«_Asola_, 29 frimaire an IX (décembre 1800).
«Qu'il y a longtemps, ma bonne mère, que je n'ai eu le plaisir de
m'entretenir avec toi; tu vas me dire: A qui la faute? En vérité, ce
n'est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes à Asola, nous ne
faisons que courir pour reconnaître les postes ennemis. A peine
rentrés, nous trouvons une société bruyante et joyeuse, dont les rires
et les ébats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche
excédé de fatigue, et le lendemain, on recommence. Tu vas me gronder
et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais
si tu étais de la trempe d'un soldat, tu saurais que la fatigue
engendre l'excitation, et que notre métier n'amène le sang-froid que
quand le danger est présent. En toute autre circonstance, nous sommes
fous, et nous avons besoin de l'être. Et puis, j'avais à te dire une
bonne nouvelle, dont je viens seulement d'avoir la certitude. Morin me
l'avait annoncée comme très prochaine, et le général vient de me la
confirmer, en me faisant cadeau d'un brevet d'aide-de-camp, d'un
plumet jaune et d'une belle écharpe rouge à franges d'or.
«Ainsi, me voilà aide-de-camp du lieutenant-général Dupont, et c'est
ainsi qu'il faut me qualifier sur l'adresse de tes lettres, pour
qu'elles me parviennent plus vite. Le nouveau règlement lui accorde
trois aides-de-camp. Me voilà enfin dans un poste charmant, considéré,
estimé, aimé... Oui! aimé, d'une bien aimable et bien charmante femme,
et il ne me manque, pour être parfaitement heureux ici, que ta
présence... Il est vrai que c'est beaucoup!
«Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin
sont réunies ici, nous formons tous les soirs des réunions dans
lesquelles Mme Watrin, éclatante de jeunesse et de beauté, brille
comme une étoile. Pourtant ce n'est pas elle! Une étoile d'un feu plus
doux luit pour moi.
«Tu sais qu'à Milan j'ai été amoureux. Tu l'as deviné _parce que_ je
ne te l'ai pas dit. Je croyais parfois être aimé, et puis, je voyais
ou je croyais voir que je ne l'étais pas. Je cherchais à m'étourdir,
je partis, n'y voulant plus songer.
«Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu; nous nous
regardions à peine. J'avais comme du dépit, quoique ce ne soit guère
dans ma nature. Elle me montrait de la fierté, quoiqu'elle ait le
coeur tendre et passionné. Ce matin, pendant le déjeuner, on entendit
tirer au loin le canon. Le général me dit de monter aussitôt à
cheval, et d'aller voir ce qui se passait. Je me lève, et, en deux
sauts, je dégringole l'escalier et cours à l'écurie. Au moment de
monter à cheval je me retourne pour voir derrière moi cette chère
femme, rouge, embarrassée et jetant sur moi un long regard exprimant
la crainte, l'intérêt, l'amour... J'allais répondre à tout cela en lui
sautant au cou: mais, au milieu de la cour, c'était impossible. Je me
bornai à lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble
coursier, qui, plein d'ardeur et d'audace, fit trois caracoles
magnifiques en s'élançant sur la route. Je fus bientôt au poste d'où
partait le bruit. J'y trouve les Autrichiens repoussés dans une
escarmouche qu'ils étaient venus engager avec nous. J'en revins porter
la nouvelle au général. _Elle_ était encore là. Ah! comme je fus reçu!
et comme le dîner fut riant, aimable! Comme elle eut pour moi de
délicates attentions!
«Ce soir, par un hasard inespéré, je me suis trouvé seul avec elle.
Tout le monde, fatigué des courses excessives de la journée, s'était
couché. Je n'ai pas tardé à dire combien j'aimais, et elle, fondant en
larmes, s'est jetée dans mes bras. Puis, elle s'est échappée malgré
moi et a couru s'enfermer dans sa chambre. J'ai voulu la suivre; elle
m'a prié, conjuré, ordonné de la laisser seule. Et moi, en amant
soumis, j'ai obéi. Comme nous montons à cheval à la pointe du jour
pour faire une reconnaissance, je suis resté à m'entretenir avec ma
bonne mère des émotions de la journée. Comme ta bonne grande lettre de
huit pages est aimable! Quel plaisir elle m'a fait! Qu'il est doux
d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de bons amis, une belle
maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à
combattre! J'ai de tout cela, et, de tout cela, ce qui est le
meilleur, c'est ma bonne mère!»
«MAURICE.»
Il y a, dans certaines existences, un moment où nos facultés de
bonheur, de confiance et d'ivresse atteignent leur apogée. Puis, comme
si notre ame n'y pouvait plus suffire, le doute et la tristesse
étendent sur nous un nuage qui nous enveloppe à jamais. Ou bien est-ce
la destinée qui s'obscurcit, en effet, et sommes-nous condamnés à
descendre lentement la pente que nous avons gravie avec l'audace de la
joie?
Pour la première fois, le jeune homme venait de ressentir les
atteintes d'une passion durable. Cette femme, dont il vient de parler
avec un mélange d'enthousiasme et de légèreté, cette gracieuse
amourette qu'il croyait peut-être pouvoir oublier comme il avait
oublié la chanoinesse et plusieurs autres, allait s'emparer de toute
sa vie et l'entraîner dans une lutte contre lui-même, qui fit le
tourment, le bonheur, le désespoir et la grandeur de ses huit
dernières années. Dès cet instant, ce coeur naïf et bon, ouvert
jusque-là à toutes les impressions extérieures, à une immense
bienveillance, à une foi aveugle dans l'avenir, à une ambition qui n'a
rien de personnel et qui s'identifie avec la gloire de la patrie, ce
coeur qu'une seule affection presque passionnée, l'amour filial, avait
rempli et conservé dans sa précieuse unité, fut partagé, c'est-à-dire
déchiré par deux amours presque inconciliables. La mère, heureuse et
fière, qui ne vivait que de cet amour, fut tourmentée et brisée par
une jalousie naturelle au coeur de la femme, et qui fut d'autant plus
inquiète et poignante, que l'amour maternel avait été l'unique passion
de sa vie. A cette angoisse intérieure qu'elle ne s'avoua jamais, mais
qui fut trop certaine et que toute autre femme eût fait naître en
elle, se joignit l'amertume des préjugés froissés, préjugés
respectables et sur lesquels je veux m'expliquer, avant d'aller plus
loin.
Mais d'abord il faut dire que cette femme charmante que le jeune homme
avait rêvée à Milan, et conquise à Asola, cette Française qui avait
été en prison au couvent des Anglaises dans le même temps que ma
grand'mère, n'était autre que ma mère, Sophie-Victoire-Antoinette
Delaborde. Je lui donne ces trois noms de baptême parce que, dans le
cours agité de sa vie, elle les porta successivement; et ces trois
noms sont eux-mêmes comme un symbole de l'esprit des temps. Dans son
enfance, on préféra probablement pour elle le nom d'Antoinette, celui
de la reine de France. Durant les conquêtes de l'empire, le nom de
Victoire prévalut naturellement. Depuis son mariage avec elle, mon
père l'appela toujours Sophie.
Tout est significatif et emblématique (et le plus naturellement du
monde) dans les détails en apparence les plus fortuits de la vie
humaine.
Sans doute, ma grand'mère eût préféré pour mon père une compagne de
son rang: mais elle l'a dit et écrit elle-même, elle ne se fût pas
sérieusement affligée pour ce qu'on appelait dans son temps et dans
son monde une mésalliance. Elle ne faisait pas de la naissance plus de
cas qu'il ne faut, et, quant à la fortune, elle savait s'en passer et
trouver dans son économie et dans ses privations personnelles de quoi
remédier aux dépenses qu'entraînaient les postes plus brillans que
lucratifs qu'occupa son fils. Mais elle ne put qu'à grand'peine
accepter une belle-fille dont la jeunesse avait été livrée, par la
force des choses, à des hasards effrayans. C'était là le point délicat
à trancher, et l'amour, qui est la suprême sagesse et la suprême
grandeur d'ame, quand il est sincère et profond, le trancha résolument
dans l'ame de mon père. Un jour vint aussi où ma grand'mère se rendit.
Mais nous n'y sommes point encore, et j'ai à vous raconter bien des
douleurs avant d'en venir à cette époque de mon récit.
Je ne connais que très imparfaitement l'histoire de ma mère avant son
mariage. Je dirai plus tard comment certaines personnes crurent agir
prudemment et dans mon intérêt, en me racontant des choses que
j'aurais mieux fait d'ignorer et dont rien ne m'a prouvé
l'authenticité. Mais fussent-elles toutes vraies, un fait subsiste
devant Dieu: C'est qu'elle fut aimée de mon père, et qu'elle le mérita
apparemment puisque son deuil à elle ne finit qu'avec sa vie.
Mais le principe d'aristocratie a tellement pénétré au fond du coeur
humain, que malgré nos révolutions, il existe encore sous toutes les
formes. Il faudra encore bien du temps pour que le principe chrétien
de l'égalité morale et sociale domine les lois et l'esprit des
sociétés. Le dogme de la Rédemption est pourtant le symbole du
principe de l'expiation et de la réhabilitation. Nos sociétés
reconnaissent ce principe en théorie religieuse, et non en fait; il
est trop grand, trop beau pour elles. Et pourtant ce quelque chose de
divin qui est au fond de nos ames nous porte, dans la pratique de la
vie individuelle, à violer l'aride précepte de l'aristocratie morale,
et notre coeur, plus fraternel, plus égalitaire, plus miséricordieux,
partant plus juste et plus chrétien que notre esprit, nous fait aimer
souvent des êtres que la société répute indignes et dégradés.
C'est que nous sentons que cette condamnation est absurde, c'est
qu'elle fait horreur à Dieu. D'autant plus que, pour ce qu'on appelle
le monde, elle est hypocrite et ne porte en rien sur la question
fondamentale du bien et du mal. Le grand révolutionnaire Jésus nous a
dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y avait plus de joie au
ciel pour la recouvrance d'un pécheur que pour la persévérance de cent
justes: et le retour de l'enfant prodigue n'est pas un frivole
apologue, je pense. Pourtant, il y a encore une prétendue aristocratie
de vertu qui, fière de ses priviléges, n'admet pas que les égaremens
de la jeunesse puissent être rachetés. Une femme née dans l'opulence,
élevée avec soin, au couvent, sous l'oeil de respectables matrones,
surveillée comme une plante sous cloche, établie dans le monde avec
toutes les conditions de la prudence, du bien-être, du calme, du
respect de soi et de la crainte du contrôle des autres, n'a pas
grand'peine et peut-être pas grand mérite à mener une vie sage et
réglée, à donner de bons exemples, à professer des principes austères.
Et encore, je me trompe; car si la nature lui a donné une ame ardente,
au milieu d'une société qui n'admet pas la manifestation de ses
facultés et de ses passions, elle aura encore beaucoup de peine et de
mérite à ne pas froisser cette société. Eh bien! à plus forte raison,
l'enfant pauvre et abandonnée, qui vient au monde avec sa beauté pour
tout patrimoine, est-elle, pour ainsi dire, innocente de tous les
entraînemens que subira sa jeunesse, de tous les piéges où tombera son
inexpérience. Il semble que la prudente matrone serait placée en ce
monde pour lui ouvrir ses bras, la consoler, la purifier et la
réconcilier avec elle-même. A quoi sert d'être meilleur et plus pur
que les autres, si ce n'est pour rendre la bonté féconde et la vertu
contagieuse?--Il n'en est point ainsi pourtant! Le monde est là, qui
défend à la femme estimée de tendre la main à celle qui ne l'est
point, et de la faire asseoir à ses côtés. Le monde! ce faux arbitre,
ce code menteur et impie d'une prétendue décence et d'une prétendue
moralité! sous peine de perdre sa bonne renommée, il faut que la femme
pure détourne ses regards de la pécheresse; et, si elle lui tend les
bras, le monde, l'aréopage des fausses vertus et des faux devoirs, lui
ferme les siens.
Je dis les fausses vertus et les faux devoirs parce que ce n'est pas
la femme vraiment pure, ce ne sont pas les matrones vraiment
respectées qui ont exclusivement à statuer sur le mérite de leurs
soeurs égarées. Ce n'est pas une réunion de gens de bien qui fait
l'opinion: tout cela est un rêve. L'immense majorité des femmes du
monde est une majorité de femmes perdues. Tous le savent, tous
l'avouent, et pourtant personne ne blâme et ne soufflète ces femmes
impudentes quand elles blâment et soufflètent des femmes moins
coupables qu'elles.
Lorsque ma grand'mère vit son fils épouser ma mère, elle fut
désespérée; elle eût voulu dissoudre de ses larmes le contrat qui
cimentait cette union. Mais ce ne fut pas sa raison qui la condamna
froidement, ce fut son coeur maternel qui s'effraya des suites. Elle
craignit pour son fils les orages et les luttes d'une association si
audacieuse, comme elle avait craint pour lui les fatigues et les
dangers de la guerre; elle craignit aussi le blâme qui allait
s'attacher à lui, de la part d'un certain monde; elle souffrit dans
cet orgueil de moralité qu'une vie exempte de blâme légitimait en
elle; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour voir qu'une
nature privilégiée secoue aisément ses ailes, et peut élever son vol
dès qu'on lui ouvre l'espace. Elle fut bonne et affectueuse pour la
femme de son fils, pourtant, la jalousie maternelle resta et le calme
ne se fit guère. Si cette tendre jalousie fut un crime, à Dieu seul
appartient de la condamner, car il échappe à la sévérité des hommes, à
celle des femmes surtout.
Depuis Asola, c'est-à-dire depuis la fin de l'année 1800 jusqu'à
l'époque de ma naissance, en 1804, mon père devait souffrir
mortellement aussi du partage de son ame entre une mère chérie et une
femme ardemment aimée. C'est en 1804 seulement qu'il trouva plus de
calme et de force dans la conscience d'un devoir accompli, lorsqu'il
eut épousé cette femme que, bien des fois, il avait essayé de
sacrifier à sa mère.
En attendant que je le suive, en le plaignant et en l'admirant, dans
ces combats intérieurs, je vais le reprendre à Asola, d'où il écrivait
à sa mère la dernière lettre que j'ai rapportée, à la date du 29
frimaire. Cette date marque un des grands événemens militaires de
l'époque, le passage du Mincio.
M. de Cobentzel était encore à Luneville, négociant avec Joseph
Bonaparte. Ce fut alors que le premier consul, voulant briser par un
coup hardi et décisif les irrésolutions de la cour de Vienne, fit
passer l'Inn à l'armée du Rhin, commandée par Moreau, et le Mincio à
l'armée d'Italie, commandée par Brune. A peu de jours de distance, ces
deux lignes furent emportées. Moreau gagna la bataille de Hohenlinden;
et l'armée d'Italie, qui ne manquait pas non plus de bons officiers et
de bons soldats, fit reculer les Autrichiens, et termina ainsi la
guerre en forçant l'ennemi à évacuer la Péninsule.
Mais, si la conduite de l'armée fut héroïque, là comme partout, si
l'ardeur et l'inspiration individuelle de plusieurs officiers
réparèrent les fautes du général en chef, il n'en est pas moins
certain que cette opération fut dirigée par Brune d'une manière
déplorable. Je ne fais point ici de l'histoire officielle; je
renverrai mon lecteur au récit de M. Thiers, historien éminent des
événemens militaires, toujours clair, précis, attachant et fidèle. Il
servira de caution aux accusations portées par mon père contre le
général qui, en cette circonstance, fit plus que des fautes: il commit
un crime. Il laissa une partie de son armée abandonnée, sans secours,
dans une lutte inégale contre l'ennemi, et son inertie fut
l'entêtement cruel de l'amour-propre. Mécontent de l'ardeur qui avait
emporté le général Dupont à franchir le fleuve avec 10,000 hommes, il
empêcha Suchet de lui donner un secours suffisant: et si ce dernier,
voyant le corps de Dupont aux prises avec trente mille Autrichiens et
en grand danger d'être écrasé malgré une défense héroïque, n'eût
enfreint les ordres de Brune et envoyé de son chef le reste de la
division Gazan au secours de ces braves gens, notre aile droite était
perdue. Cette barbarie, ou cette ineptie du général en chef coûta la
vie à plusieurs milliers d'intrépides soldats et la liberté à mon
père. Entraîné par sa bravoure et trop confiant dans son _étoile_
(c'était le prestige du moment, et sans songer à imiter Bonaparte,
chacun se croyait protégé comme lui par sa destinée) il fut pris par
les Autrichiens, accident plus redouté à la guerre que les blessures
graves, et presque plus attristant que la mort pour des jeunes gens
ivres de gloire et d'activité.
C'était un douloureux réveil après une matinée d'émotions violentes,
qu'une nuit d'impatience et de transport avait précédée. C'est durant
cette veillée que, livré aux plus ardentes émotions, il avait écrit à
sa mère: «Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de
braves amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux
et des ennemis à combattre!» Il ne lui avait pourtant pas dit que
c'était le jour même, à l'instant même, qu'il allait combattre ces
ennemis dont la présence faisait partie de son bonheur. Il cachetait
sa lettre, il venait d'y tracer un tendre adieu qui pouvait bien être
le dernier, et il lui laissait croire qu'il allait seulement monter à
cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier à l'amour et à la
guerre, bien que brisé par la fatigue de la journée et de toutes les
journées précédentes, il n'avait pas seulement songé à dormir une
heure. La vie était si pleine et si intense dans ce moment-là pour lui
et pour tous! Dans cette même nuit, il avait écrit à son cher neveu
René de Villeneuve, et il avait été plus explicite. Cette lettre
montre une liberté d'esprit qui charme et qui surprendrait si elle
était un fait particulier dans l'histoire de cette époque. Il lui
parle assez longuement d'un camée qu'il avait acheté pour lui à Rome,
et qu'un ouvrier maladroit a brisé en voulant le monter; mais il lui
annonce l'envoi d'autres objets d'art du même genre, que le cardinal
Gonzalvi s'est chargé d'expédier. «Car il faut que tu saches, lui
dit-il, que je suis très bien avec Son Eminence et encore mieux avec
le pape.» Puis il lui expose sa situation et celle de l'armée. «Il est
deux heures du matin. Dans deux heures nous montons à cheval. Nous
avons passé toute la journée à disposer les troupes; nous avons fait
avancer toute notre artillerie sur la ligne, et, à la pointe du jour,
nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journée
du 29, car l'attaque est générale dans toute l'armée.
«... On selle déjà les chevaux du général, je les entends dans la
cour, et quand j'aurai écrit un mot à ma mère, je vais faire seller
les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec
messieurs les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui
nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pièces
de douze en batterie. Que je suis fâché que tu ne sois pas là pour
entendre le vacarme que nous allons faire! Cela t'amuserait, j'en suis
sûr.»
Le lendemain, il était dans les mains de l'ennemi, il quittait le
théâtre de la guerre, et laissant derrière lui l'armée victorieuse,
ses amis prêts à rentrer en France pour aller embrasser leurs mères et
leurs amis, il partait à pied pour un long et pénible exil.--Cet
événement le séparait aussi de la femme aimée et il plongea ma pauvre
grand'mère dans un désespoir affreux. Il eut des suites sur toute la
vie de ce jeune homme qui, depuis 94, avait oublié ce que c'est que la
souffrance, l'isolement, la contrainte et la réflexion. Peut-être une
révolution décisive s'opéra-t-elle en lui. A partir de cette époque,
il fut, sinon moins gai extérieurement, du moins plus défiant et plus
sérieux au fond de son ame. Il eût oublié _Victoire_ dans le tumulte
et l'enivrement de la guerre: Il retrouva son image fatalement liée à
toutes ses pensées, dans les durs loisirs intellectuels de l'exil et
de la captivité. Rien ne prédispose à une grande passion comme une
grande souffrance.