LETTRE XLVI.

«_Canton d'Appenzel_, le 28 vendémiaire an VIII.

Armée du Danube, 3e division.

«C'est de la vallée du Rhinthal, du pied de ces montagnes dont les

sommets éblouissans se perdent dans les nues, c'est du séjour des

brouillards et des frimas que je t'écris aujourd'hui, ma bonne mère.

S'il existe un pays inhabitable, misérable, détestable dans sa

sublimité, c'est celui-ci, à coup sûr. Les habitans sont à demi

sauvages, n'ayant d'autre propriété qu'un chalet et quelques bestiaux;

nulle idée de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de

laitage, se tenant toute l'année dans leurs rochers, et ne

communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont été confondus,

l'autre jour, de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons

fait goûter du bouillon, ils l'ont trouvé détestable. Pour moi, je le

trouvai délicieux, car, depuis deux jours, nous nous étions trouvés

sans pain et sans viande, et nous avions été forcés de nous remettre à

leur nourriture pastorale, que, de bon coeur, à mon âge, avec mon

appétit et le métier que nous faisons, on peut donner à tous les

diables.

«Le jour même où je t'écrivis la dernière fois, nous quittâmes

Weinfelden pour nous rendre à Saint-Gall, qui en est éloigné de sept

lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et, depuis deux

jours, je suis à Gambs, sur la droite d'Alstedten, détaché comme

ordonnance, avec deux chasseurs, près du général Brunet; et comme on

ne meurt pas de faim à un état-major, je me dédommage sans façon du

régime des montagnes et de la frugalité des pasteurs.

«Certes, je suis loin d'être dans la prospérité à l'heure qu'il est.

Je suis soumis à toutes les corvées, à toutes les gardes, à tous les

bivouacs, à tous les appels, comme les autres. Je panse mon cheval, je

vais au fourrage, je vis à la gamelle, heureux quand gamelle il y a!

Eh bien! fussé-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que

j'ai fait, car je sens que personne n'a rien à me reprocher, et que si

le général Harville me blâme, il aura tort. Dans tous les cas,

Beurnonville et M. de Latour-d'Auvergne m'approuvent et me protégent.

Ils pourront le faire d'autant mieux maintenant que je ne suis plus

seulement le petit fils du maréchal de Saxe, mais que je suis soldat

pour tout de bon de la République, et que j'ai justifié autant qu'il

était en moi l'intérêt qu'on m'accorde. Pour toi, ma bonne mère, tu

n'es plus considérée comme une femme suspecte de l'ancien régime, mais

comme la mère d'un vengeur de la patrie. Oui, ma mère, c'est sur ce

pied-là qu'il faut le prendre en France à l'heure qu'il est, car tout

autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu

_jacobin_ au régiment, mais j'ai compris qu'il fallait aller droit son

chemin et servir son pays sans regarder derrière soi, faire bon marché

de la fortune et du rang que la Révolution nous a fait perdre, et se

trouver assez heureux si l'on peut devoir à soi-même désormais ce que

nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, père

Deschartres, il faut vous ériger en Caton d'Utique, et ne plus me

parler du passé. Je ne succombe point sous la rigueur du régime

militaire, car je grandis à vue d'oeil, et tous ceux qui ne m'ont pas

vu depuis un mois s'en aperçoivent. Loin de maigrir, je deviens plus

carré, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras

toi-même bientôt de mes progrès en long et en large.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 48 / 120 题