Intérieur de mes parens.--Mon ami Pierret.--Départ pour
l'Espagne.--Les poupées.--Les Asturies.--Les liserons et les
ours.--La tache de sang.--Les pigeons.--La pie parlante.--La
reine d'Etrurie.--Madrid.--Le palais de Godoy.--Le lapin
blanc.--Les jouets des infans.--Le prince Fanfarinet.--Je passe
aide-de-camp de Murat.--Sa maladie.--Le faon de
biche.--Weber.--Première solitude.--Les mamelucks.--_Les
Orblutes._--L'écho.--Naissance de mon frère.--On s'aperçoit
qu'il est aveugle.--Nous quittons Madrid.
Tous mes souvenirs d'enfance sont bien puérils, comme l'on voit; mais
si chacun de mes lecteurs fait un retour sur lui-même en me lisant,
s'il se retrace avec plaisir les premières émotions de sa vie, s'il se
sent redevenir enfant pendant une heure, ni lui ni moi n'aurons perdu
notre temps, car l'enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres
sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur
et de cette sensibilité primitives.
J'ai très peu de souvenir de mon père avant la campagne d'Espagne.--Il
était si souvent absent, que je dus le perdre de vue pendant de longs
intervalles. Il a pourtant passé auprès de nous l'hiver de 1807 à
1808, car je me rappelle vaguement de tranquilles dîners à la lumière,
et un plat de friandises à coup sûr fort modeste, car il consistait
en vermicelle cuit dans du lait, et sucré, que mon père faisait
semblant de vouloir manger tout entier pour s'amuser de ma gourmandise
désappointée. Je me rappelle aussi qu'il faisait avec sa serviette
nouée et roulée de diverses manières, des figures de moine, de lapin
et de pantin, qui me faisaient beaucoup rire. Je crois qu'il m'eût
horriblement gâtée, car ma mère était forcée de s'interposer entre
nous pour qu'il n'encourageât pas tous mes caprices au lieu de les
réprimer. On m'a dit que pendant le peu de temps qu'il pouvait passer
dans sa famille, il s'y trouvait si heureux, qu'il ne voulait pas
perdre sa femme et ses enfans de vue; qu'il jouait avec moi des jours
entiers, et qu'en grand uniforme il n'avait nullement honte de me
porter dans ses bras au milieu de la rue et sur les boulevards.
A coup sûr, j'étais très heureuse, car j'étais très aimée; nous étions
pauvres, et je ne m'en apercevais nullement. Mon père touchait
pourtant alors des appointemens qui eussent pu nous procurer de
l'aisance, si les dépenses qu'entraînaient ses fonctions
d'aide-de-camp de Murat n'eussent dépassé ses recettes. Ma grand'mère
se privait elle-même pour le mettre sur le pied de luxe insensé qu'on
exigeait de lui, et encore laissa-t-il des dettes de chevaux, d'habits
et d'équipemens. Ma mère fut souvent accusée d'avoir ajouté par son
désordre à ces embarras de famille. J'ai le souvenir si net de notre
intérieur à cette époque, que je puis affirmer qu'elle ne méritait en
rien ces reproches. Elle faisait elle-même son lit, balayait
l'appartement, raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'était
une femme d'une activité et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie
elle s'est levée avec le jour et couchée à une heure du matin, et je
ne me rappelle pas l'avoir vue oisive un seul instant. Nous ne
recevions personne en dehors de notre famille et de l'excellent ami
Pierret, qui avait la tendresse d'un père et les soins d'une mère.
C'est le moment de faire l'histoire et le portrait de cet homme
inappréciable que je regretterai toute ma vie.
Pierret était fils d'un petit propriétaire champenois, et dès l'âge de
dix-huit ans il était employé au Trésor, où il a toujours occupé un
emploi modeste. C'était le plus laid des hommes; mais cette laideur
était si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amitié. Il avait un
gros nez épaté, une bouche épaisse et de très petits yeux; ses cheveux
blonds frisaient obstinément, et sa peau était si ridiculement blanche
et rose, qu'il parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en
colère parce qu'un commis de la mairie, où il servait de témoin au
mariage de ma soeur, lui demanda de très bonne foi s'il avait atteint
l'âge de majorité. Il était pourtant assez grand et assez gros, et sa
figure était toute ridée, à cause d'un tic nerveux qui lui faisait
faire perpétuellement des grimaces effroyables. C'était peut-être ce
tic même qui empêchait qu'on pût se faire une idée juste de l'espèce
de visage qu'il pouvait avoir. Mais je crois que c'était surtout
l'expression candide et naïve de cette physionomie, dans ses rares
instans de repos, qui prêtait à l'illusion. Il n'avait pas la moindre
parcelle de ce qu'on appelle de l'esprit; mais comme il jugeait tout
avec son coeur et sa conscience, on pouvait bien lui demander conseil
sur les affaires les plus délicates de la vie. Je ne crois pas qu'il
ait jamais existé un homme plus pur, plus loyal, plus dévoué, plus
généreux et plus juste. Et son âme était d'autant plus belle, qu'il
n'en connaissait pas la beauté et la rareté. Croyant à la bonté des
autres, il ne s'est jamais douté qu'il fût une exception.
Il avait des goûts fort prosaïques. Il aimait le vin, la bière,
la pipe, le billard et le domino. Tout le temps qu'il ne passait
pas avec nous, il le passait dans un estaminet de la rue du
Faubourg-Poissonnière, à l'enseigne du _Cheval-Blanc_. Il y était
comme dans sa famille, car il le fréquenta pendant trente ans, et il y
porta, jusqu'à son dernier jour, son inépuisable enjoûment et son
incomparable bonté. Sa vie s'est écoulée dans un cercle bien obscur et
fort peu varié. Il s'y est trouvé heureux. Et comment ne l'eût-il pas
été? Quiconque l'a connu l'a aimé, et jamais l'idée du mal n'a
effleuré son âme honnête et simple.
Il était pourtant fort nerveux, et par conséquent colère et
susceptible. Mais il fallait que sa bonté fût bien irrésistible, car
il n'a jamais réussi à blesser personne. On n'a pas idée des
brusqueries et des algarades que j'ai eues à essuyer de lui. Il
frappait du pied, roulait ses petits yeux, devenait rouge et se
livrait aux plus fantastiques grimaces tout en vous adressant dans un
langage fort peu parlementaire les plus véhémens reproches. Ma mère
avait coutume de n'y pas faire la moindre attention. Elle se
contentait de dire: «Ah! voilà Pierret en colère, nous allons voir de
belles grimaces!» et aussitôt Pierret, oubliant le ton tragique, se
mettait à rire. Elle le taquinait beaucoup, et il n'est pas étonnant
qu'il perdît souvent patience. Dans leurs dernières années, il était
devenu plus irascible encore, et il ne se passait guère de jour qu'il
ne prît son chapeau et ne sortît de chez elle en lui déclarant qu'il
n'y remettrait jamais les pieds; mais il revenait le soir sans se
rappeler la solennité de ses adieux du matin.
Quant à moi, il s'arrogeait un droit de paternité qui eût été jusqu'à
la tyrannie s'il lui eût été possible de réaliser ses menaces. Il
m'avait vue naître et il m'avait sevrée. Cela est assez remarquable
pour donner une idée de son caractère. Ma mère, étant épuisée de
fatigue, mais ne pouvant se résoudre à braver mes cris et mes
plaintes, et craignant aussi que je fusse mal soignée, la nuit, par
une bonne, était arrivée à ne plus dormir, dans un moment où elle en
avait grand besoin. Voyant cela, un soir, et de sa propre autorité,
Pierret vint me prendre dans mon berceau, et m'emporta chez lui où il
me garda quinze ou vingt nuits, dormant à peine, tant il craignait
pour moi, et me faisant boire du lait et de l'eau sucrée avec autant
de sollicitude, de soin et de propreté qu'une berceuse eût pu le
faire. Il me rapportait chaque matin à ma mère pour aller à son
bureau, puis au _Cheval Blanc_; et chaque soir il venait me reprendre,
me portant ainsi à pied devant tout le quartier, lui grand garçon de
vingt-deux ou vingt-trois ans, et ne se souciant guère d'être
remarqué. Quand ma mère faisait mine de résister et de s'inquiéter, il
se fâchait tout rouge, lui reprochait son imbécile faiblesse, car il
ne choisissait pas ses épithètes, il le disait lui-même avec grand
contentement de sa manière d'agir; et quand il me rapportait, ma mère
était forcée d'admirer combien j'étais proprette, fraîche et de bonne
humeur.
Il est si peu dans les goûts et dans les facultés d'un homme, et
surtout d'un homme d'estaminet, comme Pierret, de soigner un enfant de
dix mois, que c'est merveille, non qu'il l'ait fait, mais que l'idée
lui en soit venue. Enfin, je fus sevrée par lui, et il en vint à bout
à son honneur, ainsi qu'il l'avait annoncé.
On pense bien qu'il me regarda toujours comme un petit enfant, et
j'avais environ quarante ans, qu'il me parlait toujours comme à un
marmot. Il était très exigeant sur le chapitre, non de la
reconnaissance, il n'avait jamais songé à se faire valoir en quoi que
ce soit, mais sur celui de l'amitié. Et quand on l'éprouvait en lui
demandant pourquoi il voulait être tant aimé, il ne savait répondre
que ceci: C'est que je vous aime. Et il disait cette douce parole d'un
ton de fureur et avec une contraction nerveuse qui lui faisait grincer
les dents. Si, en écrivant trois mots à ma mère, j'oubliais une seule
fois d'adresser quelque amitié à Pierret, et que je vinsse à le
rencontrer sur ces entrefaites, il me tournait le dos et refusait de
me dire bonjour. Les explications et les excuses ne servaient de rien.
Il me traitait de mauvais coeur, de mauvais enfant, et il me jurait
une rancune et une haine éternelles. Il disait cela d'une manière si
comique qu'on eût cru qu'il jouait une sorte de parade, si on n'eût vu
de grosses larmes rouler dans ses yeux. Ma mère, qui connaissait cet
état nerveux, lui disait: Taisez-vous donc, Pierret; vous êtes fou; et
même elle le pinçait fortement pour que ce fût plus vite fini. Alors
il revenait à lui-même et daignait écouter ma justification. Il ne
fallait qu'un mot du coeur et une caresse pour l'apaiser et le rendre
heureux, aussitôt qu'on avait réussi à la lui faire entendre.
Il avait fait connaissance avec mes parens dès les premiers jours de
mon existence, et d'une manière qui les avait liés tout d'un coup. Une
parente à lui demeurait rue Meslay, sur le même carré que ma mère.
Cette femme avait un enfant de mon âge qu'elle négligeait, et qui,
privé de son lait, criait tout le jour. Ma mère entra pendant une des
nombreuses absences dont il pâtissait cruellement, et, voyant que le
petit malheureux mourait de besoin, le fit téter et continua à le
secourir ainsi sans rien dire. Mais Pierret, en venant voir sa
parente, surprit ma mère dans cette occupation, en fut attendri, et se
dévoua à elle et aux siens pour toujours.
A peine eût-il vu mon père, qu'il se prit également pour lui d'une
affection sérieuse. Il se chargea de toutes ses affaires, y mit de
l'ordre, le débarrassa des créanciers de mauvaise foi, l'aida par sa
prévoyance à satisfaire peu à peu les autres; enfin il le délivra de
tous les soins matériels qu'il était peu capable de débrouiller sans
le secours d'un esprit rompu aux affaires de détail et toujours occupé
du bien-être d'autrui. C'est lui qui lui choisissait ses domestiques,
qui réglait ses mémoires, qui touchait ses recettes et lui faisait
parvenir de l'argent à coup sûr, en quelque lieu que l'imprévu de la
guerre l'eût porté.
Mon père ne partait jamais pour une campagne sans lui dire. «Pierret,
je te recommande ma femme et mes enfans, et si je ne reviens pas,
songe que c'est pour toute ta vie.» Pierret prit cette recommandation
au sérieux, car toute sa vie nous fut consacrée après la mort de mon
père.
On voulut bien incriminer ces relations domestiques, car qu'y a-t-il
de sacré en ce monde, et quelle âme peut être jugée pure par celles
qui ne le sont pas? Mais, à quiconque a été digne de comprendre
Pierret, une semblable supposition paraîtra toujours un outrage à sa
mémoire. Il n'était pas assez séduisant pour rendre ma mère infidèle,
même par la pensée. Il était trop consciencieux et trop probe pour ne
pas s'éloigner d'elle, s'il eût senti en lui-même le danger de trahir,
même mentalement, la confiance dont il était si fier et si jaloux.
Par la suite, il épousa la fille d'un général sans fortune, et ils
firent très bon ménage ensemble, cette personne étant estimable et
bonne, à ce que j'ai toujours entendu dire à ma mère, que j'ai vue en
relations affectueuses avec elle.
Quand notre voyage en Espagne fut résolu, ce fut Pierret qui fit tous
nos préparatifs. Ce n'était pas une entreprise fort prudente de la
part de ma mère, car elle était grosse de sept à huit mois. Elle
voulait m'emmener, et j'étais encore un personnage assez incommode.
Mais mon père annonçait un séjour de quelque temps à Madrid, et ma
mère avait, je crois, quelque soupçon jaloux. Quel que fût le motif,
elle s'obstina à l'aller rejoindre et se laissa séduire, je crois, par
l'occasion. La femme d'un fournisseur de l'armée, qu'elle connaissait,
partait en poste et lui offrait une place dans sa calèche pour la
conduire jusqu'à Madrid.
Cette dame avait pour tout protecteur, dans cette occurrence, un petit
jockey de douze ans. Nous voici donc en route ensemble, deux femmes
dont une enceinte, et deux enfans dont je n'étais pas le plus
déraisonnable et le plus insoumis.
Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me séparant de ma soeur, qui
restait en pension, et de ma cousine Clotilde. Comme je ne les voyais
pas tous les jours, je ne me faisais pas l'idée de la durée plus ou
moins longue d'une séparation que je voyais recommencer toutes les
semaines. Je ne regrettais pas non plus l'appartement, quoique ce fût
à peu près mon univers et que je n'eusse encore guère existé ailleurs
par la pensée. Ce qui me serra véritablement le coeur pendant les
premiers momens du voyage, ce fut la nécessité de laisser ma poupée
dans cet appartement désert où elle devait s'ennuyer si fort.
Le sentiment que les petites filles éprouvent pour leur poupée est
véritablement assez bizarre, et je l'ai ressenti si longtemps et si
vivement, que, sans l'expliquer, je puis aisément le définir. Il
n'est aucun moment de leur enfance où elles se trompent entièrement
sur le genre d'existence de cet être inerte qu'on leur met entre les
mains et qui doit développer en elles le sentiment de la maternité,
pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quant à moi, je ne me souviens
pas d'avoir jamais cru que ma poupée fût un être animé: pourtant j'ai
ressenti pour certaines de celles que j'ai possédées une véritable
affection maternelle. Ce n'était pas précisément de l'idolâtrie,
quoique l'usage de faire aimer ces sortes de fétiches aux enfans soit
un peu sauvage. Je ne me rendais pas bien compte de ce que c'était que
cette affection, et je crois que si j'eusse pu l'analyser, j'y aurais
trouvé quelque chose d'analogue, relativement, à ce que les
catholiques fervens éprouvent en face de certaines images de dévotion.
Ils savent que l'image n'est pas l'objet même de leur adoration, et
pourtant ils se prosternent devant l'image, ils la parent, ils
l'encensent, ils lui font des offrandes; les anciens n'étaient pas
plus idolâtres que nous, quoi qu'on en ait dit. En aucun temps, les
hommes éclairés n'ont adoré ni la statue de Jupiter, ni l'idole de
Mammon: c'est Jupiter et Mammon qu'ils révéraient sous les symboles
extérieurs. Mais en tout temps, aujourd'hui comme jadis, les esprits
incultes ont été assez empêchés de faire une distinction bien nette
entre le Dieu et l'image.
Il en est ainsi des enfans en général. Ils sont entre le réel et
l'impossible. Ils ont besoin de soigner ou de gronder, de caresser ou
de briser ce fétiche d'enfant ou d'animal qu'on leur donne pour jouet,
et dont on les accuse à tort de se dégoûter trop vite. Il est tout
simple, au contraire, qu'ils s'en dégoûtent. En les brisant ils
protestent contre le mensonge. Un instant, ils ont cru trouver la vie
dans cet être muet qui bientôt leur montre ses muscles de fil de
laiton, ses membres difformes, son cerveau vide, ses entrailles de son
ou de filasse. Et le voilà qui souffre l'examen, qui se soumet à
l'autopsie, qui tombe lourdement au moindre choc et se brise d'une
façon ridicule. Comment l'enfant aurait-il pitié de cet être qui
n'excite que son mépris? Plus il l'a admiré dans sa fraîcheur et dans
sa nouveauté, plus il le dédaigne quand il a surpris le secret de son
inertie et de sa fragilité. J'ai aimé à casser les poupées et les faux
chats, et les faux chiens, et les faux petits hommes, tout comme les
autres enfans. Mais il y a eu, par exceptions, certaines poupées que
j'ai soignées comme de vrais enfans. Quand j'avais déshabillé la
petite personne, si je voyais ses bras vaciller sous les épingles qui
les retenaient aux épaules, et ses mains de bois se détacher de ses
bras, je ne pouvais me faire aucune illusion sur son compte, et je la
sacrifiais vite aux jeux impétueux et belliqueux; mais si elle était
solide et bien faite, si elle résistait aux premières épreuves, si
elle ne se cassait pas le nez à la première chute, si ses yeux d'émail
avaient une espèce de regard dans mon imagination, elle devenait ma
fille, je lui rendais des soins infinis, et je la faisais respecter
des autres enfans avec une jalousie incroyable.
J'avais aussi des jouets de prédilection, un entre autres que je n'ai
jamais oublié et qui s'est perdu à mon grand regret, car je ne l'ai
point brisé, et il se peut qu'il fût effectivement aussi joli qu'il me
le paraît dans mes souvenirs.
C'était une pièce de surtout de table assez ancienne, car elle avait
servi de jouet à mon père dans son enfance, le surtout entier
n'existant plus apparemment à cette époque. Il l'avait retrouvée chez
ma grand'mère en fouillant dans une armoire, et, se rappelant combien
ce jouet lui avait plu, il me l'avait apporté. C'était une petite
Vénus en biscuit de Sèvres, portant deux colombes dans ses mains. Elle
était montée sur un piédestal, lequel tenait à un petit plateau ovale
doublé d'une glace et entouré de découpures de cuivre doré. Dans cette
garniture se trouvaient des tulipes qui servaient de chandeliers, et
quand on y allumait de petites bougies, la glace, qui figurait un
bassin d'eau vive, reflétait les lumières et la statue, et les jolis
ornemens dorés de la garniture.
C'était pour moi tout un monde enchanté que ce joujou, et quand ma
mère m'avait raconté pour la dixième fois le charmant conte de
Gracieuse et Percinet, je me mettais à composer en imagination des
paysages ou des jardins magiques dont je croyais saisir la répétition
dans un lac. Où les enfans trouvent-ils la vision des choses qu'ils
n'ont jamais vues?
Lorsque nos paquets pour le voyage en Espagne furent terminés, j'avais
une poupée chérie qu'on m'eût sans doute laissée emporter; mais ce ne
fut point mon idée. Il me sembla qu'elle se casserait ou qu'on la
prendrait si je ne la laissais dans ma chambre, et après l'avoir
deshabillée et lui avoir fait une toilette de nuit fort recherchée, je
la couchai dans mon petit lit et j'arrangeai les couvertures avec
beaucoup de soin. Au moment de partir, je courus lui donner un dernier
regard, et comme Pierret me promettait de venir lui faire manger la
soupe tous les matins, je commençai à tomber dans l'état de doute où
sont les enfans sur la réalité de ces sortes d'êtres. État vraiment
singulier où la raison naissante d'une part, et le besoin d'illusion
de l'autre, se combattent dans leur coeur, avide d'amour maternel. Je
pris les deux mains de ma poupée et je les lui joignis sur la
poitrine. Pierret m'observa que c'était l'attitude d'une morte. Alors
je lui élevai les mains jointes au-dessus de la tête, dans une
attitude de désespoir ou d'invocation, à laquelle j'attribuais très
sérieusement une idée superstitieuse. Je pensais que c'était un appel
à la bonne fée, et qu'elle serait protégée en restant dans cette
posture tout le temps de mon absence. Aussi Pierret dut me promettre
de ne pas la lui faire perdre. Il n'y a rien de plus vrai au monde que
cette folle et poétique histoire d'Hoffmann, intitulée le
_Casse-Noisette_. C'est la vie intellectuelle de l'enfant prise sur le
fait. J'en aime même cette fin embrouillée qui se perd dans le monde
des chimères. L'imagination des enfans est aussi riche et aussi
confuse que ces brillans rêves du conteur allemand.
Sauf la pensée de ma poupée qui me poursuivit pendant quelque temps,
je ne me rappelle rien du voyage jusqu'aux montagnes des Asturies.
Mais je ressens encore l'étonnement et la terreur que me causèrent ces
grandes montagnes. Les brusques détours de la route au milieu de cet
amphithéâtre où les cimes fermaient l'horizon, m'apportaient à chaque
instant une surprise pleine d'angoisses. Il me semblait que nous
étions enfermés dans ces montagnes, qu'il n'y avait plus de route et
que nous ne pourrions ni continuer ni retourner. J'y vis pour la
première fois, sur les marges du chemin, de la vrille en fleurs. Ces
clochettes roses délicatement rayées de blanc, me frappèrent beaucoup.
Ma mère m'ouvrait instinctivement et tout naïvement le monde du beau,
en m'associant, dès l'âge le plus tendre, à toutes ses impressions.
Ainsi quand il y avait un beau nuage, un grand effet de soleil, une
eau claire et courante, elle me faisait arrêter en me disant: «Voilà,
qui est joli, regarde.» Et tout aussitôt ces objets que je n'eusse
peut-être pas remarqués de moi-même me révélaient leur beauté, comme
si ma mère avait eu une clé magique pour ouvrir mon esprit au
sentiment inculte, mais profond qu'elle en avait elle-même. Je me
souviens que notre compagne de voyage ne comprenait rien aux naïves
admirations que ma mère me faisait partager, et qu'elle disait
souvent: «Oh! mon Dieu, madame Dupin, que vous êtes drôle avec votre
petite fille!» Et pourtant je ne me rappelle pas que ma mère m'ait
jamais fait _une phrase_? je crois qu'elle en eût été bien empêchée,
car c'est à peine si elle savait écrire à cette époque, et elle ne se
piquait point d'une vaine et inutile orthographe; et pourtant elle
parlait purement, comme les oiseaux chantent sans avoir appris à
chanter. Elle avait la voix douce et la prononciation distinguée: ses
moindres paroles me charmaient et me persuadaient.
Comme ma mère était véritablement infirme sous le rapport de la
mémoire, et n'avait jamais pu enchaîner deux faits dans son esprit,
elle s'efforçait de combattre en moi cette infirmité, qui, à bien des
égards, a été héréditaire; aussi, me disait-elle à chaque instant: «Il
faudra te souvenir de ce que tu vois là,» et chaque fois qu'elle a
pris cette précaution, je me suis souvenue en effet. Ainsi, en voyant
ces liserons en fleurs, elle me dit: «Respire-les, cela sent le bon
miel, et ne les oublie pas!» C'est donc la première révélation de
l'odorat que je me rappelle, et par un lien de souvenirs et de
sensations que tout le monde connaît sans pouvoir l'expliquer, je ne
respire jamais des fleurs de liserons-vrille sans voir l'endroit des
montagnes espagnoles et le bord du chemin où j'en cueillis pour la
première fois.
Mais quel était cet endroit? Dieu le sait! Je le reconnaîtrais en le
voyant. Je crois que c'était du côté de Pancorbo.
Une autre circonstance que je n'oublierai pas, et qui eût frappé tout
autre enfant, est celle-ci: Nous étions dans un endroit assez aplani,
et non loin des habitations. La nuit était claire, mais de gros arbres
bordaient la route et y jetaient par momens beaucoup d'obscurité.
J'étais sur le siége de la voiture avec le jockey. Le postillon
ralentit ses chevaux, se retourna et cria au jockey: _Dites de ne pas
avoir peur, j'ai de bons chevaux_. Ma mère n'eut pas besoin que cette
parole lui fût transmise; elle l'entendit, et s'étant penchée à la
portière, elle vit aussi bien que je les voyais trois personnages,
deux sur un côté de la route, l'autre en face, à dix pas de nous
environ. Ils paraissaient petits et se tenaient immobiles.--Ce sont
des voleurs, cria ma mère; postillon, n'avancez pas, retournez!
retournez! Je vois leurs fusils.
Le postillon, qui était Français, se mit à rire, car cette vision de
fusils lui prouvait bien que ma mère ne savait guère à quels ennemis
nous avions affaire. Il jugea plus prudent de ne pas la détromper,
fouetta ses chevaux, et passa résolument au grand trot devant ces
trois flegmatiques personnages, qui ne se dérangèrent pas le moins du
monde et que je vis distinctement, mais sans pouvoir dire ce que
c'était. Ma mère, qui les vit à travers sa frayeur, crut distinguer
des chapeaux pointus, et les prit pour une sorte de militaires. Mais
quand les chevaux excités, et très effrayés pour leur compte, eurent
fourni une assez longue course, le postillon les mit au pas, et
descendit pour venir parler à ses voyageuses. «Eh bien, mesdames,
dit-il en riant toujours, avez-vous vu leurs fusils? Ils avaient bien
quelque mauvaise idée, car ils se sont tenus debout tout le temps
qu'ils nous ont vus. Mais je savais que mes chevaux ne feraient pas de
sottise. S'ils nous avaient versés dans cet endroit-là, ce n'eût pas
été une bonne affaire pour nous.--Mais, enfin, dit ma mère, qu'est-ce
que c'était donc?--C'étaient trois grands ours de montagne, sauf votre
respect, ma petite dame.»
Ma mère eut plus peur que jamais. Elle suppliait le postillon de
remonter sur ses chevaux et de nous conduire bride abattue jusqu'au
plus prochain gîte. Mais cet homme était apparemment habitué à de
telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares aujourd'hui, en
plein printemps, sur les voies de grande communication. Il nous dit
que ces animaux n'étaient à craindre qu'en cas de chute, et il nous
conduisit au relais sans encombre.
Quant à moi, je n'eus aucune peur. J'avais connu plusieurs ours dans
mes boîtes de Nuremberg. Je leur avais fait dévorer certains
personnages malfaisans de mes romans improvisés; mais ils n'avaient
jamais osé attaquer ma bonne princesse, aux aventures de laquelle je
m'identifiais certainement sans m'en rendre compte.
On ne s'attend pas sans doute à ce que je mette de l'ordre dans des
souvenirs qui datent de si loin. Ils sont très brisés dans ma mémoire,
et ce n'est pas ma mère qui eût pu m'aider par la suite à les
enchaîner, car elle se souvenait moins que moi. Je dirai seulement,
dans l'ordre où elles me viendront, les principales circonstances qui
m'ont frappée.
Ma mère eut une autre frayeur moins bien fondée, dans une auberge qui
avait pourtant fort bonne mine. Je me retrace ce gîte parce que j'y
remarquai pour la première fois ces jolies nattes de paille nuancées
de diverses couleurs qui remplacent les tapis chez les peuples
méridionaux. J'étais bien fatiguée, nous voyagions par une chaleur
étouffante, et mon premier mouvement fut de me jeter tout de mon long
sur la natte en entrant dans la chambre qui nous était ouverte.
Probablement, nous avions déjà eu sur cette terre d'Espagne,
bouleversée par l'insurrection, des gîtes moins confortables, car ma
mère s'écria: «A la bonne heure! voici des chambres très propres, et
j'espère que nous pourrons dormir.» Mais, au bout de quelques instans,
étant sortie dans le corridor, elle fit un grand cri et rentra
précipitamment. Elle avait vu une large tache de sang sur le plancher
et c'en était assez pour lui faire croire qu'elle était dans un
coupe-gorge.
Mme Fontanier (voici que le nom de notre compagne de voyage me revient)
se moqua d'elle; mais rien ne put la décider à se coucher qu'elle
n'eût examiné furtivement la maison. Ma mère était d'une poltronnerie
d'un genre assez particulier. Sa vive imagination lui présentait à
chaque instant l'idée des dangers extrêmes; mais, en même temps, sa
nature active et sa présence d'esprit remarquable lui inspiraient le
courage de réagir, d'examiner, de voir de près les objets qui
l'avaient épouvantée, afin de se soustraire au péril, ce qu'elle eût
fait fort adroitement, je n'en doute pas. Enfin, elle était de ces
femmes qui, en ayant toujours peur de quelque chose, parce qu'elles
craignent la mort, ne perdent jamais la tête, parce qu'elles ont, pour
ainsi dire, le génie de la conservation.
La voilà donc qui s'arme d'un flambeau et qui veut emmener Mme
Fontanier à la découverte: celle-ci, qui n'était ni aussi craintive,
ni aussi brave, ne s'en souciait guère. Je me sentis alors prise d'un
grand instinct de courage qui avait peu de mérite, puisque je n'avais
pas compris pourquoi ma mère avait peur; mais enfin, la voyant se
lancer toute seule dans une expédition qui faisait reculer sa
compagne, je m'attachai résolument à son jupon, et le jockey, qui
était un drôle fort malin, n'ayant peur de quoi que ce soit, et se
moquant de toutes gens et de toutes choses, nous suivit avec autre
flambeau. Nous allâmes ainsi à la découverte, sur la pointe du pied,
pour ne pas éveiller la méfiance des hôtes que nous entendions rire et
causer dans la cuisine. Ma mère nous montra, en effet, la tache de
sang auprès d'une porte où elle colla son oreille et son imagination
était tellement excitée qu'elle crut entendre des gémissemens. «Je
suis sûre, dit-elle au jockey, qu'il y a là quelque malheureux soldat
français égorgé par ces méchans Espagnols,» et d'une main tremblante,
mais résolue, elle ouvrit la porte et se trouva en présence de trois
énormes cadavres... de porcs fraîchement assassinés pour la provision
de la maison et la consommation des voyageurs.
Ma mère se mit à rire et revint se moquer de sa frayeur avec Mme
Fontanier. Quant à moi, j'eus plus peur de la vue de ces cochons
sanglans et ouverts, si vilainement pendus à la muraille avec leur
nez grillé touchant la terre, que de tout ce que j'aurais pu imaginer.
Je ne me fis pas, pour cela, une idée nette de la mort, et il me
fallut un autre spectacle pour comprendre ce que c'était. J'avais
pourtant tué beaucoup de monde dans mes romans entre quatre chaises,
et dans mes jeux militaires avec Clotilde. Je connaissais le mot et
non la chose, j'avais fait la morte moi-même sur le champ de bataille
avec mes compagnes amazones, et je n'avais senti aucun déplaisir
d'être couchée par terre et de fermer les yeux pendant quelques
instans. J'appris tout de bon ce que c'est, dans une autre auberge, où
l'on m'avait donné un pigeon vivant, sur quatre ou cinq que l'on
destinait à notre dîner; car, en Espagne, c'est, avec le porc, le fond
de la nourriture des voyageurs, et, en ce temps de guerre et de
misère, c'était du luxe que d'en trouver à discrétion. Ce pigeon me
causa des transports de joie et de tendresse. Je n'avais jamais eu un
si beau joujou, et un joujou vivant, quel trésor! Mais il me prouva
bientôt qu'un être vivant est un joujou incommode, car il voulait
toujours s'enfuir, et aussitôt que je lui laissais la liberté pour un
instant, il s'échappait, et il me fallait le poursuivre dans toute la
chambre. Il était insensible à mes baisers, et j'avais beau l'appeler
des plus doux noms, il ne m'entendait pas. Cela me lassa, et je
demandai où l'on avait mis les autres pigeons. Le jockey me répondit
qu'on était en train de les tuer. Eh bien! dis-je, je veux qu'on tue
aussi le mien. Ma mère voulut me faire renoncer à cette idée cruelle,
mais je m'y obstinai jusqu'à pleurer et à crier, ce qui lui causa une
grande surprise. «Il faut, dit-elle à Mme Fontanier, que cette enfant
ne se fasse aucune idée de ce qu'elle demande: elle croit que mourir
c'est dormir.» Elle me prit alors par la main, et m'emmena avec mon
pigeon dans la cuisine, où l'on égorgeait ses frères. Je ne me
rappelle pas comment on s'y prenait, mais je vis le mouvement de
l'oiseau qui mourait violemment et la convulsion finale. Je poussai
des cris déchirans, et, croyant que mon oiseau, déjà tant aimé, avait
subi le même sort, je versai des torrens de larmes. Ma mère, qui
l'avait sous son bras, me le montra vivant, et ce fut pour moi une
joie extrême. Mais quand on nous servit, à dîner, les cadavres des
autres pigeons, et qu'on me dit que c'était les mêmes êtres que
j'avais vus si beaux avec leurs plumes luisantes et leur doux regard,
j'eus horreur de cette nourriture et n'y voulus point toucher.
Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre
devenait terrible. Nous passâmes la nuit dans un village qui avait été
brûlé la veille, et où il ne restait dans l'auberge qu'une salle avec
un banc et une table. Il n'y avait absolument à manger que des oignons
crus, dont je me contentai, mais auxquels ma mère ni sa compagne ne
purent se résoudre à toucher. Elles n'osaient pas voyager la nuit;
elles la passèrent sans fermer l'oeil, et je dormis sur la table, où
elles m'avaient fait un lit vraiment trop bon avec les coussins de la
calèche.
Il m'est impossible de dire à quelle époque précise de la guerre
d'Espagne nous nous trouvions. Je ne me suis jamais occupée de le
savoir à l'époque où mes parens eussent pu mettre de l'ordre dans mes
souvenirs, et je n'en ai plus aucun en ce monde qui puisse m'y aider.
Je pense que nous étions parties de Paris dans le courant d'avril
1808, et que l'événement terrible du 2 mai éclata à Madrid pendant que
nous traversions l'Espagne pour nous y rendre. Mon père était arrivé à
Bayonne le 27 février. Il écrivait quelques lignes des environs de
Madrid le 18 mars, à ma mère, et c'est vers cette époque que j'ai dû
voir l'empereur à Paris, à son retour de Venise, et avant son départ
pour Bayonne; car, quand je le vis, le soleil baissait et me venait
dans les yeux, et nous rentrions chez nous pour dîner. Quand nous
quittâmes Paris, il ne faisait pas chaud; mais, à peine fûmes-nous en
Espagne, que la chaleur nous accabla. Si j'avais été à Madrid pendant
l'événement du 2 mai, une pareille catastrophe m'eût sans doute
vivement frappée, puisque je me rappelle de bien moindres
circonstances.
En voici une qui me fixe presque: c'est la rencontre que nous fîmes,
vers Burgos ou vers Vittoria, d'une reine qui ne pouvait être que la
reine d'Etrurie. Or, l'on sait que le départ de cette princesse fut la
première cause du mouvement du 2 mai à Madrid. Nous la rencontrâmes
probablement peu de jours après, comme elle se dirigeait sur Bayonne
où le roi Charles IV l'appelait, afin de réunir toute sa famille sous
la serre de l'aigle impériale.
Comme cette rencontre me frappa beaucoup, je puis la raconter avec
quelques détails. Je ne saurais dire en quel lieu c'était, sinon que
c'était dans une sorte de village où nous nous étions arrêtées pour
dîner. Il y avait dans l'auberge un relais de poste, et, au fond de la
cour, un assez grand jardin où je vis des tournesols qui me
rappelèrent ceux de Chaillot. Pour la première fois, je vis recueillir
la graine de cette plante, et l'on me dit qu'elle était bonne à
manger. Il y avait dans un coin de cette même cour une pie en cage, et
cette pie parlait, ce qui fut pour moi un autre sujet d'étonnement.
Elle disait en espagnol quelque chose qui signifiait probablement
_mort aux Français_, ou peut-être _mort à Godoy_. Je n'entendais
distinctement que le premier mot, qu'elle répétait avec affectation,
et avec un accent vraiment diabolique, _muera, muera_. Et le jockey de
Mme Fontanier m'expliquait qu'elle était en colère contre moi et
qu'elle me souhaitait la mort. J'étais si étonnée d'entendre parler un
oiseau que mes contes de fées me parurent plus sérieux que je n'avais
peut-être cru jusqu'alors. Je ne me rendis pas du tout compte de cette
parole mécanique dont le pauvre oiseau ne comprenait pas le sens.
Puisqu'il parlait, il devait penser et raisonner, selon moi, et j'eus
très peur de cette espèce de génie malfaisant qui frappait du bec les
barreaux de sa cage, en répétant toujours: _Muera, muera!_
Mais je fus distraite par un nouvel événement. Une grande voiture,
suivie de deux ou trois autres, venait d'entrer dans la cour, et on
changeait de chevaux avec une précipitation extraordinaire. Les gens
du village essayaient d'entrer dans la cour en criant: _La reina, la
reina!_ Mais l'hôte et d'autres personnes les repoussaient en disant:
Non, non, ce n'est pas la reine. On relaya si vite que ma mère, qui
était à la fenêtre, n'eut pas le temps de descendre pour s'assurer de
ce que c'était, d'ailleurs, on ne laissait pas approcher des voitures.
Les maîtres de l'hôtellerie paraissaient être dans la confidence, car
ils assuraient aux gens du dehors que ce n'était pas la reine, et
pourtant une femme de la maison me porta tout auprès de la principale
voiture en me disant: _Voyez la reine!_
Ce fut pour moi une assez vive émotion, car il y avait toujours des
rois et des reines dans mes romans, et je me représentais des êtres
d'une beauté, d'un éclat et d'un luxe extraordinaires. Or, la pauvre
reine que je voyais là était vêtue d'une petite robe blanche très
étriquée à la mode du temps et très jaunie par la poussière. Sa fille,
qui me parut avoir huit ou dix ans, était vêtue comme elle, et toutes
deux me parurent très brunes et assez laides; du moins, c'est
l'impression qui m'en est restée. Elles avaient l'air triste et
inquiet. Dans mon souvenir, elles n'avaient ni suite ni escorte; elles
fuyaient plutôt qu'elles ne partaient, et j'entendis ensuite ma mère
qui disait d'un ton d'insouciance: «C'est encore une reine qui se
sauve.»
Ces pauvres reines sauvaient, en effet, leurs personnes, en laissant
l'Espagne livrée à l'étranger. Elles allaient à Bayonne chercher
auprès de Napoléon une protection qui ne leur manqua point, en tant
que sécurité matérielle, mais qui fut le sceau de leur déchéance
politique. On sait que cette reine d'Etrurie était fille de Charles IV
et infante d'Espagne. Elle avait épousé son cousin, le fils du vieux
duc de Parme. Napoléon, voulant s'emparer du duché, avait donné en
retour aux jeunes époux la Toscane, avec le titre de royaume. Ils
étaient venus à Paris, en 1801, rendre hommage au premier consul, et
ils y avaient été reçus avec de grandes fêtes. On sait que la jeune
reine, ayant abdiqué au nom de son fils, était revenue à Madrid au
commencement de 1804 pour prendre possession du nouveau royaume de
Lusitanie que la victoire devait lui assurer dans le nord du
Portugal. Mais tout était désormais remis en question, grâce à
l'impuissance politique de Charles IV et au peu de loyauté de cette
politique dirigée par le prince de la Paix. Nous allions nous engager
dans cette formidable guerre contre la nation espagnole, qui nous
arrivait comme par un décret de la fatalité, et qui devait inspirer
spontanément à Napoléon la nécessité de s'emparer de toutes ces
royales personnes au moment où, d'elles-mêmes, elles venaient implorer
son appui. La reine d'Etrurie et ses enfans suivirent le vieux Charles
IV, la reine Marie-Louise et le prince de la Paix, à Compiégne.
Lorsque je vis cette reine, elle était déjà sous la protection
française. Etrange protection qui l'arrachait à l'amour traditionnel
du peuple espagnol, consterné de voir partir ainsi tous les membres de
la famille royale, au milieu d'une lutte décisive et terrible avec
l'étranger. A Aranjuez, le 17 mars, le peuple, malgré sa haine pour
Godoy, avait voulu retenir Charles IV. A Madrid, le 2 mai, il avait
voulu retenir l'infant don François de Paule et la reine d'Etrurie. A
Vittoria, le 16 avril, il avait voulu retenir Ferdinand. En toutes ces
occasions, il avait essayé de dételer les chevaux et de garder malgré
eux ces princes pusillanimes et insensés qui le méconnaissaient et le
fuyaient par crainte les uns des autres. Mais, entraînés par la
destinée, ils avaient résisté; les uns aux menaces, les autres aux
prières du peuple. Où couraient-ils ainsi? à la captivité de Compiègne
et de Valencey.
On pense bien qu'à l'époque où je vis la scène que j'ai rapportée, je
ne compris rien à l'incognito effrayé de cette reine fugitive. Mais je
me suis toujours rappelé sa physionomie sombre qui semblait trahir à
la fois la crainte de rester et la crainte de partir. C'était bien la
situation où son père et sa mère avaient dû se trouver à Aranjuez, en
présence d'un peuple qui ne voulait ni les garder ni les laisser fuir.
La nation espagnole était lasse de ses imbéciles souverains; mais tels
qu'ils étaient, elle les préférait à l'homme de génie qui n'était pas
espagnol. Elle semblait avoir pris pour devise, en tant que nation, le
mot énergique que Napoléon disait dans un sens plus restreint: «_Qu'il
faut laver son linge sale en famille._»
Nous arrivâmes à Madrid dans le courant de mai. Nous avions tant
souffert en route, que je ne me rappelle rien des derniers jours de
notre voyage. Pourtant nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce
qui est presque miraculeux, car déjà l'Espagne était soulevée sur
plusieurs points, et partout grondait l'orage prêt à éclater. Nous
suivions la ligne protégée par les armes françaises, il est vrai; mais
nulle part les soldats français eux-mêmes n'étaient en sûreté contre
de nouvelles Vêpres siciliennes, et ma mère, portant un enfant dans
son sein, un autre dans ses bras, n'avait que trop de sujets de
crainte.
Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant mon père; et,
quant à moi, la fatigue qui m'accablait se dissipa en un instant à
l'aspect des magnifiques appartemens où nous venions nous installer.
C'était dans le palais du prince de la Paix, et j'entrais là
véritablement en plein dans la réalisation de mes contes de fées.
Murat occupait l'étage inférieur de ce même palais, le plus riche et
le plus confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la
reine et de son favori, et il y régnait plus de luxe que dans la
maison du roi légitime. Notre appartement était situé, je crois, au
troisième étage. Il était immense, tout tendu en damas de soie
cramoisie; les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout
était doré et me parut en or massif, toujours comme dans les contes de
fées.
Il y avait d'énormes tableaux qui me faisaient un peu peur. Ces
grosses têtes, qui semblaient sortir du cadre et me suivre des yeux,
me tourmentaient passablement; mais j'y fus bientôt habituée. Une
autre merveille pour moi fut une glace _psyché_, où je me voyais
marcher sur les tapis, et où je ne me reconnus pas d'abord, car je ne
m'étais jamais vue ainsi de la tête aux pieds, et je ne me faisais pas
une idée de ma taille qui était même, relativement à mon âge, assez
petite. Pourtant, je me trouvai si grande, que j'en fus effrayée.
Peut-être ce beau palais et ces riches appartemens étaient-ils de fort
mauvais goût, malgré l'admiration qu'ils me causaient. Ils étaient, du
moins, fort malpropres et remplis d'animaux domestiques, entre autres
de lapins, qui couraient et entraient partout sans que personne y fit
attention. Ces tranquilles hôtes, les seuls qu'on n'eût point
dépossédés, avaient-ils l'habitude d'être admis dans les appartemens,
ou, profitant de la préoccupation générale, avaient-ils passé de la
cuisine au salon? Il y en avait un, blanc comme la neige, avec des
yeux de rubis, qui se mit de suite à agir très familièrement avec moi.
Il s'était installé dans l'angle de la chambre à coucher, derrière la
psyché, et notre intimité s'établit bientôt là sans conteste. Il était
pourtant assez maussade, et, plusieurs fois, il égratigna la figure
des personnes qui voulaient le déloger; mais il ne prit jamais
d'humeur contre moi, et il dormait sur mes genoux ou sur le bord de ma
robe des heures entières, pendant que je lui racontais mes plus belles
histoires.
J'eus bientôt à ma disposition les plus beaux jouets du monde, des
poupées, des moutons, des ménages, des lits, des chevaux, tout cela
couvert d'or fin, de franges, de housses et de paillons. C'étaient les
joujoux abandonnés par les infans d'Espagne et déjà à moitié cassés
par eux. J'achevai assez lestement leur besogne, car ces jouets me
parurent grotesques et déplaisans. Ils devaient être cependant d'un
prix véritable, car mon père sauva deux ou trois petits personnages en
bois peint et sculpté, qu'il apporta à ma grand'mère comme des objets
d'art. Elle les conserva quelque temps, et tout le monde les admirait.
Mais, après la mort de mon père, je ne sais comment ils retombèrent
entre mes mains, et je me rappelle un petit vieillard en haillons qui
devait être d'une vérité et d'une expression remarquables, car il me
faisait peur. Cette habile représentation d'un pauvre vieux mendiant
tout décharné et tendant la main, s'était-elle glissée par hasard
parmi les brillans hochets des infans d'Espagne? C'est toujours un
étrange jouet dans les mains d'un fils de roi que la personnification
de la misère, et il y aurait de quoi le faire réfléchir.
D'ailleurs, les jouets ne m'occupèrent pas à Madrid comme à Paris.
J'avais changé de milieu. Les objets extérieurs m'absorbaient, et même
j'y oubliais les contes de fées, tant ma propre existence prit pour
moi-même une apparence merveilleuse.
J'avais déjà vu Murat à Paris. J'avais joué avec ses enfans; mais je
n'en avais gardé aucun souvenir. Probablement je l'avais vu en habit,
comme tout le monde. A Madrid, tout doré et empanaché comme il
m'apparut, il me fit une grande impression. On l'appelait le prince,
et comme dans les drames féeriques et les contes, les princes jouent
toujours le premier rôle, je crus voir le fameux _prince Fanfarinet_.
Je l'appelai moi-même ainsi tout naturellement, sans me douter que je
lui adressais une épigramme. Ma mère eut beaucoup de peine à
m'empêcher de lui faire entendre ce maudit nom que je prononçais
toujours en l'apercevant dans les galeries du palais. On m'habitua à
l'appeler _mon prince_ en lui parlant, et il me prit en grande amitié.
Peut-être avait-il exprimé quelque déplaisir de voir un de ses
aides-de-camp lui amener femme et enfans, au milieu des terribles
circonstances où il se trouvait, et peut-être voulait-on que tout cela
prît à ses yeux un aspect militaire. Il est certain que, toutes les
fois qu'on me présenta devant lui, on me fit endosser l'uniforme.
Cet uniforme était une merveille. Il est resté longtemps chez nous
après que j'ai été trop grande pour le porter. Ainsi je peux m'en
souvenir minutieusement. Il consistait en un dolman de casimir blanc
tout galonné et boutonné d'or fin; une pelisse pareille garnie de
fourrure noire, et jetée sur l'épaule, et un pantalon de casimir
amarante avec des ornemens et broderies d'or à la hongroise. J'avais
aussi des bottes de maroquin rouge à éperons dorés, le sabre, le
ceinturon de gances de soie, à canons d'or et aiguillettes émaillées,
la sabretache avec une aigle brodée en perles fines; rien n'y
manquait. En me voyant équipée absolument comme mon père, soit qu'il
me prît pour un garçon, soit qu'il voulût bien faire semblant de s'y
tromper, Murat, sensible à cette petite flatterie de ma mère, me
présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son
aide-de-camp, et nous admit dans son intimité.
Elle n'eut pas beaucoup de charmes pour moi, car ce bel uniforme me
mettait au supplice. J'avais appris à le très bien porter, il est
vrai, à faire traîner mon petit sabre sur les dalles du palais, à
faire flotter ma pelisse sur mon épaule, de la manière la plus
convenable; mais j'avais chaud sous cette fourrure, j'étais écrasée
sous ces galons, et je me trouvais bien heureuse lorsqu'en rentrant
chez nous, ma mère me remettait le costume espagnol du temps, la robe
de soie noire bordée d'un grand réseau de soie, qui prenait au genou
et tombait en franges sur la cheville, et la mantille plate en crêpe
noir, bordée d'une large bande de velours. Ma mère, sous ce costume,
était d'une beauté surprenante. Jamais Espagnole véritable n'avait eu
une peau brune aussi fine, des yeux noirs aussi veloutés, un pied si
petit et une taille si cambrée.
Murat tomba malade. On a dit que c'était par suites de débauches; mais
ce n'est pas vrai. Il avait une inflammation d'entrailles, comme une
grande partie de notre armée d'Espagne, et il souffrait de violentes
douleurs, quoiqu'il ne fût point alité. Il se croyait empoisonné, et
ne subissait pas son mal avec beaucoup de patience, car ses cris
faisaient retentir ce vaste et triste palais où l'on ne dormait que
d'un oeil. Je me souviens d'avoir été réveillée par l'effroi de mon
père et de ma mère, la première fois qu'il rugit ainsi au milieu de la
nuit. Ils pensaient qu'on l'assassinait. Mon père se jeta hors du lit,
prit son sabre, et courut, presque nu, à l'appartement du prince.
J'entendis les cris de ce pauvre héros, si terrible à la guerre, si
pusillanime hors du champ de bataille. J'eus grand'peur et je jetai
les hauts cris à mon tour. Il paraît que j'avais fini par comprendre
ce que c'est que la mort, car je m'écriais en sanglotant: _On tue mon
prince Fanfarinet!_ Il sut ma douleur et m'en aima davantage. A
quelques jours de là, il monta dans notre appartement vers minuit, et
approcha de mon berceau. Mon père et ma mère étaient avec lui. Ils
revenaient d'une partie de chasse et rapportaient un petit faon de
biche, que Murat plaça lui-même à côté de moi. Je m'éveillai à demi et
vis cette jolie petite tête de faon qui se penchait languissamment
contre mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis
sans pouvoir remercier le prince. Mais le lendemain matin, en
m'éveillant, je vis encore Murat auprès de mon lit. Mon père lui avait
dit le spectacle qu'offraient l'enfant et la petite bête endormis
ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce pauvre animal, qui
n'avait peut-être que quelques jours d'existence et que les chiens
avaient poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue,
qu'il s'était arrangé dans mon lit pour dormir comme eût pu le faire
un petit chien. Il était couché en rond contre ma poitrine, il avait
la tête sur l'oreiller, ses jambes étaient repliées comme s'il eût
craint de me blesser, et mes deux bras étaient restés enlacés à son
cou, comme je les y avais mis en me rendormant. Ma mère m'a dit que
Murat regrettait, en cet instant, de ne pouvoir montrer un groupe si
naïf à un artiste. Sa voix m'éveilla; mais on n'est pas courtisan à
quatre ans, et mes premières caresses furent pour le faon, qui
semblait vouloir me les rendre, tant la chaleur de mon petit lit
l'avait rassuré et apprivoisé.
Je le gardai quelques jours et je l'aimai passionnément; mais je crois
bien que la privation de sa mère le fit mourir, car un matin je ne le
revis plus, et on me dit qu'il s'était sauvé. On me consola en
m'assurant qu'il retrouverait sa mère et qu'il serait heureux dans les
bois.
Notre séjour à Madrid dura tout au plus deux mois, et pourtant il me
parut extrèmement long. Je n'avais aucun enfant de mon âge pour me
distraire, et j'étais souvent seule pendant une grande partie de la
journée. Ma mère était forcée de sortir avec mon père et de me confier
à une servante madrilène qu'on lui avait recommandée comme très sûre,
et qui pourtant prenait la clef des champs aussitôt que mes parens
étaient dehors. Mon père avait un domestique nommé Weber, qui était
bien le meilleur homme du monde, et qui venait souvent me garder à la
place de Térésa; mais ce brave Allemand, qui ne savait presque pas de
mots français, me parlait un langage inintelligible, et il sentait si
mauvais, que sans me rendre compte de la cause de mon malaise, je
tombais en défaillance quand il me portait dans ses bras. Il n'osait
pas trahir le peu de soin que ma bonne prenait de moi, et quant à moi,
je ne songeais nullement à me plaindre. Je croyais Weber chargé de
veiller sur moi, et je n'avais qu'un désir, c'est qu'il restât dans
l'antichambre et me laissât seule dans l'appartement. Aussi ma
première parole était de lui dire: _Weber, je t'aime bien, va-t'en_.
Et Weber, docile comme un Allemand, s'en allait en effet. Quand il vit
que je me tenais fort tranquille dans ma solitude, il lui arriva
souvent de m'y enfermer et d'aller voir ses chevaux, qui probablement
le recevaient mieux que moi. Je connus donc pour la première fois le
plaisir, étrange pour un enfant, mais vivement senti par moi, de me
trouver seule, et, loin d'en être contrariée ou effrayée, j'avais
comme du regret en voyant revenir la voiture de ma mère. Il faut que
j'aie été bien impressionnée par mes propres contemplations, car je me
les rappelle avec une grande netteté, tandis que j'ai oublié mille
circonstances extérieures probablement beaucoup plus intéressantes.
Dans celles que j'ai rapportées, les souvenirs de ma mère ont
entretenu ma mémoire; mais dans ce que je vais dire je ne puis être
aidée de personne.
Aussitôt que je me voyais seule dans ce grand appartement que je
pouvais parcourir librement, je me mettais devant la psyché et j'y
essayais des poses de théâtre; puis je prenais mon lapin blanc et je
voulais le contraindre à en faire autant; ou bien je faisais le
simulacre de l'offrir en sacrifice aux dieux, sur un tabouret qui me
servait d'autel. Je ne sais pas où j'avais vu, soit sur la scène, soit
dans une gravure quelque chose de semblable. Je me drapais dans ma
mantille pour faire la prêtresse, et je suivais tous mes mouvemens. On
pense bien que je n'avais pas le moindre sentiment de coquetterie: mon
plaisir venait de ce que, voyant ma personne et celle du lapin dans la
glace, j'arrivais, avec l'émotion du jeu, à me persuader que je jouais
une scène à quatre, soit deux petites filles et deux lapins. Alors le
lapin et moi nous adressions, en pantomime, des saluts, des menaces,
des prières, aux personnages de la psyché. Nous dansions le bolero
avec eux, car, après les danses du théâtre, les danses espagnoles
m'avaient charmée, et j'en singeais les poses et les grâces avec la
facilité qu'ont les enfans à imiter ce qu'ils voient faire. Alors
j'oubliais complétement que cette figure dansant dans la glace fût la
mienne, et j' étais étonnée qu'elle s'arrêtât quand je m'arrêtais.
Quand j'avais assez dansé et mimé ces ballets de ma composition,
j'allais rêver sur la terrasse. Cette terrasse, qui s'étendait sur
toute la façade du palais, était fort large et fort belle. La
balustrade était en marbre blanc, si je ne me trompe pas, et devenait
si chaude au soleil que je ne pouvais y toucher. J'étais trop petite
pour voir par dessus, mais, dans l'intervalle des balustres, je
pouvais distinguer tout ce qui se passait sur la place. Dans mes
souvenirs, cette place est magnifique. Il y avait d'autres palais ou
de grandes belles maisons tout autour, mais je n'y vis jamais la
population, et je ne crois pas l'avoir aperçue, durant tout le temps
que je restai à Madrid. Il est probable qu'après l'insurrection du 2
mai, on ne laissa plus circuler les habitans autour du palais du
général en chef. Je n'y vis donc jamais que des uniformes français et
quelque chose de plus beau encore pour mon imagination, les Mamelucks
de la garde dont un poste occupait l'édifice situé en face de nous.
Ces hommes cuivrés, avec leurs turbans et leur riche costume oriental,
formaient des groupes que je ne pouvais me lasser de regarder. Ils
amenaient boire leurs chevaux à un grand bassin situé au milieu de la
place, et c'était un coup d'oeil dont, sans m'en rendre compte, je
sentais vivement la poésie.
A ma droite, tout un côté de la place était occupé par une église
d'une architecture massive; du moins, elle se retrace ainsi à ma
mémoire, et surmontée d'une croix plantée dans un globe doré. Cette
croix et ce globe étincelant au coucher du soleil, se détachant sur un
ciel plus bleu que je ne l'avais jamais vu, sont un spectacle que je
n'oublierai jamais, et que je contemplais jusqu'à ce que j'eusse dans
les yeux ces boules rouges et bleues que, par un excellent mot, dérivé
du latin, nous appelons dans notre langage du Berry les _orblutes_. Ce
mot devrait passer dans la langue moderne: il doit avoir été français,
quoique je ne l'aie trouvé dans aucun auteur. Il n'a point
d'équivalent, et il exprime parfaitement un phénomène que tout le
monde connaît, et qui ne s'exprime que par des périphrases inexactes.
Ces _orblutes_ m'amusaient beaucoup, et je ne pouvais pas m'en
expliquer la cause toute naturelle. Je prenais plaisir à voir flotter
devant mes yeux ces brûlantes couleurs qui s'attachaient à tous les
objets et qui persistaient lorsque je fermais les yeux. Quand
l'_orblute_ est bien complète, elle vous représente exactement la
forme de l'objet qui l'a causée. C'est une sorte de mirage. Je voyais
donc le globe et la croix de feu se dessiner partout où se portaient
mes regards, et je m'étonne d'avoir tant répété impunément ce jeu
assez dangereux pour les yeux d'un enfant.
Mais je découvris bientôt sur la terrasse un autre phénomène dont
jusque-là je n'avais eu aucune idée. La place était souvent déserte,
et, même en plein jour, un morne silence régnait dans le palais et aux
environs. Un jour, ce silence m'effraya et j'appelai Weber, que je vis
passer sur la place. Weber ne m'entendit pas; mais une voix toute
semblable à la mienne répéta le nom de Weber à l'autre extrémité du
balcon.
Cette voix me rassura; je n'étais plus seule. Mais, curieuse de savoir
qui s'amusait à me contrefaire, je rentrai dans l'appartement croyant
y trouver quelqu'un. J'y étais absolument seule comme à l'ordinaire.
Je revins sur la terrasse et j'appelai ma mère. La voix répéta le mot
d'une façon très douce, mais très nette, et cela me donna beaucoup à
penser. Je grossis ma voix, j'appelai mon propre nom qui me fut rendu
aussitôt, mais plus confusément. Je le répétai sur un ton plus faible,
et la voix revint faible, mais bien plus distincte et comme si l'on me
parlait à l'oreille. Je n'y comprenais rien; j'étais persuadée que
quelqu'un était avec moi sur la terrasse; mais, ne voyant personne et
regardant à toutes les fenêtres qui étaient fermées, j'étudiai ce
prodige avec un plaisir extrême.
L'impression la plus étrange pour moi était d'entendre mon propre nom
répété avec ma propre voix. Alors il me vint à l'esprit une
explication bizarre; c'est que j'étais double et qu'il y avait autour
de moi un autre _moi_ que je ne pouvais pas voir et qui me voyait
toujours, puisqu'il me répondait toujours. Cela s'arrangea aussitôt
dans ma cervelle comme une chose qui devait être, qui avait toujours
été, et dont je ne m'étais pas encore aperçue. Je comparai ce
phénomène à celui de mes _orblutes_, qui m'avait d'abord étonnée tout
autant, et auquel je m'étais habituée sans le comprendre. J'en conclus
que toutes choses et toutes gens avaient leur reflet, leur double,
leur autre _moi_, et je souhaitai vivement de voir le mien. Je
l'appelai cent fois, je lui disais toujours de venir auprès de moi. Il
répondait: _Viens là, viens donc_, et il me semblait s'éloigner ou se
rapprocher quand je changeais de place. Je le cherchai et l'appelai
dans l'appartement, il ne me répondit plus. J'allai à l'autre bout de
la terrasse. Il fut muet. Je revins vers le milieu, et, depuis ce
milieu jusqu'à l'extrémité de l'église, il me parla et répondit à mon
_viens donc_ par un _viens donc_ tendre et inquiet. Mon autre moi se
tenait donc dans un certain endroit de l'air ou de la muraille, mais
comment l'atteindre et comment le voir? Je devenais folle sans m'en
douter.
Je fus interrompue par l'arrivée de ma mère, et je ne saurais dire
pourquoi, loin de la questionner, je lui cachai ce qui m'agitait si
fort. Il faut croire que les enfans aiment le mystère de leurs
rêveries, et il est certain que je n'avais jamais voulu demander
l'explication de mes _orblutes_. Je voulais découvrir le problème
toute seule, ou peut-être bien avais-je été déçue de quelque autre
illusion par des explications qui m'en avaient ôté le charme secret.
Je gardai le silence sur ce nouveau prodige, et pendant plusieurs
jours, oubliant les ballets, je laissai mon pauvre lapin dormir
tranquille, et la psyché répéter l'image immobile des grands
personnages représentés dans les tableaux. J'avais la patience
d'attendre que je fusse seule pour recommencer mon expérience. Mais
enfin ma mère étant rentrée sans que j'y fisse attention, et
m'entendant m'égosiller, vint surprendre le secret de mon amour pour
le grand soleil de la terrasse. Il n'y avait plus à reculer: je lui
demandai où était le quelqu'un qui répétait toutes mes paroles, et
elle me dit: _C'est l'écho_.
Bien heureusement pour moi, elle ne m'expliqua pas ce que c'était que
l'écho. Elle n'avait peut-être jamais songé à s'en rendre compte; elle
me dit que c'était une _voix qui était dans l'air_, et l'inconnu garda
pour moi sa poésie. Pendant plusieurs autres jours, je pus continuer à
jeter mes paroles au vent. Cette voix de l'air ne m'étonnait plus,
mais me charmait encore. J'étais satisfaite de pouvoir lui donner un
nom, et de lui crier: «Echo, es-tu là? m'entends-tu? Bonjour, écho!»
Tandis que la vie de l'imagination est si développée chez les enfans,
la vie du sentiment est-elle plus tardive? Je ne me souviens pas
d'avoir songé à ma soeur, à ma bonne tante, à Pierret ou à ma chère
Clotilde, durant mon séjour à Madrid. J'étais pourtant déjà capable
d'aimer, puisque j'avais déjà une si vive tendresse pour certaines
poupées et pour certains animaux. Je crois que l'indifférence avec
laquelle les enfans quittent les personnes qui leur sont chères tient
à l'impossibilité où ils sont d'apprécier la durée du temps. Quand on
leur parle d'un an d'absence, ils ne savent pas si un an est beaucoup
plus long qu'un jour, et on leur établirait inutilement la différence
par des chiffres. Je crois que les chiffres ne disent rien du tout à
leur esprit. Lorsque ma mère me parlait de ma soeur, il me semblait
que je l'avais quittée la veille, et pourtant le temps me semblait
long. Il y a dans le défaut d'équilibre des facultés de l'enfant mille
contradictions qu'il nous est difficile d'expliquer après que
l'équilibre est établi.
Je crois que la vie du sentiment ne se révéla à moi qu'au moment où ma
mère accoucha à Madrid. On m'avait bien annoncé l'arrivée prochaine
d'un petit frère ou d'une petite soeur, et depuis plusieurs jours je
voyais ma mère étendue sur une chaise longue. Un jour on m'envoya
jouer sur la terrasse et on ferma les portes vitrées de l'appartement.
Je n'entendis pas la moindre plainte, ma mère supportait très
courageusement le mal physique et mettait ses enfans au monde très
promptement; pourtant cette fois elle souffrit plusieurs heures, mais
on ne m'éloigna d'elle que peu d'instans, après lesquels mon père me
rappela et me montra un petit enfant; j'y fis à peine attention. Ma
mère était étendue sur un canapé; elle avait la figure si pâle et les
traits tellement contractés, que j'hésitai à la reconnaître. Puis je
fus prise d'un grand effroi et je courus l'embrasser en pleurant. Je
voulais qu'elle me parlât, qu'elle répondît à mes caresses, et comme
on m'éloignait encore pour lui laisser du repos, je me désolai
longtemps, croyant qu'elle allait mourir et qu'on voulait me la
cacher. Je retournai pleurer sur la terrasse, et on ne put
m'intéresser au nouveau-né.
Ce pauvre petit garçon avait des yeux d'un bleu-clair fort singuliers.
Au bout de quelques jours, ma mère se tourmenta de la pâleur de ses
prunelles, et j'entendis souvent mon père et d'autres personnes
prononcer avec anxiété le mot _cristallin_. Enfin, au bout d'une
quinzaine, il n'y avait plus à en douter, l'enfant était aveugle. On
ne voulut pas le dire à ma mère positivement. On la laissa dans une
sorte de doute. On émettait timidement devant elle l'espérance que ce
cristallin se reformerait dans l'oeil de l'enfant. Elle se laissa
consoler, et le pauvre infirme fut aimé et choyé avec autant de joie
que si son existence n'eût pas été un malheur pour lui et pour les
siens. Ma mère le nourrissait, et il n'avait guère que deux semaines
lorsqu'il fallut se remettre en route pour la France, à travers
l'Espagne en feu.