«_Canton d'Appenzel_, le 28 vendémiaire an VIII.
Armée du Danube, 3e division.
«C'est de la vallée du Rhinthal, du pied de ces montagnes dont les
sommets éblouissans se perdent dans les nues, c'est du séjour des
brouillards et des frimas que je t'écris aujourd'hui, ma bonne mère.
S'il existe un pays inhabitable, misérable, détestable dans sa
sublimité, c'est celui-ci, à coup sûr. Les habitans sont à demi
sauvages, n'ayant d'autre propriété qu'un chalet et quelques bestiaux;
nulle idée de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de
laitage, se tenant toute l'année dans leurs rochers, et ne
communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont été confondus,
l'autre jour, de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons
fait goûter du bouillon, ils l'ont trouvé détestable. Pour moi, je le
trouvai délicieux, car, depuis deux jours, nous nous étions trouvés
sans pain et sans viande, et nous avions été forcés de nous remettre à
leur nourriture pastorale, que, de bon coeur, à mon âge, avec mon
appétit et le métier que nous faisons, on peut donner à tous les
diables.
«Le jour même où je t'écrivis la dernière fois, nous quittâmes
Weinfelden pour nous rendre à Saint-Gall, qui en est éloigné de sept
lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et, depuis deux
jours, je suis à Gambs, sur la droite d'Alstedten, détaché comme
ordonnance, avec deux chasseurs, près du général Brunet; et comme on
ne meurt pas de faim à un état-major, je me dédommage sans façon du
régime des montagnes et de la frugalité des pasteurs.
«Certes, je suis loin d'être dans la prospérité à l'heure qu'il est.
Je suis soumis à toutes les corvées, à toutes les gardes, à tous les
bivouacs, à tous les appels, comme les autres. Je panse mon cheval, je
vais au fourrage, je vis à la gamelle, heureux quand gamelle il y a!
Eh bien! fussé-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que
j'ai fait, car je sens que personne n'a rien à me reprocher, et que si
le général Harville me blâme, il aura tort. Dans tous les cas,
Beurnonville et M. de Latour-d'Auvergne m'approuvent et me protégent.
Ils pourront le faire d'autant mieux maintenant que je ne suis plus
seulement le petit fils du maréchal de Saxe, mais que je suis soldat
pour tout de bon de la République, et que j'ai justifié autant qu'il
était en moi l'intérêt qu'on m'accorde. Pour toi, ma bonne mère, tu
n'es plus considérée comme une femme suspecte de l'ancien régime, mais
comme la mère d'un vengeur de la patrie. Oui, ma mère, c'est sur ce
pied-là qu'il faut le prendre en France à l'heure qu'il est, car tout
autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu
_jacobin_ au régiment, mais j'ai compris qu'il fallait aller droit son
chemin et servir son pays sans regarder derrière soi, faire bon marché
de la fortune et du rang que la Révolution nous a fait perdre, et se
trouver assez heureux si l'on peut devoir à soi-même désormais ce que
nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, père
Deschartres, il faut vous ériger en Caton d'Utique, et ne plus me
parler du passé. Je ne succombe point sous la rigueur du régime
militaire, car je grandis à vue d'oeil, et tous ceux qui ne m'ont pas
vu depuis un mois s'en aperçoivent. Loin de maigrir, je deviens plus
carré, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras
toi-même bientôt de mes progrès en long et en large.»