CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

1802. Fragmens de lettres. Les _beaux_ du beau monde. Etudes

musicales. Les Anglais à Paris. Retour du luxe.--Fête du

Concordat. La cérémonie à Notre-Dame. Attitude des

généraux.--Deschartres à Paris.--Départ pour

Charleville.--Réponse à Deschartres.--Déboires de la fonction

d'aide-de-camp en temps de paix.

1802.

Maurice retourna à Paris vers la fin de 1801. Il écrivit avec la même

exactitude que par le passé. Mais ses lettres ne sont plus les mêmes.

Ce ne sont plus les mêmes épanchemens, la même insouciance, ou, s'il y

a insouciance, elle est parfois un peu forcée. Evidemment, la pauvre

mère a une rivale; sa tendre jalousie a fait éclore le mal qu'elle

redoutait.

De frimaire an X, jusqu'en floréal de la même année, ses lettres

contiennent des appréciations intéressantes sur le monde qu'il voit et

qu'il traverse de sa pensée. Je ne sais où prendre, pour en donner ici

un extrait. Toutes sont charmantes. Il y dépeint la société parisienne

posant devant les Anglais venus à Paris avec Fox. Il raconte la fête

du Concordat, et son opinion personnelle est celle du milieu militaire

qui l'entoure; mais je ne citerai dans ce feuilleton que les passages

relatifs à sa propre histoire.

«Du 4 nivose an X.

«.... C'est aujourd'hui que nous avons célébré l'anniversaire du

fameux passage[31]. Presque toute l'aile droite était réunie chez mon

général. On ne se doutait pas qu'il y aurait des couplets. Je fis un

gros paquet de mauvais vers que son domestique fut chargé d'apporter

au milieu du dîner. Le général décachète avec empressement, et le

voilà de pouffer de rire.

[31] Le passage du Mincio.

«C'était toute une relation héroïco-burlesque de l'affaire. Il la lut

tout haut, et chacun de rire aussi, en se récriant sur la véracité des

faits. Je fus vite deviné, et on voulut me faire chanter mon oeuvre;

mais pour ne pas recommencer ce qui avait été déjà lu, je chantai une

kyrielle d'autres couplets sur le même sujet. Cela m'a couvert de

gloire à bon marché. On s'est levé de table en riant et en chantant,

et en rentrant au salon, nous nous sommes tous embrassés les uns les

autres, Dupont commençant par moi. Si jamais on a vu de _l'égalité_ et

de la _fraternité_ régner tout de bon parmi quelques hommes, c'était

bien entre nous dans ce moment là.»

* * * * *

«Tous les aimables de la société *** sont les freluquets les plus

conditionnés que je connaisse. Ils parlent pendant une heure pour ne

rien dire, décident de tout à tort et à travers, et ont tellement à

coeur, sous prétexte de belles manières, de se copier les uns les

autres, que qui en a vu un seul les connaît tous. Il faut vivre dans

le monde, dis-tu, c'est possible, ma bonne mère; mais il n'y a rien de

plus sot que tous ces gens qui n'ont pour tout mérite qu'un nom dont

l'éclat ne leur appartient pas.»

«.... Avec mon maître de composition et mon piano de louage, je

m'amuse beaucoup mieux que dans le monde; et, la nuit, quand je me

suis oublié à travailler la musique jusqu'à trois heures du matin, je

sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j'avais

été au bal. Je m'entête à devenir bon harmoniste, et j'y réussirai. Je

ne néglige pas non plus mon violon. Je l'aime tant! Mes finances ne

sont pas dans un très bel état. J'ai été obligé de me rééquiper des

pieds à la tête pour aller à la parade. Mais comme je me pique d'être

un enfant d'Apollon, si je suis gueux, c'est dans l'ordre.

«J'ai vu Lejeune au spectacle. Il m'a cherché dans tout Paris,

lorsqu'il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu'il

ne se console pas de ne pas avoir eu _ma tête sous la main_ pour la

placer dans cette composition.

* * * * *

«J'ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames. Mme

d'Esquelbee, qui a _daigné_ me trouver _fort bien_, à ce qu'on m'a

dit; Mme de Flahaut, qui vient de faire paraître un roman que j'ai la

grossièreté de n'avoir pas lu, et Mme d'Andlaw.--Réné est toujours le

meilleur des amis, mais il a un grand défaut, c'est de boire de l'eau

comme un canard. Heureusement cela n'est pas contagieux......»

«Je te jure _par tout ce qu'il y a de plus sacré_ que V... travaille

et ne me coûte rien. Je ne comprends pas que tu t'inquiètes tant.

Jamais je n'entretiendrai une femme tant que je serai un pauvre

diable, puisque je serais forcé de l'entretenir à tes frais. En outre,

tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres qui la

connaît encore moins. Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, ma bonne

mère, nous ne nous entendrions pas; sois sûre seulement que j'aimerais

mieux me brûler la cervelle que de mériter de toi un reproche, et que

te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse

arriver.......

«Je n'en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de

cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j'enrage de les

voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu'ils ont tort de mépriser

dans leur ame de pareils échantillons de notre nation. Il y en a

d'autres qui essaient gauchement de les singer et qui n'ont à coeur

que de déprécier leur patrie devant les étrangers. C'est quelque chose

de révoltant, et les étrangers en haussent les épaules tout les

premiers. Tous ces jeunes lords qui sont militaires chez eux me

questionnent avec avidité sur notre armée, et je leur réponds avec feu

par le récit de nos immortels exploits, qu'ils ne peuvent s'empêcher

d'admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de

l'esprit public par ce qu'ils entendent dire aux gens du monde. Je

leur soutiens que l'esprit national est aussi fort chez nous que chez

eux. Ils en douteraient s'ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu

comprends que je sors de ce monde-là plus triste et plus désabusé.

Bonsoir, ma bonne mère. Je t'aime plus que ma vie. Je rosse le

municipal. J'envoie à ma bonne son dé _à coudre et à ouvrer_.»

«24 pluviose.

* * * * *

«Tout est terminé avec mes neveux. Outre la maison, me voilà

possesseur d'une somme de 40,000 fr. Diable! jamais je ne me serais

cru si riche. Tu vas prendre là-dessus tout de suite dix mille francs

pour payer toutes tes dettes. Pernon, Deschartres et ma bonne[32]. Je

ne veux pas qu'ils attendent; je veux que tu te débarrasses de tous

ces petits chagrins-là. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai

jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mère, pas de CHICANE là-dessus, ou

je te fais un procès pour te forcer à recevoir mon argent. Avec le

revenu de la maison et mon traitement, me voilà à la tête de 7,840 fr.

de rente. Ma foi, c'est bien joli, et il n'y a pas de quoi se

désespérer. Avec le revenu de Nohant, nous voilà réunissant 16,000

fr.[33] de rente à nous deux, dont nous pouvons jouir l'année

prochaine, et sans dettes; c'est superbe, et je suis bien heureux de

te voir à l'abri de toute inquiétude. Paie, paie tout ce que tu dois,

et quand il ne me resterait que la moitié de ces 40,000 fr., je

t'assure que ce serait bien assez.

[32] Les honoraires du précepteur et les gages de la bonne

étaient arriérés depuis 1792.

[33] Il se trompait beaucoup sur le revenu de Nohant.

* * * * *

«Mme de Béranger t'a mandé la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est

fort affecté, car, malgré leurs discussions, ils s'aimaient

véritablement comme deux frères.

* * * * *

«Du 24 ventose (mars).

* * * * *

«Mon général est très bien, pour le coup, avec Bonaparte. Celui-ci l'a

envoyé chercher, et, après quelques reproches obligeans sur son

éloignement, il lui a donné le commandement de la 2e division

militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes

et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voilà en pleine activité.

Bonaparte a ajouté qu'aussitôt qu'il verrait quelque emploi plus

avantageux, il lui en fît la demande.

* * * * *

«L'arrivée de ma jument m'a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne

est charmant: il est nouvellement percé, et il y a tous les jours une

telle quantité de calèches et de voitures de toute espèce, que la

garde est obligée d'y faire la police comme à Longchamps. C'est

inconcevable de voir cela, quand nous sommes à peine sortis d'une

révolution où toute richesse semblait anéantie. Eh bien! il y a cent

fois plus de luxe que sous l'ancien régime. Quand je me rappelle la

solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil à Passy, je crois

rêver de m'y trouver aujourd'hui comme porté par la foule. C'est une

foule d'Anglais, d'ambassadeurs étrangers, de Russes, etc., étalant

une magnificence que le monde de Paris veut éclipser à son tour.

Longchamps sera splendide.

..... On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les

mères et les femmes se réjouissent; nous autres, nous faisons un peu

la grimace.»

* * * * *

«_Paris_, le 23 germinal (avril).

«Paris commence à m'ennuyer passablement. C'est toujours la même

chose: des grands airs, de grandes vanités et des ambitions mal

dissimulées qui ne demandent qu'à être caressées pour se montrer.

* * * * *

«On prépare un grand déjeuner à la Porte-Maillot... Tous les

_aimables_ y seront: ils paient un louis par tête pour avoir deux

fenêtres entre trente. Il n'y aura que des gens _titrés_, les Biron,

les de l'Aigle, les Périgord, les Noailles[34]. _Ce sera charmant._ Je

n'irai _fichtre_ pas!

[34] Je crois pouvoir nommer ceux-ci; la plaisanterie est sans

amertume.

* * * * *

«_Paris_, le 30 germinal an X.

* * * * *

«Les journaux t'ont sans doute fait un récit très pompeux de la fête

du Concordat. J'étais du cortége à cheval, avec le général Dupont, qui

en avait reçu l'ordre, ainsi que tous les généraux actuellement à

Paris. Ils y ont donc tous figuré, à peu près comme des chiens qu'on

fouette. Nous avons défilé dans Paris aux acclamations d'une multitude

qui était plus charmée de l'appareil militaire que de la cérémonie en

elle-même. Nous étions tous très brillans, et pour ma part, j'étais

magnifique, _Pamela_[35] et moi, dorés de la tête aux pieds. Le légat

était en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[36].

Nous n'avons mis pied à terre qu'à la porte de Notre-Dame, et tous ces

beaux chevaux richement caparaçonnés, qui piaffaient et se

querellaient autour de la cathédrale, offraient un coup d'oeil

singulier. Nous sommes entrés dans l'église aux sons de la musique

militaire, qui a cessé tout d'un coup à l'approche du dais, sous

lequel les trois consuls se sont placés et ont été conduits en

silence, et même assez gauchement, jusqu'à l'estrade qui leur était

destinée. Le dais sous lequel ont été reçus les consuls avait l'air

d'un baldaquin de lit d'auberge: quatre mauvais plumets et une

méchante petite frange. Celui du cardinal était quatre fois plus riche

et la chaire splendidement drapée. On n'a pas entendu un mot du

discours de M. de Boisgelin. J'étais à côté du général Dupont,

derrière le premier consul. J'ai parfaitement joui de la beauté du

coup d'oeil et du _Te Deum_. Ceux qui étaient au milieu de l'église

n'ont rien entendu. Au moment de l'élévation les trois consuls ont mis

genou en terre. Derrière eux étaient au moins quarante généraux, parmi

lesquels Augereau, Masséna, Macdonald, Oudinot, Baraguey-d'Hilliers,

Le Courbe, etc. Aucun n'a bougé de dessus sa chaise, ce qui faisait un

drôle de contraste. En sortant, chacun est remonté sur son cheval et

s'est en allé de son côté, de sorte qu'il n'y avait plus que les

régimens et la garde dans le cortége. Il était cinq heures et demie et

l'on mourait d'ennui, de faim et d'impatience. Quant à moi, j'étais

monté à cheval à neuf heures du matin sans déjeuner, avec la fièvre

qui continue à me tourmenter. J'ai été dîner chez Scévole, et

aujourd'hui je t'écris de chez mon général. J'ai vu Corvisart, médecin

du premier consul. Il me promet que, dans deux ou trois jours, je

pourrai voyager et aller t'embrasser avant de partir pour notre

quartier général. Je crois que l'impatience de te revoir m'empêche de

guérir. J'embrasse le municipal. Il eût fait bien de l'effet à la

cérémonie avec son écharpe et ses adjoints.»

[35] Sa jument.

[36] «L'usage des légats _a latere_ est de faire porter devant

eux la croix d'or. C'est le signe du pouvoir extraordinaire que

le saint-siége délègue aux représentans de cette espèce. Le

cardinal Caprara, voulant, conformément aux vues de sa cour, que

l'exercice du culte fût aussi public, aussi extérieur que

possible en France, demandait que, suivant l'usage, la croix d'or

fût portée devant lui par un officier vêtu de rouge et à cheval.

C'était là un spectacle qu'on craignait de donner au peuple

parisien. On négocia, et il fut convenu que cette croix serait

portée dans l'une des voitures qui devaient précéder celle du

légat.»

(M. THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_,

tome 3, livre 14.)

Après un mois de séjour auprès de sa mère, Maurice quitte Nohant,

passe deux ou trois jours à Paris, et va rejoindre son général à

Charleville, où bientôt Victoire devait aller s'établir, en dépit des

sermons de Deschartres, qui ne faisaient pas fortune, comme l'on voit,

auprès de son élève. Ce pauvre pédagogue ne se décourageait pourtant

pas. Il persistait à regarder Victoire comme une intrigante, et

Maurice comme un jeune homme trop facile à tromper. Il ne voyait pas

que l'effet de ce jugement erroné rendrait chaque jour mon père plus

clairvoyant sur le désintéressement de son amie, et que plus on

l'accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et

s'attacherait à elle. Deschartres, en cette circonstance, prit

prétexte de ses affaires et accompagna Maurice à Paris, craignant

peut-être qu'il n'y séjournât, au lieu d'aller à son poste. En même

temps, ma grand'mère exprimait à son fils le désir de le voir marié,

et cette inquiétude que lui causait la liberté du jeune homme,

habituait le jeune homme à l'idée d'engager sa chère liberté. Ainsi,

tout ce qu'on faisait pour le détacher de la femme aimée ne servait

qu'à hâter le cours de la destinée.

Pendant ce court séjour à Paris avec son élève, Deschartres crut ne

pas devoir le quitter d'un instant. C'était faire le précepteur un peu

tard, avec un jeune militaire émancipé par de glorieuses et rudes

campagnes. Mon père était bon, on le voit de reste par ses lettres,

et, au fond, il aimait tendrement son pédagogue. Il ne savait pas le

brusquer sérieusement, et il était assez enfant encore pour trouver un

certain plaisir à tromper, comme un véritable écolier, la

surveillance burlesque du bourru. Un matin, il s'esquive de leur

commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du

Palais-Royal, où ils s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner

ensemble chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvés, à peine

Victoire a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouant le

rôle de Méduse, se présente au devant d'eux. Maurice paie d'audace,

fait bonne mine à son argus, et lui propose de venir déjeûner en

tiers. Deschartres accepte. Il n'était pas épicurien, pourtant il

aimait les vins fins et on ne les lui épargna point. Victoire prit le

parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s'humaniser un

peu au dessert; mais quand il s'agit de se séparer, mon père voulant

reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idées

noires, et reprit tristement le chemin de son hôtel garni.

Le séjour de Charleville parut fort maussade à mon père jusqu'au

moment où son amie vint s'y établir chez d'honnêtes bourgeois où elle

payait une modique pension. Elle passait auprès d'eux pour être mariée

secrètement avec mon père, mais elle ne l'était pas encore. Dès ce

moment ils ne se quittèrent presque plus, et se regardèrent comme liés

l'un à l'autre.

Ma bonne grand'mère ignorait tout cela. De temps en temps Deschartres,

toujours aux aguets, de loin comme de près, faisait une découverte

inquiétante et ne la lui épargnait pas. Il en résultait avec Maurice

des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne

changeaient rien à la situation de chacun.

«_Charleville_, le 1er messidor (juin).

* * * * *

«Nous faisons un étalage du diable avec nos grands plumets, nos

dorures et nos beaux coursiers. Il est parlé de nous jusqu'à Soissons

et jusqu'à Laon patrie de Jean-François Deschartres! Mais tant de

gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux être moins propres que

d'user notre ardeur à faire la parade. En outre, on est curieux et

bavard ici comme à La Châtre. Le général a voulu déjà tenter quelque

aventure, mais il n'eut pas parlé deux fois à la même femme, qu'il

s'éleva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mézières

et Charleville.»

«_Charleville_, 1er thermidor (juillet).

«Voilà une singulière fantaisie de mon général. Il ne savait que

vaguement que j'étais le petit-fils du maréchal de Saxe, et il s'est

mis à m'interroger là-dessus en détail. Quand il a appris que tu avais

été reconnue par acte du parlement, et que le roi de Pologne était mon

aïeul, tu n'as pas d'idée de l'effet que cela a produit sur lui. Il

m'en parle vingt fois le jour, il m'accable de questions.

Malheureusement, je ne me suis jamais occupé de tout cela, et il m'est

impossible de lui tracer mon arbre généalogique. Je ne me souviens pas

du nom de ta mère, et je ne sais pas du tout si nous sommes parens des

Levenhaupt. Il faut que tu cèdes à sa fantaisie et que tu me

renseignes sur tout cela. Il veut m'envoyer en Allemagne avec des

lettres de recommandation du ministre de l'intérieur et des généraux

Marceau et Macdonald, afin de me faire reconnaître comme le seul

rejeton existant du grand homme.

«Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais

je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu'il

prétend qu'avec mon nom je dois être fait capitaine, et qu'il se fait

fort de m'obtenir ce grade incessamment. Je crois l'avoir mérité par

moi-même, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps où je ne

voulais pas être protégé? C'était avant d'être militaire; j'avais des

illusions sur la vie, et je m'imaginais qu'il suffisait d'être brave

et intelligent pour parvenir. La République m'avait mis ce fol espoir

dans la tête; mais à peine ai-je vu ce qui en est que j'ai reconnu que

le régime d'autrefois n'est guère changé; et Bonaparte en est, je

crois, plus épris qu'il n'en a l'air.»

_A M. Deschartres._

«_Charleville_, 8 thermidor an X.

«Vous êtes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour

mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d'un ami tel que

vous: vous mettez à tout ce qui me regarde un zèle que je ne puis trop

reconnaître; mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu'à

certains égards ce zèle va trop loin; non que je veuille vous dénier

le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de

mes affaires et de ma santé: ce droit est celui de l'affection, et je

saurai le subir quand même il me blesserait; je crois vous l'avoir

prouvé déjà en des circonstances délicates; mais l'ardeur de ce zèle

vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le

sont pas. C'est donc voir faux, et l'amitié que je vous porte ne

m'oblige pas à me tromper avec vous.

«Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu'_à trente ans_, j'aurai

les _infirmités de la vieillesse_, et que, par là, je deviendrai

_inhabile aux grandes choses_, et tout cela, parce qu'à vingt-quatre

ans j'ai une maîtresse, vous ne m'effrayez pas beaucoup. En outre,

vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez

l'exemple de mon grand-père le maréchal, qui fut précisément d'une

_galanterie_ dont je n'approche pas, et qui n'en gagna pas moins la

bataille de Fontenoy à 45 ans. Votre _Annibal_ était un sot de

s'endormir à Capoue avec son armée; mais, nous autres Français, nous

ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons

des bras d'une jolie femme. Quant à moi, je crois être beaucoup plus

sage et plus chaste en me livrant à l'amour d'une seule qu'en

changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles,

pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de goût.

«Il est vrai que, pour être conséquent avec vous-même, il vous plaît

de traiter de _fille_ la personne à laquelle je suis attaché. On voit

bien que vous ne savez pas plus ce que c'est qu'une _fille_ que vous

ne savez probablement ce que c'est qu'une _femme_. Moi, je vais vous

l'apprendre, car j'ai un peu connu déjà la vie de hussard, et c'est

parce que je l'ai connue que j'ai eu hâte d'en sortir. Nous avons

rompu assez de lances sur ce sujet pour qu'il me semble inutile d'y

revenir, mais puisque vous persistez à l'accuser, je persisterai à

défendre celle que j'aime.

«Une fille, puisqu'il faut encore vous l'expliquer, est un être qui

spécule, et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde,

bien qu'elles aient de grands noms et des maisons très fréquentées. Je

ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s'attache à

vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a résisté lorsque

vous étiez dans une situation brillante en apparence et qui vous cède

en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c'est ainsi que

j'étais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la

plus stricte fidélité depuis le jour où elle vous a aimé, et qui,

lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment où vous

venez de recueillir un petit héritage, vous jette au nez et foule aux

pieds avec colère vos billets de cent louis, puis les ramasse et les

brûle en pleurant! non, cent fois non, cette femme n'est pas une

fille, et on peut l'aimer fidèlement, sérieusement, et la défendre

envers et contre tous. Quel que soit le passé d'une telle femme, il

n'y a qu'un lâche qui puisse le lui reprocher, quand il a profité de

son amour, quand il a reçu d'elle des services; et vous savez très

bien que sans V... j'aurais eu beaucoup de peine à revenir en France.

Les circonstances décident de nous, et souvent malgré nous, dans la

première jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui.

Les femmes, plus faibles que nous et provoquées par nous qui nous

faisons une gloire d'égarer leur faiblesse, peuvent se perdre

aisément. Mais entourez les premières saintes du Paradis de tous les

genres de séductions, mettez-les aux prises avec le malheur et

l'abandon, et vous verrez si toutes s'en tireront aussi bien que

certaines femmes dont vos arrêts croient faire une justice salutaire.

«Vous vous trompez donc, mon ami. Et voilà tout ce que j'ai à dire

pour résister à des conseils que vous croyez bons, et que je regarde

comme mauvais. Quant à ma mère, je vous prie de ne point me

recommander de la chérir. Je n'ai besoin pour cela des encouragemens

de personne. Jamais je n'oublierai ce que je lui dois; mon amour et ma

vénération pour elle sont à l'abri de tout. Adieu, mon cher

Deschartres, je vous embrasse de tout mon coeur. Vous savez mieux que

tout autre combien il vous est attaché.

«MAURICE DUPIN.»

_De Maurice à sa mère._

«Eh bien! oui, ma bonne mère, je te l'avoue, je suis, non pas triste

comme tu le crois, mais assez mécontent de la tournure que prennent

mes affaires. Voilà de grands changemens dans les affaires publiques,

et qui ne nous promettent rien de bon[37]. Certainement cela lève

toutes les difficultés qui auraient pu surgir à la mort du premier

consul; mais c'est un retour complet à l'ancien régime; et, en raison

de la stabilité des premières fonctions de l'Etat, il n'y aura guère

moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir là où le hasard

vous aura jeté, et ce sera comme autrefois, où un brave soldat restait

soldat toute sa vie, tandis qu'un freluquet était officier selon le

bon plaisir du maître. Tu verras que tu ne te réjouiras pas bien

longtemps de cette espèce de restauration monarchique, et que pour

moi, du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande

émulation républicaine.

[37] Le consulat à vie.

«Le poste que j'occupe n'est pas désagréable en soi-même, et, en temps

de guerre, il est brillant, parce qu'il nous expose et nous fait agir:

mais en temps de paix, il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu

honorable. Nous ne sommes après tout, que des laquais renforcés. Nous

dépendons de tous les caprices d'un général. Si nous voulons sortir,

il faut rester; si nous voulons rester, il faut sortir. A la guerre,

c'est charmant: ce n'est pas au général que nous obéissons. Il

représente le drapeau de la patrie. C'est pour le salut de la chose

publique qu'il dispose de nos volontés, et quand il nous dit: «Allez à

droite; si vous n'y êtes pas tué vous irez ensuite à gauche; et si

vous n'êtes pas tué à la gauche, vous irez ensuite en avant, «c'est

fort bien; c'est pour le service, et nous sommes trop heureux de

recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit:

«Montez à cheval pour m'accompagner à la chasse, ou venez faire des

visites avec moi pour me servir d'escorte, «ce n'est plus si drôle.

C'est à son caprice personnel que nous obéissons. Notre dignité en

souffre, et la mienne est je l'avoue, à une rude épreuve. Dupont est

pourtant d'un excellent caractère et peu de généraux sont aussi

bienveillans et aussi expansifs: mais enfin, il est général et nous

sommes aides-de-camp, et s'il ne faisait de nous ses domestiques, nous

ne lui servirions à rien, puisqu'il n'y a rien autre chose à faire.

Decouchy, qui est chef d'état-major, prend patience, quoique

avant-hier, il ait eu une petite mortification assez dure. Le général

était chez sa maîtresse et l'a fait attendre trois heures dans la

cour. Il a failli le planter là et envoyer tout au diable. Morin est

très insouciant et répond toujours _qu'importe?_ à tout ce qu'on lui

dit. Moi, je me dis en moi-même:

Il importe si bien, que, de tous vos repas,

Je ne veux en aucune sorte,

Et je ne voudrais même pas, à ce prix, un trésor.

si bien que j'ai le plus grand désir d'aller rejoindre mon régiment,

et je vais écrire pour cela à Lacuée, qui est le grand faiseur et le

grand réformateur.

* * * * *

«En raison de ma _haute valeur et de ma belle conduite dans les

épreuves_, j'ai été nommé _compagnon_ ces jours-ci, et je serai

_maître_ incessamment.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 83 / 120 题