[Note 49: Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève
et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que
vérifier notre premier idéal.]
Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier
a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa
réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement
charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses
ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui
ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits
contestables. En fait de raisonnement et d'_esthétique_, nous ne
recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons
dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se
trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur
son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de
positif.
L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de
Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a
paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède;
c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet
de travail d'André, d'être entré dans cet _atelier du fondeur_ dont il
nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir
sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé
jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit
affluent à cette pure gloire!
Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la
reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de
1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable
alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de
fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans
son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de
1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces,
de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de
travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en
est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de
cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les
meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.
La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur
les poèmes inachevés: _Suzanne_, _Hermès_, _l'Amérique_. On a publié
dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose
du poème de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulièrement au poème
d'_Hermès_, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui
par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle.
André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89,
comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de
la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment
d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la
lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites
de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les
résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et
préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un
artiste si désintéressé; et l'_Hermès_ nous le montre aussi pleinement
et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être
Haynal ou Diderot.
La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le
panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a
eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle
devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le
mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780
et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du
même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la
nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes,
dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent
deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est
d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne
de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens.
Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent
brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou
les hommes; les trois _Hermès_ manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle
n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois
Règnes_.
Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son
_Hermès_, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des
trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois
chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir
trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la
terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme
en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses
erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés,
l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la
constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait
se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus
avancée.
Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le
caractérisent:
«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique
d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des
révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son
sang.»
«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes
les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre
_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales
et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur
postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.»
Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,
Que la terre est nubile et brûle d'être mère,
devait être imité de celui de Virgile au livre II des _Géorgiques_: _Tum
Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter
De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.
Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui
attendent leur place.
C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces
à qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les
portes de la vie.»
«Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis
certamen habenis_.»
Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou,
comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinité
constitue
L'Océan éternel où bouillonne la vie.
«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale
quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps
en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se
subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement
contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force,
les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors
ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre
animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a
de plus subtil se rassemble dans le gland.
«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par
plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les
_organes vivants secrets_ meuvent les végétaux, _minéraux_[50] et tout)
héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la
composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs
débris.»
Qu'une élégie à Camille ou l'ode _à la Jeune Captive_ soient plus
flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais
il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la
portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici
le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].
[Note 50: C'est peut-être _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je
copie.]
[Note 51: Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi
mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est
un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin,
fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des
jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers:
Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.]
Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par
l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant.
Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure,
et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est
volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]).
Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses
projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de
style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de
variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Préjugés_:
«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une
inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance
céleste...
«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles,
se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le
voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les
nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes
fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des
peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais
l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple
qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.»
Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer:
«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce
que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau
bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays
ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!...
Partout sur des autels j'entends mugir Apis,
Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»
Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions
puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été
produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,
Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons
La cavale agitée erre dans les vallons,
Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,
Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»
J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait
aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos
désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne
pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée:
«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues
des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi
que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères...
initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est
ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée
par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):
Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta
Vera putant[52]...
Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à
lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus
excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant
esse, hi Deos_[53].»
[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux
et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux
prennent pour vérités toutes les chimères.]
[Note 53: «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
autres les prennent pour des Dieux.»--L'opposition entre ces pensées
d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre
naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et
sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi?
tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de
sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire:
beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance,
mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant
de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point
l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière
ou d'autre, il faut que je le démontre.--Alors, plus ils ont d'esprit,
de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à
inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous
les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un
exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui
regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une
autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que
pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et,
pour ainsi dire, à travers Condorcet.--Dans les fragments de mémoires
manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre
poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André
Chénier était athée avec délices.»]
Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien,
le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de
l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de
mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur
cadre dans celui-ci:
«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La
mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par
l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:
Et velus inventa est in montibus anchora summis.
(_Ovide_, Mét., liv. XV.)
La ville d'_Ancyre_ fut fondée sur une montagne où l'on trouva une
ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord
de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les
membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs
os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait
dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les
habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient,
sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose
d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le
voeu présumé de son fondateur:
Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude
Un peuple tout entier peut se faire une étude,
L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
Blasphémer de concert les augustes présents.
A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation
trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de
générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas
Sur les temps écoulés invisible et flottant
A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»
Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité.
Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des
sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le
parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans
l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.
André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce,
eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses
notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les
langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la
teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les
moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.»
Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se
déclare et se termine souvent en poëte:
«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des
hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière
des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation
vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la
nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère;
dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
aigrit la plus douce liqueur.»
«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:
Assis au centre obscur de cette forêt sombre
Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part
Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»
Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du
labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile
longtemps:
«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai
assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:
Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,
A grands cris élancée, une meute pressante,
Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,
D'un agile chevreuil suit les pas odorants.
L'animal, pour tromper leur course suspendue,
Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.
Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts
Leur narine inquiète interroge les airs,
Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,
Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»
La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du
début nous représente assez bien André en personne, causant:
«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec
lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme
s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet
et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à
son tour. Il crie: Tout est vanité!--Oui, tout est vain sans doute, et
cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré
toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le
reste.»
«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et
se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un
trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle,
dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements
successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne
font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes:
il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport
qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un
accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal.
La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui.