LETTRE III.

«Du 7 pluviose an XII (Janvier 1804).

«Au camp d'_Ostrohow_.

«Il y a des momens de bonheur qui effacent toutes les peines! Je viens

de recevoir ta lettre du 26. Ah! ma bonne mère, mon coeur ne peut

suffire à tous les sentimens qui le pénètrent. Mes yeux se remplissent

de larmes. Elles me suffoquent. Je ne sais si c'est de joie ou de

douleur, mais à chaque expression de ton amour ou de ta bonté, je

pleure comme si j'avais dix ans. O! ma bonne mère, mon excellente

mère, comment te dire la douleur que m'ont causée ton chagrin et ton

mécontentement! Ah! tu sais bien que l'intention de t'affliger ne peut

jamais entrer dans mon ame, et que, de toutes les peines que je puisse

éprouver la plus amère est celle de faire couler tes larmes. Ta

dernière lettre m'avait navré. Celle d'aujourd'hui me rend la paix et

le bonheur. J'y retrouve le langage, le coeur de ma bonne mère.

Elle-même reconnaît que je ne suis pas un mauvais fils, et que je ne

méritais pas de tant souffrir. Je me réconcilie avec moi-même: car,

quand tu me dis que je suis coupable, bien que ma conscience ne me

reproche rien, je me persuade que tu ne peux pas te tromper, et je

suis prêt à m'accuser de tous les crimes plutôt que de te contredire.

«Je ne sais qui a pu te dire que je voulais me jeter à la mer: je n'ai

pas eu cette pensée. C'est pour le coup que j'aurais cru être criminel

envers toi, qui m'aimes tant. Si je me suis exposé plus d'une fois à

périr dans les flots, c'est sans songer à ce que je faisais.

Véritablement, je me déplaisais tant sur la terre, que je me sentais

plus à l'aise sur les vagues. Le bruit de vent, les secousses

violentes de la barque s'accordaient mieux que tout avec ce qui se

passait au dedans de moi, et, au milieu de cette agitation, je me

trouvais comme dans mon élément.

«Adieu, ma mère chérie, garde la plume avec laquelle tu m'as écrit ta

dernière lettre, et n'en prends jamais d'autre pour écrire à ton fils,

qui t'aime autant que tu es bonne, et qui t'embrasse aussi tendrement

qu'il t'aime.

«Je voudrais bien tenir ici Caton-Deschartres pour voir la jolie

grimace qu'il ferait avec le tangage et le roulis de grosse mer.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 89 / 120 题