CHAPITRE TROISIEME.

Dernière lettre de mon père.--Souvenirs d'un bombardement et

d'un champ de bataille.--Misère et maladie.--La soupe à la

chandelle.--Embarquement et naufrage.--_Leopardo._--Arrivée à

Nohant.--Ma grand'mère.--Hippolyte.--Deschartres.--Mort de mon

frère.--Le vieux poirier.--Mort de mon père.--Le

revenant.--Ursule.--Une affaire d'honneur.--Première notion de

la richesse et de la pauvreté.--Portrait de ma mère.

_Lettre de mon père à sa mère._

«_Madrid_, 12 juin 1808.

«Après de longues souffrances, Sophie est accouchée ce matin d'un gros

garçon qui siffle comme un perroquet. La mère et l'enfant se portent à

merveille. Avant la fin du mois, le prince part pour la France. Le

médecin de l'empereur, qui a soigné Sophie, dit qu'elle sera en état

de voyager dans douze jours avec son enfant. Aurore se porte très

bien. J'emballerai le tout dans une calèche que je viens d'acquérir à

cet effet, et nous prendrons la route de Nohant où je compte bien

arriver vers le 20 juillet, _par la fraîcheur_, et rester le plus

longtemps possible. Cette idée, ma bonne mère, me comble de joie. Je

me nourris de l'espoir assuré de notre réunion, du charme de notre

intérieur, sans affaires, sans inquiétudes, sans distractions

pénibles! Il y a si longtemps que je désire ce bonheur complet!

«Le prince m'a dit hier qu'il allait passer quelque temps à Baréges

avant que d'aller à sa destination. De mon côté, j'allongerai ma

courroie jusque vers les eaux de Nohant, auxquelles nous ferons subir

préalablement le miracle des noces de Cana. Je crois que Deschartres

se chargera volontiers du prodige.

«Je réserve le baptême de mon nouveau-né pour les fêtes de Nohant.

Belle occasion pour sonner les cloches et faire danser le village. Le

maire inscrira mon fils au nombre des Français, car je ne veux point

qu'il ait jamais rien à démêler avec les notaires et les prêtres

castillans.

«Je ne conçois pas que mes deux dernières lettres aient été

interceptées. Elles étaient d'une bêtise à leur faire trouver grâce

devant la police la plus rigide. Je te faisais la description d'un

sabre africain dont j'ai fait l'acquisition. Il y avait deux pages

d'explications et de citations. Tu verras cette merveille, ainsi que

l'indomptable _Leopardo d'Andalousie_, que je prierai Deschartres

d'équiper un peu, après avoir toutefois frappé d'avance une

réquisition sur tous les matelas de la commune, pour garnir le manége

qu'il aura choisi.

«Adieu, ma bonne mère, je te manderai le jour de mon départ et celui

de mon arrivée. J'espère que ce sera plus tôt encore que je ne te le

dis. Sophie partage vivement mon impatience de t'embrasser. Aurore

veut partir à l'instant même, et, s'il était possible, nous serions

déjà en route.»

Cette lettre si gaie, si pleine de contentement et d'espérance, est la

dernière que ma grand'mère ait reçue de son fils. On verra bientôt à

quelle épouvantable catastrophe allaient aboutir tous ces projets de

bonheur, et combien peu de jours étaient comptés à mon pauvre père

pour savourer cette réunion tant rêvée et si chèrement achetée des

objets de son affection. On comprendra, par la nature de cette

catastrophe, ce qu'il y a de fatal et d'effrayant dans les

plaisanteries de cette lettre à propos de _l'indomptable Leopardo

d'Andalousie_.

C'était Ferdinand VII, le prince des Asturies, alors plein de

prévenances pour Murat et ses officiers, qui avait fait don de ce

terrible cheval à mon père, à la suite d'une mission que celui-ci

avait remplie, je crois, près de lui, à Aranjuez. Ce fut un présent

funeste et dont ma mère, par une sorte de fatalisme ou de

pressentiment, se méfiait et s'effrayait, sans pouvoir décider mon

père à s'en défaire au plus vite, bien qu'il avouât que c'était le

seul cheval qu'il ne pût monter sans une sorte d'émotion. C'était pour

lui une raison de plus pour vouloir s'en rendre maître, et il

trouvait du plaisir à le vaincre. Pourtant, il lui arriva une fois de

dire: «Je ne le crains pas, mais je le monte mal, parce que je m'en

méfie, et il le sent.»

Ma mère prétendait que Ferdinand le lui avait donné avec l'espérance

qu'il le tuerait. Elle prétendait aussi que, par haine contre les

Français, le chirurgien de Madrid qui l'avait accouchée avait crevé

les yeux de son enfant. Elle s'imaginait avoir vu, dans l'accablement

qui suivit le paroxysme de sa souffrance, ce chirurgien appuyer ses

deux pouces sur les deux yeux du nouveau-né, et qu'il avait dit entre

ses dents: _celui-là ne verra pas le soleil de l'Espagne_.

Il est possible que ce fut une hallucination de ma pauvre mère, et,

pourtant, au point où en étaient les choses à cette époque, il est

également possible que le fait se soit accompli, comme elle avait cru

le voir, dans un moment rapide où le chirurgien se serait trouvé seul

dans l'appartement avec elle, et comptant sans doute qu'elle était

hors d'état de le voir et de l'entendre; mais on pense bien que je ne

prends pas sur moi la responsabilité de cette terrible accusation.

On a vu, dans la lettre de mon père, qu'il ne s'aperçut pas d'abord de

la cécité de cet enfant, et j'ai souvenance d'avoir entendu

Deschartres la constater à Nohant hors de sa présence et de celle de

ma mère. On redoutait encore alors de leur enlever un faible et

dernier espoir de guérison.

Ce fut dans la première quinzaine de juillet que nous partîmes. Murat

allait prendre possession du trône de Naples. Mon père avait un congé.

J'ignore s'il accompagna Murat jusqu'à la frontière et si nous

voyageâmes avec lui. Je me souviens que nous étions en calèche, et je

crois que nous suivions les équipages de Murat. Mais je n'ai aucun

souvenir de mon père jusqu'à Bayonne.

Ce que je me rappelle le mieux, c'est l'état de souffrance, de soif,

de dévorante chaleur et de fièvre où je fus tout le temps de ce

voyage. Nous avancions très lentement à travers les colonnes de

l'armée. Il me revient maintenant que mon père devait être avec nous,

parce que, comme nous suivions un chemin assez étroit dans des

montagnes, nous vîmes un énorme serpent qui le traversait presque en

entier d'une ligne noire. Mon père fit arrêter, courut en avant et le

coupa en deux avec son sabre. Ma mère avait voulu en vain le retenir,

elle avait peur, selon son habitude.

Pourtant, une autre circonstance me fait penser qu'il n'était avec

nous que par intervalles et qu'il rejoignait Murat de temps en temps.

Cette circonstance est assez frappante pour s'être gravée dans ma

mémoire. Mais comme la fièvre me tenait encore dans un assoupissement

presque continuel, ce souvenir est isolé de tout ce qui pourrait me

faire préciser l'événement dont je fus témoin. Étant un soir à une

fenêtre avec ma mère, nous vîmes le ciel encore éclairé par le soleil

couchant, traversé de feux croisés, et ma mère me dit: Tiens, regarde,

c'est une bataille, et ton père y est peut-être.

Je ne me faisais pas d'idée de ce que c'était qu'une bataille

véritable. Ce que je voyais me représentait un immense feu d'artifice,

quelque chose de riant et de triomphal, une fête ou un tournoi. Le

bruit du canon et les grandes courbes de feu me réjouissaient.

J'assistais à cela comme à un spectacle, en mangeant une pomme verte.

Je ne sais à qui ma mère dit alors: «Que les enfans sont heureux de ne

rien comprendre!»

Comme je ne sais pas quelle route les opérations de la guerre nous

forcèrent de suivre, je ne saurais dire si cette bataille fut celle de

Medina del Rio-Seco, ou un épisode moins important de la belle

campagne de Bessières. Mon père, attaché à la personne de Murat,

n'avait point affaire sur ce champ de bataille, et il n'est pas

probable qu'il y fût. Mais ma mère s'imaginait qu'il pouvait avoir été

envoyé en mission.

Que ce fût l'affaire de Rio-Seco ou la prise de Torquemada, il est

certain que notre voiture avait été mise en réquisition pour porter

des blessés ou des personnes plus précieuses que nous, et que nous

fîmes un bout de chemin en charrette avec des bagages, des vivandières

et des soldats malades. Il est certain aussi que nous longeâmes le

champ de bataille, le lendemain ou le surlendemain, et que je vis un

endroit tout couvert de débris informes, assez semblable, en grand, au

carnage de poupées, de chevaux et de chariots que j'exécutais avec

Clotilde à Chaillot et dans la maison de la rue Grange-Batelière. Ma

mère se cachait le visage et l'air était infecté. Nous ne passions pas

assez près de ces objets sinistres pour que je pusse me rendre compte

de ce que c'était, et je demandais pourquoi on avait semé là tant de

chiffons. Enfin la roue heurta quelque chose qui se brisa avec un

craquement étrange. Ma mère me retint au fond de la charrette pour

m'empêcher de regarder. C'était un cadavre. J'en vis ensuite plusieurs

autres, épars sur le chemin. Mais j'étais si malade que je ne me

souviens pas d'avoir été vivement impressionnée par ces horribles

spectacles.

Avec la fièvre, j'éprouvai bientôt une autre souffrance qui ne se

concilie pas souvent avec ce désordre de la vie, et dont pourtant tous

les soldats malades avec lesquels nous voyagions éprouvaient aussi les

angoisses: c'était la faim; une faim excessive, maladive, presque

animale. Ces pauvres gens, pleins de soins et de sollicitude pour

nous, m'avaient communiqué un mal qui explique ce phénomène, et qu'une

petite maîtresse n'avouerait pas avoir subi, même dans son enfance.

Mais la vie a ses vicissitudes, et quand ma mère se désolait de voir

mon petit frère et moi dans cet état, les soldats et les cantinières

lui disaient en riant! «Bah! ma petite dame, ce n'est rien. C'est un

brevet de santé pour toute la vie de vos enfans. C'est le véritable

baptême _des enfans de la giberne_.»

La gale, puisqu'il faut l'appeler par son nom, avait commencé par moi.

Elle se communiqua à mon frère, puis à ma mère plus tard, et à

d'autres personnes auxquelles nous apportâmes ce triste fruit de la

guerre et de la misère, heureusement affaibli en nous par des soins

extrêmes et un sang pur.

En quelques jours, notre sort avait bien changé. Ce n'était plus le

palais de Madrid, les lits dorés, les tapis d'Orient et les courtines

de soie. C'étaient des charrettes immondes, des villages incendiés,

des villes bombardées des routes couvertes de morts; des fossés où

nous cherchions une goutte d'eau pour étancher notre soif brûlante, et

où l'on voyait tout à coup surnager des caillots de sang. C'était

surtout l'horrible faim et une disette de plus en plus menaçante. Ma

mère supportait tout cela avec un grand courage, mais elle ne pouvait

vaincre le dégoût que lui inspiraient les oignons crus, les citrons

verts et la graine de tournesol, dont je me contentais sans

répugnance. Quelle nourriture, d'ailleurs, pour une femme qui

allaitait son nouveau-né!

Nous traversâmes un camp français, je ne sais où, et, à l'entrée d'une

tente, nous vîmes un groupe de soldats qui mangeaient la soupe avec

un grand appétit. Ma mère me poussa au milieu d'eux en les priant de

me laisser manger à leur gamelle. Ces braves gens me mirent aussitôt à

même et me firent manger à discrétion en souriant d'un air attendri.

Cette soupe me parut excellente, et quand elle fut à moitié dégustée,

un soldat dit à ma mère avec quelque hésitation: «Nous vous

engagerions bien à en manger aussi, mais vous ne pourriez peut-être

pas, parce que le goût est un peu fort.» Ma mère approcha et regarda

la gamelle. Il y avait du pain et du bouillon très gras, mais

certaines mèches noircies surnageaient: c'était une soupe faite avec

des bouts de chandelle.

Je me souviens de Burgos et d'une ville (celle-là ou une autre) où les

aventures du Cid étaient peintes à fresque sur les murailles. Je me

souviens aussi d'une superbe cathédrale où les hommes du peuple

avaient un genou en terre pour prier, le chapeau sur l'autre genou, et

un petit paillasson rond sous celui qui touchait le sol. Enfin, je me

souviens de Vittoria et d'une servante dont les cheveux noirs, inondés

de vermine, flottaient sur son dos. J'eus un ou deux jours de

bien-être à la frontière d'Espagne. Le temps était rafraîchi, la

fièvre et la misère avaient cessé. Mon père était décidément avec

nous. Nous avions repris possession de notre calèche pour faire le

reste du voyage. Les auberges étaient propres; il y avait des lits et

toutes sortes d'alimens dont nous avions apparemment été privés assez

longtemps, car ils me parurent tout nouveaux, entre autres, des

gâteaux et du fromage. Ma mère me fit une toilette à Fontarabie, et

j'éprouvai un soulagement extrême à prendre un bain. Elle me soignait

à sa manière, et au sortir du bain, elle m'enduisait de soufre de la

tête aux pieds, puis elle me faisait avaler des boulettes de soufre

pulvérisé dans du beurre et du sucre. Ce goût et cette odeur, dont je

fus imprégnée pendant deux mois, m'ont laissé une grande répugnance

pour tout ce qui me les rappelle.

Nous trouvâmes apparemment des personnes de connaissance à la

frontière, car je me rappelle un grand dîner et des politesses qui

m'ennuyèrent beaucoup. J'avais retrouvé mes facultés et mon

appréciation des objets extérieurs. Je ne sais quelle idée eut ma mère

de vouloir retourner par mer à Bordeaux. Peut-être était-elle brisée

par la fatigue de voitures, peut-être s'imaginait-elle, dans son

instinct médical, qu'elle suivait toujours, que l'air de la mer

délivrerait ses enfans et elle-même du poison de la pauvre Espagne.

Apparemment le temps était beau et l'Océan tranquille, car c'était une

nouvelle imprudence que de se risquer en chaloupe sur les côtes de

Gascogne, dans ce golfe de Biscaye toujours si agité. Quel que fût le

motif, une chaloupe pontée fut louée, la calèche y fut descendue, et

nous partîmes comme pour une partie de plaisir. Je ne sais où nous

nous embarquâmes, ni quelles gens nous accompagnèrent jusqu'au rivage,

en nous prodiguant de grands soins. On me donna un gros bouquet de

roses, que je gardai tout le temps de la traversée pour me préserver

de l'odeur du soufre.

Je ne sais combien de temps nous côtoyâmes le rivage; je retombai dans

mon sommeil léthargique, et cette traversée ne m'a laissé d'autres

souvenirs que ceux du départ et de l'arrivée. Au moment où nous

approchions de notre but, un coup de vent nous éloigna du rivage, et

je vis le pilote et ses deux aides livrés à une grande anxiété. Ma

mère recommença à avoir peur, mon père se mit à la manoeuvre; mais

comme nous étions enfin entrés dans la Gironde, nous heurtâmes je ne

sais quel récif, et l'eau commença à entrer dans la cale. On se

dirigea précipitamment vers la rive, mais la cale se remplissait

toujours, et la chaloupe sombrait visiblement. Ma mère, prenant ses

enfans avec elle, était entrée dans la calèche; mon père la rassurait

en lui disant que nous avions le temps d'aborder avant d'être

engloutis. Pourtant, le pont commençait à se mouiller, et il ôta son

habit et prépara un châle pour attacher ses deux enfans sur son dos.

«Sois tranquille, disait-il à ma mère, je te prendrai sous mon bras,

je nagerai de l'autre, et je vous sauverai tous trois, sois-en sûre.»

Nous touchâmes enfin la terre, ou plutôt un grand mur à pierres sèches

surmonté d'un hangar. Il y avait, derrière ce hangar, quelques

habitations, et, à l'instant même, plusieurs hommes vinrent à notre

secours. Il était temps: la calèche sombrait aussi avec la chaloupe,

et une échelle nous fut jetée fort à propos. Je ne sais ce qu'on fit

pour sauver l'embarcation, mais il est certain qu'on en vint à bout;

cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles ma mère ne voulut pas

quitter le rivage; car mon père, après nous avoir mises en sûreté,

était redescendu sur la chaloupe pour sauver nos effets d'abord, et

puis la voiture, et enfin la chaloupe. Je fus frappée alors de son

courage, de sa promptitude et de sa force. Quelque expérimentés que

fussent les matelots et les gens de l'endroit, ils admiraient

l'adresse et la résolution de ce jeune officier qui, après avoir sauvé

sa famille, ne voulait pas abandonner son patron avant d'avoir sauvé

sa barque, et qui dirigeait tout ce petit sauvetage avec plus

d'à-propos qu'eux-mêmes. Il est vrai qu'il avait fait son

apprentissage au camp de Boulogne; mais, en toutes choses, il agissait

de sang-froid et avec une rare présence d'esprit. Il se servait de son

sabre comme d'une hache ou d'un rasoir pour couper et tailler, et il

avait pour ce sabre (probablement c'était le sabre africain dont il

parle dans sa dernière lettre) un amour extraordinaire, car, dans le

premier moment d'incertitude où nous nous étions trouvés en abordant,

pour savoir si la chaloupe et la calèche sombreraient immédiatement,

ou si nous aurions le temps de sauver quelque chose, ma mère avait

voulu l'empêcher d'y redescendre, en lui disant: «Eh! laisse aller

tout ce que nous avons au fond de l'eau, plutôt que de risquer de te

noyer;» et il lui avait répondu:--«J'aimerais mieux risquer cela que

d'abandonner mon sabre.» C'était, en effet, le premier objet qu'il eût

retiré. Ma mère se tenait pour satisfaite d'avoir sa fille à ses côtés

et son fils dans ses bras. Pour moi, j'avais sauvé mon bouquet de

roses flétries avec le même amour que mon père avait mis à nous sauver

tous. J'avais fait grande attention à ne pas le lâcher en sortant de

la calèche à demi submergée et en grimpant à l'échelle de sauvetage.

C'était mon idée, comme celle de mon père était pour son sabre.

Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé la moindre frayeur dans toutes

ces rencontres. La peur est de deux sortes. Il y en a une qui tient au

tempérament, une autre à l'imagination. Je ne connus jamais la

première, mon organisation m'ayant douée d'un sang-froid tout

semblable à celui de mon père. Ce mot de _sang-froid_ exprime

positivement la tranquillité que nous tenons d'une disposition

physique, et dont par conséquent nous n'avons pas à tirer vanité.

Quant à la frayeur qui résulte d'une excitation maladive de

l'imagination et qui n'a pour aliment que de fantômes, j'en fus

obsédée pendant toute mon enfance. Mais quand l'âge et la raison

eurent dissipé ces chimères, je retrouvai l'équilibre de mes facultés

et ne connus jamais aucun genre de peur.

Nous arrivâmes à Nohant dans les derniers jours d'août. J'étais

retombée dans ma fièvre, je n'avais plus faim, la gale faisait de

progrès. Une petite bonne espagnole, que nous avions prise en route et

qui s'appelait Cécilia, commençait aussi à ressentir les effets de la

contagion, et ne me touchait qu'avec répugnance. Ma mère était à peu

près guérie déjà, mais mon pauvre petit frère, dont les boutons ne

paraissaient plus, était encore plus malade et plus accablé que moi.

Nous étions l'un et l'autre deux masses inertes, brûlantes, et je

n'avais pas plus conscience que lui de ce qui s'était passé autour de

moi depuis le naufrage dans la Gironde.

Je repris mes sens en entrant dans la cour de Nohant. Ce n'était pas

aussi beau, à coup sûr, que le palais de Madrid, mais cela me fit le

même effet, tant une grande maison est imposante pour les enfans

élevés dans de petites chambres.

Ce n'était pas la première fois que je voyais ma grand'mère, mais je

ne me souviens pas d'elle avant ce jour-là. Elle me parut aussi très

grande, quoiqu'elle n'eût que cinq pieds, et sa figure blanche et

rosée, son air imposant, son invariable costume, composé d'une robe de

soie brune à taille longue et à manches plates, qu'elle n'avait pas

voulu modifier selon les exigences de la mode de l'Empire, sa perruque

blonde et crêpée en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec

une cocarde de dentelle au milieu, firent d'elle pour moi un être à

part, et qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu.

C'était la première fois que nous étions reçues à Nohant, ma mère et

moi. Après que ma grand'mère eut embrassé mon père, elle voulut

embrasser ma mère aussi; mais celle-ci l'en empêcha en lui disant:

--Ah! ma chère maman, ne touchez ni à moi ni à ces pauvres enfans.

Vous ne savez pas quelles misères nous avons subies, nous sommes tous

malades.

Mon père, qui était toujours optimiste, se mit à rire, et me mettant

dans les bras de ma grand'mère:

--Figure-toi, lui dit-il, que ces enfans ont une petite éruption de

boutons, et que Sophie, qui a l'imagination très frappée, s'imagine

qu'ils ont la gale.

--Gale ou non, dit ma grand'mère en me serrant contre son coeur, je me

charge de celui-là. Je vois bien que ces enfans sont malades, ils ont

la fièvre très fort tous les deux; ma fille allez vite vous reposer

avec votre fils, car vous avez fait là une campagne au dessus des

forces humaines. Moi, je soignerai la petite. C'est trop de deux

enfans sur les bras, dans l'état où vous êtes.

Elle m'emporta dans sa chambre, et, sans aucun dégoût de l'état

horrible où j'étais, cette excellente femme, si délicate et si

recherchée pourtant, me déposa sur son lit. Ce lit et cette chambre,

encore frais à cette époque, me firent l'effet d'un paradis. Les murs

étaient tendus de toile de perse à grands ramages; tous les meubles

étaient du temps de Louis XV. Le lit, en forme de corbillard, avec de

grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux et une

quantité de lambrequins découpés, d'oreillers et de garnitures dont le

luxe et la finesse m'étonnèrent. Je n'osais m'installer dans un si bel

endroit, car je me rendais compte du dégoût que je devais inspirer, et

j'en avais déjà ressenti l'humiliation. Mais on me la fit vite oublier

par les soins et les caresses dont je fus l'objet. La première figure

que je vis après celle de ma grand'mère, fut un gros garçon de neuf

ans qui entra avec un énorme bouquet de fleurs, et qui vint me le

jeter à la figure d'un air amical et enjoué. Ma grand'mère me dit:

«_C'est Hippolyte_, embrassez-vous, mes enfans.» Nous nous embrassâmes

sans en demander davantage, et je passai bien des années avec lui,

sans savoir qu'il était mon frère: c'était l'enfant de la _petite

maison_.

Mon père le prit par le bras et le conduisit à ma mère, qui

l'embrassa, le trouva superbe, et lui dit: «Eh bien! il est à moi

aussi, comme Caroline est à toi.» Et nous fûmes élevés ensemble,

tantôt sous ses yeux, tantôt sous ceux de ma grand'mère.

Deschartres m'apparut aussi ce jour-là pour la première fois. Il avait

des culottes courtes, des bas blancs, des guêtres de nankin, un habit

noisette très long et très carré, et une casquette à soufflet. Il vint

gravement m'examiner, et, comme il était très bon médecin, il fallut

bien le croire quand il déclara que j'avais la gale; mais la maladie

avait perdu son intensité, et ma fièvre ne venait que d'un excès de

fatigue. Il recommanda à mes parens de nier cette gale que nous

apportions, afin de ne pas jeter l'effroi et la consternation dans la

maison. Il déclara devant les domestiques que c'était une petite

éruption fort innocente, et elle ne se communiqua qu'à deux autres

enfans, qui, surveillés et soignés à temps, furent promptement guéris,

sans savoir de quel mal.

Pour moi, au bout de deux heures de repos sur le lit de ma grand'mère,

dans cette chambre fraîche et aérée où je n'entendais plus l'agaçant

bourdonnement des moustiques de l'Espagne, je me sentis si bien que

j'allai courir dans le jardin avec Hippolyte. Je me souviens qu'il me

tenait par la main avec une sollicitude extrême, croyant qu'à chaque

pas j'allais tomber. J'étais un peu humiliée qu'il me crût si petite

fille, et je lui montrai bientôt que j'étais un garçon très résolu.

Cela le mit à l'aise, et il m'initia à plusieurs jeux fort agréables,

entre autres à celui de faire ce qu'il appelait des pâtés à la crotte.

Nous prenions du sable fin ou du terreau, que nous trempions dans

l'eau, et que nous dressions, après l'avoir bien pétri, sur de grandes

ardoises, en lui donnant la forme de gâteaux. Ensuite il portait tout

cela furtivement dans le four, et comme il était fort taquin déjà, il

se réjouissait de la colère des servantes qui, en venant retirer le

pain et les galettes, juraient et jetaient dehors nos étranges ragoûts

cuits à point.

Je n'avais jamais été malicieuse, car, de ma nature, je ne suis point

fine. Fantasque et impérieuse, parce que j'étais fort gâtée par mon

père, je n'avais de préméditation et de dissimulation en rien.

Hippolyte vit bientôt mon faible, et pour me punir de mes caprices et

de mes colères, il se mit à me taquiner cruellement. Il me dérobait

mes poupées et les enterrait dans le jardin, puis il y mettait une

petite croix, et me les faisait déterrer. Il les pendait aux branches

la tête en bas, et leur faisait endurer mille supplices que j'avais la

simplicité de prendre au sérieux et qui me faisaient répandre de

véritables larmes. Aussi, j'avoue que je le détestais fort souvent.

Mais je n'ai jamais été capable de rancune, et quand il venait me

chercher pour jouer, je ne savais pas lui résister.

Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m'eurent bientôt rendu la

santé. Ma mère me bourrait toujours de soufre, et je me soumettais à

ce traitement, parce qu'elle avait sur moi un ascendant de persuasion

complet. Pourtant, ce soufre m'était odieux, et je lui disais de me

fermer les yeux et de me pincer le nez pour me le faire avaler. Pour

me débarrasser ensuite de ce goût, je cherchais les alimens les plus

acides, et ma mère, qui avait toute une médecine d'instinct ou de

préjugé dans la tête, croyait que les enfans ont la divination de ce

qui leur convient. Voyant que je rongeais toujours des fruits verts,

elle mit des citrons à ma disposition, et j'en étais si avide que je

les mangeais avec la peau et les pepins, comme on mange des fraises.

Ma grande faim était passée, et pendant cinq ou six jours, je me

nourris exclusivement de citron. Ma grand'mère s'effrayait de cet

étrange régime, mais, cette fois, Deschartres m'observant avec

attention, et voyant que j'allais de mieux en mieux, pensa que la

nature m'avait fait deviner effectivement ce qui devait me sauver.

Il est certain que je fus promptement guérie, et que je n'ai jamais

fait d'autre maladie. Je ne sais si la gale est, en effet, comme le

disaient nos soldats, un brevet de santé; mais il est certain que,

toute ma vie, j'ai pu soigner des maladies réputées contagieuses, et

de pauvres galeux dont personne n'osait approcher, sans que j'aie

attrapé un bouton. Il me semble que je soignerais impunément des

pestiférés, et je pense qu'à quelque chose malheur est bon, moralement

du moins, car je n'ai jamais vu de misères physiques dont je n'aie pu

vaincre en moi le dégoût. Ce dégoût est violent cependant, et j'ai été

souvent, bien souvent, près de m'évanouir en voyant des plaies et des

opérations repoussantes. Mais j'ai toujours pensé alors à ma gale et

au premier baiser de ma grand'mère, et il est certain que la volonté

et la foi peuvent dominer les sens, quelque affectés qu'ils soient.

Mais tandis que je reprenais à vue d'oeil, mon pauvre petit frère

Louis dépérissait rapidement. La gale avait disparu, mais la fièvre le

rongeait. Il était livide et ses pauvres yeux éteints avaient une

expression de tristesse indicible. Je commençai à l'aimer en le voyant

souffrir. Jusque-là je n'avais pas fait grande attention à lui; mais

quand il était étendu sur les genoux de ma mère, si languissant et si

faible qu'elle osait à peine le toucher, je devenais triste avec elle,

et comprenais vaguement l'inquiétude, la chose que les enfans sont le

moins portés à ressentir. Ma mère s'attribuait le dépérissement de son

enfant. Elle craignait que son lait ne lui fût un poison, et elle

s'efforçait de reprendre de la santé pour lui en donner. Elle passait

toutes ses journées au grand air avec l'enfant couché à l'ombre,

auprès d'elle, dans des coussins et des châles bien arrangés.

Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d'exercice afin d'avoir de

l'appétit, et de réparer la qualité de son lait par de bons alimens.

Elle commença aussitôt un petit jardin dans un angle du grand jardin

de Nohant, au pied d'un gros poirier qui existe encore.

Cet arbre a toute une histoire si bizarre qu'elle ressemble à un

roman, et que je ne l'ai sue que longtemps après.

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre petit aveugle, après avoir gémi

longtemps sur les genoux de ma mère, devint froid; rien ne put le

réchauffer; il ne remuait plus. Deschartres vint, l'ôta des bras de ma

mère; il était mort. Triste et courte existence dont, grâce à Dieu, il

ne s'est pas rendu compte.

Le lendemain on l'enterra; ma mère me cacha ses larmes. Hippolyte fut

chargé de m'emmener au jardin toute la journée. Je sus à peine et ne

compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la

maison. Il paraît que mon père fut vivement affecté, et que cet

enfant, malgré son infirmité, lui était tout aussi cher que les

autres. Le soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés dans leur

chambre, pleuraient ensemble, et il se passa entre eux une scène

étrange que ma mère m'a racontée avec détail une vingtaine d'années

plus tard. J'y avais assisté en dormant.

Dans sa douleur, et l'esprit frappé des reflexions de ma grand'mère,

mon père dit à ma mère: «Ce voyage d'Espagne nous aura été bien

funeste, ma pauvre Sophie. Lorsque tu m'écrivais que tu voulais venir

m'y rejoindre, et que je te suppliais de n'en rien faire, tu croyais

voir là une preuve d'infidélité ou de refroidissement de ma part; et

moi, j'avais le pressentiment de quelque malheur. Qu'y avait-il de

plus téméraire et de plus insensé que de courir ainsi, grosse à pleine

ceinture, à travers tant de dangers, de privations, de souffrances et

de terreurs de tous les instans? C'est un miracle que tu y aies

résisté; c'est un miracle qu'Aurore soit vivante. Notre pauvre garçon

n'eût peut-être pas été aveugle s'il était né à Paris. L'accoucheur de

Madrid m'a expliqué que, par la position de l'enfant dans le sein de

la mère, les deux poings fermés et appuyés contre les yeux, la longue

pression qu'il a dû éprouver par ta propre position dans la voiture,

avec ta fille souvent assise sur tes genoux, a nécessairement empêché

les organes de la vue de se développer.»

--«Tu me fais des reproches, maintenant, dit ma mère, il n'est plus

temps. Je suis au désespoir. Quant au chirurgien, c'est un menteur et

un scélérat. Je suis persuadée que je n'ai pas rêvé, quand je lui ai

vu écraser les yeux de mon enfant.»

Ils parlèrent longtemps de leur malheur, et peu à peu ma mère s'exalta

beaucoup dans l'insomnie et dans les larmes. Elle ne voulait pas

croire que son fils fût mort de dépérissement et de fatigue; elle

prétendait que, la veille encore, il était en pleine voie de guérison,

et qu'il avait été surpris par une convulsion nerveuse. «Et

maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre

enfant! Quelle horrible chose que d'ensevelir ainsi ce qu'on aime, et

de se séparer pour toujours du corps d'un enfant qu'un instant

auparavant on soignait et on caressait avec tant d'amour! On vous

l'ôte, on le cloue dans une bière, on le jette dans un trou! On le

couvre de terre, comme si l'on craignait qu'il n'en sortît! Ah! c'est

horrible, et je n'aurais pas dû me laisser arracher ainsi mon enfant.

J'aurais dû le garder, le faire embaumer!

--Et quand on songe, dit mon père, que l'on enterre souvent des gens

qui ne sont pas morts! Ah! il est bien vrai que cette manière

d'ensevelir les cadavres, est ce qu'il y a de plus sauvage au monde.

--Les sauvages! dit ma mère, ils le sont moins que nous. Ne m'as-tu

pas raconté qu'ils étendent leurs morts sur des claies, et qu'ils les

suspendent, desséchés, sur des branches d'arbres? J'aimerais mieux

voir le berceau de mon petit enfant mort, accroché à un des arbres du

jardin, que de penser qu'il va pourrir dans la terre! Et puis,

ajouta-t-elle, frappée de la réflexion qui était venue à mon père,

s'il n'était pas mort, en effet! Si on avait pris une convulsion pour

l'agonie! si M. Deschartres s'était trompé? Car, enfin, il me l'a ôté,

il m'a empêché de le frotter encore, de le réchauffer, disant que je

hâtais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres! Il me fait peur, et

je n'ose lui résister! Mais c'est peut-être un ignorant qui n'a pas su

distinguer une léthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmentée que

j'en deviens folle, et que je donnerais tout au monde pour ravoir mon

enfant mort ou vivant.»

Mon père combattit d'abord cette pensée, mais, peu à peu, elle le

gagna aussi, et regardant à sa montre: «Il n'y a pas de temps à

perdre, dit-il; il faut que j'aille chercher cet enfant. Ne fais pas

de bruit, ne réveillons personne; je te réponds que dans une heure tu

l'auras.»

Il se lève, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une

bêche et court au cimetière qui touche à notre maison et qu'un mur

sépare du jardin. Il s'approche de la terre fraîchement remuée et

commence à creuser. Il faisait sombre, et mon père n'avait pas pris de

lanterne; il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu'il

découvrait, et ce ne fut que quand il l'eut débarrassée en entier,

étonné de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande

pour être celle de l'enfant. C'était celle d'un homme de notre village

qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et

là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à

le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre

paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu'il avait

fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l'épaule, et le fit

tomber dans la fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu'il avait éprouvé

un instant de terreur et d'angoisse inexprimable en se trouvant poussé

par ce mort, et renversé dans la terre sur la dépouille de son fils.

Il était brave, on le sait du reste, et il n'avait aucun genre de

superstition. Pourtant, il eut un mouvement de terreur et une sueur

froide lui vint au front. Huit jours après, il devait prendre place à

côté du paysan dans cette même terre qu'il avait soulevée pour en

arracher le corps de son fils.

Il recouvra vite son sangfroid, et répara si bien le désordre que

personne ne s'en aperçut jamais.

Il rapporta le petit cercueil à ma mère, et l'ouvrit avec

empressement. Le pauvre enfant était bien mort, mais ma mère se plut à

lui faire elle-même une dernière toilette. On avait profité de son

premier abattement pour l'en empêcher. Maintenant, exaltée et comme

ranimée par ses larmes, elle frotta de parfums ce petit cadavre, elle

l'enveloppa de son plus beau linge, et le replaça dans son berceau

pour se donner la douloureuse illusion de le regarder dormir encore.

Elle le garda ainsi caché et enfermé dans sa chambre toute la journée

du lendemain; mais la nuit suivante toute vaine espérance étant

dissipée, mon père écrivit avec soin le nom de l'enfant et la date de

sa naissance et de sa mort sur un papier qu'il plaça entre deux

vitres, et qu'il ferma avec de la cire à cacheter tout autour.

Etranges précautions qui furent prises avec une apparence de

sangfroid, sous l'empire d'une douleur exaltée. L'inscription ainsi

placée dans le cercueil, ma mère couvrit l'enfant de feuilles de

roses, et le cercueil fut recloué et porté dans le jardin, à l'endroit

que ma mère cultivait elle-même, et enseveli au pied du vieux poirier.

Dès le lendemain, ma mère se remit avec ardeur au jardinage, et mon

père l'y aida. On s'étonna de leur voir prendre cet amusement puéril,

en dépit de leur tristesse. Eux seuls savaient le secret de leur amour

pour ce coin de terre. Je me souviens de l'avoir vu cultiver par eux

pendant le peu de jours qui séparèrent cet étrange incident de la mort

de mon père. Ils y avaient planté de superbes reines-marguerites qui y

ont fleuri pendant plus d'un mois. Au pied du poirier, ils avaient

élevé une butte de gazon avec un petit sentier en colimaçon pour que

j'y pusse monter et m'y asseoir. Combien de fois j'y suis montée, en

effet! Combien j'y ai joué et travaillé sans me douter que c'était un

tombeau! Il y avait autour de jolies allées sinueuses, bordées de

gazon, des plates-bandes de fleurs et des bancs; c'était un jardin

d'enfant, mais complet, et qui s'était créé là comme par magie, mon

père, ma mère, Hippolyte et moi y travaillant sans relâche pendant

cinq ou six journées, les dernières de la vie de mon père, les plus

paisibles peut-être qu'il ait goûtées, et les plus tendres dans leur

mélancolie. Je me souviens qu'il apportait sans cesse de la terre et

du gazon, et qu'en allant chercher ces fardeaux, il nous mettait,

Hippolyte et moi, dans la brouette, prenant plaisir à nous regarder,

et faisant quelquefois semblant de nous verser pour nous voir crier ou

rire, selon notre humeur du moment.

Quinze ans plus tard, mon mari fit changer la disposition générale de

notre jardin; déjà le petit jardin de ma mère avait disparu depuis

longtemps. Il avait été abandonné pendant mon séjour au couvent et

planté de figuiers. Le poirier avait grossi et il fut question de

l'ôter parce qu'il se trouvait rentré un peu dans une allée dont on ne

pouvait changer l'alignement. J'obtins grâce pour lui. On creusa

l'allée et une plate-bande de fleurs se trouva placée sur la sépulture

de l'enfant. Quand l'allée fut finie, assez longtemps après, même, le

jardinier dit un jour, d'un air mystérieux, à mon mari et à moi, que

nous avions bien fait de respecter cet arbre. Il avait envie de parler

et ne se fit pas beaucoup prier pour nous dire le secret qu'il avait

découvert. Quelques années auparavant, en plantant ses figuiers, sa

bêche avait heurté contre un petit cercueil. Il l'avait dégagé de la

terre, examiné et ouvert. Il y avait trouvé les ossemens d'un petit

enfant. Il avait cru d'abord que quelque infanticide avait été caché

en ce lieu, mais il avait trouvé le carton écrit intact entre les deux

vitres, et il y avait lu les noms du pauvre petit Louis, et les dates

si rapprochées de sa naissance et de sa mort. Il n'avait guère

compris, lui, dévôt et superstitieux, par quelle fantaisie on avait

ôté de la terre consacrée ce corps qu'il avait vu porter au cimetière;

mais enfin il en avait respecté le secret. Il s'était borné à le dire

à ma grand'mère, et il nous le disait maintenant pour que nous

avisassions à ce qu'il y avait à faire. Nous jugeâmes qu'il n'y avait

rien à faire du tout. Faire reporter ces ossemens dans le cimetière,

c'eût été ébruiter un fait que tout le monde n'eût pas compris et qui,

sous la Restauration, eût pu être exploité contre ma famille par les

prêtres. Ma mère vivait, et son secret devait être gardé et respecté.

Ma mère m'a raconté le fait ensuite et a été satisfaite que les

ossemens n'eussent pas été dérangés.

L'enfant resta donc sous le poirier, et le poirier existe encore. Il

est même fort beau, et, au printemps, il étend un parasol de fleurs

rosées sur cette sépulture ignorée. Je ne vois pas le moindre

inconvénient à en parler aujourd'hui. Ces fleurs printanières lui sont

un ombrage moins sinistre que le cyprès des tombeaux. L'herbe et les

fleurs sont le véritable mausolée des enfans et quant à moi, je

déteste les monumens et les inscriptions. Je tiens cela de ma

grand'mère qui n'en voulut jamais pour son fils chéri, disant avec

raison que les grandes douleurs n'ont point d'expression, et que les

arbres et les fleurs sont les seuls ornemens qui n'irritent pas la

pensée.

Il me reste à raconter des choses bien tristes, et quoiqu'elles ne

m'aient point affectée au-delà des facultés très limitées qu'un enfant

peut avoir pour la douleur, je les ai toujours vues si présentes aux

souvenirs et aux pensées de ma famille, que j'en ai ressenti le

contre-coup toute ma vie.

Quand le petit jardin mortuaire fut à peu près établi, l'avant-veille

de sa mort, mon père engagea ma grand'mère à faire abattre les murs

qui entouraient le grand jardin, et, dès qu'elle y eut consenti, il se

mit à l'ouvrage, à la tête des ouvriers. Je le vois encore au milieu

de la poussière, un pic de fer à la main, faisant crouler ces vieux

murs qui tombaient presque d'eux-mêmes avec un bruit dont j'étais

effrayée.

Mais les ouvriers finirent l'ouvrage sans lui. Le vendredi 17

septembre, il monta son terrible cheval pour aller faire visite à nos

amis de La Châtre. Il y dîna et y passa la soirée. On remarqua qu'il

se forçait un peu pour être enjoué comme à l'ordinaire, et que, par

momens, il était sombre et préoccupé. La mort récente de son enfant

lui revenait dans l'âme, et il faisait généreusement son possible pour

ne pas communiquer sa tristesse à ses amis. C'était ceux-là même avec

lesquels il avait joué, sous le Directoire, _Robert_, _chef de

brigands_. Il dînait chez M. et Mme Duvernet.

Ma mère était toujours jalouse, et surtout, comme il arrive dans cette

maladie, des personnes qu'elle ne connaissait pas. Elle eut du dépit

de voir qu'il ne rentrait pas de bonne heure, ainsi qu'il le lui avait

promis, et montra naïvement son chagrin à ma grand'mère. Déjà elle lui

avait confessé cette faiblesse, et déjà ma grand'mère l'avait

raisonnée. Ma grand'mère n'avait pas connu les passions, et les

soupçons de ma mère lui paraissaient fort déraisonnables. Elle eût dû

y compatir un peu pourtant, elle qui avait porté la jalousie dans

l'amour maternel: mais elle parlait à son impétueuse belle fille un

langage si grave, que celle-ci en était souvent effrayée. Elle la

grondait même, toujours dans une forme douce et mesurée, mais avec une

certaine froideur qui l'humiliait et la réduisait sans la guérir.

Ce soir-là, elle réussit à la mater complétement, en lui disant que,

si elle tourmentait ainsi Maurice, Maurice se dégoûterait d'elle, et

chercherait peut-être alors, hors de son intérieur, le bonheur qu'elle

en aurait chassé. Ma mère pleura, et, après quelques révoltes, se

soumit pourtant, et promit de se coucher tranquillement, de ne pas

aller attendre son mari sur la route, enfin de ne pas se rendre

malade, elle qui avait été récemment éprouvée par tant de fatigue et

de chagrin. Elle avait encore beaucoup de lait; elle pouvait, au

milieu de ses agitations morales, faire une maladie, éprouver des

accidens qui lui ôteraient tout d'un coup sa beauté et les apparences

de la jeunesse. Cette dernière considération la frappa plus que toute

la philosophie de ma grand'mère. Elle céda à cet argument. Elle

voulait être belle pour plaire à son mari. Elle se coucha et

s'endormit comme une personne raisonnable. Pauvre femme, quel réveil

l'attendait!

Vers minuit, ma grand'mère commençait pourtant à s'inquiéter sans en

rien dire à Deschartres, avec qui elle prolongeait sa partie de

piquet, voulant embrasser son fils avant de s'endormir. Enfin minuit

sonna, et elle était retirée dans sa chambre, lorsqu'il lui sembla

entendre dans la maison un mouvement inusité. On agissait avec

précaution pourtant, et Deschartres, appelé par Saint-Jean, était

sorti avec le moins de bruit possible; mais quelques portes ouvertes,

un certain embarras de la femme de chambre qui avait vu appeler

Deschartres sans savoir de quoi il s'agissait, mais qui, à la

physionomie de Saint-Jean, avait pressenti quelque chose de grave, et,

plus que tout cela l'inquiétude déjà éprouvée, précipitèrent

l'épouvante de ma grand'mère. La nuit était sombre et pluvieuse, et

j'ai déjà dit que ma grand'mère, quoique d'une belle et forte

organisation, soit par faiblesse naturelle des jambes, soit par

mollesse excessive dans sa première éducation, n'avait jamais pu

marcher. Quand elle avait fait lentement le tour de son jardin, elle

était accablée pour tout le jour. Elle n'avait marché qu'une fois en

sa vie pour aller surprendre son fils à Passy en sortant de prison.

Elle marcha pour la seconde fois le 17 septembre 1808. Ce fut pour

aller relever son cadavre à une lieue de la maison, à l'entrée de La

Châtre. Elle partit seule, en petits souliers de prunelle, sans châle,

comme elle se trouvait en ce moment-là. Comme il s'était passé un peu

de temps avant qu'elle ne surprît dans la maison l'agitation qui

l'avait avertie, Deschartres était arrivé avant elle. Il était déjà

près de mon pauvre père; il avait déjà constaté la mort.

Voici comment ce funeste accident était arrivé:

Au sortir de la ville, cent pas après le pont qui en marque l'entrée,

la route fait un angle. En cet endroit, au pied du treizième peuplier,

on avait laissé, ce jour-là, un monceau de pierres et de gravats. Mon

père avait pris le galop en quittant le pont. Il montait le fatal

_Leopardo_. Weber, à cheval aussi, le suivait à dix pas en arrière. Au

détour de la route, le cheval de mon père heurta le tas de pierres

dans l'obscurité. Il ne s'abattit pas, mais, effrayé et stimulé sans

doute par l'éperon, il se releva par un mouvement d'une telle

violence, que le cavalier fut enlevé et alla tomber à dix pieds en

arrière. Weber n'entendit que ces mots: «_A moi, Weber!... je suis

mort!_» Il trouva son maître étendu sur le dos. Il n'avait aucune

blessure apparente; mais il s'était rompu la colonne vertébrale. Il

n'existait plus!

Je crois qu'on le porta dans l'auberge voisine et que des secours lui

vinrent promptement de la ville, pendant que Weber, en proie à une

inexprimable terreur, était venu au galop chercher Deschartres. Il

n'était plus temps, mon père n'avait pas eu le temps de souffrir. Il

n'avait eu que celui de se rendre compte de la mort subite et

implacable qui venait le saisir au moment où sa carrière militaire

s'ouvrait enfin devant lui brillante et sans obstacle, où, après une

lutte de huit années, sa mère, sa femme et ses enfans, enfin acceptés

les uns par les autres, et réunis sous le même toit, le combat

terrible et douloureux de ses affections allait cesser et lui

permettre d'être heureux.

Au lieu fatal, terme de sa course désespérée, ma pauvre grand'mère

tomba comme suffoquée sur le corps de son fils. Saint-Jean s'était

hâté de mettre les chevaux à la berline et il arriva pour y placer

Deschartres, le cadavre et ma grand'mère, qui ne voulut pas s'en

séparer. C'est Deschartres qui m'a raconté, dans la suite, cette nuit

de désespoir, dont ma grand'mère n'a jamais pu parler. Il m'a dit que

tout ce que l'âme humaine peut souffrir sans se briser, il l'avait

souffert durant ce trajet où la pauvre mère, pâmée sur le corps de son

fils, ne faisait entendre qu'un râle semblable à celui de l'agonie.

Je ne sais pas ce qui se passa jusqu'au moment où ma mère apprit cette

effroyable nouvelle. Il était six heures du matin, et j'étais déjà

levée. Ma mère s'habillait: elle avait une jupe et une camisole

blanches, et elle se peignait. Je la vois encore au moment où

Deschartres entra chez elle sans frapper, la figure si pâle et si

bouleversée, que ma mère comprit tout de suite. «Maurice!

s'écria-t-elle; où est Maurice?» Deschartres ne pleurait pas. Il avait

les dents serrées, il ne pouvait prononcer que des paroles

entrecoupées: «Il est tombé..... non, n'y allez pas, restez ici...

Pensez à votre fille... Oui, c'est grave, très grave....» Et enfin,

faisant un effort qui pouvait ressembler à une cruauté brutale, mais

qui était tout à fait indépendant de la réflexion, il lui dit avec un

accent que je n'oublierai de ma vie: «_Il est mort!_» Puis il eut

comme une espèce de rire convulsif, s'assit, et fondit en larmes.

Je vois encore dans quel endroit de la chambre nous étions. C'est

celle que j'habite encore et dans laquelle j'écris le récit de cette

lamentable histoire. Ma mère tomba sur une chaise derrière le lit. Je

vois sa figure livide, ses grands cheveux noirs épars sur sa poitrine,

ses bras nus que je couvrais de baisers; j'entends ses cris

déchirans. Elle était sourde aux miens et ne sentait pas mes caresses.

Deschartres lui dit: «Voyez donc cette enfant, et vivez pour elle.»

Je ne sais plus ce qui se passa. Sans doute les cris et les larmes

m'eurent bientôt brisée: l'enfance n'a pas la force de souffrir.

L'excès de la douleur et de l'épouvante m'anéantit et m'ôta le

sentiment de tout ce qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le

souvenir qu'à dater de plusieurs jours après, lorsqu'on me mit des

habits de deuil. Ce noir me fit une impression très vive. Je pleurai

pour m'y soumettre; j'avais porté cependant la robe et le voile noirs

des Espagnoles, mais sans doute je n'avais jamais eu de bas noirs, car

ces bas me causèrent une grande terreur. Je prétendis qu'on me mettait

des jambes de mort, et il fallut que ma mère me montrât qu'elle en

avait aussi. Je vis le même jour ma grand'mère, Deschartres, Hippolyte

et toute la maison en deuil. Il fallut qu'on m'expliquât que c'était à

cause de la mort de mon père, et je dis alors à ma mère une parole qui

lui fit beaucoup de mal: Mon papa, lui dis-je, est donc encore mort

aujourd'hui?

J'avais pourtant compris la mort, mais apparemment je ne la croyais

pas éternelle. Je ne pouvais me faire l'idée d'une séparation absolue,

et je reprenais peu à peu mes jeux et ma gaîté avec l'insouciance de

mon âge. De temps en temps, voyant ma mère pleurer à la dérobée, je

m'interrompais pour lui dire de ces naïvetés qui la brisaient. «Mais

quand mon papa aura fini d'être mort, il reviendra bien te voir?» La

pauvre femme ne voulait pas me détromper complétement; elle me disait

seulement que nous resterions bien longtemps comme cela à l'attendre;

et elle défendait aux domestiques de me rien expliquer. Elle avait au

plus haut point le respect de l'enfance, que l'on met trop de côté

dans des éducations plus complètes et plus savantes.

Cependant la maison était plongée dans une morne tristesse, et le

village aussi, car personne n'avait connu mon père sans l'aimer. Sa

mort répandit une véritable consternation dans le pays, et les gens

même qui ne le connaissaient que de vue furent vivement affectés de

cette catastrophe. Hippolyte fut très ébranlé par un spectacle qu'on

ne lui avait pas dérobé avec autant de soin qu'on l'avait fait pour

moi. Il avait déjà neuf ans; et il ne savait pas encore que mon père

était le sien. Il eut beaucoup de chagrin, mais à son chagrin l'image

de la mort mêla une sorte de terreur, et il ne faisait que pleurer et

crier la nuit. Les domestiques, confondant leurs superstitions et

leurs regrets, prétendaient avoir vu mon père se promener dans la

maison après sa mort. La vieille femme de Saint-Jean affirmait, avec

serment, l'avoir vu à minuit traverser le corridor, et descendre

l'escalier. Il avait son grand uniforme, disait-elle, et il marchait

lentement, sans paraître voir personne. Il avait passé auprès d'elle

sans la regarder et sans lui parler. Une autre l'avait vu dans

l'antichambre de l'appartement de ma mère. C'était alors une grande

salle nue destinée à un billard, et où il n'y avait qu'une table et

quelques chaises. En traversant cette pièce le soir, une servante

l'avait vu assis, les coudes appuyés sur la table et la tête dans ses

mains. Il est certain que quelque voleur domestique profita ou essaya

de profiter des terreurs de nos gens, car un fantôme blanc erra dans

la cour pendant plusieurs nuits. Hippolyte le vit et en fut malade de

peur. Deschartres le vit aussi et le menaça d'un coup de fusil: il ne

revint plus.

Heureusement pour moi je fus assez bien surveillée pour ne pas

entendre ces sottises, et la mort ne se présenta pas à moi sous

l'aspect hideux que les imaginations superstitieuses lui ont donné. Ma

grand'mère me sépara pendant quelques jours d'Hippolyte qui perdait la

tête et qui, d'ailleurs, était pour moi un camarade un peu trop

impétueux. Mais elle s'inquiéta bientôt de me voir trop seule et de

l'espèce de satisfaction passive avec laquelle je me tenais tranquille

sous ses yeux et plongée dans des rêveries, qui étaient pourtant une

nécessité de mon organisation, et qu'elle ne s'expliquait point. Il

paraît que je restais des heures entières assise sur un tabouret, aux

pieds de ma mère ou aux siens, ne disant mot, les bras pendans, les

yeux fixes, la bouche entr'ouverte, et que je paraissais idiote par

momens. «Je l'ai toujours vue ainsi, disait ma mère; c'est sa nature;

ce n'est pas bêtise; soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque chose.

Autrefois elle parlait tout haut en rêvassant. A présent elle ne dit

plus rien, mais, comme disait son pauvre père, elle n'en pense pas

moins.--C'est probable, répondait ma grand'mère; mais il n'est pas bon

pour les enfans de tant rêver. J'ai vu aussi son pauvre père, enfant,

tomber dans des espèces d'extases, et après cela, il a eu une maladie

de langueur. Il faut que cette petite soit distraite et secouée malgré

elle; nos chagrins la feront mourir si on n'y prend garde; elle les

ressent, bien qu'elle ne les comprenne pas. Ma fille, il faut vous

distraire aussi, ne fût-ce que physiquement. Vous êtes naturellement

robuste, l'exercice vous est nécessaire. Il faut reprendre votre

travail de jardinage; l'enfant y reprendra goût avec vous.»

Ma mère obéit, mais sans doute elle ne put pas d'abord y mettre

beaucoup de suite. A force de pleurer, elle avait dès lors contracté

d'effroyables douleurs de tête qu'elle a conservées pendant plus de

vingt ans, et qui, presque toutes les semaines, la forçaient à se

coucher pendant vingt-quatre heures.

Il faut que je dise ici, pour ne pas l'oublier, une chose qui me

revient et que je tiens à dire, parce qu'on en a fait contre ma mère

un sujet d'accusation qui est resté jusqu'à ce jour dans l'esprit de

plusieurs personnes. Il paraît que le jour de la mort de mon père, ma

mère s'était écriée: _Et moi qui étais jalouse! A présent je ne le

serai donc plus!_ Cette parole était profonde dans sa douleur; elle

exprimait un regret amer du temps où elle se livrait à des peines

chimériques, et une comparaison avec le malheur réel qui lui apportait

une si horrible guérison. Soit Deschartres, qui jamais ne put se

réconcilier franchement avec elle, soit quelque domestique mal

intentionné, cette parole fut répétée et dénaturée. Ma mère aurait

dit, avec un accent de satisfaction monstrueuse: _Enfin, je ne serai

donc plus jalouse!_ Cela est si absurde, pris dans une pareille

acception et dans un jour de désespoir si violent, que je ne comprends

pas que des gens d'esprit aient pu s'y tromper. Il n'y a pourtant pas

longtemps (1847) que M. de Vitrolles, ancien ami de mon père, et

l'homme le plus _homme_ de l'ancien parti légitimiste, le racontait

dans ce sens à un de mes amis. J'en demande pardon à M. de Vitrolles,

mais on l'a indignement trompé, et la conscience humaine se révolte

contre de pareilles interprétations. J'ai vu le désespoir de ma mère,

et ces scènes-là ne s'oublient point.

Je reviens à moi après cette digression. Ma grand'mère, s'inquiétant

toujours de mon isolement, me chercha une compagne de mon âge. Mlle

Julie, sa femme de chambre, lui proposa d'amener sa nièce qui n'avait

que six mois de plus que moi, et bientôt la petite Ursule fut habillée

de deuil et amenée à Nohant. Aujourd'hui notre amitié, toujours plus

éprouvée par l'âge, a quarante ans de date. C'est quelque chose.

J'aurai à parler souvent de cette bonne Ursule, et je commence par

dire qu'elle fut pour moi d'un grand secours, dans la disposition

morale et physique où je me trouvais par suite de notre malheur

domestique. Le bon Dieu voulut bien me faire cette grâce que l'enfant

pauvre qu'on associait à mes jeux ne fût point une âme servile.

L'enfant du riche (et relativement à Ursule j'étais une petite

princesse) abuse instinctivement des avantages de sa position, et

quand son pauvre compagnon se laisse faire, le petit despote lui

ferait volontiers donner le fouet à sa place, ainsi que cela s'est vu

entre seigneurs et vilains. J'étais fort gâtée. Ma soeur, plus âgée

que moi de cinq ans, m'avait toujours cédé avec cette complaisance que

la raison inspire aux petites filles pour leurs cadettes. Clotilde

seule m'avait tenu tête, mais, depuis quelques mois, je n'avais plus

l'occasion de devenir sociable avec mes pareilles. J'étais seule avec

ma mère, qui pourtant ne me gâtait pas, car elle avait la parole vive

et la main leste, et mettait en pratique cette maxime que: qui aime

bien châtie bien; mais, dans ces jours de deuil, soutenir contre les

caprices d'un enfant une lutte de toutes les heures, était

nécessairement au-dessus de ses forces. Ma grand'mère et elle avaient

besoin de m'aimer et de me gâter pour se consoler de leurs peines.

J'en abusais naturellement, et puis le voyage d'Espagne, la maladie et

les douleurs auxquelles j'avais assisté m'avaient laissé une

excitation nerveuse qui dura assez longtemps. J'étais donc irritable

au dernier point, et hors de mon état normal. J'éprouvais mille

fantaisies, et je ne sortais de mes contemplations mystérieuses que

pour vouloir l'impossible. Je voulais qu'on me donnât les oiseaux qui

volaient dans le jardin, et de rage je me roulais par terre quand on

se moquait de moi. Je voulais que Weber me mît sur son cheval; ce

n'était plus Léopardo, on l'avait vendu bien vite; mais on pense bien

qu'on ne voulait me laisser approcher d'aucun cheval. Enfin mes désirs

contrariés faisaient mon supplice. Ma grand'mère disait que cette

intensité de fantaisies était une preuve d'imagination, et elle

voulait distraire cette imagination malade: mais cela fut long et

difficile.

Lorsque Ursule arriva, après la première joie, car elle me plut tout

de suite, et je sentis, sans m'en rendre compte, que c'était un enfant

très intelligent et très courageux, l'esprit de domination revint et

je voulus l'astreindre à toutes mes volontés. Tout au beau milieu de

nos jeux, il fallait changer celui qui lui plaisait pour celui qui me

plaisait davantage, et tout aussitôt je m'en dégoûtais quand elle

commençait à le préférer. Ou bien il fallait rester tranquille et ne

rien dire, _méditer_ avec moi, et si j'avais pu faire qu'elle eût mal

à la tête, ce qui m'arrivait souvent, j'aurais exigé qu'elle me tînt

compagnie sous ce rapport. Enfin j'étais l'enfant le plus maussade, le

plus chagrin et le plus irascible qu'il soit possible d'imaginer.

Grâce à Dieu, Ursule ne se laissa point asservir. Elle était d'humeur

enjouée, active, et si babillarde qu'on lui avait donné le surnom de

_Caquet bon bec_, qu'elle a gardé longtemps. Elle a toujours eu de

l'esprit, et ses discours faisaient souvent sourire ma grand'mère à

travers ses larmes. On craignit d'abord qu'elle ne se laissât

tyranniser; mais elle était trop têtue naturellement pour avoir besoin

qu'on lui fît la leçon. Elle me résista on ne peut mieux, et quand je

voulus jouer des mains et des griffes, elle me répondit des pieds et

des dents. Elle a gardé souvenir d'une formidable bataille à laquelle

nous nous défiâmes un jour. Il paraît que nous avions une querelle

sérieuse à vider, et comme nous ne voulions céder ni l'une ni l'autre,

nous convînmes de nous battre du mieux qu'il nous serait possible.

L'affaire fut assez chaude et il y eut des marques de part et d'autre.

Je ne sais qui fut la plus forte, mais le dîner étant servi sur ces

entrefaites, il nous fallait comparaître et nous craignions également

d'être grondées. Nous étions seules dans la chambre de ma mère. Nous

nous hâtâmes de nous laver la figure pour effacer quelques petites

gouttes de sang; nous nous arrangeâmes les cheveux l'une à l'autre, et

nous eûmes même de l'obligeance mutuelle dans ce commun danger. Enfin,

nous descendîmes l'escalier en nous demandant l'une à l'autre s'il n'y

paraissait plus. La rancune s'était effacée, et Ursule me proposa de

nous réconcilier et de nous embrasser, ce que nous fîmes de bon coeur,

comme deux vieux soldats après une affaire d'honneur. Je ne sais pas

si ce fut la dernière entre nous; mais il est certain que, soit dans

la paix, soit dans la guerre, nous vécûmes dès lors sur le pied de

l'égalité, et que nous nous aimions tant que nous ne pouvions vivre un

instant séparées. Ursule mangeait à notre table, comme elle y a

toujours mangé depuis. Elle couchait dans notre chambre et souvent

avec moi dans le grand lit. Ma mère l'aimait beaucoup, et quand elle

avait la migraine, elle était soulagée par les petites mains fraîches

qu'Ursule passait sur son front, bien longtemps et bien doucement.

J'étais un peu jalouse de ces soins qu'elle lui rendait, mais, soit

animation au jeu, soit un reste de disposition fébrile, j'avais

toujours les mains brûlantes, et j'empirais la migraine.

Nous restâmes deux ou trois ans à Nohant sans que ma grand'mère

songeât à retourner à Paris, sans que ma mère pût se décider à ce

qu'on désirait d'elle. Ma grand'mère voulait que mon éducation lui fût

entièrement confiée et que je ne la quittasse plus. Ma mère ne pouvait

abandonner Caroline, qui était en pension, à la vérité, mais qui

bientôt devait avoir besoin qu'elle s'en occupât d'une manière suivie,

et elle ne pouvait se résoudre à se séparer définitivement de l'une ou

de l'autre de ses filles. Mon oncle de Beaumont vint passer un été à

Nohant pour aider ma mère à prendre cette résolution qu'il jugeait

nécessaire au bonheur de ma grand'mère et au mien, car, tous comptes

faits, et même ma grand'mère augmentant le plus possible l'existence à

laquelle ma mère pouvait prétendre, il ne restait à celle-ci que 2,500

francs de rente, et ce n'était pas de quoi donner une brillante

éducation à ses deux enfans. Ma grand'mère s'attachait à moi chaque

jour davantage, non pas à cause de mon petit caractère, qui était

encore passablement quinteux à cette époque, mais à cause de ma

ressemblance frappante avec mon père. Ma voix, mes traits, mes

manières, mes goûts, tout en moi lui rappelait son fils enfant, à tel

point qu'elle se faisait quelquefois en me regardant jouer, une sorte

d'illusion, et que souvent elle m'appelait Maurice, et disait mon

fils, en parlant de moi.

Elle tenait beaucoup à développer mon intelligence, dont elle se

faisait une haute idée, je ne sais pourquoi. Je comprenais tout ce

qu'elle me disait et m'enseignait, mais elle le disait si clairement

et si bien, que ce n'était pas merveille. J'annonçais aussi des

dispositions musicales qui n'ont jamais été suffisamment développées,

mais qui la charmaient, parce qu'elles lui rappelaient l'enfance de

mon père, et elle recommençait la jeunesse de sa maternité en me

donnant des leçons.

J'ai souvent entendu ma mère soulever devant moi ce problème: «Mon

enfant sera-t-elle plus heureuse ici qu'avec moi? Je ne sais rien,

c'est vrai, et je n'aurai pas le moyen de lui en faire apprendre bien

long. L'héritage de son père peut être amoindri, si sa grand'mère se

désaffectionne en ne la voyant pas sans cesse. Mais l'argent et les

talens font-ils le bonheur?» Je comprenais déjà ce raisonnement, et

quand elle parlait de mon avenir avec mon oncle de Beaumont, qui la

pressait vivement de céder, j'écoutais de toutes mes oreilles sans en

avoir l'air. Il en résulta pour moi un grand mépris pour l'argent,

avant que je susse ce que ce pouvait être, et une sorte de terreur

vague de la richesse dont j'étais menacée. Cette richesse n'était pas

grand'chose car, au net, ce devait être un jour environ 12,000 francs

de rente.

Mais relativement, c'était beaucoup, et cela me faisait grand'peine,

étant lié à l'idée de me séparer de ma mère. Aussi, dès que j'étais

seule avec elle, je la couvrais de caresses, en la suppliant de ne

pas me _donner pour de l'argent_ à ma grand'mère. J'aimais pourtant

cette bonne maman si douce, qui ne me parlait que pour me dire des

choses tendres; mais cela ne pouvait se comparer à l'amour passionné

que je commençais à ressentir pour ma mère, et qui a dominé ma vie

jusqu'à une époque où des circonstances plus fortes que moi m'ont fait

hésiter entre ces deux mères, jalouses l'une de l'autre à propos de

moi, comme elles l'avaient été à propos de mon père.

Oui, je dois l'avouer, un temps est venu où, placée dans une situation

anormale entre deux affections qui, de leur nature, ne se combattent

point, j'ai été tour à tour victime de la sensibilité de ces deux

femmes, et de la mienne propre, trop peu ménagée par elles. Je

raconterai ces choses comme elles se sont accomplies, mais dans leur

ordre; et je veux tâcher de commencer par le commencement. Jusqu'à

l'âge de quatre ans, c'est-à-dire jusqu'au voyage en Espagne, j'avais

chéri ma mère instinctivement et sans le savoir. Ainsi que je l'ai

dit, je ne m'étais rendu compte d'aucune affection, et j'avais vécu

comme vivent les petits enfans et comme vivent les peuples primitifs,

par l'imagination. La vie du sentiment s'était éveillée en moi à la

naissance de mon petit frère aveugle, en voyant souffrir ma mère. Son

désespoir à la mort de mon père m'avait développée davantage dans ce

sens, et je commençai à me sentir subjuguée par cette affection, quand

l'idée d'une séparation vint me surprendre au milieu de mon âge d'or.

Je dis mon âge d'or, parce que c'était, à cette époque-là, le mot

favori d'Ursulette. Je ne sais où elle l'avait entendu dire, mais elle

me le répétait quand elle raisonnait avec moi; car elle prenait déjà

part à mes peines, et, par son caractère plus encore que par les cinq

ou six mois qu'elle avait de plus que moi, elle comprenait mieux le

monde réel. En me voyant pleurer à l'idée de rester sans ma mère avec

ma bonne maman, elle me disait: «C'est pourtant gentil d'avoir une

grande maison et un grand jardin comme ça pour se promener, et des

voitures, et des robes, et des bonnes choses à manger tous les jours.

Qu'est-ce qui donne tout ça? C'est le _richement_. Il ne faut donc pas

que tu pleures, car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de l'_âge

d'or_ et toujours du _richement_. Et quand je vas voir maman à La

Châtre, elle dit que je suis devenue difficile à Nohant, et que je

fais la dame. Et moi je lui dis: Je suis dans mon _âge d'or_, et je

prends du _richement_ pendant que j'en ai.»

Les raisonnemens d'Ursule ne me consolèrent pas. Un jour sa tante,

Mlle Julie, la femme de chambre de ma grand'mère, qui me voulait du

bien et qui raisonnait à son point de vue, me dit: _Voulez-vous donc

retourner dans votre petit grenier, manger des haricots?_ Cette

parole me révolta, et les haricots et le petit grenier me parurent

l'idéal du bonheur et de la dignité. Mais j'anticipe un peu. J'avais

peut-être déjà sept ou huit ans quand cette question de la richesse me

fut ainsi posée. Avant de dire le résultat du combat que ma mère

soutenait et se livrait à elle-même à propos de moi, je dois esquisser

les deux ou trois années que nous passâmes à Nohant après la mort de

mon père. Je ne pourrai pas le faire avec ordre, ce sera un tableau

général et un peu confus, comme mes souvenirs.

D'abord, je dois dire comment vivaient ensemble ma mère et ma

grand'mère, ces deux femmes aussi différentes par leur organisation

qu'elles l'étaient par leur éducation et leurs habitudes. C'était

vraiment les deux types extrêmes de notre sexe: l'une, blanche,

blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne

de noble race, aux grands airs pleins d'aisance et de bonté

protectrice, l'autre, brune, pâle, ardente, gauche et timide devant

les gens du beau monde, mais toujours prête à éclater quand l'orage

grondait trop fort au dedans, une nature d'Espagnole jalouse,

passionnée, colère et faible, méchante et bonne en même temps. Ce

n'était pas sans une mortelle répugnance que ces deux êtres, si

opposés par nature et par situation, s'étaient acceptés l'un l'autre,

et pendant la vie de mon père, elles s'étaient trop disputé son coeur

pour ne pas se haïr un peu. Après sa mort la douleur les rapprocha, et

l'effort qu'elles avaient fait pour s'aimer porta ses fruits. Ma

grand'mère ne pouvait comprendre les vives passions et les violens

instincts; mais elle était sensible aux grâces, à l'intelligence et

aux élans sincères du coeur. Ma mère avait tout cela, et ma grand'mère

l'observait souvent avec une sorte de curiosité, se demandant pourquoi

mon père l'avait tant aimée. Elle découvrit bientôt à Nohant ce qu'il

y avait de puissance et d'attrait dans cette nature inculte. Ma mère

était une grande artiste manquée, faute de développement. Je ne sais à

quoi elle eût été propre spécialement, mais elle avait pour tous les

arts et pour tous les métiers une aptitude merveilleuse. Elle ne

savait rien, elle n'avait rien appris. Ma grand'mère lui reprocha son

orthographe barbare et lui dit qu'il ne tiendrait qu'à elle de la

corriger. Elle se mit non à apprendre la grammaire, il n'était plus

temps, mais à lire avec attention, et, peu après, elle écrivait

presque correctement et dans un style si naïf et si joli, que ma

grand'mère, qui s'y connaissait, admirait ses lettres. Elle ne

connaissait pas seulement les notes, mais elle avait une voix

ravissante, d'une légèreté et d'une fraîcheur incomparables, et ma

grand'mère se plaisait à l'entendre chanter, toute grande musicienne

qu'elle était. Elle remarquait le goût et la méthode naturelle de son

chant. Puis, à Nohant, ne sachant comment remplir de longues

journées, ma mère se mit à dessiner, elle qui n'avait jamais touché un

crayon. Elle le fit d'instinct, comme tout ce qu'elle faisait, et

après avoir copié très adroitement plusieurs gravures, elle se mit à

faire des portraits à la plume et à la gouache, qui étaient

ressemblans et dont la naïveté avait toujours du charme et de la

grâce. Elle brodait un peu gros, mais avec une rapidité si incroyable,

qu'elle fit à ma grand'mère, en peu de jours, une robe de percale

brodée tout entière, du haut en bas, comme on en portait alors. Elle

faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux, ce qui n'était pas

merveille, puisqu'elle avait été longtemps modiste; mais c'était

inventé et exécuté avec une promptitude, un goût et une fraîcheur

incomparables. Ce qu'elle avait entrepris le matin, il fallait que ce

fût prêt pour le lendemain, eût-elle dû y passer la nuit: et elle

portait dans les moindres choses une ardeur et une puissance

d'attention qui paraissaient merveilleuses à ma grand'mère, un peu

nonchalante d'esprit et maladroite de ses mains, comme l'étaient alors

les grandes dames. Ma mère savonnait, elle repassait, elle

raccommodait toutes nos nippes elle-même, avec plus de prestesse et

d'habileté que la meilleure ouvrière de profession. Jamais je ne lui

ai vu faire d'ouvrages inutiles ou dispendieux comme ceux que font les

dames riches. Elle ne faisait ni petites bourses, ni petits écrans,

ni aucun de ces brinborions qui coûtent plus cher quand on les fait

soi-même, qu'on ne les paierait tout faits chez un marchand; mais pour

une maison qui avait besoin d'économie, elle valait dix ouvrières à

elle seule; et puis, elle était toujours prête à entreprendre toutes

choses. Ma grand'mère avait-elle cassé sa boîte à ouvrage, ma mère

s'enfermait une journée dans sa chambre, et, à dîner, elle lui

apportait une boîte en cartonnage, coupée, collée, doublée et

confectionnée par elle de tous points. Et il se trouvait que c'était

un petit chef-d'oeuvre de goût.

Il en était de tout ainsi. Si le clavecin était dérangé, sans

connaître ni le mécanisme ni la tablature, elle remettait des cordes,

elle recollait des touches, elle rétablissait l'accord. Elle osait

tout et réussissait à tout: elle eût fait des souliers, des meubles,

des serrures, s'il l'avait fallu. Ma grand'mère disait que c'était une

fée, et il y avait quelque chose de cela. Aucun travail, aucune

entreprise ne lui semblait ni trop poétique ni trop vulgaire, ni trop

pénible, ni trop fastidieuse; seulement elle avait horreur des choses

qui ne servent à rien, et disait tout bas que c'étaient des amusemens

de _vieille comtesse_.

C'était donc une organisation magnifique. Elle avait tant d'esprit

naturel que, quand elle n'était pas paralysée par sa timidité, qui

était extrême avec certaines gens, elle en était étincelante. Jamais

je n'ai entendu railler et critiquer comme elle savait le faire, et

il ne faisait pas bon de lui avoir déplu. Quand elle était bien à son

aise, c'était le langage incisif, comique et pittoresque de l'_enfant

de Paris_, auquel rien ne peut être comparé chez aucun peuple du

monde; et, au milieu de tout cela, il y avait des éclairs de poésie,

des choses senties et dites comme on ne les dit plus quand on s'en

rend compte et qu'on sait les dire.

Elle n'avait aucune vanité de son intelligence et ne s'en doutait même

pas. Elle était sûre de sa beauté sans en être fière, et disait

naïvement qu'elle n'avait jamais été jalouse de celle des autres, se

trouvant assez bien partagée de ce côté-là. Mais ce qui la tourmentait

par rapport à mon père, c'était la supériorité d'intelligence et

d'éducation qu'elle supposait aux femmes du monde. Cela prouve combien

elle était modeste naturellement, car les dix-neuf vingtièmes des

femmes que j'ai connues dans toutes les positions sociales étaient de

véritables idiotes auprès d'elle. J'en ai vu qui la regardaient

par-dessus l'épaule, et qui, en la voyant réservée et craintive,

s'imaginaient qu'elle avait honte de sa sottise et de sa nullité. Mais

qu'elles eussent essayé de piquer l'épiderme, le volcan eût fait

irruption et les eût lancées un peu loin.

Avec tout cela, il faut bien le dire, c'était la personne la plus

difficile à manier qu'il y eût au monde. J'en étais venue à bout dans

ses dernières années, mais ce n'était pas sans peine et sans

souffrance. Elle était irascible au dernier point, et pour la calmer,

il fallait feindre d'être irrité. La douceur et la patience

l'exaspéraient, le silence la rendait folle, et c'est pour l'avoir

trop respectée que je l'ai trouvée longtemps injuste avec moi. Il ne

me fut jamais possible de m'emporter avec elle. Ses colères

m'affligeaient sans trop m'offenser; je voyais en elle un enfant

terrible qui se dévorait lui-même, et je souffrais trop du mal qu'elle

croyait me faire. Mais je pris sur moi-même de lui parler avec une

certaine sévérité, et son âme, qui avait été si tendre pour moi dans

mon enfance, se laissa enfin vaincre et persuader. J'ai bien souffert

pour en arriver là. Mais ce n'est pas encore ici le moment de le dire.

Il faut pourtant la peindre tout entière, cette femme qui n'a pas été

connue; et l'on ne comprendrait pas le mélange de sympathie et de

répulsion, de confiance et d'effroi qu'elle inspira toujours à ma

grand'mère (et à moi longtemps), si je ne disais toutes les forces et

toutes les faiblesses de son âme. Elle était pleine de contrastes,

c'est pour cela qu'elle a été beaucoup aimée et beaucoup haïe; c'est

pour cela, qu'elle a beaucoup aimé et beaucoup haï elle-même. A

certains égards, j'ai beaucoup d'elle, mais en moins bon et en moins

rude; je suis une empreinte très affaiblie par la nature ou très

modifiée par l'éducation. Je ne suis capable ni de ses rancunes ni de

ses éclats, mais, quand du mauvais mouvement je reviens au bon, je

n'ai pas le même mérite, parce que mon dépit n'a jamais été de la

fureur et mon éloignement jamais de la haine. Pour passer ainsi d'une

passion extrême à une autre, pour adorer ce qu'on vient de maudire et

caresser ce qu'on a brisé, il faut une rare puissance. J'ai vu cent

fois ma mère outrager jusqu'au sang, et puis tout à coup reconnaître

qu'elle allait trop loin, fondre en larmes et relever jusqu'à

l'adoration ce qu'elle avait injustement foulé aux pieds.

Avare pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle

lésinait sur des riens, et puis, tout à coup, elle craignait d'avoir

mal agi, et donnait trop. Elle avait d'admirables naïvetés lorsqu'elle

était en train de médire de ses ennemis. Si Pierret, pour user vite

son dépit, ou tout bonnement parce qu'il voyait par ses yeux,

enchérissait sur ses malédictions, elle changeait tout à coup.--«Pas

du tout, Pierret disait-elle, vous déraisonnez: vous ne vous apercevez

pas que je suis en colère, que je dis des choses qui ne sont pas

justes, et que dans un instant je serai désolée d'avoir dites.»

Cela est arrivé bien souvent à propos de moi; elle éclatait en

reproches terribles, et, j'ose le dire, fort peu mérités. Pierret ou

quelque autre voulait-il qu'elle eût raison:--«Vous en avez menti,

s'écriait-elle: ma fille est excellente, je ne connais rien de

meilleur qu'elle, et vous aurez beau faire, je l'aimerai plus que

vous.»

Elle était rusée comme un renard, et tout à coup naïve comme un

enfant. Elle mentait sans le savoir de la meilleure foi du monde. Son

imagination et l'ardeur de son sang l'emportant toujours, elle vous

accusait des plus incroyables méfaits. Et puis tout à coup, elle

s'arrêtait et disait:

«Mais ce n'est pas vrai ce que je dis là. Non, il n'y a pas un mot de

vrai. Je l'ai rêvé!»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 116 / 120 题