»_Padoue_, 15 nivose an IX (janvier 1801).
»Ne sois point inquiète, ma bonne mère; j'avais prié Morin de
t'écrire; ainsi, tu sais sûrement déjà que je suis prisonnier. Je suis
maintenant à Padoue et en route pour Gratz. J'espère être bientôt
échangé, le général Dupont m'ayant fait redemander à M. de Bellegarde
le matin même du jour où j'ai été pris. Je ne puis t'en dire davantage
maintenant; mais j'espère que, bientôt, je t'annoncerai mon retour.
Adieu! je t'embrasse de toute mon ame. J'embrasse aussi père
Deschartres et ma bonne.»
Ce peu de mots était destiné à rassurer la pauvre mère. La captivité
fut plus longue et plus dure que cette lettre ne l'annonçait. Pendant
les deux mois qui s'écoulèrent sans qu'elle reçût aucune nouvelle de
lui, ma grand'mère fut en proie à une de ces douleurs mornes que les
hommes ne connaissent point et auxquelles ils ne pourraient survivre.
L'organisation de la femme, sous ce rapport, est un prodige. On ne
comprend pas une telle intensité de souffrance avec tant de force pour
y résister. La pauvre mère n'eut pas un instant de sommeil et ne vécut
que d'eau froide. La vue des alimens qu'on lui présentait lui
arrachait des sanglots et presque des cris de désespoir. Mon fils
meurt de faim! disait-elle; il expire peut-être en ce moment, et vous
voulez que je puisse manger? Elle ne voulait plus se coucher. «Mon
fils couche par terre, disait-elle; on ne lui donne peut-être pas une
poignée de paille pour se coucher. Il a peut-être été pris blessé[28].
Il n'a pas un morceau de linge pour couvrir ses plaies.» La vue de sa
chambre, de son fauteuil, de son feu, de tout le bien-être de sa vie,
tout réveillait en elle les plus amères comparaisons; son imagination
lui exagérait les privations et les souffrances que son cher enfant
pouvait endurer. Elle le voyait lié dans un cachot: elle le voyait
frappé par des mains sacriléges, tombant de lassitude et d'épuisement
au bord des chemins, et forcé de se relever et de se traîner sous le
bâton du caporal autrichien.
[28] Elle ne se trompait pas, mais elle ne le sut jamais.
Le pauvre Deschartres s'efforçait vainement de la distraire. Outre
qu'il n'y entendait rien et que personne n'était plus alarmiste par
tempérament, il était si triste lui-même, que c'était pitié de les
voir remuer des cartes le soir sur une table à jeu, sans savoir ce
qu'ils faisaient et sans savoir lequel des deux avait gagné ou perdu
la partie.
Enfin, vers la fin de ventose, Saint-Jean arriva au pas de course. Ce
fut peut-être la seule fois de sa vie qu'il oublia d'entrer au cabaret
en sortant de la poste. Ce fut peut-être aussi la seule fois qu'à
l'aide de _son_ éperon d'argent il mit au galop ce paisible cheval
blanc qui a vécu presque aussi longtemps que lui. Au bruit inusité de
sa démarche triomphante, ma grand'mère tressaillit, courut à sa
rencontre et reçut la lettre suivante: