas, c'est là le train de la vie.

Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles

politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire

intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude,

uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel,

après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour

voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur

la brèche sociale, et mourir?

1er Février 1839.

[Note 71: C'était le moment de ce qu'on a appelé la _Coalition_, dans

laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le

vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère

et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était

assez fondée et de force à résister au contre-coup.]

Portraits littéraires, Tome I · 第 22 / 44 题