SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.

(Janvier 1844.)

Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à _Bérénice_, et

cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de celles qui doivent

réussir. On peut considérer même que le moment présent et propice était

tout trouvé. Le goût a des flux et des reflux bizarres; ce sont des

courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser.

Après Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de

Stendhal, _Iphigénie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne

tragédie et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes scènes et

les émotions terribles de nos révolutions et de nos guerres, il y

avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu plus de mouvement et

d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, après tant de bouleversements qui

ont eu lieu sur la scène, et de telles tentatives aventureuses dont on

paraît un peu lassé, _Iphigénie_ redevient de mise, elle reprend à son

tour toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un

peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet plutôt de

ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis en oeuvre tant de

machines, l'extrême simplicité retrouve des chances de plaire; après _la

Tour de Nesle_ et _les Mystères de Paris_ (je les range parmi les

drames à machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de

_Bérénice_.

Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre

de Racine, _Bérénice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous

n'irons pas l'élever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre

et la suite où ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a

particulièrement étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière

dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies

du grand poëte: _Athalie_, _Iphigénie_, _Andromaque_, _Phèdre_ et

_Britannicus_. Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie,

de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa beauté, il mettait

_Iphigénie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre

de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur

d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Bérénice_ ne saurait se citer

auprès de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait même

pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires,

telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grâce bien

particulière, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages

de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son

faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à un

idéal supérieur. _Bérénice_, bien que commandée par Madame, me semble

tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine;

c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui

s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé,

et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,

apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la demande

de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais trouvé, je l'aurais

bien empêché de donner sa parole.» Mais on assure aussi que Racine

aimait mieux cette pièce que ses autres tragédies, qu'il avait pour elle

cette prédilection que Corneille portait à son _Attila_. Je n'admets

qu'à demi la similitude, mais je crois volontiers à la prédilection.

Cela devait être. _Bérénice_, chez lui, c'est la veine secrète, là veine

du milieu.

On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; mais

qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, parfois un peu

pâles comme Aricie, bien souvent passionnés et enchanteurs, Atalide,

Monime, et surtout Bérénice?

_Bérénice_ peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans

l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut dans sa vie.

Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles

semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient

l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière et qui aurait sa

monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter,

qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi réprimer mainte fois.

Dans l'ordre poétique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix

de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts

sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; sous

prétexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne à sa pente, et l'on n'atteint

pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait

saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est

pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer,

de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à

s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siècle dont nous parlons,

ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se

personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon

que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement

en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la

personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen

de l'oublier ni de l'éluder. Molière, le grand comique, était sujet à

se répandre et à se distraire dans les délicieuses mais surabondantes

bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y

attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.

Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, et l'on

eut à son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut

tirer de ses dizains et de ses contes où il se complaisait si aisément,

pour l'appliquer à ses fables et lui faire porter ses plus beaux

fruits. Ainsi de Racine lui-même qui, au sortir des douceurs premières,

s'élevait à Burrhus et aspirait à _Phèdre_. Il retomba cette fois, il

fit _Bérénice_ sans Boileau, comme il s'était caché, enfant, de ses

maîtres pour lire le roman d'Héliodore.

Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre

à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé du coeur. Une personne,

un talent, ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce

point-là. De même qu'on dit qu'il faut passer tout un été à Naples et

un hiver à Saint-Pétersbourg, de même, quand on aborde Racine, il faut

aller franchement jusqu'à _Bérénice_.

La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel

de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente

représentations, un succès de larmes, des brochures critiques pour et

contre, des parodies bouffonnes au Théâtre-Italien, enfin tout ce qui

constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son

origine, l'ordre de Madame, ce duel poétique et galant de Racine et

de Corneille, la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des

circonstances particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur

lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine a su tirer

d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, puisque toutes

les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un acteur et une actrice

dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, le public a retrouvé les

applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux

années de Voltaire. En août 1724, la reprise de _Bérénice_ à la

Comédie-Française fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur,

Quinault l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles

qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et le

mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent moins heureusement

la pièce en 1728. Mais surtout la tradition a conservé un vif souvenir

du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie

d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le

factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber son arme

et pleura[30]. _Bérénice_ reparut encore trois fois en décembre 1782 et

janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siècle[31]. Avant la

reprise actuelle, elle avait été représentée en dernier lieu le 7 et

le 13 février 1807, c'est-à-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle

George jouait Bérénice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce

ne fut donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait

cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: «Il est

constant que _Bérénice_ n'a point fait pleurer à cette représentation,

mais qu'elle a fait bâiller; toutes les dissertations littéraires ne

sauraient détruire un fait aussi notoire.» Talma pourtant goûtait ce

rôle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en

disait, ainsi que de Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux

fois par an, donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez

loin du haut tragique, détend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a

réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, mais on accorde de

vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconté qu'il assista un jour à

une représentation de _Bérénice_ avec d'Alembert, et que la pièce leur

fit à tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de

cette agréable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à

la lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la

représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et

l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.

[Note 30: Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde

quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes

ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. Il faut

croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est restée;

La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Littérature_ où il juge

l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable de

celui de Bérénice.]

[Note 31: _L'Année littéraire_ (1783, tome I, page 137) constate

un certain succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en

l'opposant aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir,

quelques années après, un retour de _Bérénice_ par mademoiselle

Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.]

[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles

étaient même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et

Lafon. Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On

ne conçoit pas, en effet, que la représentation eût été possible sous

l'Empire après le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.]

Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la couleur

historique, il y a pour nous, dans la représentation actuelle de

_Bérénice_, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà donc une de ces

pièces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV à son

heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout

en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux

allusions d'autrefois. Elles étaient nombreuses dans _Bérénice_, elles

s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner

encore. Voltaire, avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus

essentielle et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette

d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine

et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de

Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et

le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait

pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire

représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle

avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour

elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans

la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur mirent un

frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une

inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces

sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène autant pour

sa consolation que pour son amusement.» On sait en effet, par

l'intéressante histoire qu'a tracée d'elle madame de La Fayette, combien

Madame et son royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable

qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la poésie.

L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort à Monsieur: _Je ne

vous ai jamais manqué_, aimait pourtant à se jouer dans les mille trames

gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et à s'enchanter du récit

de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute,

dut pénétrer dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de croire

que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les révélations

posthumes était beaucoup plus recouvert dans le moment même, et qu'en

acceptant le sujet d'une si belle main, le poëte ne sut pas au juste

combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent

s'être plutôt reportées au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini,

laquelle, dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la veille

de la rupture: _Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et je pars!_

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!

.............................................

...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:

Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!

Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture

également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majesté

du rang, assez de points de ressemblance pour captiver à l'antique

histoire une cour si spirituelle, si empressée, et avant tout idolâtre

de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas

les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer à la traverse.

Lorsqu'en effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et

inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait plus

depuis quelques mois; _Madame était morte!_ Or qu'on veuille songer à

tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où sa pensée était entrée

pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris

circulaient déjà plus librement, trahis par la mort; ils s'échappaient

comme en vagues éclairs sur cette trame si fine; son âme aimable y

respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, à double fond.

Tendresse, délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait

tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La Vallière.

C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les

apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de

Schlegel, dans laquelle il compare la _Phèdre_ de Racine et celle

d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beauté de celle-ci,

ce caractère chaste et sacré de l'Hippolyte, qu'il assimile avec

grandeur au Méléagre et à l'Apollon antiques. Mais cette intelligence

attentive, cette élévation pénétrante qui s'applique si bien à

démontrer, à reconstituer à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce,

l'éloquent critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il

nous en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité

comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres que lui,

d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, ont à leur tour

repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. Sans doute la

tragédie française, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas

exactement du même ordre que l'antique; celle-ci égale la beauté et

l'austérité de la statuaire; elle nous apparaît debout après des

siècles, et à travers toutes les mutilations, dans une attitude unique,

immortelle. Notre tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un

_cran_ plus bas; elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses

sentiments délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle

s'encadre avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini

sur des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme ou de

la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite polie et galante.

Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, un genre de beauté;

seulement il s'agit presque d'un art différent. Ce n'est plus au groupe

de la statuaire antique et à cette première grandeur qu'on a affaire; ce

sont plutôt des tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir

dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non

moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, M.

Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille que les statues, les

objets d'art de la Grèce, rangés et classés dans nos musées, n'avaient

ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voués avant tout à une

destination publique et le plus souvent sacrée, c'était dans cet

encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idée et les

concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au

même effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres moins

hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au plus haut degré,

et qu'il suffit de reculer légèrement dans un passé encore peu lointain,

pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grâces? Si jamais

pièce réclama à bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu

complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est à coup sûr

_Bérénice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pénible,

et l'on n'a pas trop à se plaindre, après tout, d'être simplement

obligé, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles

années d'un grand règne, des _nuits enflammées_ et des _festons_ où

les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet dans une

société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, disons

même si subtils, et qui courraient presque risque de nous échapper

aujourd'hui, étaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils

occupaient aussitôt et passionnaient! _Bérénice_ est de ces oeuvres qui

honorent bien moins un poëte qu'une époque.

Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier rang, a écrit

d'_Esther_, cette autre tragédie commandée bien plus tard, cette autre

Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux à sa première

soeur, que c'était une _comédie de couvent_. J'accepte le mot sans

défaveur, et je dirai à mon tour de _Bérénice_ que c'est moins une

tragédie qu'une comédie de coeur, une comédie-roman, contemporaine de

_Zayde_, et qui allait donner le ton à _la Princesse de Clèves_:

Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine rapproche son

héroïne de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le

poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait

l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent dès l'abord, et

malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle

pâlira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui.

L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon.

Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire

résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-être

quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le chemin de la Croix.

Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si elle eût osé;

elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée de se dérober à

la foule des courtisans, ne pensant qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui

que lui-même. Elle a besoin d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa

reconnaissance, de répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré

de Titus en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi

à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une parole

vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note tragique se fait

sentir.

Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres,

tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le

soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchés:

Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!

Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission et de

silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout d'abord s'exhaler:

...Je me suis tu cinq ans,

Madame, et vais encor me taire plus longtemps.

Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et

sa délicatesse constante; tout _roi de Comagène_ qu'il est, il ne tombe

jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane.

J'entends remarquer qu'il remplit exactement le même rôle que Ralph dans

_Indiana_. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois

personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie

et de tristesse, suffirait à sa gloire:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première,

et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial

de Titus et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par

lui et par sa lutte sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur

le pied tragique, et prétendait corriger ce que le reste de la pièce

pouvait avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité,

disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait

du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit

grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient

excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui

fait tout le plaisir de la tragédie.» Geoffroy, qui cite ce passage dans

son feuilleton sur _Bérénice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il

appelle les _voltairiens_ en tragédie, et qu'il représente comme altérés

de sang et et de carnage dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens

aujourd'hui (s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du

côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. Titus donc

exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une

lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il

a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce

rang de maître des humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un

héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On

est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il

est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus

qu'Énée de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que, s'il

l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant

ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de

la tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à

travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui

demeure impossible:

En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,

Ma gloire inexorable à toute heure me suit;

Sans cesse elle présente à mon âme étonnée

L'empire incompatible avec notre hyménée,

Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,

Je dois vous épouser encor moins que jamais.

Oui, madame, et je dois moins encore vous dire

Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,

De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,

Soupirer avec vous au bout de l'univers.

Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...

Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. Ainsi

c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au

bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus

serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il

allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris

congé des Romains: _une chaumière et son coeur!_ Geoffroy remarque avec

raison que Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et

Rousseau, ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette

opinion dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est

pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion

de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques a gâté

certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et

de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame

de Warens, le mari de Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer

complaisamment des situations dignes d'oubli.

Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Bérénice_

pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes, et qu'on ne

s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu

de chose près, le même qui recommence; un des amoureux, dès qu'il est

trop en peine, fait chercher l'autre:

A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?

Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, on sort

sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:

Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!

. . . . . . . . . . . .

Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?

Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller

la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement et se

confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme dans de pareilles

situations. L'utilité ne se distingue pas de la vérité même. De loin il

est difficile d'apercevoir dans _Bérénice_ cette sorte d'architecture

tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au

regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de

péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte, et

il n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux

fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au

volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de

l'autre par quelque scène bien tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre

de structure employé ici, je dirais que c'est simplement une longue

galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revêtu de

peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe

insensiblement de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du chemin.

Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais

d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa préface

que la véritable invention consiste à faire quelque chose de rien; ici

ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les

moindres mouvements et développé les alternatives inépuisables. La lutte

du coeur plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de

la tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle fait

surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait s'y

plaire.

L'idée de reprendre _Bérénice_ devait venir du moment que mademoiselle

Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, elle continuait

à nous rendre tant de ces douces émotions d'une scène qui élève et

ennoblit. Si redonner de la nouveauté à Racine était une conquête, il

ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son

entrée dans ces grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire,

il y avait à se loger encore plus au coeur: _Bérénice_, quand il s'agit

de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître.

Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés du rôle

étaient réelles: Bérénice est un personnage tendre; le plus racinien

possible, le plus opposé aux héroïnes et aux _adorables furies_ de

Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout

triomphé à l'aide d'une mélodie perpétuelle et de cette musique; de ces

_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle

par La Harpe lui-même. Après _Ariane_, après _Phèdre_, mademoiselle

Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas élever

d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me

permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une

grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguée. Le monde

tout d'abord ne s'y est pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce

titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce

caractère se retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit,

elle les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens

physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque point il

pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient à temps et

achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. Un organe pur, encore vibrant

et à la fois attendri, un naturel, une beauté continue de diction, une

décence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême

et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nés pour

le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels Bérénice nous

est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de

Titus, elle reste appuyée sur le bras du fauteuil, la tête comme abîmée

de douleur, puis lorsqu'à la fin elle se relève lentement, au débat des

deux princes, et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté

tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et comme l'a

entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant nous.--Beauvallet,

on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rôle de Titus; de son

organe accentué, trop accentué, on le sait, il a du moins marqué le coin

essentiel du rôle, et maintenu le côté toujours présent de la dignité

impériale. Quant à l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure,

nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi

l'honneur d'avoir goûté _Bérénice_, et il ne tient qu'à nous, grâce à

elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poésie

en 1844 qu'on ne l'était en 1807. Nous en demandons bien pardon aux

voltairiens de ce temps-là.

Portraits littéraires, Tome I · 第 14 / 44 题