CHAPITRE DIX-HUITIEME.

Suite des amours.--Séparation douloureuse.--Retour à Paris.--Ces

_dames_. Le beau monde. La faveur.--M. de Vitrolles. M. Hékel.

Eugène Beauharnais et lady Georgina.

An XI.--LETTRE I.

_De Maurice Dupin à sa mère._

«_Charleville_, 1er vendémiaire (22 septembre 1802).

«Ta lettre, ma bonne mère, que je reçois à l'instant, me rend au

bonheur: tu m'y moralises, tu m'y grondes tout au long, mais c'est

avec ton amour maternel que je possède toujours, que rien ne peut me

_remplacer_, et de la perte duquel je ne me consolerais jamais:

entends-tu bien, parce que _rien_ ne pourrait me _dédommager_. En

dépit de ton mécontentement, tu me portes toujours la même tendresse:

conserve-la-moi toujours, ma bonne mère, je n'ai jamais cessé de la

mériter. Je te l'avouerai, je craignais que quelque nouveau rapport

mensonger, quelque apparence trompeuse ne l'eussent momentanément

refroidie dans ton coeur. Cette idée me poursuivait partout: mon ame

en était oppressée, mon sommeil troublé; enfin, tu viens de me rendre

à la vie!

«Et cet original de Deschartres qui me mande, il y a deux jours, que

tu ne m'écriras peut-être pas de longtemps, à cause des chagrins que

je te donne! Je lui ai trop prouvé qu'il avait tort. Il s'en venge en

me faisant souffrir, en me prenant par l'endroit le plus sensible.

Avec tant de bonnes qualités, c'est cependant un ours qui vous griffe

quand il ne peut vous assommer. Il m'a écrit des volumes tout le mois

dernier pour me prouver, avec sa politesse accoutumée que j'étais un

homme _déshonoré, couvert de boue_. Rien que ça! Belle conclusion, et

digne des exordes dont il me régalait: mais je les lui passe de bien

bon coeur à cause du motif qui allume son courroux et son zèle. Je

n'ai pas encore répondu à sa dernière lettre, mais je me réserve cette

petite satisfaction, tout en lui envoyant un bel et bon fusil à deux

coups, pour qu'il te fasse manger des perdrix s'il n'est pas trop

maladroit.

Non, ma bonne mère je n'ai jamais voulu séparer mon existence de la

tienne, et si je suis devenu _ivrogne_ et _mauvaise compagnie_ comme

tu m'en accuses, dans les camps et bivouacs, ce que je ne crois pas,

sois sûre que, du moins, dans cette vie agitée, je n'ai rien perdu de

mon amour pour toi. Si j'ai fait, sans te consulter, la _démarche_

d'écrire à Lacuée pour tâcher de rentrer dans mon régiment, c'est que

le temps pressait, qu'il m'eût fallu attendre ta réponse, et perdre

ainsi le peu de jours que j'avais pour espérer un bon résultat.

Maintenant tout est consommé, Lacuée ne m'a pas laissé la moindre

espérance. En vertu des nouveaux arrêtés, je dois rester auprès de

Dupont; je me résigne, et la satisfaction que tu en ressens diminue

d'autant ma contrariété...................

«Adieu, ma bonne mère: crois que ton bonheur peut seul faire le mien,

et qu'il entrera toujours comme cause première dans toutes mes actions

comme dans toutes mes pensées. Je t'embrasse de toute mon ame.

«Mon Dieu, que l'idée de _Miemié_ m'afflige; je ne peux pas me

persuader cela. Parle-lui de moi, je t'en prie[38].

«Et Auguste qui est nommé receveur de la ville de Paris! Je lui en ai

fait mon compliment.»

[38] _Miemié_, c'est-à-dire Mlle Roumier; c'était cette vieille

bonne qu'il aimait tant. A peine eut-elle reçu son gage arriéré

qu'elle voulut aller vivre dans sa famille. Malgré des regrets

réciproques, elle effectua cette resolution.

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 84 / 120 题