Ma mère.--Une rivière dans une chambre.--Ma grand'mère et ma
mère.--Deschartres.--La médecine de Deschartres.--Écriture
hiéroglyphique.--Premières lectures.--Contes de fées,
mythologie.--La _nymphe_ et la _bacchante_.--Mon
grand-oncle.--Le chanoine de _Consuelo_.--Différence de la
_vérité_ et de la _réalité_ dans les arts.--La fête de ma
grand'mère.--Premières études et impressions musicales.
J'ai tracé avec vérité, je crois, le caractère de ma mère. Je ne puis
passer outre dans le récit de ma vie, sans me rendre compte, autant
qu'il est en moi, de l'influence que ce caractère exerça sur le mien.
On pense bien qu'il m'a fallu du temps pour apprécier une nature si
singulière et si remplie de contradictions; d'autant plus qu'au sortir
de mon enfance, nous avons peu vécu ensemble. Dans la première période
de ma vie, je ne connus d'elle que son amour pour moi, amour immense,
et que, plus tard, elle avouait avoir combattu en elle pour se
résigner à notre séparation; mais cet amour n'était pas de la même
nature que le mien. Il était plus tendre chez moi, plus passionné chez
elle, et déjà elle me corrigeait vertement pour de petits méfaits que
sa préoccupation avait laissés passer longtemps impunément, et dont,
par conséquent, je ne me sentais pas coupable.
J'ai toujours été d'une déférence extrême avec elle, et elle disait
toujours qu'il n'y avait pas au monde une personne plus douce et plus
aimable que moi. Cela n'était vrai que pour elle. Je ne suis pas
meilleure qu'une autre, mais j'étais véritablement bonne avec elle, et
je lui obéissais sans pourtant la craindre, quelque rude qu'elle fût.
Enfant insupportable avec les autres, j'étais soumise avec elle, parce
que j'avais du plaisir à l'être. Elle était alors pour moi un oracle.
C'était elle qui m'avait donné les premières notions de la vie, et
elle me les avait données conformes aux besoins intellectuels que
m'avait créés la nature. Mais, par distraction et par oubli, les
enfans font souvent ce qu'on leur a défendu et ce qu'ils n'ont point
résolu de faire. Elle me grondait et me frappait alors comme si ma
désobéissance eût été volontaire, et je l'aimais tant que j'étais
véritablement au désespoir de lui avoir déplu. Il ne me vint jamais à
l'esprit dans ce temps-là qu'elle pût être injuste. Jamais je n'eus ni
rancune ni aigreur contre elle. Quand elle s'apercevait qu'elle avait
été trop loin, elle me prenait dans ses bras, elle pleurait, elle
m'accablait de caresses. Elle me disait même qu'elle avait eu tort,
elle craignait de m'avoir fait du mal, et moi j'étais si heureuse de
retrouver sa tendresse que je lui demandais pardon des coups qu'elle
m'avait administrés.
Comment sommes-nous faits? Si ma grand'mère eût déployé avec moi la
centième partie de cette rudesse irréfléchie, je serais entrée en
pleine révolte. Je la craignais pourtant beaucoup plus, et un mot
d'elle me faisait pâlir; mais je ne lui eusse pas pardonné la moindre
injustice, et toutes celles de ma mère passaient inaperçues et
augmentaient mon amour.
Un jour, entre autres, je jouais dans sa chambre avec Ursule et
Hippolyte, tandis qu'elle dessinait. Elle était tellement absorbée par
son travail, qu'elle ne nous entendait pas faire notre vacarme
accoutumé. Nous avions trouvé un jeu qui passionnait nos imaginations.
Il s'agissait de passer la rivière. La rivière était dessinée sur le
carreau avec de la craie, et faisait mille détours dans cette grande
chambre. En de certains endroits elle était fort profonde; il fallait
trouver l'endroit guéable et ne pas se tromper. Hippolyte s'était déjà
noyé plusieurs fois. Nous l'aidions à se retirer des grandes eaux où
il tombait toujours, car il faisait le rôle du maladroit ou de l'homme
ivre, et il nageait à sec sur le carreau en se débattant et en se
lamentant. Pour les enfans, ces jeux-là sont tout un drame, toute une
fiction scénique, parfois tout un roman, tout un poème, tout un
voyage, qu'ils miment et rêvent durant des heures entières, et dont
l'illusion les gagne et les saisit véritablement. Pour mon compte, il
ne me fallait pas cinq minutes pour m'y plonger de si bonne foi que je
perdais la notion de la réalité, et croyais voir les arbres, les eaux,
les rochers, une vaste campagne, et le ciel tantôt clair, tantôt
chargé de nuages qui allaient crever et augmenter le danger de passer
la rivière. Dans quel vaste espace les enfans croient agir, quand ils
vont ainsi de la table au lit, et de la cheminée à la porte!
Nous arrivâmes, Ursule et moi, au bord de notre rivière, dans un
endroit où l'herbe était fine et le sable doux; elle le tâta d'abord,
et puis elle m'appela en me disant: «Vous pouvez vous y risquer, vous
n'en aurez guère plus haut que les genoux.» Les enfans s'appellent
_vous_ dans ces sortes de mimodrames. Ils ne croiraient pas jouer une
scène s'ils se tutoyaient comme à l'ordinaire. Ils représentent
toujours certains personnages qui expriment des caractères, et ils
suivent très bien la première donnée. Ils ont même des dialogues très
vrais et que des acteurs de profession seraient bien embarrassés
d'improviser sur la scène avec tant d'à-propos et de fécondité.
Sur l'invitation d'Ursule, je lui observai que, puisque l'eau était
basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller. Il ne s'agissait
que de relever un peu nos jupes et d'ôter nos chaussures. «Mais,
dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles nous mangeront les
pieds.--C'est égal, lui dis-je, il ne faut pas mouiller nos souliers;
nous devons les ménager, car nous avons encore bien du chemin à
faire.»
A peine fus-je déchaussée, que le froid du carreau me fit l'effet de
l'eau véritable, et nous voilà, Ursule et moi, pataugeant dans le
ruisseau. Pour ajouter à l'illusion générale, Hippolyte imagina de
prendre le pot à l'eau et de le verser par terre, imitant ainsi un
torrent et une cascade. Cela nous sembla délirant d'invention. Nos
rires et nos cris attirèrent enfin l'attention de ma mère. Elle nous
regarda et nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, barbotant
dans un cloaque, car le carreau avait déteint et notre fleuve était
fort peu limpide. Alors elle se fâcha tout de bon, surtout contre moi
qui étais déjà enrhumée; elle me prit par le bras, m'appliqua une
correction manuelle assez accentuée, et, m'ayant rechaussée elle-même,
en me grondant beaucoup, elle chassa Hippolyte de sa chambre et nous
mit en pénitence, Ursule et moi, chacune dans un coin. Tel fut le
dénoûment imprévu et dramatique de notre représentation, et la toile
tomba sur des larmes et des cris véritables.
Eh bien! je me rappellerai toujours ce dénoûment comme une des plus
pénibles commotions que j'aie ressenties. Ma mère me surprenait au
plus fort de mon hallucination, et ces sortes de réveils me causaient
toujours un ébranlement moral très douloureux. Les coups ne me
faisaient pourtant pas grande impression; j'en recevais souvent, et je
savais parfaitement que ma mère en me frappant, me faisait fort peu de
mal. De quelque façon qu'elle me secouât et fît de moi un petit paquet
qu'on pousse et qu'on jette sur un lit ou sur un fauteuil, ses mains
adroites et souples ne me meurtrissaient pas, et j'avais cette
confiance malicieuse qu'ont tous les enfans, que la colère de leurs
parens est prudente, et qu'on a plus peur de les blesser qu'ils n'ont
peur de l'être. Cette fois, comme les autres, ma mère me voyant
désespérée de son courroux me fit mille caresses pour me consoler.
Elle aurait eu tort peut-être avec certains enfans orgueilleux et
vindicatifs; mais elle avait raison avec moi qui n'ai jamais connu la
rancune, et qui trouve encore qu'on se punit soi-même en ne pardonnant
pas à ceux qu'on aime.
Pour en revenir aux rapports qui s'établirent entre ma mère et ma
grand'mère, après la mort de mon père, je dois dire que l'espèce
d'antipathie naturelle qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre, ne fut
jamais qu'à demi vaincue, ou plutôt elle fut vaincue entièrement par
intervalles, suivis de réactions assez vives. De loin, elles se
haïssaient toujours, et ne pouvaient s'empêcher de dire du mal l'une
de l'autre. De près, elles ne pouvaient s'empêcher de se plaire
ensemble, car chacune avait en elle un charme puissant tout opposé à
celui de l'autre.
Cela venait du fond de justice et de droiture qu'elles avaient toutes
deux, et de leur grande intelligence qui ne leur permettait pas de
méconnaître ce qu'elles avaient d'excellent. Les préjugés de ma
grand'mère n'étaient pas en elle-même, ils étaient dans son entourage.
Elle avait beaucoup de faiblesse pour certaines personnes, et
ménageait en elles des opinions qu'au fond de son âme elle ne
partageait pas. Ainsi, devant ses vieilles amies, elle abandonnait ma
mère absente à leurs anathèmes, et semblait vouloir se justifier de
l'avoir accueillie dans son intimité et de la traiter comme sa fille.
Et puis, quand elle se retrouvait avec elle, elle oubliait le mal
qu'elle venait d'en dire et lui montrait une confiance et une
sympathie dont j'ai été mille fois témoin, et qui n'étaient pas
feintes; car ma grand'mère était la personne la plus sincère et la
plus loyale que j'aie jamais connue. Mais, toute grave et toute froide
qu'elle paraissait, elle était impressionnable; elle avait besoin
d'être aimée, et les moindres attentions la trouvaient sensible et
reconnaissante. Combien de fois je lui ai entendu dire, en parlant de
ma mère: «Elle a de la grandeur dans le caractère; elle est
charmante; elle a un maintien parfait; elle est généreuse et donnerait
sa chemise aux pauvres; elle est libérale comme une grande dame et
simple comme un enfant!»
Mais, dans d'autres momens, se rappelant toutes ses jalousies
maternelles et les sentant survivre à l'objet qui les avait causées,
elle disait: «C'est un démon, c'est une folle; elle n'a jamais été
aimée de mon fils. Elle le dominait, elle le rendait malheureux. Elle
ne le regrette pas.» Et mille autres plaintes qui n'étaient pas
fondées, mais qui la soulageaient d'une secrète et incurable amertume.
Ma mère agissait absolument de même. Quand le temps était au beau
entre elles, elle disait: «C'est une femme supérieure, elle est encore
belle comme un ange; elle sait tout; elle est si douce et si bien
élevée qu'il n'y a jamais moyen de se fâcher avec elle; et si elle
vous dit quelquefois une parole qui pique, au moment où la colère vous
prend, elle vous en dit une autre qui vous donne envie de l'embrasser.
Si elle pouvait se débarrasser de ses _vieilles comtesses_, elle
serait adorable.»
Mais quand l'orage grondait dans l'âme impétueuse de ma mère, c'était
toute autre chose. La vieille belle-mère était une prude et une
hypocrite; elle était sèche et sans pitié; elle était encroûtée dans
ses idées de l'ancien régime, etc. Et alors, malheur aux vieilles
amies qui avaient causé une altercation domestique par leurs propos et
leurs réflexions! Les vieilles comtesses, c'étaient les bêtes de
l'Apocalypse pour ma pauvre mère, et elle les habillait de la tête aux
pieds avec une verve et une causticité qui faisaient rire ma
grand'mère elle-même, malgré qu'elle en eût.
Deschartres, il faut bien le dire, était le principal obstacle à leur
complet rapprochement. Il ne put jamais prendre son parti là-dessus,
et il ne laissait pas tomber la moindre occasion de raviver les
anciennes douleurs. C'était sa destinée. Il a toujours été rude et
désobligeant pour les êtres qu'il chérissait; comment ne l'eût-il pas
été pour ceux qu'il haïssait? Il ne pardonnait pas à ma mère de
l'avoir emporté sur lui dans l'influence à laquelle il prétendait sur
l'esprit et le coeur de son cher Maurice. Il la contredisait et
essayait de la molester à tout propos, et puis il s'en repentait et
s'efforçait de réparer ses grossièretés par des prévenances gauches et
ridicules. Il semblait parfois qu'il fût amoureux d'elle. Eh! qui sait
s'il ne l'était pas? Le coeur humain est si bizarre et les hommes
austères si inflammables! Mais il eût dévoré quiconque le lui eût dit.
Il avait la prétention d'être supérieur à toutes les faiblesses
humaines. D'ailleurs ma mère recevait mal ses avances, et lui faisait
expier ses torts par de si cruelles railleries, que l'ancienne haine
lui revenait toujours, augmentée de tout le dépit des nouvelles
luttes.
Quand on paraissait au mieux ensemble, et que Deschartres faisait
peut-être tous ses efforts pour se rendre moins maussade, il essayait
d'être taquin et gentil, et Dieu sait comme il s'y entendait, le
pauvre homme! Alors ma mère se moquait de lui avec tant de malice et
d'esprit, qu'il perdait la tête, devenait brutal, blessant, et que ma
grand'mère était obligée de lui donner tort et de le faire taire.
Ils jouaient aux cartes tous les soirs, tous les trois, et
Deschartres, qui avait la prétention d'être supérieur dans tous les
jeux, et qui les jouait tous fort mal, perdait toujours. Je me
souviens qu'un soir, exaspéré d'être gagné obstinément par ma mère qui
ne calculait rien, mais qui, par instinct et par inspiration, était
toujours heureuse, il entra dans une fureur épouvantable, et lui dit
en jetant ses cartes sur la table: «On devrait vous les jeter au nez
pour vous apprendre à gagner en jouant si mal!» Ma mère se leva tout
en colère et allait répondre, lorsque ma bonne maman dit avec son
grand air calme et sa voix douce:
--Deschartres, si vous faisiez une pareille chose, je vous assure que
je vous donnerais un grand soufflet.
Cette menace d'un soufflet, faite d'un ton si paisible, et d'un _grand
soufflet_, venant de cette belle main à demi paralysée, si faible
qu'elle pouvait à peine soutenir ses cartes, était la chose la plus
comique qui se puisse imaginer. Aussi ma mère partit d'un rire
inextinguible, et se rassit, incapable de rien ajouter à la
stupéfaction et à la mortification du pauvre pédagogue.
Mais cette anecdote eut lieu bien longtemps après la mort de mon père.
Il se passa de longues années avant qu'on n'entendît dans cette maison
en deuil d'autres rires que ceux des enfans.
Pendant ces années, une vie calme et réglée, un bien-être physique que
je n'avais jamais connu, un air pur que j'avais rarement respiré à
pleins poumons, me fit peu à peu une santé robuste, et l'excitation
nerveuse cessant, mon humeur devint égale et mon caractère enjoué. On
s'aperçut que je n'étais pas un enfant plus méchant qu'un autre, et la
plupart du temps, il est certain que les enfans ne sont acariâtres et
fantasques que parce qu'ils souffrent sans pouvoir ou sans vouloir le
dire.
Pour ma part, j'avais été si dégoûtée par les remèdes, et à cette
époque, on en faisait un tel abus, que j'avais pris l'habitude de ne
jamais me plaindre de mes petites indispositions, et je me souviens
d'avoir été souvent près de m'évanouir au milieu de mes jeux, et
d'avoir lutté avec un stoïcisme que je n'aurais peut-être pas
aujourd'hui. C'est que quand j'étais remise à la science de
Deschartres, je devenais réellement la victime de son système qui
était de donner de l'émétique à tout propos. Il était habile
chirurgien, mais il n'entendait rien à la médecine, et appliquait ce
maudit émétique à tous les maux. C'était sa panacée universelle.
J'étais et j'ai toujours été d'un tempérament très bilieux; mais si
j'avais eu toute la bile dont Deschartres prétendait me débarrasser,
je n'aurais jamais pu vivre. Etais-je pâle, avais-je mal à la tête?
C'était la bile; et vite l'émétique, qui produisait chez moi
d'affreuses convulsions sans vomissemens et qui me brisait pour
plusieurs jours. De son côté, ma mère croyait aux vers. C'était encore
une préoccupation de la médecine dans ce temps-là. Tous les enfans
avaient des vers, et on les bourrait de vermifuges, affreuses
médecines noires qui leur causaient des nausées et leur ôtaient
l'appétit; alors, pour rendre l'appétit, on appliquait la rhubarbe; et
puis, avais-je une piqûre de cousin, ma mère croyait voir reparaître
la gale, et le soufre était de nouveau mêlé à tous mes alimens. Enfin
c'était une droguerie perpétuelle, et il faut que la génération à
laquelle j'appartiens ait été bien fortement constituée, pour résister
à tous les soins qu'on a pris pour la conserver.
C'est vers l'âge de cinq ans que j'appris à écrire. Ma mère me faisait
faire de grandes pages de _bâtons_ et de _jambages_. Mais comme elle
écrivait elle-même comme un chat, j'aurais barbouillé bien du papier
avant de savoir signer mon nom, si je n'eusse pris le parti de
chercher moi-même un moyen d'exprimer ma pensée par des signes
quelconques. Je me sentais fort ennuyée de copier tous les jours un
alphabet et de tracer des pleins et des déliés en caractères
d'affiche. J'étais impatiente d'écrire des phrases, et, dans nos
récréations qui étaient longues, comme on peut croire, je m'exerçais à
écrire des lettres à Ursule, à Hippolyte et à ma mère. Mais je ne les
montrais pas, dans la crainte qu'on ne me défendît de me _gâter la
main_ à cet exercice. Je vins bientôt à bout de me faire une
orthographe à mon usage. Elle était très simplifiée et chargée
d'hiéroglyphes. Ma grand'mère surprit une de ces lettres et la trouva
fort drôle. Elle prétendit que c'était merveille de voir comme j'avais
réussi à exprimer mes petites idées avec ces moyens barbares, et elle
conseilla à ma mère de me laisser griffonner seule tant que je
voudrais. Elle disait avec raison qu'on perd beaucoup de temps à
vouloir donner une belle écriture aux enfans, et que pendant ce
temps-là ils ne songent point à quoi sert l'écriture. Je fus donc
livrée à mes propres recherches, et quand les pages du _devoir_
étaient finies, je revenais à mon système naturel. Longtemps j'écrivis
en lettres d'imprimerie, comme celles que je voyais dans les livres,
et je ne me rappelle pas comment j'arrivai à employer l'écriture de
tout le monde; mais, ce que je me rappelle, c'est que je fis comme ma
mère, qui apprenait l'orthographe en faisant attention à la manière
dont les mots imprimés étaient composés. Je comptais les lettres et je
ne sais par quel instinct j'appris de moi-même les règles principales.
Lorsque, plus tard, Deschartres m'enseigna la grammaire, ce fut
l'affaire de deux ou trois mois, car chaque leçon n'était que la
confirmation de ce que j'avais observé et appliqué déjà.
A sept ou huit ans, je mettais donc l'orthographe, non pas
correctement, cela ne m'est jamais arrivé, mais aussi bien que la
majorité des Français qui l'ont apprise.
Ce fut en apprenant seule à écrire que je parvins à comprendre ce que
je lisais. C'est ce travail qui me força à m'en rendre compte, car
j'avais su lire avant de pouvoir comprendre la plupart des mots et de
saisir le sens des phrases. Chaque jour cette révélation aggrandit son
petit cadre et j'en vins à pouvoir lire seule un conte de fées.
Quel plaisir ce fut pour moi, qui les avais tant aimés et à qui ma
pauvre mère n'en faisait plus, depuis que le chagrin pesait sur elle!
Je trouvai à Nohant les contes de Mme D'Aulnoy et de Perrault, dans
une vieille édition qui a fait mes délices pendant cinq ou six années.
Ah! quelles heures m'ont fait passer l'_Oiseau Bleu_, le _Petit
Poucet_, _Peau d'Ane_, _Bellebelle ou le Chevalier Fortuné_,
_Serpentin vert_, _Babiole_ et la _Souris bien-faisante_! Je ne les ai
jamais relus depuis; mais je pourrais tous les raconter d'un bout à
l'autre, et je ne crois pas que rien puisse être comparé, dans la
suite de notre vie intellectuelle, à ces premières jouissances de
l'imagination.
Je commençais aussi à lire, moi-même mon _Abrégé de mythologie
grecque_, et j'y prenais grand plaisir, car cela ressemble aux contes
de fées par certains côtés. Mais il y en avait d'autres qui me
plaisaient moins: dans tous ces mystères, les symboles sont sanglans
au milieu de leur poésie, et j'aimais mieux les dénoûmens heureux de
mes contes. Pourtant les nymphes, les zéphirs, l'écho, toutes ces
personnifications des rians mystères de la nature, tournaient mon
cerveau vers la poésie, et je n'étais pas encore assez esprit fort
pour ne pas espérer parfois de surprendre les napées et les dryades
dans les bois et dans les prairies.
Il y avait dans notre chambre un papier de tenture qui m'occupait
beaucoup. Le fond était vert foncé, uni, très épais, verni, et tendu
sur toile. Cette manière d'isoler les papiers de la muraille assurait
aux souris un libre parcours, et il se passait, le soir, derrière ce
papier, des scènes de l'autre monde, des courses échevelées, des
grattemens furtifs et de petits cris fort mystérieux. Mais ce n'était
pas là ce qui m'occupait le plus: C'était la bordure et les ornemens
qui entouraient les panneaux. Cette bordure était large d'un pied et
représentait une guirlande de feuilles de vigne s'ouvrant par
intervalles pour encadrer une suite de médaillons où l'on voyait rire,
boire et danser, des silènes et des bacchantes. Au-dessus de chaque
porte, il y avait un médaillon plus grand que les autres, représentant
une figurine, et ces figurines me paraissaient incomparables. Elles
n'étaient pas semblables, celle que je voyais le matin en m'éveillant
était une nymphe ou une Flore dansante, vêtue de bleu pâle, couronnée
de roses, et agitant dans ses mains une guirlande de fleurs; celle-là
me plaisait énormément. Mon premier regard, le matin, était pour elle.
Elle semblait me rire et m'inviter à me lever pour aller courir et
folâtrer en sa compagnie. Celle qui lui faisait vis-à-vis et que je
voyais le jour, de ma table de travail, et le soir, en faisant mes
prières avant d'aller me coucher, était d'une expression toute
différente. Elle ne riait ni ne dansait. C'était une bacchante grave.
Sa tunique était verte, sa couronne était de pampres, et son bras
étendu s'appuyait sur un thyrse. Ces deux figures représentaient
peut-être le printemps et l'automne. Quoi qu'il en soit, ces deux
personnages, d'un pied de haut environ, me causaient une vive
impression. Ils étaient peut-être aussi pacifiques et aussi
insignifians l'un que l'autre; mais, dans mon cerveau, ils offraient
le contraste bien tranché de la gaîté et de la tristesse, de la
bienveillance et de la sévérité.
Je regardais la bacchante avec étonnement; j'avais lu l'histoire
d'Orphée déchiré par ces cruelles, et le soir, quand la lumière
vacillante éclairait le bras étendu et le thyrse, je croyais voir la
tête du divin chantre au bout d'un javelot.
Mon petit lit était adossé à la muraille, de manière à ce que je ne
visse pas de là cette figure qui me tourmentait. Comme personne ne se
doutait de ma prévention contre elle, l'hiver étant venu, ma mère
changea mon lit de place pour le rapprocher de la cheminée, et de là
je tournai le dos à ma nymphe bien aimée pour ne voir que la ménade
redoutable. Je ne me vantai pas de ma faiblesse, je commençais à avoir
honte de cela; mais, comme il me semblait que cette diablesse me
regardait obstinément et me menaçait de son bras immobile, je mis ma
tête sous les couvertures pour ne pas la voir en m'endormant. Ce fut
inutile. Au milieu de la nuit, elle se détacha du médaillon, glissa le
long de la porte, devint aussi grande qu'une _personne naturelle_,
comme disent les enfans, et marchant à la porte d'en face, elle essaya
d'arracher la jolie nymphe de son médaillon. Celle-ci poussait des
cris déchirans; mais la bacchante ne s'en souciait pas; elle tourmenta
et déchira le papier, jusqu'à ce que la nymphe s'en détachât et
s'enfuît au milieu de la chambre. L'autre l'y poursuivit, et la pauvre
nymphe échevelée s'étant précipitée sur mon lit pour se cacher sous
mes rideaux, la bacchante furieuse vint vers moi, et nous perça toutes
deux mille fois de son thyrse, qui était devenu une lance acérée, et
dont chaque coup était pour moi une blessure dont je sentais la
douleur.
Je criai, je me débattis: ma mère vint à mon secours. Mais tandis
qu'elle se levait, bien que je fusse assez éveillée pour le constater,
j'étais encore assez endormie pour voir la bacchante. Le réel et le
chimérique étaient simultanément devant mes yeux, et je vis
distinctement la bacchante s'atténuer, s'éloigner à mesure que ma mère
approchait d'elle, devenir petite comme elle l'était dans son
médaillon, grimper le long de la porte comme eût fait une souris, et
se replacer dans son cadre de feuilles de vigne, où elle reprit sa
pose accoutumée et son air grave.
Je me rendormis, et je vis cette folle qui faisait encore des siennes.
Elle courait tout le long de la bordure, appelant toutes les silènes
et toutes les autres bacchantes, qui étaient attablées ou occupées à
se divertir dans les médaillons, et elle les forçait à danser avec
elle et à casser tous les meubles de la chambre.
Peu à peu le rêve devint très confus, et j'y pris une sorte de
plaisir. Le matin, à mon réveil, je vis la bacchante au lieu de la
nymphe vis-à-vis de moi, et comme je ne me rendais plus compte de la
nouvelle place que mon lit occupait dans la chambre, je crus un
instant qu'en retournant à leurs médaillons, les deux petites
personnes s'étaient trompées et avaient changé de porte; mais cette
hallucination se dissipa aux premiers rayons du soleil, et je n'y
pensai plus de la journée.
Le soir, mes préoccupations revinrent et il en fut ainsi pendant fort
longtemps. Tant que durait le jour, il m'était impossible de prendre
au sérieux ces deux figurines coloriées sur le papier; mais les
premières ombres de la nuit troublaient mon cerveau, et je n'osais
plus rester seule dans la chambre. Je ne le disais pas, car ma
grand'mère raillait la poltronnerie, et je craignais qu'on ne lui
racontât ma sottise. Mais j'avais presque huit ans que je ne pouvais
pas encore regarder tranquillement la bacchante avant de m'endormir.
On ne s'imagine pas tout ce que les enfans portent de bizarrerie
contenue et d'émotions cachées dans leur petite cervelle.
Le séjour à Nohant de mon grand-oncle, l'abbé de Beaumont, fut pour
mes deux mères une grande consolation, une sorte de retour à la vie.
C'était un caractère enjoué, un peu insouciant comme le sont les vieux
garçons, un esprit remarquable, plein de ressources et de fécondité,
un caractère à la fois égoïste et généreux. La nature l'avait fait
sensible et ardent. Le célibat l'avait rendu personnel; mais sa
personnalité était si aimable, si gracieuse et si séduisante, qu'on
était forcé de lui savoir gré de ne pas partager vos peines au point
de n'avoir pas la force d'essayer de vous en distraire. C'était le
plus beau vieillard que j'aie vu de ma vie. Il avait la peau blanche
et fine, l'oeil doux et les traits réguliers et nobles de ma
grand'mère; mais il avait encore plus de pureté dans les lignes, et sa
physionomie était plus animée. A cette époque, il portait encore des
ailes de pigeon bien poudrées et la queue à la prussienne. Il était
toujours en culottes de satin noir, en souliers à boucles, et, quand
il mettait par dessus son habit sa grande douillette de soie violette
piquée et ouatée, il avait l'air solennel d'un portrait de famille.
Il aimait ses aises, et son intérieur était d'un vieux luxe
comfortable. Sa table était raffinée comme son appétit. Il était
despote et impérieux en paroles; doux, libéral et faible par le fait.
J'ai souvent pensé à lui, en esquissant le portrait d'un certain
chanoine qui a été fort goûté dans le roman de _Consuelo_: comme lui
bâtard d'un grand personnage, il était friand, impatient, railleur,
amoureux des beaux-arts, magnifique, candide et malin, en même temps
irascible et débonnaire. J'ai beaucoup chargé la ressemblance pour les
besoins du roman, et c'est ici le cas de dire que les portraits
tracés de cette sorte ne sont plus des portraits. C'est pourquoi
lorsqu'ils paraissent blessans à ceux qui croient s'y reconnaître,
c'est une injustice commise envers l'auteur et envers soi-même. Un
portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure
de fantaisie. L'homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou
de disparates dans la réalité, que la peinture d'un homme réel serait
impossible et tout-à-fait insoutenable dans un ouvrage d'art. Le roman
entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ce
ne serait plus un roman. Cela n'aurait ni exposition, ni intrigue, ni
noeud, ni dénouement, cela irait tout de travers comme la vie et
n'intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman
une sorte d'idéal de la vie[52].
[52] Cette opinion, prise dans un sens absolu, serait très
contestable. On s'efforce, en ce moment, de fonder une école de
_réalisme_ qui sera un progrès si elle n'outrepasse pas son but
et ne devient pas trop systématique. Mais, dans les ouvrages que
j'ai lus, dans ceux de M. Champfleury, entre autres, le réalisme
est encore poétisé suffisamment pour donner raison à la courte
théorie que j'expose. Je suis heureuse d'avoir cette occasion de
dire que je trouve ravissante la manière de M. Champfleury,
réaliste ou non.
(_Note de 1854._)
C'est donc une bêtise de croire qu'un auteur ait voulu faire aimer ou
haïr telle ou telle personne, en donnant à ses personnages quelques
traits saisis sur la nature. La moindre différence en fait un être de
convention, et je soutiens qu'en littérature on ne peut faire d'une
figure _réelle_ une peinture _vraisemblable_, sans se jeter dans
d'énormes différences et sans dépasser extrêmement, en bien ou en mal,
les défauts et les qualités de l'être humain qui a pu servir de
premier type à l'imagination. C'est absolument comme le jeu des
acteurs, qui ne paraît vrai sur la scène qu'à la condition de dépasser
ou d'atténuer beaucoup la réalité. Caricature ou idéalisation, ce
n'est plus le modèle primitif, et ce modèle a peu de jugement s'il
croit se reconnaître, s'il prend du dépit ou de la vanité en voyant ce
que l'art et la fantaisie ont pu faire de lui.
Lavater disait (ce ne sont pas ses expressions, mais c'est sa pensée):
«On oppose à mon système un argument que je nie. On dit qu'un scélérat
ressemble parfois à un honnête homme et réciproquement. Je réponds que
si on se trompe à cette ressemblance, c'est qu'on ne sait pas
observer, c'est qu'on ne sait pas voir. Il peut exister certainement
entre l'honnête homme et le scélérat, une ressemblance vulgaire,
apparente. Il n'y a peut-être même qu'une petite ligne, un léger pli,
un _rien_ qui constitue la dissemblance. _Mais ce rien est tout._»
Ce que Lavater disait à propos des différences dans la réalité
physique, est encore plus vrai quand on l'applique à la vérité
relative dans les arts. La musique n'est pas de l'harmonie imitative,
du moins l'harmonie imitative n'est pas de la musique. La couleur en
peinture n'est qu'une interprétation, et la reproduction exacte des
tons réels n'est pas de la couleur. Les personnages de roman ne sont
donc pas des figures ayant un modèle existant. Il faut avoir connu
mille personnes pour en peindre une seule. Si on n'en avait étudié
qu'une seule et qu'on voulût en faire un type exact, elle ne
ressemblerait à rien et ne semblerait pas possible.
J'ai fait cette digression pour n'y pas revenir plus tard. Elle n'est
même pas nécessaire au rapprochement qu'on pourrait faire entre mon
oncle de Beaumont et mon chanoine de _Consuelo_; car j'ai peint un
chanoine chaste, et mon grand-oncle se piquait de tout le contraire.
Il avait eu de très belles aventures, et il eût été bien fâché de n'en
point avoir. Il y avait mille autres différences que je n'ai pas
besoin d'indiquer, ne fût-ce que celle de la gouvernante de mon roman,
qui n'a pas le moindre trait de la gouvernante de mon grand-oncle.
Celle-ci était dévouée, sincère, excellente. Elle lui a fermé les
yeux, et elle a hérité de lui, ce qui lui était bien dû: et pourtant
mon oncle lui parlait quelquefois comme le chanoine parle à _Dame
Brigitte_ dans mon roman. Il n'y a donc rien de moins réel que ce qui
paraît le plus vrai dans un ouvrage d'art.
Mon grand-oncle n'avait, à l'égard des femmes, aucune espèce de
_préjugés_. Pourvu qu'elles fussent belles et bonnes, il ne leur
demandait compte ni de leur naissance ni de leur passé. Aussi avait-il
entièrement accepté ma mère, et il lui témoigna toute sa vie une
affection paternelle. Il la jugeait bien et la traitait comme un
enfant de bon coeur et de mauvaise tête, la grondant, la consolant, la
défendant avec énergie quand on était injuste envers elle; la
réprimant avec sévérité quand elle était injuste envers les autres. Il
fut toujours un médiateur équitable, un conciliateur persuasif entre
elle et ma grand'mère. Il la préservait des boutades de Deschartres,
en donnant tort ouvertement à celui-ci, sans que jamais il pût se
fâcher ni se révolter contre le protectorat ferme et enjoué du
grand-oncle.
La légèreté de cet aimable vieillard était donc un bienfait au milieu
de nos amertumes domestiques, et j'ai souvent remarqué que tout est
bon dans les personnes qui sont bonnes, même leurs défauts apparens.
On s'imagine d'avance qu'on en souffrira, et puis il arrive peu à peu
qu'on en profite, et que ce qu'elles ont en plus ou en moins dans un
certain sens corrige ce que nous avons en moins ou en plus dans le
sens contraire. Elles rendent l'équilibre à notre vie, et nous nous
apercevons que les tendances que nous leur avons reprochées étaient
très nécessaires pour combattre l'abus ou l'excès des nôtres.
La sérénité et l'enjouement du grand-oncle parurent donc un peu
choquans dans les premiers jours. Il regrettait pourtant très
sincèrement son cher Maurice, mais il voulait distraire ces deux
femmes désolées, et il y parvint. Bientôt on ressuscita un peu avec
lui. Il avait tant d'esprit, tant d'activité dans les idées, tant de
grâce à raconter, à railler, à amuser les autres en s'amusant
lui-même, qu'il était impossible d'y résister. Il imagina de nous
faire jouer la comédie pour la fête de ma grand'mère, et cette
surprise lui fut ménagée de longue main. La grande pièce qui servait
d'antichambre à la chambre de ma mère, et dans laquelle ma grand'mère,
qui ne montait presque jamais l'escalier, ne risquait guère de
surprendre les apprêts, fut convertie en salle de spectacle. On dressa
des planches sur des tonneaux, les acteurs, qui étaient Hippolyte,
Ursule et moi, n'ayant pas la taille assez élevée pour toucher au
plafond, malgré cet exhaussement du sol. C'était une espèce de théâtre
de marionnettes, mais il était charmant. Mon grand-oncle découpa,
colla et peignit lui-même les décors; il fit la pièce et nous enseigna
nos rôles, nos couplets et nos gestes. Il se chargea de l'emploi de
souffleur. Deschartres, avec son flageolet, fit office d'orchestre. On
s'assura que je n'avais pas oublié le _bolero_ espagnol, quoique
depuis près de trois ans on ne me l'eût pas fait danser. Je fus donc
chargée à moi seule de la partie du ballet, et le tout réussit à
merveille. La pièce n'était ni longue ni compliquée. C'était un
à-propos des plus naïfs, et le dénouement était la présentation d'un
bouquet à _Marie_. Hippolyte, comme le plus âgé et le plus savant,
avait les plus longues tirades, mais quand l'auteur vit que la
meilleure mémoire de nous trois était celle d'Ursule, et qu'elle avait
un singulier plaisir à dégoiser son rôle avec aplomb, il allongea ses
répliques et montra notre babillarde drolette sous son véritable
aspect. C'est ce qu'il y eut de meilleur dans la pièce. Elle y
conservait son surnom de Caquet Bon-Bec, et y adressait à la bonne
maman un compliment de longue haleine et des couplets qui ne
finissaient pas.
Je ne dansai pas mon boléro avec moins d'assurance. La timidité et la
gaucherie ne m'étaient pas encore venues, et je me souviens que
Deschartres m'impatientant, parce que, soit émotion, soit incapacité,
il ne jouait ni juste ni dans le rhythme, je terminai le ballet par
une improvisation d'entrechats et de pirouettes qui fit rire ma
grand'mère aux éclats. C'était tout ce que l'on voulait, car il y
avait environ trois ans que la pauvre femme n'avait souri. Mais,
tout-à-coup, comme effrayée d'elle-même, elle fondit en larmes, et
l'on se hâta de me prendre par les pieds au milieu de mon délire
chorégraphique, de me faire passer par-dessus la rampe et de
m'apporter sur ses genoux pour y recevoir mille baisers arrosés de
pleurs.
Vers la même époque, ma grand'mère commença à m'enseigner la musique.
Malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, elle chantait
encore admirablement, et les deux ou trois accords qu'elle pouvait
faire pour s'accompagner étaient d'une harmonie si heureuse et si
large que, quand elle s'enfermait dans sa chambre pour relire quelque
vieil opéra à la dérobée, et qu'elle me permettait de rester auprès
d'elle, j'étais dans une véritable extase. Je m'asseyais par terre
sous le vieux clavecin où Brillant, son chien favori, me permettait de
partager un coin de tapis, et j'aurais passé là ma vie entière, tant
cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette me
charmaient. C'est qu'en dépit des infirmités de cette voix et de cet
instrument, c'était de la belle musique, admirablement comprise et
sentie. J'ai bien entendu chanter depuis, et avec des moyens
magnifiques. Mais si j'ai entendu quelque chose de plus, je puis dire
que ce n'a jamais été quelque chose de mieux. Elle avait su beaucoup
de musique des maîtres, et elle avait connu Gluck et Piccini pour
lesquels elle était restée impartiale, disant que chacun avait son
mérite, et qu'il ne fallait pas comparer, mais apprécier les
individualités. Elle savait encore par coeur des fragmens de Léo, de
Hasse et de Durante que je n'ai jamais entendu chanter qu'à elle, et
que je ne saurais même désigner, mais que je reconnaîtrais si je les
entendais de nouveau. C'était des idées simples et grandes, des formes
classiques et calmes. Même dans les choses qui avaient été le plus de
mode dans sa jeunesse, elle distinguait parfaitement le côté faible,
et n'aimait pas ce que nous appelons aujourd'hui le _rococo_. Son goût
était franc, sévère et grave.
Elle m'enseigna les principes, et si clairement, que cela ne me parut
pas la mer à boire. Plus tard, quand j'eus des maîtres, je n'y compris
plus rien, et je me dégoûtai de cette étude à laquelle je ne me crus
pas propre. Mais depuis, j'ai bien senti que c'était la faute des
maîtres plus que la mienne, et que si ma grand'mère s'en fût toujours
mêlée exclusivement, j'aurais été musicienne, car j'étais bien
organisée pour l'être, et je comprends le beau qui, dans cet art,
m'impressionne et me transporte plus que dans tous les autres.