Mme de Genlis, les _Battuécas_.--Les rois et les reines des
contes de fées.--L'écran vert.--La grotte et la cascade.--Le
vieux château.--Première séparation d'avec ma
mère.--Catherine.--Effroi que me causait l'âge et l'air imposant
de ma grand'mère.--Voyage à Paris.--La grande
berline.--L'appartement de ma grand'mère à Paris.--Mes
promenades avec ma mère.--La coiffure à la chinoise.--Ma
soeur.--Premier chagrin violent.--La poupée noire.--Maladie et
visions dans le délire.
Ma petite cervelle était toujours pleine de poésie, et mes lectures me
tenaient en haleine sous ce rapport. Berquin, ce vieux ami des enfans
qu'on a, je crois trop vanté, ne me passionna jamais. Quelquefois ma
mère nous lisait tout haut des fragmens de roman de Mme de Genlis,
cette bonne dame qu'on a trop oubliée, et qui avait un talent réel.
Qu'importent aujourd'hui ses préjugés, sa demi-morale souvent fausse
et son caractère personnel, qui ne semble pas avoir eu de parti pris
entre l'ancien monde et le nouveau? Relativement au cadre qui a pesé
sur elle, elle a peint aussi largement que possible. Son véritable
naturel a dû être excellent, et il y a certain roman d'elle qui ouvre
vers l'avenir des perspectives très larges. Son imagination est
restée fraîche sous les glaces de l'âge, et, dans les détails, elle
est véritablement artiste et poète.
Il existe d'elle un roman publié sous la Restauration, un des
derniers, je crois, qu'elle ait écrit, et dont je n'ai jamais entendu
parler depuis cette époque. J'avais quinze ou seize ans quand je le
lus, et je ne saurais dire s'il eut du succès. Je ne me le rappelle
pas bien, mais il m'a vivement impressionnée, et il a produit son
effet sur toute ma vie. Ce roman est intitulé les _Battuécas_, et il
est éminemment socialiste. Les _Battuécas_ sont une petite tribu qui a
existé, en réalité ou en imagination, dans une vallée espagnole cernée
de montagnes inaccessibles. A la suite de je ne sais quel événement,
cette tribu s'est renfermée volontairement en un lieu où la nature lui
offre toutes les ressources imaginables, et où, depuis plusieurs
siècles, elle se perpétue sans avoir aucun contact avec la
civilisation extérieure. C'est une petite république champêtre,
gouvernée par des lois d'un idéal naïf. On y est forcément vertueux;
c'est l'âge d'or avec tout son bonheur et toute sa poésie. Un jeune
homme, dont je ne sais plus le nom et qui vivait là dans toute la
candeur des moeurs primitives, découvre un jour, par hasard, le
sentier perdu qui mène au monde moderne. Il se hasarde, il quitte sa
douce retraite, le voilà lancé dans notre civilisation, avec la
simplicité et la droiture de la logique naturelle. Il voit des palais,
des armées, des théâtres, des oeuvres d'art, une cour, des femmes du
monde, des savans, des hommes célèbres; et son étonnement, son
admiration tiennent du délire. Mais il voit aussi des mendians, des
orphelins abandonnés, des plaies étalées à la porte des églises, des
hommes qui meurent de faim à la porte des riches. Il s'étonne encore
plus. Un jour, il prend un pain sur l'étalage d'un boulanger pour le
donner à une pauvre femme qui pleure avec son enfant pâle et mourant
dans les bras. On le traite de voleur, on le menace; ses amis le
grondent et tâchent de lui expliquer ce que c'est que la propriété. Il
ne comprend pas. Une belle dame le séduit, mais elle a des fleurs
artificielles dans les cheveux, des fleurs qu'il a crues vraies et qui
l'étonnent, parce qu'elles sont sans parfum. Quand on lui explique que
ce ne sont pas des fleurs, il s'effraie, il a peur de cette femme qui
lui a semblé si belle, il craint qu'elle ne soit artificielle aussi.
Je ne sais plus combien de déceptions lui viennent quand il voit le
mensonge, le charlatanisme, la convention, l'injustice partout. C'est
le Candide ou le Huron de Voltaire, mais c'est conçu plus naïvement,
c'est une oeuvre chaste, sincère, sans amertume, et dont les détails
ont une poésie infinie. Je crois que le jeune Battuécas retourne à sa
vallée, et recouvre sa vertu sans retrouver son bonheur, car il a bu à
la coupe empoisonnée du siècle. Je ne voudrais pas relire ce livre, je
craindrais de ne plus le trouver aussi charmant qu'il m'a semblé.
Autant qu'il m'en souvient, la conclusion de Mme de Genlis n'est pas
hardie: elle ne veut pas donner tort à la société, et, à plusieurs
égards, elle a raison d'accepter l'humanité telle qu'elle est devenue
par les lois mêmes du progrès. Mais il me semble qu'en général, les
argumens qu'elle place dans la bouche de l'espèce de mentor dont elle
fait accompagner son héros à travers l'examen du monde moderne, sont
assez faibles; je les lisais sans plaisir et sans conviction, et l'on
pense bien pourtant qu'à seize ans, sortant du cloître, et encore
soumise à la loi catholique, je n'avais pas de parti pris contre la
société officielle. Les naïfs raisonnemens du _Battuécas_ me
charmaient, au contraire, et, chose bizarre, c'est peut-être à Mme de
Genlis, l'institutrice et l'amie de Louis-Philippe, que je dois mes
premiers instincts socialistes et démocratiques.
Mais je me trompe: je les dois à la singularité de ma position, à ma
naissance _à cheval_, pour ainsi dire sur deux classes, à mon amour
pour ma mère, contrarié et brisé par des préjugés qui m'ont fait
souffrir avant que je pusse les comprendre. Je les dois aussi à mon
éducation, qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous
les contrastes que ma propre vie m'a présentés dès l'âge le plus
tendre. J'ai donc été démocrate, non-seulement par le sang que ma mère
a mis dans mes veines, mais par les luttes que ce sang du peuple a
soulevées dans mon coeur et dans mon existence; et si les livres ont
fait de l'effet sur moi, c'est que leurs tendances ne faisaient que
confirmer et consacrer les miennes.
Pourtant, les princesses et les rois des contes de fées firent
longtemps mes délices. C'est que, dans mes rêves d'enfant, ces
personnages étaient le type de l'aménité, de la bienfaisance et de la
beauté. J'aimais leur luxe et leurs parures; mais tout cela leur
venait des fées, et ces rois-là n'ont rien de commun avec les rois
véritables. Ils sont traités d'ailleurs fort cavalièrement par les
génies quand ils se conduisent mal, et, à cet égard, ils sont soumis à
une justice plus sévère que celle des peuples.
Les fées et les génies? où étaient-ils, ces êtres qui pouvaient tout,
et qui, d'un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de
merveilles! Ma mère ne voulut jamais me dire qu'ils n'existaient pas,
et je lui en sais maintenant un gré infini. Ma grand'mère n'y eût pas
été par quatre chemins, si j'avais osé lui faire les mêmes questions.
Toute pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle eût démoli sans
remords et sans pitié tout l'édifice enchanté de mon imagination. Ma
mère procédait autrement. Elle ne m'affirmait rien, elle ne niait rien
non plus. La raison venait bien assez vite à son gré, et déjà je
pensais bien par moi-même que mes chimères ne se réaliseraient pas;
mais si la porte de l'espérance n'était plus toute grande ouverte
comme dans les premiers jours, elle n'était pas encore fermée à clef.
Il m'était permis de fureter autour et de tâcher d'y trouver une
petite fente pour regarder au travers. Enfin je pouvais encore rêver
toute éveillée, et je ne m'en faisais pas faute.
Je me souviens que dans les soirs d'hiver, ma mère nous lisait tantôt
du Berquin, tantôt les veillées du château de Mme de Genlis, et tantôt
d'autres fragmens de livres à notre portée, mais dont je ne me
souviens plus. J'écoutais d'abord attentivement. J'étais assise aux
pieds de ma mère devant le feu, et il y avait entre le feu et moi, un
vieux écran à pieds, garni de taffetas vert. Je voyais un peu le feu à
travers ce taffetas usé, et il y produisait de petites étoiles dont
j'augmentais le rayonnement en clignotant. Alors peu à peu je perdais
le sens des phrases que lisait ma mère. Sa voix me jetait dans une
sorte d'assoupissement moral, où il m'était impossible de suivre une
idée. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur
l'écran vert. C'étaient des bois, des rivières, des villes d'une
architecture bizarre et gigantesque comme j'en vois encore souvent en
songe; des palais enchantés avec des jardins comme il n'y en a pas,
avec des milliers d'oiseaux d'azur, d'or et de pourpre qui
voltigeaient sur les fleurs, et qui se laissaient prendre comme les
roses se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires,
violettes, des roses bleues surtout. Il paraît que la rose bleue a été
longtemps le rêve de Balzac. Elle était aussi le mien dans mon
enfance, car les enfans, comme les poètes, sont amoureux de ce qui
n'existe pas. Je voyais aussi des bosquets illuminés, des jets d'eau,
des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts
de fruits d'or et de pierreries; enfin, tout le monde fantastique de
mes contes devenait sensible, évident, et je m'y perdais avec délices.
Je fermais les yeux et je le voyais encore; mais quand je les
rouvrais, ce n'était que sur l'écran que je pouvais le retrouver. Je
ne sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette vision plutôt
qu'ailleurs; mais il est certain que j'ai contemplé sur cet écran vert
des merveilles inouïes.
Un jour ces apparitions devinrent si complètes, que j'en fus comme
effrayée, et que je demandai à ma mère si elle ne les voyait pas. Je
prétendais qu'il y avait de grandes montagnes bleues sur l'écran, et
elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me ramener à moi-même.
Je ne sais si ce fut pour donner un aliment à mon imagination trop
excitée qu'elle imagina elle-même une création puérile, mais
ravissante pour moi, et qui a fait longtemps mes délices. Voici ce que
c'était.
Il y a dans notre enclos un petit bois planté de charmilles,
d'érables, de frênes, de tilleuls et de lilas. Ma mère choisit un
endroit où une allée tournante conduit à une sorte d'impasse. Elle
pratiqua, avec l'aide d'Hippolyte, de ma bonne, d'Ursule et de moi, un
petit sentier dans le fourré, qui était alors fort épais. Ce sentier
fut bordé de violettes, de primevères et de pervenches, qui, depuis ce
temps-là, ont tellement prospéré qu'elles ont envahi presque tout le
bois. L'impasse devint donc un petit nid où un banc fut établi sous
les lilas et les aubépines; et l'on allait étudier et répéter là ses
leçons pendant le beau temps. Ma mère y portait son ouvrage, et nous y
portions nos jeux, surtout nos pierres et nos briques pour construire
des maisons, et nous donnions à ces édifices, Ursule et moi, des noms
pompeux: c'était le château de la Fée, c'était le palais de la Belle
au bois dormant, etc. Voyant que nous ne venions pas à bout de
réaliser nos rêves dans ces constructions grossières, ma mère quitta
un jour son ouvrage et se mit de la partie. Otez-moi, nous dit-elle,
vos vilaines pierres à chaux et vos briques cassées; allez me chercher
des pierres bien couvertes de mousse, des cailloux roses, verts, des
coquillages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m'en mêle pas.
Voilà notre imagination allumée. Il s'agit de ne rien rapporter qui ne
soit joli, et nous nous mettons à la recherche de ces trésors que
jusque-là nous avions foulés aux pieds sans les connaître. Que de
discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse est assez
veloutée, si ces pierres ont une forme heureuse, si ces cailloux sont
assez brillans! D'abord tout nous avait paru bon, mais bientôt la
comparaison s'établit, les différences nous frappèrent, et, peu à peu,
rien ne nous paraissait plus digne de notre construction nouvelle. Il
fallut que la bonne nous conduisît à la rivière pour y trouver ces
beaux cailloux d'émeraude, de lapis et de corail qui brillent sous les
eaux basses et courantes. Mais, à mesure qu'ils sèchent hors de leur
lit, ils perdent leurs vives couleurs, et c'était une déception
continuelle. Nous les replongions cent fois dans l'eau pour en ranimer
l'éclat. Il y a, dans nos terrains des quartz superbes et une quantité
d'ammonites et des pétrifications antédiluviennes d'une grande beauté
et d'une grande variété. Nous n'avions jamais fait attention à tout
cela, et le moindre objet nous devenait une surprise, une découverte
et une conquête.
Il y avait à la maison un âne, le meilleur âne que j'aie jamais connu.
Je ne sais s'il avait été malicieux dans sa jeunesse, comme tous ses
pareils, mais il était vieux, très vieux; il n'avait plus ni rancunes
ni caprices; il marchait d'un pas grave et mesuré; respecté pour son
grand âge et ses bons services, il ne recevait jamais ni corrections,
ni reproches, et s'il était le plus irréprochable des ânes, on peut
dire aussi qu'il en était le plus heureux et le plus estimé. On nous
mettait, Ursule et moi, chacune dans une de ses bannes, et nous
voyagions ainsi sur ses flancs sans qu'il eût jamais la pensée de se
débarrasser de nous. Au retour de la promenade, l'âne rentrait dans sa
liberté habituelle, car il ne connaissait ni corde, ni ratelier.
Toujours errant dans les cours, dans le village ou dans la prairie du
jardin, il était absolument livré à lui-même, ne commettant jamais de
méfaits, et usant discrètement de toutes choses. Il lui prenait
souvent fantaisie d'entrer dans la maison, dans la salle à manger, et
même dans l'appartement de ma grand'mère qui le trouva un jour
installé dans son cabinet de toilette, le nez sur une boîte de poudre
d'iris, qu'il respirait d'un air sérieux et recueilli. Il avait même
appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au loquet, d'après
l'ancien système du pays; et, comme il connaissait parfaitement tout
le rez-de-chaussée, il cherchait toujours ma grand'mère dont il savait
bien qu'il recevrait quelque friandise. Il lui était indifférent de
faire rire; supérieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe
qui n'appartenaient qu'à lui. Sa seule faiblesse était le
désoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la conséquence. Une
nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de
sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le
loquet de deux ou trois pièces, et arriva à la porte de la chambre à
coucher de ma grand'mère; mais trouvant là un verrou, il se mit à
gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne comprenant rien à ce
bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma
grand'mère sonna sa femme de chambre qui accourut sans lumière, vint à
la porte, et tomba sur l'âne en jetant les hauts cris.
Mais ceci est une digression. Je reviens à nos promenades. L'âne fut
mis par nous en réquisition et il rapportait chaque jour dans ses
paniers une provision de pierres pour notre édifice. Ma mère
choisissait les plus belles ou les plus bizarres, et quand les
matériaux furent rassemblés, elle commença à bâtir devant nous avec
ses petites mains fortes et diligentes, non pas une maison, non pas un
château, mais une grotte en rocaille.
Une grotte! nous n'avions aucune idée de cela. La nôtre n'atteignit
guères que quatre ou cinq pieds de haut, et deux ou trois de
profondeur. Mais la dimension n'est rien pour les enfans, ils ont la
faculté de voir en grand, et comme l'ouvrage dura quelques jours,
pendant quelques jours nous crûmes que notre rocaille allait s'élever
jusqu'aux nues. Quand elle fut terminée, elle avait acquis dans notre
cervelle les proportions que nous avions rêvées, et j'ai besoin de me
rappeler qu'en montant sur ses premières assises je pouvais en
atteindre le sommet; j'ai besoin de voir le petit emplacement qu'elle
occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader, encore
aujourd'hui, que c'était une caverne de montagne.
C'était du moins très joli; je ne pourrai jamais me persuader le
contraire: Ce n'étaient que cailloux choisis, mariant leurs vives
couleurs; pierres couvertes de mousses fines et soyeuses, coquillages
superbes, festons de lierre au-dessus et gazons tout autour. Mais cela
ne suffisait pas; il fallait une source et une cascade, car une grotte
sans eau vive est un corps sans âme. Or, il n'y avait pas le moindre
filet d'eau dans le petit bois. Mais ma mère ne s'arrêtait pas pour si
peu. Une grande terrine à fond d'émail vert, qui servait aux
savonnages, fut enterrée jusqu'aux bords dans l'intérieur de la
grotte, bordée de plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et
remplie d'une eau limpide que nous avions grand soin de renouveler
tous les jours. Mais la cascade! nous la demandions avec ardeur.
«Demain vous aurez la cascade, dit ma mère; mais vous n'irez pas voir
la grotte avant que je vous fasse appeler, car il faut que la fée
s'en mêle, et votre curiosité pourrait la contrarier.»
Nous observâmes religieusement cette prescription, et à l'heure dite,
ma mère vint nous chercher. Elle nous amena par le sentier en face de
la grotte, nous défendit de regarder derrière, et, me mettant une
petite baguette dans la main, elle frappa trois fois dans les siennes,
me recommandant de frapper en même temps de ma baguette le centre de
la grotte, qui présentait alors un orifice garni d'un tuyau de sureau.
Au troisième coup de baguette, l'eau, se précipitant dans le tuyau,
fit irruption si abondamment, que nous fûmes inondées, Ursule et moi,
à notre grande satisfaction, et en poussant des cris de joie
délirante. Puis, la cascade tombant de deux pieds de haut dans le
bassin formé par la terrine, offrit une nappe d'eau cristalline, qui
dura deux ou trois minutes et s'arrêta.... lorsque toute l'eau du vase
que ma bonne, cachée derrière la grotte, versait dans le tuyau de
sureau fut épuisée, et que, débordant de la terrine, l'_onde pure_ eût
copieusement arrosé les fleurs plantées sur ses bords. L'illusion fut
donc de courte durée, mais elle avait été complète, délicieuse, et je
ne crois pas avoir éprouvé plus de surprise et d'admiration quand j'ai
vu par la suite les grandes cataractes des Alpes et des Pyrénées.
Quand la grotte eut atteint son dernier degré de perfection, comme ma
grand'mère ne l'avait pas encore vue, nous allâmes solennellement la
prier de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et nous
disposâmes tout pour lui donner la surprise de la cascade. Nous nous
imaginions qu'elle serait ravie; mais, soit qu'elle trouvât la chose
trop puérile, soit qu'elle fût mal disposée pour ma mère, ce jour-là,
au lieu d'admirer notre chef-d'oeuvre, elle se moqua de nous, et la
terrine servant de bassin (nous avions pourtant mis des petits
poissons dedans pour lui faire fête!) nous attira plus de railleries
que d'éloges. Pour mon compte j'en fus consternée, car rien au monde
ne me paraissait plus beau que notre grotte enchantée, et je souffrais
réellement quand on s'efforçait de m'ôter une illusion.
Les promenades à âne nous mettaient toujours en grande joie; nous
allions à la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins,
et nous portions notre déjeuner pour le manger après la messe, dans le
vieux château de Saint-Chartier qui touche à l'église. Ce château
était gardé par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes
salles abandonnées du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y
passer une partie de la journée.
Ce qui me frappait le plus, c'était l'apparence fantastique de la
vieille femme, qui était pourtant une véritable paysanne, mais qui ne
tenait aucun compte du dimanche et filait sa quenouille, ce jour-là,
avec autant d'activité que dans la semaine, bien que l'observation du
chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la
Vallée-Noire. Cette vieille avait-elle servi quelque seigneur de
village, voltairien et philosophe? Je ne sais. J'ai oublié son nom,
mais non l'aspect imposant du château tel qu'il a été encore pendant
plusieurs années après cette époque. C'était un redoutable manoir,
bien entier et très habitable, quoique dégarni de meubles. Il y avait
des salles immenses, des cheminées colossales et des oubliettes que je
me rappelle parfaitement.
Ce château est célèbre dans l'histoire du pays. Il était le plus fort
de la province, et longtemps il servit de résidence aux princes du bas
Berry. Il a été assiégé par Philippe-Auguste en personne, et plus
tard, il fut encore occupé par les Anglais, et repris sur eux à
l'époque des guerres de Charles VII. C'est un grand carré flanqué de
quatre tours énormes. Le propriétaire, lassé de l'entretenir, voulut
l'abattre pour vendre les matériaux. On réussit à enlever la charpente
et à effondrer toutes les cloisons et murailles intérieures; mais on
ne put entamer les tours bâties en ciment romain, et les cheminées
furent impossibles à déraciner. Elles sont encore debout, élevant
leurs longs tuyaux à 40 pieds dans les airs, sans que jamais, depuis
trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché une seule brique. En
somme, c'est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les
hommes pendant bien des siècles encore. La base est de construction
romaine, le corps de l'édifice est des premiers temps de la féodalité.
C'était un voyage alors que d'aller à Saint-Chartier. Les chemins
étaient impraticables pendant neuf mois de l'année. Il fallait aller
par les sentiers des prairies, ou se risquer avec le pauvre âne qui
resta plus d'une fois planté dans la glaise avec son fardeau.
Aujourd'hui, une route superbe, bordée de beaux arbres, nous y mène en
un quart d'heure; mais le château me faisait une bien plus vive
impression, alors qu'il fallait plus de peine pour y arriver.
Enfin, les arrangemens de famille furent terminés, et ma mère signa
l'engagement de me laisser à ma grand'mère, qui voulait absolument se
charger de mon éducation. J'avais montré une si vive répugnance pour
cette convention qu'on ne m'en parla plus, du moment qu'elle fut
adoptée. On s'entendit pour me détacher peu à peu de ma mère sans que
je pusse m'en apercevoir; et, pour commencer, elle partit seule pour
Paris, impatiente qu'elle était de revoir Caroline.
Comme je devais aller à Paris quinze jours après avec ma grand'mère,
et que je voyais même déjà préparer la voiture et faire les paquets,
je n'eus pas trop d'effroi ni de chagrin. On me disait qu'à Paris je
demeurerais tout près de ma petite maman et que je la verrais tous les
jours. Pourtant, j'éprouvai une sorte de terreur quand je me trouvai
sans elle dans cette maison qui recommença à me paraître grande comme
dans les premiers jours que j'y avais passés. Il fallut aussi me
séparer de ma bonne, que j'aimais tendrement et qui allait se marier.
C'était une paysanne que ma mère avait prise en remplacement de
l'Espagnole Cécilia, après la mort de mon père. Cette excellente femme
vit toujours et vient me voir souvent pour m'apporter des fruits de
son cormier, arbre assez rare dans notre pays, et qui y atteint
pourtant des proportions énormes. Le cormier de Catherine fait son
orgueil et sa gloire, et elle en parle comme ferait le gardien
_cicerone_ d'un monument splendide. Elle a eu une nombreuse famille,
et des malheurs par conséquent. J'ai eu souvent l'occasion de lui
rendre service. C'est un bonheur de pouvoir assister la vieillesse de
l'être qui a soigné notre enfance. Il n'y avait rien de plus doux et
de plus patient au monde que Catherine. Elle tolérait, elle admirait
même naïvement toutes mes sottises. Elle m'a horriblement gâtée, et je
ne m'en plains pas, car je ne devais pas l'être longtemps par mes
bonnes, et j'eus bientôt à expier la tolérance et la tendresse dont je
n'avais pas assez senti le prix.
Elle me quitta en pleurant, bien que ce fût pour un mari excellent,
d'une belle figure, d'une grande probité, intelligent, et riche par
dessus le marché; société bien préférable à celle d'une enfant
pleureuse et fantasque; mais le bon coeur de cette fille ne calculait
pas, et ses larmes me donnèrent la première notion de l'absence.
Pourquoi pleures-tu? lui disais-je; nous nous reverrons bien!--Oui, me
disait-elle; mais je m'en vas à une grande demi-lieue d'ici, et je ne
vous reverrai pas tous les jours.
Cela me fit faire des réflexions, et je commençai à me tourmenter de
l'absence de ma mère. Je ne fus pourtant alors que quinze jours
séparée d'elle, mais ces quinze jours sont plus distincts dans ma
mémoire que les trois années qui venaient de s'écouler, et même
peut-être que les trois années qui suivirent, et qu'elle passa encore
avec moi. Tant il est vrai que la douleur seule marque dans l'enfance
le sentiment de la vie!
Pourtant, il ne se passa rien de remarquable durant ces quinze jours.
Ma grand'mère, s'apercevant de ma mélancolie, s'efforçait de me
distraire par le travail. Elle me donnait mes leçons, et se montrait
beaucoup plus indulgente que ma mère pour mon écriture et pour la
récitation de mes fables. Plus de réprimandes, plus de punitions. Elle
en avait toujours été fort sobre, et, voulant se faire aimer, elle me
donnait plus d'éloges, d'encouragemens et de bonbons que de coutume.
Tout cela eût dû me sembler fort doux, car ma mère était rigide et
sans miséricorde pour mes langueurs et mes distractions. Eh bien, le
coeur de l'enfant est un petit monde déjà aussi bizarre et aussi
inconséquent que celui de l'homme. Je trouvais ma grand'mère plus
sévère et plus effrayante dans sa douceur que ma mère dans ses
emportemens; jusque-là, je l'avais aimée, et je m'étais montrée
confiante et caressante avec elle. De ce moment, et cela dura bien
longtemps après, je me sentis froide et réservée en sa présence; ses
caresses me gênaient et me donnaient envie de pleurer, parce qu'elles
me rappelaient les étreintes plus passionnées de ma petite mère. Et
puis ce n'était pas, avec elle, une vie de tous les instans, une
familiarité, une expansion continuelles. Il fallait du respect, et
cela me semblait glacial. La terreur que ma mère me causait parfois
n'était qu'un instant douloureux à passer. L'instant d'après j'étais
sur ses genoux, sur son sein, je la tutoyais, tandis qu'avec la bonne
maman c'étaient des caresses de cérémonie, pour ainsi dire. Elle
m'embrassait solennellement et comme par récompense de ma bonne
conduite; elle ne me traitait pas assez comme un enfant, tant elle
souhaitait me donner de _la tenue_ et me faire perdre l'invincible
laisser-aller de ma nature, que ma mère n'avait jamais réprimé avec
persistance. Il ne fallait plus se rouler par terre, rire bruyamment,
parler berrichon. Il fallait se tenir droite, porter des gants, faire
silence; ou chuchoter bien bas dans un coin, avec Ursulette. A chaque
élan de mon organisation on opposait une petite répression bien douce,
mais assidue. On ne me grondait pas, mais on me disait _vous_, et
c'était tout dire. _Ma fille, vous vous tenez comme une bossue; ma
fille, vous marchez comme une paysanne; ma fille, vous avez encore
perdu vos gants! ma fille, vous êtes trop grande pour faire de
pareilles choses._ Trop grande! j'avais sept ans, et on ne m'avait
jamais dit que j'étais trop grande. Cela me faisait une peur affreuse
d'être devenue tout-à-coup si grande depuis le départ de ma mère. Et
puis, il fallait apprendre toute sorte d'usages qui me paraissaient
ridicules. Il fallait faire la révérence aux personnes qui venaient en
visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cuisine et ne plus
tutoyer les domestiques, afin qu'ils perdissent l'habitude de me
tutoyer. Il ne fallait pas même lui dire _vous_. Il fallait lui parler
à la troisième personne: _Ma bonne maman veut-elle me permettre
d'aller au jardin?_
Elle avait certainement raison, l'excellente femme, de vouloir me
frapper d'un grand respect moral pour sa personne et pour le code des
grandes habitudes de civilisation qu'elle voulait m'imposer. Elle
prenait possession de moi, elle avait affaire à un enfant quinteux et
difficile à manier; elle avait vu ma mère s'y prendre énergiquement,
et elle pensait qu'au lieu de calmer ces accès d'irritation maladive,
ma mère, excitant trop ma sensibilité, me soumettait sans me corriger.
C'est bien probable. L'enfant, trop secoué dans son système nerveux,
revient d'autant plus vite à son débordement d'impétuosité, qu'on l'a
plus ébranlé en le matant tout d'un coup. Ma grand'mère savait bien
qu'en me subjuguant par une continuité d'observations calmes, elle me
plierait à une obéissance instinctive, sans combats, sans larmes, et
qui m'ôterait jusqu'à l'idée de la résistance. Ce fut, en effet,
l'affaire de quelques jours. Je n'avais jamais eu la pensée d'entrer
en révolte contre elle, mais je ne m'étais guère retenue de me
révolter contre les autres en sa présence. Dès qu'elle se fut emparée
de moi, je sentis qu'en faisant des sottises sous ses yeux,
j'encourais son blâme, et ce blâme exprimé si poliment, mais si
froidement, me donnait froid jusque dans la moëlle des os. Je faisais
une telle violence à mes instincts, que j'éprouvais des frissons
convulsifs dont elle s'inquiétait sans les comprendre. Elle avait
atteint son but qui était, avant tout, de me rendre disciplinable, et
elle s'étonnait d'y être parvenue aussi vite. «Voyez donc,
disait-elle, comme elle est douce et gentille!» Et elle
s'applaudissait d'avoir eu si peu de peine à me transformer avec un
système tout opposé à celui de ma pauvre mère, tour à tour esclave et
tyran.
Mais ma chère bonne maman eut bientôt à s'étonner davantage. Elle
voulait être respectée religieusement, et, en même temps, être aimée
avec passion. Elle se rappelait l'enfance de son fils, et se flattait
de la recommencer avec moi. Hélas! cela ne dépendait ni de moi ni
d'elle-même. Elle ne tenait pas assez de compte du degré de génération
qui nous séparait et de la distance énorme de nos âges. La nature ne
se trompe pas, et malgré les bontés infinies, les bienfaits sans
bornes de ma grand'mère dans mon éducation, je n'hésite pas à le dire,
une aïeule âgée et infirme ne peut pas être une mère, et la gouverne
absolue d'un jeune enfant par une vieille femme, est quelque chose qui
contrarie la nature à chaque instant. Dieu sait ce qu'il fait en
arrêtant à un certain âge la puissance de la maternité. Il faut au
petit être qui commence la vie un être jeune et encore dans la
plénitude de la vie. La solennité des manières de ma grand'mère me
contristait l'âme. Sa chambre, sombre et parfumée, me donnait la
migraine et des bâillemens spasmodiques. Elle craignait le chaud, le
froid, un vent coulis, un rayon de soleil. Il me semblait qu'elle
m'enfermait avec elle dans une grande boîte, quand elle me disait:
_Amusez-vous tranquillement_. Elle me donnait des gravures à regarder,
et je ne les voyais pas, j'avais le vertige. Un chien qui aboyait au
dehors, un oiseau qui chantait dans le jardin me faisaient
tressaillir; j'aurais voulu être le chien ou l'oiseau. Et, quand
j'étais au jardin avec elle, bien qu'elle n'exerçât sur moi aucune
contrainte, j'étais enchaînée à ses côtés par le sentiment des égards
qu'elle avait déjà su m'inspirer. Elle marchait avec peine; je me
tenais tout près pour lui ramasser sa tabatière ou son gant qu'elle
laissait souvent tomber et qu'elle ne pouvait pas se baisser pour
ramasser; car je n'ai jamais vu de corps plus languissant et plus
débile, et comme elle était néanmoins grasse, fraîche, et point
malade, cette incapacité de mouvement m'impatientait intérieurement au
dernier point. J'avais vu cent fois ma mère brisée par des migraines
violentes, étendue sur son lit comme une morte, les joues pâles et les
dents serrées. Cela me mettait au désespoir, mais la nonchalance
paralytique de ma grand'mère était quelque chose que je ne pouvais pas
m'expliquer et qui parfois me semblait volontaire.
Il y avait bien un peu de cela dans le principe. C'était la faute de
sa première éducation; elle avait trop vécu dans une boîte, elle
aussi, et son sang avait perdu l'énergie nécessaire à la circulation.
Quand on voulait la saigner, on ne pouvait pas lui en tirer une
goutte, tant il était inerte dans ses veines. J'avais une peur
effrayante de devenir comme elle, et quand elle m'ordonnait de n'être
à ses côtés ni agitée ni bruyante, il me semblait qu'elle me commandât
d'être morte.
Enfin, tous mes instincts se révoltaient contre cette différence
d'organisation, et je n'ai aimé véritablement ma grand'mère que
lorsque j'ai su raisonner. Jusque-là, je m'en confesse, j'ai eu une
sorte de vénération morale, jointe à un éloignement physique
invincible. Elle s'aperçut bien de ma froideur, la pauvre femme, et
voulut la vaincre par des reproches, qui ne servirent qu'à
l'augmenter, en constatant à mes propres yeux un sentiment dont je ne
me rendais pas compte. Elle en a bien souffert, et moi peut-être
encore plus, sans pouvoir m'en défendre. Et puis une grande réaction
s'est faite en moi quand mon esprit s'est développé, et elle a reconnu
qu'elle s'était trompée en me jugeant ingrate et obstinée.
Nous partîmes pour Paris au commencement, de, je crois, l'hiver de
1810 à 1811; car Napoléon était entré en vainqueur à Vienne, et il
avait épousé Marie-Louise, pendant mon premier séjour à Nohant. Je me
rappelle les deux endroits du jardin où j'entendis ces deux nouvelles
occuper ma famille. Je dis adieu à Ursule: la pauvre enfant était
désolée, mais je devais la retrouver au retour, et d'ailleurs j'étais
si heureuse d'aller voir ma mère, que j'étais presque insensible à
tout le reste. J'avais fait la première expérience d'une séparation,
et je commençais à avoir la notion du temps. J'avais compté les jours
et les heures qui s'étaient écoulés pour moi loin de l'unique objet de
mon amour. J'aimais Hippolyte aussi malgré ses taquineries; lui aussi
pleurait de rester seul, pour la première fois, dans cette grande
maison. Je le plaignais; j'aurais voulu qu'on l'emmenât; mais, en
somme, je n'avais de larmes pour personne, je n'avais que ma mère en
tête, et ma grand'mère, qui passait sa vie à m'étudier, disait tout
bas à Deschartres (les enfans entendent tout): «Cette petite n'est pas
si sensible que je l'aurais cru.»
On mettait, dans ce temps-là, trois grandes journées pour aller à
Paris, quelquefois quatre. Et pourtant ma grand'mère voyageait en
poste. Mais elle ne pouvait passer la nuit en voiture, et quand elle
avait fait, dans sa grande berline, vingt-cinq lieues par jour, elle
était brisée. Cette voiture de voyage était une véritable maison
roulante. On sait de combien de paquets, de détails et de commodités
de tout genre les vieilles gens et surtout les personnes raffinées se
chargeaient et s'incommodaient en voyage. Les innombrables poches de
ce véhicule étaient remplies de provisions de bouche, de friandises,
de parfums, de jeux de cartes, de livres, d'itinéraires, d'argent, que
sais-je? On eût dit que nous nous embarquions pour un mois. Ma
grand'mère et sa femme de chambre, empaquetées de couvre-pieds et
d'oreillers, étaient étendues au fond; j'occupais la banquette de
devant, et quoique j'y eusse toutes mes aises, j'avais de la peine à
contenir ma pétulance dans un si petit espace, et à ne pas donner de
coups de pied à mon vis-à-vis. J'étais devenue très turbulente dans la
vie de Nohant, aussi commençais-je à jouir d'une santé parfaite; mais
je ne devais pas tarder à me sentir moins vivante et plus souffreteuse
dans l'air de Paris, qui m'a toujours été contraire.
Le voyage ne m'ennuya pourtant pas. C'était la première fois que je
n'étais pas accablée par le sommeil que le roulement des voitures
provoque dans la première enfance, et cette succession d'objets
nouveaux tenait mes yeux ouverts et mon esprit tendu.
Nous arrivâmes à Paris, rue Neuve-des-Mathurins, dans un joli
appartement qui donnait sur les vastes jardins situés de l'autre côté
de la rue, et que, de nos fenêtres, nous découvrions en entier;
l'appartement de ma grand'mère était meublé comme avant la Révolution.
C'était ce qu'elle avait sauvé du naufrage, et tout cela était encore
très frais et très confortable. Sa chambre était tendue et meublée en
damas bleu-de-ciel, il y avait des tapis partout, un feu d'enfer dans
toutes les cheminées. Jamais je n'avais été si bien logée, et tout me
semblait un sujet d'étonnement dans ces recherches d'un bien-être qui
était beaucoup moindre à Nohant. Mais je n'avais pas besoin de tout
cela: moi élevée dans la pauvre chambre boisée et carrelée de la rue
Grange-Batelière, et je ne jouissais pas du tout de ces aises de la
vie auxquelles ma grand'mère eût aimé à me voir plus sensible. Je ne
vivais, je ne souriais que quand ma mère était auprès de moi. Elle y
venait tous les jours, et ma passion augmentait à chaque nouvelle
entrevue. Je la dévorais de caresses, et la pauvre femme voyant que
cela faisait souffrir ma grand'mère était forcée de me contenir et de
s'abstenir elle-même de trop vives expansions. On nous permettait de
sortir ensemble, et il le fallait bien, quoique cela ne remplit pas le
but qu'on s'était proposé de me détacher d'elle. Ma grand'mère
n'allait jamais à pied, elle ne pouvait pas se passer de la présence
de Mlle Julie, qui, elle-même, était gauche, distraite, myope, et qui
m'eût perdue dans les rues ou laissée écraser par les voitures. Je
n'aurais donc jamais marché, si ma mère ne m'eût emmenée tous les
jours faire de longues courses avec elle, et quoique j'eusse de bien
petites jambes, j'aurais été à pied au bout du monde pour avoir le
plaisir de tenir sa main, de toucher sa robe et de regarder avec elle
tout ce qu'elle me disait de regarder. Tout me paraissait beau à
travers ses yeux. Les boulevards étaient un lieu enchanté. Les bains
Chinois, avec leur affreuse rocaille et leurs stupides magots, étaient
un palais de conte de fées: les chiens savans qui dansaient sur le
boulevard, les boutiques de joujoux, les marchands d'estampes et les
marchands d'oiseaux, c'était de quoi me rendre folle, et ma mère
s'arrêtant devant tout ce qui m'occupait, y prenant plaisir avec moi,
enfant qu'elle était elle-même, doublait mes joies en les partageant.
Ma grand'mère avait un esprit de discernement plus éclairé et d'une
grande élévation naturelle. Elle voulait former mon goût, et portait
sa critique judicieuse sur tous les objets qui me frappaient. Elle me
disait: «Voilà une figure mal dessinée, un assemblage de couleurs qui
choque la vue, une composition ou un langage, ou une musique, ou une
toilette de mauvais goût.» Je ne pouvais comprendre cela qu'à la
longue. Ma mère, moins difficile et plus naïve, était en communication
plus directe d'impressions avec moi. Presque tous les produits de
l'art ou de l'industrie lui plaisaient, pour peu qu'ils eussent des
formes riantes et des couleurs fraîches, et ce qui ne lui plaisait
pas, l'amusait encore. Elle avait la passion du nouveau, et il n'était
point de mode nouvelle qui ne lui parût la plus belle qu'elle eût
encore vue. Tout lui allait, rien ne pouvait la rendre laide ou
disgracieuse, malgré les critiques de ma grand'mère, fidèle avec
raison à ses longues tailles et à ses amples jupes du directoire.
Ma mère engouée de la mode du jour, se désolait de voir ma bonne maman
m'habiller en _petite vieille bonne femme_. On me taillait des
douillettes dans les douillettes un peu usées, mais encore fraîches,
de ma grand'mère, de sorte que j'étais presque toujours vêtue de
couleurs sombres et que mes tailles plates me descendaient sur les
hanches. Cela paraissait affreux, alors qu'on devait avoir la ceinture
sous les aisselles. C'était pourtant beaucoup mieux. Je commençais à
avoir de très grands cheveux bruns qui flottaient sur mes épaules et
frisaient naturellement pour peu qu'on me passât une éponge mouillée
sur la tête. Ma mère tourmenta si bien ma bonne maman, qu'il fallut la
laisser s'emparer de ma pauvre tête pour me coiffer à _la chinoise_.
C'était bien la plus affreuse coiffure qu'on pût imaginer, et elle a
été certainement inventée pour les figures qui n'ont pas de front. On
vous rebroussait les cheveux en les peignant à contre-sens jusqu'à ce
qu'ils eussent pris une attitude perpendiculaire, et alors, on
entortillait le fouet juste au milieu du crâne, de manière à faire de
la tête une boule allongée surmontée d'une petite boule de cheveux. On
ressemblait à une brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette
laideur le supplice d'avoir les cheveux plantés ainsi à contrepoil; il
fallait huit jours d'atroces douleurs et d'insomnie avant qu'ils
eussent pris ce pli forcé, et on les serrait si bien avec un cordon,
pour les y contraindre, qu'on avait la peau du front tirée et le coin
des yeux relevé comme des figures d'éventail chinois.
Je me soumis aveuglément à ce supplice, quoiqu'il me fût alors
absolument indifférent d'être laide ou belle, de suivre la mode ou de
protester contre ses aberrations. Ma mère le voulait, je lui plaisais
ainsi; je souffris avec un courage stoïque. Ma bonne maman me
trouvait affreuse ainsi, elle était désespérée. Mais elle ne jugea
point à propos de se quereller pour si peu de chose, ma mère l'aidant,
d'ailleurs, autant qu'elle pouvait s'y plier, à me calmer dans mon
exaltation pour elle.
Cela fut facile, en apparence, dans les commencemens, ma mère me
faisant sortir tous les jours, et dînant ou passant la soirée très
souvent avec moi. Je n'étais guère séparée d'elle que pendant le temps
de mon sommeil. Mais une circonstance où ma chère bonne maman eut
véritablement tort à mes yeux, vint bientôt ranimer ma préférence pour
ma mère.
Caroline ne m'avait point vue depuis mon départ pour l'Espagne, et il
paraît que ma grand'mère avait fait une condition essentielle à ma
mère, de briser à jamais tout rapport entre ma soeur et moi. Pourquoi
cette aversion pour un enfant plein de candeur, élevé rigidement, et
qui a été toute la vie un modèle d'austérité? Je l'ignore, et ne peux
m'en rendre compte même aujourd'hui. Du moment que la mère était
admise et acceptée, pourquoi la fille était-elle honnie et repoussée?
Il y avait là un préjugé, une injustice inexplicables de la part d'une
personne qui savait pourtant s'élever au-dessus des préjugés de son
monde, quand elle échappait à des influences indignes de son esprit et
de son coeur. Caroline était née longtemps avant que mon père eût
connu ma mère, mon père l'avait traitée et aimée comme sa fille. Elle
avait été la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers
jeux. C'était une jolie et douce enfant, et qui n'a jamais eu qu'un
défaut pour moi, celui d'être trop absolue dans ses idées d'ordre et
de dévotion. Je ne vois pas ce qu'on pouvait craindre pour moi de son
contact, et ce qui eût pu me faire rougir jamais devant le monde de la
reconnaître pour ma soeur, à moins que ce ne fût une souillure de
n'être point noble de naissance, de sortir probablement de la classe
du peuple, car je n'ai jamais su quel rang le père de Caroline
occupait dans la société, et il est à présumer qu'il était de la même
condition honnête et obscure que ma mère. Mais n'étais-je pas, moi
aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite fille du marchand
d'oiseaux, l'arrière-petite-fille de la mère Cloquard? Comment
pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple, et
de me persuader que l'enfant porté dans le même sein que moi, était
d'une nature inférieure à la mienne, par ce seul fait qu'il n'avait
point l'honneur de compter le roi de Pologne et le maréchal de Saxe
parmi ses ancêtres paternels? Quelle folie, ou plutôt quel
inconcevable enfantillage! Et quand une personne d'un âge mûr et d'un
grand esprit commet un enfantillage devant un enfant, combien de
temps, d'efforts et de perfections ne faut-il pas pour en effacer en
lui l'impression?
Ma grand'mère fit ce prodige, car cette impression, pour n'être jamais
effacée en moi, n'en fut pas moins vaincue par les trésors de
tendresse que son âme me prodigua. Mais s'il n'y avait pas eu quelque
raison profonde à la peine qu'elle eut à se faire aimer de moi, je
serais un monstre. Je suis donc forcée de dire en quoi elle pécha au
début, et, maintenant que je connais la vie et l'obstination des
classes nobiliaires, sa faute me paraît n'être point sienne, mais
peser tout entière sur le milieu où elle avait toujours vécu, et dont,
malgré son noble coeur et sa haute raison, elle ne put jamais se
dégager entièrement.
Elle avait donc exigé que ma soeur me devînt étrangère, et comme je
l'avais quittée à l'âge de quatre ans, il m'eût été facile de
l'oublier. Je crois même que c'eût été déjà fait, si ma mère ne m'en
eût pas parlé souvent depuis, et, quant à l'affection, n'ayant pu se
développer encore bien vivement chez moi avant le voyage en Espagne,
elle ne se fût peut-être pas beaucoup réveillée sans les efforts qu'on
fit pour la briser violemment, et sans une petite scène de famille qui
me fit une impression terrible.
Caroline avait environ douze ans, elle était en pension, et chaque
fois qu'elle venait voir notre mère, elle la suppliait de m'amener
chez ma grand'mère pour me voir, ou de me faire venir chez elle. Ma
mère éludait sa prière, et lui donnait je ne sais quelles raisons, ne
pouvant et ne voulant pas lui faire comprendre l'incompréhensible
exclusion qui pesait sur elle. La pauvre petite n'y comprenant rien,
en effet, ne pouvant plus tenir à son impatience de m'embrasser, et
n'écoutant que son coeur, profita d'un soir où notre petite mère
dînait chez mon oncle de Beaumont, persuada à la portière de ma mère
de l'accompagner, et, arriva chez nous, bien joyeuse et bien
empressée. Elle avait pourtant un peu peur de cette grand'mère qu'elle
n'avait jamais vue; mais peut-être croyait-elle qu'elle dînait aussi
chez l'oncle, ou peut-être était-elle décidée à tout braver pour me
voir.
Il était sept ou huit heures, je jouais mélancoliquement toute seule
sur le tapis du salon, lorsque j'entends un peu de mouvement dans la
pièce voisine, et une nouvelle bonne qu'on m'avait donnée vient
entr'ouvrir la porte et m'appeler tout doucement. Ma grand'mère avait
l'air de sommeiller sur son fauteuil; mais elle avait le sommeil
léger. Au moment où je gagnais la porte sur la pointe du pied, sans
savoir ce qu'on voulait de moi, ma bonne maman se retourne et me dit
d'un ton sévère: «Où allez-vous si mystérieusement, ma fille?--Je n'en
sais rien maman, c'est ma bonne qui m'appelle.--Entrez, Rose, que
voulez-vous? Pour quoi appelez-vous ma fille comme en cachette de
moi?» La bonne s'embarrasse, hésite, et finit par dire: «Eh bien,
madame, c'est Mlle Caroline qui est là.»
Ce nom si pur et si doux fit un effet extraordinaire sur ma
grand'mère. Elle crut à une résistance ouverte de la part de ma mère,
ou à une résolution de la tromper, que l'enfant ou la bonne avait
trahie par maladresse. Elle parla durement et sèchement, ce qui certes
lui arriva bien rarement dans sa vie: «Que cette petite s'en aille
tout de suite, dit-elle, et qu'elle ne se présente plus jamais ici.
Elle sait très bien qu'elle ne doit point voir ma fille. Ma fille ne
la connaît plus, et moi je ne la connais pas. Et quant à vous, Rose,
si jamais vous cherchez à l'introduire chez moi, je vous chasse.»
Rose épouvantée disparut. J'étais troublée et effrayée, presque
affligée et repentante d'avoir été pour ma grand'mère un sujet de
colère, car je sentais bien que cette émotion ne lui était pas
naturelle et devait la faire beaucoup souffrir. Mon étonnement de la
voir ainsi m'empêchait de penser à Caroline, dont le souvenir était
bien vague en moi; mais, tout-à-coup, à la suite de chuchottemens
échangés derrière la porte, j'entends un sanglot étouffé, mais
déchirant, un cri parti du fond de l'âme, qui pénètre au fond de la
mienne et réveille la voix du sang. C'est Caroline qui pleure et qui
s'en va consternée, brisée, humiliée, blessée dans son juste orgueil
d'elle-même et dans son naïf amour pour moi. Aussitôt l'image de ma
soeur se ranime dans ma mémoire, je crois la voir telle qu'elle était
dans la rue Grange-Batelière et à Chaillot, grande, belle, menue,
douce, modeste et obligeante, se faisant l'esclave de mes caprices, me
chantant des chansons pour m'endormir ou me racontant de belles
histoires de fées. Je fonds en larmes et m'élance vers la porte; mais
il est trop tard, elle est partie! Ma bonne pleure aussi et me reçoit
dans ses bras en me conjurant de cacher à ma grand'mère un chagrin qui
l'irrite contre elle. Ma grand'mère me rappelle et veut me prendre sur
ses genoux pour me calmer et me raisonner. Je résiste, je fuis ses
caresses et je me jette par terre dans un coin en criant: «Je veux
retourner avec ma mère: je ne veux pas rester ici.»
Mlle Julie arrive à son tour et veut me faire entendre raison. Elle me
parle de ma grand'mère que je rends malade, à ce qu'elle assure, et
que je refuse de regarder. «Vous faites de la peine à votre bonne
maman qui vous aime, qui vous chérit, qui ne vit que pour vous.» Mais
je n'écoute rien, je redemande ma mère et ma soeur avec des cris de
désespoir. J'étais si malade et si suffoquée, qu'il ne fallut point
songer à me faire dire bonsoir à ma bonne maman. On me mena coucher,
et toute la nuit je ne fis que gémir et soupirer dans mon sommeil.
Sans doute ma grand'mère passa une mauvaise nuit. Aussi j'ai si bien
compris depuis combien elle était bonne et tendre, que je suis bien
certaine maintenant de la peine qu'elle éprouvait quand elle se
croyait forcée de faire de la peine aux autres. Mais sa dignité lui
défendait de le faire paraître, et c'était par des soins et des
gâteries détournées qu'elle essayait de le faire oublier.
A mon réveil, je trouvai sur mon lit une poupée que j'avais beaucoup
désirée la veille, pour l'avoir vue avec ma mère dans un magasin de
jouets, et dont j'avais fait une description pompeuse à ma bonne
maman, en rentrant pour dîner. C'était une petite négresse qui avait
l'air de rire aux éclats, et qui montrait ses dents blanches et ses
yeux brillans au milieu de sa figure noire. Elle était ronde et bien
faite; elle avait une robe de crêpe rose bordée d'une frange d'argent.
Cela m'avait paru bizarre, fantastique, admirable; et, le matin, avant
que je fusse éveillée, la pauvre bonne maman avait envoyé chercher la
poupée négrillonne pour satisfaire mon caprice et me distraire de mon
chagrin. En effet, le premier mouvement fut un vif plaisir; je pris la
petite créature dans mes bras, son joli rire provoqua le mien, et je
l'embrassai comme une mère embrasse son nouveau-né. Mais, tout en la
regardant et en la berçant sur mon coeur, mes souvenirs de la veille
se ranimèrent. Je pensai à ma mère, à ma soeur, à la dureté de ma
grand'mère, et je jetai la poupée loin de moi. Mais comme elle riait
toujours, la pauvre négresse, je la repris, je la caressai encore, et
je l'arrosai de mes larmes, m'abandonnant à l'illusion d'un amour
maternel qu'excitait plus vivement en moi le sentiment contristé de
l'amour filial. Puis, tout-à-coup, j'eus un vertige; je laissai tomber
la poupée par terre, et j'eus d'affreux vomissemens de bile qui
effrayèrent beaucoup mes bonnes.
Je ne sais plus ce qui se passa pendant plusieurs jours; j'eus la
rougeole avec une fièvre violente. Je devais l'avoir probablement,
mais l'émotion et le chagrin l'avaient hâtée ou rendue plus intense.
Je fus assez dangereusement malade, et une nuit, j'eus une vision qui
me tourmenta beaucoup. On avait laissé une lampe brûler dans la
chambre où j'étais; mes deux bonnes dormaient, et j'avais les yeux
ouverts et la tête en feu. Il me semble pourtant que mes idées étaient
très nettes, et qu'en regardant fixement cette lampe, je me rendais
fort bien compte de ce que c'était. Il s'était formé un grand
champignon sur la mèche, et la fumée noire qui s'en exhalait dessinait
son ombre tremblotante sur le plafond. Tout-à-coup ce lumignon prit
une forme distincte, celle d'un petit homme qui dansait au milieu de
la flamme. Il s'en détacha peu à peu et se mit à tourner autour avec
rapidité, et à mesure qu'il tournait, il grandissait toujours, il
arrivait à la taille d'un homme véritable, jusqu'à ce qu'enfin ce fût
un géant dont les pas rapides frappaient la terre avec bruit, tandis
que sa folle chevelure balayait circulairement le plafond avec la
légèreté d'une chauve-souris.
Je fis des cris épouvantables, et l'on vint à moi pour me rassurer;
mais cette apparition revint trois ou quatre fois de suite et dura
jusqu'au jour. C'est la seule fois que je me rappelle avoir eu le
délire. Si je l'ai eu depuis, je ne m'en suis pas rendu compte, ou je
ne m'en souviens pas.