Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses,
un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux
hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le
genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de
tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil
quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue
essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que,
des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une,
sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une
voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie
rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté
dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et
ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le
beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque,
franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul _quant-à-soi_; une
bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur,
du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des
récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en
guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot,
du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en
gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles
littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend
la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même
qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques,
tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes
nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année
ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en
exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que
La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc
de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports
ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui
se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre
littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les
séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par
la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en
différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison:
Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de
leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus
en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles
qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de
leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a
retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition
et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école
chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en
vers.
Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce;
tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure,
élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table
et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les
premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques
bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de
chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais,
comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par
le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son
train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut
de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une
Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y
rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé;
et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus
belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir
des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans
Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement
sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise.
Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une
vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en
plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec
candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au
prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en
poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles,
s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de
l'ordre rétabli par Henri IV.
Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles
d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art,
l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont
révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle
face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par
Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette
magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle
la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas
pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà
tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver,
au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et
console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et
sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un
Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à
Vénus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie,
d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en
s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des
croyances de Tibulle et d'Horace:
Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,
Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
Je ne veux point, couvert d'un funèbre _linceuil_,
Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,
De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même
temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art
grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André
Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet
admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la
place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et
ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient
exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poésie d'André
Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art
de marbre retrouvé.»]
Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés
riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté
éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan.
Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son
âme ne la fait jamais se fondre en prière _sous le poids de l'infini_.
C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce
et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable
d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une
physique savante lui en a dévoilé; ce sont _les mondes roulant dans
les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs
distances_:
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;
Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.
Dans l'éternel concert je me place avec eux;
En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:
Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se
matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive
jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des _fleurs
divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des âmes heureuses
qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un
mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un
ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la
complète:
«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela
se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux
Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a
point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage
dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une
immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes,
ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec
son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis,
ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs
d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage,
tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du
ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut
des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre
que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage
réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que
dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les
images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le
ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste,
que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y
réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la
terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute
confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi
dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la
distance.
Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa
profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère
plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si
son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il
n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en
Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages
de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La
campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément
l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues
de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes
des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché
qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments
pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment
de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est
par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il
semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de
sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes,
toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer:
Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,
Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,
Je me laisse emporter à mes flames communes,
Et cours souz divers vents de diverses fortunes.
Ravy de tous objects, j'ayme si vivement
Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.
De toute eslection mon ame est despourveue,
Et nul object certain ne limite ma veue.
Toute femme m'agrée...
Ennemi déclaré de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-à-dire de la
délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'_estre_ au _parestre_, il se
contente _d'un amour facile et de peu de défense_:
Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,
C'est aymer en souci le travail et la peine,
C'est nourrir son amour de respect et de soin.
La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les
_Jeannetons_ aux _Climènes_. Regnier pense que le même feu qui anime le
grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement
fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il
ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il
ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du
moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner!
on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:
Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,
Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,
Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,
Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,
Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,
Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,
Dore le Scorpion de ses belles couleurs;
C'est alors que la verve insolemment m'outrage,
Que la raison forcée obéit à la rage.
Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.
Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est,
S'égayer au repos que la campagne donne,
Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,
D'un bon mot fait rire, en si belle saison,
Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!
On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les
idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien
chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître,
témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y
flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins,
ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui
manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie
véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier
dans ce vers d'inspiration:
Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
Déjà il avait dit:
La verve quelquefois s'égaye en la licence.
Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la
vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture
des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits
flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de
saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_,
qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aïeule de _Tartufe_, montre
jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée.
Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation,
les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des
circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et
comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de
plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de
Chénier, de
... la belle en qui j'ai la pensée
D'un doux imaginer si doucement blessée,
Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,
Nous rendons en amour jaloux les plus contents.
Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier
appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices.
Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec
les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.
André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un
amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son
siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la
plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des
_Jeannes_ vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir
de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie
au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera
jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette
Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne
l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les
femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes
grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles
que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude,
à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose
énergique trop peu connue[44], choqué de voir les lettres si prosternées
et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent
aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse:
mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de
l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même,
toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose,
goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune
bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des
passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu
mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi,
en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur
l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et
cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les
causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres_,
j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif
ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.»
André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie
de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il
avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement
moral, écrire à de Pange:
Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?
Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,
Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].
[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les
effets de la perfection et de la décadence des lettres. (_Édit._ de M.
Robert.)]
[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une
imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de
l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.]
Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin
de lui _les jours couronnés de rose_; il rêvait, aux bords de la Marne,
quelque retraite indépendante et pure, quelque _saint loisir_, où les
beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le
consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit
nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur
l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables
en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me
lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable
d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances
ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et
la conversation familière exigent au moins une conformité de principes:
sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et
produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis
auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire
m'eût été amer...»
Suivant André Chénier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est
poète_; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de
calme et de paresse, d'amasser par des études exquises _l'or et la soie_
qui devaient _passer en ses vers_. Lui-même nous a dévoilé tous les
ingénieux secrets de sa manière dans son poème de _l'Invention_, et dans
la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable
satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus
intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce,
y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain
critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le
prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un
point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier
aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on
le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
qu'on ne l'a voulu établir depuis:
La nature dicta vingt genres opposés,
D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.
Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
N'aurait osé d'un autre envahir les limites;
Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,
N'aurait point de Marot associé le ton.
Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de
leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une
belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même
élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par
nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère,
pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son
talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une
même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides,
qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour
à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les
vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse
jeune et légère à l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_
De rameaux en rameaux tour à tour reposée,
D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,
S'égaie...
et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son trésor_, si sa
maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le _seuil inexorable_, une visite
d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le
distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté
négligente:
On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.
Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de
délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera
avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe
vengeur nous montrera d'un vers à l'autre _les enfants, les vierges
aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le
mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la
fête aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout
il aurait besoin de lie et de fange pour y _pétrir_ tous ces _bourreaux
barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable époque[46], Chénier
ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du
moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où
évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier
lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de
famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa
dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y
assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une
société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y
avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante[47]. C'est alors
qu'un soir, après avoir assez mal dîné à _Covent-Garden_, dans _Hood's
tavern_, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune
société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte
et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il
souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que
la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore
plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, _ils y ruminent leur
fiel_, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et
faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions
humaines à la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, à la façon
_des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce
qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale résignation rend dur,
farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_
de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands
pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs
pareils; il raille en eux cette _sensibilité distinctive_ que Gilbert
avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de
lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en
vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour
moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je
suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma
triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois
ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son âme et
sa vie_, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes
aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses
oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai
trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps
que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle
intitulée _Liberté_ m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce
berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils,
qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents
pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre
les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du
blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave;
j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale
personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude
qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du
profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas
encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il
eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il
se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et
d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,--rêvant à la patrie
absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus
jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de
la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous
prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;--pourquoi
non?--puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût
buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient
et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait,
l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir
vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui déplaisait de
remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir
dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres
scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].
[Note 46: Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut
parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve
fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi
comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même
temps, l'admirable ode: _O Versailles, ô bois, ô portiques!_ etc., etc.]
[Note 47: La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant
ce séjour à Londres, comme les fonctions d'_attaché_ n'avaient rien
de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint
d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de
La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.]
[Note 48: Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la
Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être
à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en
maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse.
J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à
l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788.
Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent
peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).]
Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un
parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en
vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un
comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe
et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe
en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et
d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités
heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et
ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les
rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à
suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la
laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même
art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de
tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout
ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre,
à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences
d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve.
Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle
nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir,
curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour
oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les
grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien
supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque
entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.
Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de
ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André
Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre
gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et
autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion
pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui
soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier
résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il
y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie
joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être
reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie
d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui
des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées
ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous
laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun
d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette
chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les _extases
choisies_; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la
réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent
ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider
entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à
l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore
mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit
noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé,
entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait
difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger
notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde,
même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus
dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on
fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses
entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne
pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres
comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour
revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple,
ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de
sentiment, à la manière d'André Chénier.
Août 1829.
Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à
m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le _Tableau
de la Poésie française au XVIe siècle_; j'en ai reparlé, non sans
complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au
recueil des _Poètes français_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.