LETTRE XLV.

«_Weinfelden_, canton de Turgovie, 20 vendémiaire

an VII (octobre 1799).

«Une moisson de lauriers, de la gloire, des victoires, les Russes

battus, chassés de la Suisse dans l'espace de vingt jours; nos troupes

prêtes à rentrer en Italie: les Autrichiens repoussés de l'autre coté

du Rhin; voilà sans doute de grandes nouvelles et d'heureux

résultats!... Eh bien! ma bonne mère, ton fils a la satisfaction

d'avoir pris sa part de cette gloire-là, et, dans l'espace de quinze

jours, il s'est trouvé à trois batailles successives. Il se porte à

merveille. Il boit, il rit, il chante; il saute de trois pieds de haut

en songeant à la joie qu'il aura de t'embrasser au mois de janvier

prochain et de déposer à Nohant, dans ta chambre, à tes pieds, la

petite branche de laurier qu'il aura pu mériter.

«Je te vois étonnée, confondue de ce langage, me faire cent questions,

me demander mille éclaircissemens: Comment je suis en Suisse, pourquoi

j'ai quitté Thionville. Je vais répondre à tout cela et te déduire les

circonstances et les raisonnemens qui ont dirigé ma conduite. La

crainte de t'inquiéter inutilement m'a empêché de te tenir au courant.

«Je suis militaire. Je veux suivre cette carrière. Mon étoile, mon

nom, la manière dont je me suis présenté, mon honneur et le tien, tout

exige que je me conduise bien et que je mérite les protections qui me

sont accordées. Tu veux surtout que je ne reste pas confondu dans la

foule et que je devienne officier. Eh bien! ma bonne mère, il est

aussi impossible maintenant, dans l'armée française, de devenir

officier, sans avoir fait la guerre, qu'il l'eût été, au 13e siècle,

de faire un Turc évêque, sans l'avoir fait baptiser. C'est une

certitude dont il faut absolument que tu te pénètres. Un homme, quel

qu'il fût, arrivant comme officier dans un corps quelconque, sans

avoir vu le feu des batteries, serait le jouet et la risée, sinon de

ses camarades, qui sauraient apprécier d'ailleurs ses talens, mais de

ses propres soldats, qui, incapables de juger le talent, n'ont

d'estime et de respect que pour le courage physique. Frappé de ces

deux certitudes, la nécessité d'avoir fait la guerre pour être

officier, d'une part; la nécessité d'avoir fait la guerre pour être

officier avec honneur, d'autre part; je m'étais dit, dès le principe,

il faut entrer en campagne le plus tôt possible. Crois-tu donc que

j'ai quitté Nohant avec le projet de passer ma vie à faire l'aimable

dans les garnisons et le nécessaire dans les dépôts? Non, certes, j'ai

toujours rêvé la guerre; et si je t'ai fait là-dessus quelques

mensonges, pardonne-les moi, ma bonne mère, c'est toi qui m'y

condamnais par tes tendres frayeurs.

Avant que le général me parlât de le quitter, et dès la reprise des

hostilités, j'avais été lui demander de rejoindre les escadrons de

guerre. Il reçut cette proposition avec plaisir, d'abord; puis,

attendri par tes lettres, il craignit de te déplaire en prenant sur

lui la responsabilité de mon destin. Il me fit donc revenir pour me

dire d'aller au dépôt, parce que tu ne voulais pas que je fisse la

guerre, et comme je lui observai que toutes les mères étaient plus ou

moins comme toi, et que la seule désobéissance permise, et même

commandée à un homme, était celle-là, il convint que j'avais raison:

«Allez au dépôt, me dit-il, là vous pourrez partir avec le premier

détachement destiné aux escadrons de guerre, et Mme votre mère n'aura

pas de reproches à m'adresser. Vous aurez agi de votre propre

mouvement.»

«J'arrive à Thionville, et mon premier soin est de m'informer si

bientôt il ne partira pas un détachement. Je ne pouvais cacher ma

vive impatience de rejoindre le régiment. J'attends un mois avec

anxiété. Enfin, on forme un détachement; j'en fais partie. Je

manoeuvre tous les jours avec lui; je parle guerre avec les plus

anciens chasseurs; ils voient combien je désire partager leurs

fatigues, leur travaux et leur gloire. C'est là, ma bonne mère, le

secret de leur amitié pour moi, bien plus que les _bienvenues_ que je

leur avais payées. Enfin le jour du départ était fixé; il n'y avait

plus que huit jours à attendre. Je t'écrivais des balivernes, mais

pouvais-tu croire que je me serais passionné pour le pansage et le

fourniment, si je n'avais pas eu l'idée de faire campagne?

«Au moment où je m'y attendais le moins, je reçois du général une

lettre où il me dit, en termes fort aimables à la vérité, mais très

précis, qu'il _veut_ que je reste au dépôt jusqu'à nouvel ordre.

Regarde le mauvais personnage qu'il me faisait jouer! Comment donc

aller expliquer et persuader à tout le régiment que, si je ne pars

pas, ce n'est pas ma faute? j'étais au désespoir. Je montrais cette

lettre funeste à tous mes amis. Les officiers voyaient bien mon

esclavage et ma douleur; mais le soldat qui ne sait pas lire et qui ne

raisonne guère, n'y croyait pas. J'entendais dire derrière moi: «Je

savais bien qu'il ne partirait pas. Les enfans de famille ont peur.

Les gens protégés ne partent jamais, etc. La sueur me coulait du

front, je me regardais comme déshonoré, je ne dormais plus malgré la

fatigue du service, j'avais la mort dans l'ame, et je t'écrivais

rarement, comme tu as dû le remarquer. Comment te dire tout cela? Tu

n'aurais jamais voulu y croire.

«Enfin, dans mon désespoir, je vais trouver le commandant Dupré. Je

lui montre la maudite lettre et je lui annonce que je suis résolu à

desobéir au général, à déserter le régiment, s'il le faut, pour aller

servir comme volontaire dans le premier corps que je rencontrerai, à

perdre mon grade de brigadier, etc. J'étais comme fou. Le commandant

m'embrasse et m'approuve. Il m'avait annoncé et recommandé au chef de

brigade et à plusieurs officiers du régiment, et il voyait bien que si

je ne profitais de l'occasion de me distinguer dans cette campagne,

mon avenir était ajourné, gâté peut-être. Il me dit qu'il prenait sur

lui d'annoncer mon départ au général, et que, quand même je perdrais à

cela sa protection et ses bontés, ce qui n'était guère probable, je ne

devais pas hésiter. Enchanté de cette conclusion, le matin du départ,

je monte à cheval avec le détachement, tous les officiers viennent

m'embrasser, et, au grand étonnement de tous les soldats, je prends

avec eux la route de la Suisse. Ne voulant te dire ma résolution que

lorsque je l'aurais justifiée par le baptême de la première rencontre

avec l'ennemi, je t'écrivis de Colmar, sous la date de Thionville, et

j'envoyai ma lettre au _virtuose_ Hardy, pour qu'il la mît à la poste.

Notre voyage fut de vingt jours, et, après avoir traversé le canton de

Bâle, nous rejoignîmes le régiment dans le canton de Glaris. C'est là

qu'on voit ces montagnes à pic, couvertes de noirs sapins. Leurs cimes

couvertes d'une neige éternelle se perdent dans les nues. On entend le

fracas des torrens qui s'élancent des rochers, le sifflement du vent à

travers les forêts. Mais là, maintenant, plus de chants des bergers,

plus de mugissemens des troupeaux. Les châlets avaient été abandonnés

précipitamment. Tout avait fui à notre aspect. Les habitans s'étaient

retirés dans l'intérieur des montagnes avec leurs bestiaux. Pas un

être vivant dans les villages. Ce canton offrait l'image du plus morne

désert. Pas un fruit, pas un verre de lait. Nous avons vecu dix jours

avec le détestable pain, et la viande plus détestable encore que donne

le gouvernement. Les dix autres jours que nous avons été en activité

nous nous sommes nourris de pommes de terre presque crues, car nous

n'avions pas le temps de rester pour les faire cuire, et d'eau-de-vie,

quand nous en pouvions trouver.

«Le 3 vendémiaire, les hostilités commencèrent. Nous attaquâmes

l'ennemi sur tous les points. Il était retranché derrière la Limmath

et la Linth. A trois heures du matin l'attaque fut donnée. On m'avait

tant parlé du premier coup de canon! Tout le monde en parle et

personne ne m'a su rendre ses impressions. Mais j'ai voulu me rendre

compte de la mienne, et je t'assure que, loin d'être pénible, elle fut

agréable. Figure-toi un moment d'attente solennelle, et puis un

ébranlement soudain, magnifique. C'est le premier coup d'archet de

l'opéra quand on s'est recueilli un instant pour entendre,

l'ouverture. Mais quelle belle ouverture qu'une canonnade en règle!

Cette canonnade, cette fusillade, la nuit, au milieu des rochers qui

décuplaient le bruit (tu sais que j'aime le bruit), c'était d'un effet

sublime! Et quand le soleil éclaira la scène et dora les tourbillons

de fumée, c'était plus beau que tous les opéras du monde.

«Dès le matin, l'ennemi abandonna ses positions de gauche, il replia

toutes ses forces à Uznack, sur la droite. Nous nous y rendîmes. Nous

restâmes en bataille derrière l'infanterie, laquelle s'occupait de

passer la rivière qui nous séparait de l'ennemi. On construisit un

pont sous son feu même, c'était à des Russes que nous avions affaire.

Ces gens-là se battent vraiment bien. Lorsque le pont fut terminé,

trois bataillons s'avancèrent pour le passer. Mais à peine furent-ils

arrivés de l'autre côté, que l'ennemi s'avançant en forces

considérables et bien supérieures aux nôtres, les troupes qui avaient

passé le pont se jetèrent dessus en désordre pour le repasser. La

moitié était déjà parvenue sur la rive gauche, lorsque le pont trop

chargé se rompit. Ceux qui étaient encore sur la rive droite et qui

n'avaient pu opérer leur retraite voyant le pont rompu derrière eux,

ne cherchèrent leur salut que dans un effort de courage désespéré. Ils

attendent les Russes à vingt pas et en font un horrible carnage. J'ai

frémi, je l'avoue, en voyant tant d'hommes tomber, malgré l'admiration

que me causait l'héroïque défense de nos bataillons. Une pièce de

douze, que nous avions sur la hauteur, les soutint à propos. Le pont

fut promptement rétabli; on vola au secours de nos braves, et

l'affaire fut décidée. Si ce pont n'eût point cassé, l'ennemi

profitait de notre désordre, la bataille était perdue. Le terrain

marécageux ne permettant pas à la cavalerie d'avancer, nous avons

bivouaqué sur le champ de bataille. Il fallait traverser notre bivouac

pour porter les blessés à l'ambulance. Les feux énormes que nous

avions allumés permettaient d'y voir comme en plein jour. C'est là que

j'aurais voulu tenir, seulement pendant une heure, les maîtres

suprêmes du sort des nations. Ceux qui tiennent la paix ou la guerre

entre leurs mains, et qui ne se décident pas à la guerre pour des

motifs sacrés, mais pour de lâches questions d'intérêt personnel,

devraient avoir sans cesse, pour punition, ces spectacles sous les

yeux. Il est horrible, et je n'avais pas prévu qu'il me ferait tant de

mal.

«J'eus ce soir-là la satisfaction de conserver la vie à un homme.

C'était un Autrichien. Il y avait un corps étendu à côté de notre feu.

Je l'observai. Il n'était que blessé à la jambe; mais, accablé de

fatigue, et de faim, il respirait à peine. Je le fis revenir avec

quelques gouttes d'eau-de-vie. Tous nos gens étaient endormis. J'allai

leur proposer de m'aider à transporter ce malheureux à l'ambulance.

Accablés eux-mêmes de fatigue, ils me refusèrent. L'un d'eux me

proposa de l'achever. Cette idée me révolta. Excédé aussi de fatigue

et de faim, je ne sais où je pus chercher ce que leur dis, je

m'échauffai, je leur parlai avec indignation, avec colère, je leur

reprochai leur dureté. Enfin, deux d'entre eux se levèrent et vinrent

m'aider à emporter le blessé. Nous fîmes un brancard avec une planche

et deux carabines. Un troisième chasseur, entraîné par notre exemple,

se joignit à nous; nous soulevons notre homme et, à travers les

marais, dans l'eau et dans la vase jusqu'aux genoux, nous le portons à

l'ambulance, éloignée d'une demi-lieue. Chemin faisant ils se

plaignirent souvent du fardeau et délibérèrent de me laisser seul avec

mon blessé, m'en tirer comme je pourrais. Et moi de leur crier courage

et de leur débiter, en termes de soldat, les meilleures sentences des

philosophes sur la pitié qu'on doit aux vaincus et sur le désir que

nous aurions qu'en pareil cas, on en fît autant pour nous. Les hommes

ne sont pas mauvais au fond, car la corvée était rude et cependant mes

pauvres camarades se laissèrent persuader. Enfin, nous arrivons et

nous mettons ce malheureux en un lieu où il pouvait avoir des secours.

Je le recommande moi-même, et je m'en retourne avec mes trois

chasseurs, plus joyeux cent fois, l'ame plus satisfaite que si je

sortais du plus beau bal ou du plus excellent concert. J'arrive, je

m'étends sur mon manteau devant le feu, et je dors paisiblement

jusqu'au jour.

«Le surlendemain, nous fûmes à Glaris, où était l'ennemi. Le général

Molitor, commandant cette attaque, demanda un homme intelligent dans

la compagnie. Je lui fus envoyé. Il alla le soir reconnaître la

position de l'ennemi, et je l'accompagnai. Le lendemain, nous

attaquâmes et nous chassâmes l'ennemi de la ville. Je fis, pendant

l'affaire, le service d'aide-de-camp du général, ce qui m'amusa

énormément. Je portais presque tous ses ordres aux différens corps

qu'il commandait. L'ennemi, dans une retraite de quatre lieues, brûla

tous les ponts de la Linth. Deux jours après, comme il s'avançait en

force sur notre droite, le général Molitor m'envoya à Zurich porter au

général Masséna une lettre dans laquelle il lui demandait probablement

des forces. Je voyageais par la correspondance. Il y a vingt grandes

lieues de Glaris à Zurich. Je les fis en neuf heures. Le lendemain,

je revins par le lac, dans une chaloupe. Je descendis à sept lieues de

Zurich, à Reicherville. Devine la première personne que je vis en

mettant le pied sur la rive? M. de Latour-d'Auvergne! Il était avec le

général Humbert. Il me reconnaît, me saute au cou, et moi de

l'embrasser avec transport. Il me présenta au général Humbert comme le

petit-fils du maréchal de Saxe.

«Le général m'invita à souper et me fit coucher dans sa maison. J'en

avais besoin, car j'étais sur les dents. Le lendemain, M. de

Latour-d'Auvergne, qui se disposait à retourner bientôt à Paris, causa

avec moi, me parla de toi, m'approuva de n'avoir pas trop consulté ta

tendresse et la prudence du général Harville. Il ajouta que rien ne me

serait plus facile que d'avoir un congé de trois décades cet hiver

pour t'aller voir; que le Directoire était maître de nommer par an

cinquante officiers, et que je pouvais être du nombre. Il en parlera à

Beurnonville. Il a lui-même du crédit auprès du Directoire; il se

charge de mon congé. Ainsi, ma bonne mère, c'est à ton _maudit-héros_

que je devrai de pouvoir t'embrasser! Je me livre à cette idée. Je me

vois arrivant à Nohant, tombant dans tes bras, Beurnonville pourrait

m'attacher à son état-major, ce qui me donnerait la liberté de te voir

plus souvent; nous arrangerons tout cela cet hiver, ma bonne mère. Les

commencemens sont durs, mais il faut y passer; sois sûre que j'ai

bien fait.

«Nous avons quitté Glaris, il y a quatre jours, pour nous rendre à

Constance. Il y a dix-huit lieues de pays qui en valent bien

vingt-cinq de France. Nous les avons faites sans nous arrêter, par une

pluie battante, arrivant pour bivouaquer dans des prés pleins d'eau.

Mais la fatigue poussée à l'excès fait dormir partout. Nous sommes

arrivés pendant le combat, et, le soir, nous étions maîtres de la

ville. Les hostilités paraissent tirer à leur fin. Nous sommes allés

nous reposer de vingt jours de bivouac dans le village d'où je

t'écris. C'est le seul endroit où j'en aie eu la possibilité. Le but

qu'on s'était proposé est rempli. La Suisse est évacuée. Nous allons

maintenant nous refaire. Ne sois point inquiète de moi, ma bonne mère;

je te donnerai de mes nouvelles le plus souvent possible. Ne sois pas

fâchée contre moi, surtout, si je ne t'ai informée qu'aujourd'hui de

mes démarches. Mais te dire que j'allais à l'armée, tu n'y aurais

jamais consenti, ou tu aurais passé tout ce temps dans des inquiétudes

dévorantes. La guerre n'est qu'un jeu; je ne sais pourquoi tu t'en

fais un monstre; c'est très peu de chose. Je te donne ma parole

d'honneur que je me suis fort amusé, à l'attaque du glacis, de voir

les Russes gravir les montagnes. Ils s'en acquittent avec une grande

légèreté. Leurs grenadiers sont coiffés comme les soldats dans la

_Caravane_. Leurs cavaliers, parmi lesquels il y a beaucoup de

Tartares, ont une culotte à plis comme celle d'Othello, un petit

dolman et un bonnet en forme de mortier. Je t'en envoie un croquis.

Ils étaient six mille dans le canton de Glaris. Leurs chevaux, qui

pour la plupart n'étaient pas ferrés, sont restés sur les chemins. La

fatigue les a presque tous détruits.

«Je reçois à l'instant deux lettres de toi du 5 et du 8 fructidor.

Quel plaisir et quel bien elles me font, ma bonne mère! J'en avais

reçu une du 25 thermidor. Elle m'est parvenue il y a six jours,

lorsque nous étions bivouaqués sur les bords du lac de Wallenstadt. Je

l'ai lue assis sur la pointe d'un rocher qui s'avance sur ce beau lac.

Il faisait un temps admirable: j'avais devant moi des aspects

enchanteurs: j'avais le sentiment d'avoir fait mon devoir en servant

ma patrie, et je tenais une lettre de toi! C'est un des momens les

plus heureux de ma vie.

«Que diable veut dire M. de Chabrillant avec les services que j'ai

rendus aux Gargilesse? Je ne les ai pas vus depuis plus d'un an. On

fait des histoires qui n'ont pas le sens commun.

«Tu veux connaître le chef de brigade? Il s'appelle Ordener. C'est un

Alsacien de quarante ans, grand, sec, fort grave, terrible dans le

combat, excellent chef de corps, instruit dans son métier, en

histoire, en géographie. A la première vue, il a l'air de Robert,

chef de brigands. Sur la recommandation de Beurnonville, il m'a très

bien reçu.

«J'ai reçu, comme je te l'ai dit, les 150 fr. que tu m'envoyais à

Thionville et, en partant, j'ai tout payé, sauf le vin pour deux mois,

qui se montait à 30 fr. Je paierai cela à Hardy qui a soldé pour moi.

Tu vois que mes libations aux camarades ne m'ont pas ruiné. J'ai mieux

aimé partir sans le sou que de laisser des dettes derrière moi. Il est

vrai que je n'ai pas fait fortune à la guerre, car, depuis quatre

mois, les troupes ne sont pas soldées. Mais je ne sais où te prier de

m'envoyer de l'argent. Sois tranquille, je saurai bien m'en passer

comme les autres. Envoie-moi, si tu veux, l'adresse du général

Harville. Je ne sais où le prendre. Adieu, ma bonne mère.

«Voilà, j'espère, une longue lettre. Dieu sait quand je retrouverai le

temps de t'en écrire une pareille! Mais sois certaine que je n'en

perdrai pas l'occasion. Ne sois pas inquiète. Je t'embrasse mille fois

de toute mon ame. Quel plaisir j'aurai de te revoir! Dis à Deschartres

que j'ai pensé à lui pendant la canonnade, et à ma bonne, qui aurait

bien dû venir me _border_ au bivouac.»

Est-il nécessaire de rappeler la situation de l'Europe à laquelle se

rattache le récit épisodique de cette fameuse campagne de Suisse? Peu

de mots suffiront. Nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt avaient

été lâchement assassinés. La guerre s'était rallumée. En quinze jours,

Masséna sauva la France à Zurich, en faisant évacuer la Suisse.

Suwarow se retirait avec peine derrière le Rhin, laissant une partie

de ses Russes foudroyés ou brisés dans les précipices de l'Helvétie. A

cette même époque, Bonaparte, quittant l'Egypte, venait de débarquer

en France. Le même jour où mon père écrivait la lettre qu'on vient de

lire (25 vendémiaire), Napoléon se présentait devant le Directoire à

Paris, et déjà les élémens du 18 brumaire commençaient à s'agiter

sourdement.

J'ai malheureusement bien peu de lettres de ma grand'mère à son fils.

En voici une pourtant. Elle est bien usée, bien noircie. Elle a fait

le reste de la campagne sur la poitrine du jeune soldat, et il a pu la

rapporter au trésor de famille.

«_Nohant_, le 6 brumaire an VIII.

«Ah! mon enfant, qu'as-tu fait! Tu as disposé de ton sort, de ta vie,

de la mienne, sans mon aveu! Tu m'as fait souffrir des tourmens inouïs

par un silence de six semaines, ta pauvre mère ne vivait plus. Je

n'osais plus parler de toi. Les jours de courrier étaient devenus des

jours d'agonie, et j'étais presque plus tranquille les jours où je

n'avais rien à espérer. Mais le moment du retour de Saint-Jean était

affreux. A sa manière d'ouvrir la porte, mon coeur battait avec

violence. Il ne disait mot, le pauvre homme, et j'étais prête à

mourir. Mon fils! n'éprouve jamais ce que j'ai souffert!

«Enfin, hier, j'ai reçu ta bonne grande lettre. Ah! comme je m'en suis

emparée! comme je l'ai tenue longtemps serrée sur mon coeur sans

pouvoir l'ouvrir! Je me suis trouvée couverte de larmes qui

m'aveuglaient quand j'ai voulu la lire. Mon Dieu, que n'avais-je point

imaginé?

«Je craignais qu'on ne l'eût fait partir pour la Hollande. Je déteste

ce pays et cette armée; je ne sais pourquoi. Tous ces morts, tous ces

blessés me glaçaient d'effroi. Mais il m'aurait écrit son départ, me

disais-je, et j'étais bien loin de croire que tu fusses à l'armée

victorieuse de Masséna. Je ne pouvais croire à de tels succès avant

d'avoir lu ta lettre. C'est que tu y étais, mon fils, tu lui as porté

bonheur, et c'est à toi qu'il doit sa gloire. Trois batailles où tu

t'es trouvé en quinze jours! et tu es sain et sauf, grâce à Dieu! Dieu

soit loué! Mon Dieu! si c'étaient les dernières! Comme toi, je rirais

et je chanterais. Mais la paix n'est pas faite.

«Tu dis que nous sommes près de rentrer en Italie; si cela était, il

n'y aurait point de fin à nos maux, et il est bien temps de renoncer à

s'égorger pour occuper un terrain qui ne nous restera pas. Je conçois,

mon enfant, les raisons qui ont déterminé le parti que tu as pris. Il

est évident que M. d'Harville ne te disait de rester que par égard

pour moi. Il t'a fait brigadier avec circonspection, et il s'en

tiendra là. Il a rempli sa tâche près du général Beurnonville. Il t'a

prêté secours momentanément, il faut lui en savoir gré; il ne te

devait rien, et ce n'est pas un homme à protéger franchement, non plus

qu'à refuser sa protection avec la même franchise. Tu l'as bien

compris. Caulaincourt l'avait mis sur ce pied, où il avait toutes les

hauteurs de l'ancien régime et les sévérités du nouveau. M. de

Latour-d'Auvergne saura faire valoir ta conduite. Quel bonheur que tu

l'aies rencontré en descendant de cette chaloupe à Reicherville! Il

pourra dire que tu as fait la campagne, qu'il t'a vu, et celui-là, qui

ne demande jamais rien pour lui, sait faire valoir les autres avec

zèle; mais je crains que ton congé ne dépende du général d'Harville;

et, en ce cas, malgré le crédit que tu me supposes sur son esprit,

nous ne l'obtiendrions pas facilement. Pourtant, je vais recommencer

bien vite toutes mes informations, mes démarches et mes écritures.

Depuis un grand mois, j'étais morte; je vais ressusciter par

l'espérance. Je suis pourtant au désespoir de te savoir sans argent et

de ne pas savoir où t'en adresser. Je vais essayer d'en faire passer

au commandant Dupré ou à ton ami Hardy. Puisqu'ils t'ont bien fait

parvenir mes lettres, ils pourront peut-être se charger de te faire

tenir l'argent. Mais, en attendant, tu es dans un pays désert et

dévasté sans un sou dans ta poche! Si tu pouvais demander au caissier

du régiment, ou au chef de brigade de t'en avancer, je leur ferais

bien parvenir le remboursement. Ton insouciance à cet égard me désole.

Vivre de pommes de terre et d'eau-de-vie! Quelle nourriture après de

telles fatigues! après des marches forcées, par un temps affreux et

des nuits dans des prés pleins d'eau! Mon pauvre enfant, quel état,

quel métier! On a plus soin des chevaux et des chiens durant la paix

que des hommes à la guerre. Et tu résistes à tant de fatigues! tu les

oublies pour rendre la vie à un malheureux que le sort amène près de

toi! Ta bonne action m'a touchée profondément; ta sensibilité, ton

éloquence ont touché ces brutaux qui voulaient achever un pauvre

homme; et tu es revenu dormir sur ton manteau, plus satisfait qu'après

tous les plaisirs que ma sollicitude voudrait te procurer! La vertu

seule, mon enfant, donne cette sorte de délice. Malheureux qui ne la

connaît pas! C'est dans ton coeur que tu l'as trouvée, car il n'y

avait dans ce bon mouvement ni ostentation, ni regards publics, ni

instinct d'imitation. Dieu seul te voyait! Ta mère seule en devait

avoir le récit. C'est l'amour du bien qui t'a conduit. Tu parles

toujours de ta bonne étoile: sois sûr que ce sont les bonnes actions

qui portent bonheur, et qu'avec Dieu les bienfaits ne sont jamais

perdus.

«Je crois, puisqu'il le faut, que le parti que tu as pris est le plus

sage; ces victoires inattendues me le persuadent. Tu veux servir,

c'est ton goût, c'est ta première destination. Tu peux, sous ce

gouvernement, faire un chemin plus rapide, je le sais bien, que tu

n'aurais pu l'espérer autrefois. Les hommes d'aujourd'hui aimeront à

attacher à la chose publique les restes du sang d'un héros. Il ne

s'agit point là de noblesse, mais de reconnaissance publique, et je ne

suis point injuste; je sais fort bien que ce qu'on appelait les _gens

de rien_ sont plus capables de cette reconnaissance-là que les gens

haut placés ne l'étaient. Je l'ai éprouvé dans tout le cours de ma

vie. Les premiers n'avaient devant les yeux, dans mes rapports avec

eux, que la mémoire d'un grand homme dont ils appréciaient les

services publics. Les seconds, prompts à oublier les services

particuliers, auraient voulu effacer sa gloire par jalousie et par

ingratitude. Ils me voyaient pauvre, sans crédit, sans famille et n'en

étaient point touchés, Madame la dauphine elle-même, qui devait son

mariage à mon père, trouvait mauvais que je signasse de son nom, et

eût voulu pouvoir m'empêcher de le porter, tant la vanité rend injuste

et ingrat.

«Tu peux donc, mon fils, faire un chemin où tu ne rencontreras plus de

pareils obstacles. Tu as de l'énergie, du courage, de la vertu. Tu

n'as rien à réparer, point de parens suspects. Tes premiers pas sont

pour la chose publique; la route est tracée. Parcours-la, mon fils:

moissonne des lauriers, apporte-les à Nohant; je les poserai sur mon

coeur, je les arroserai de mes larmes. Elles ne seront pas si amères

que celles que j'ai versées depuis quinze jours!

«Au mois de janvier, dis-tu, je pourrai te serrer dans mes bras. Dieu!

c'est dans deux mois! Je ne le puis croire, mais j'en vais faire

l'unique objet de ma sollicitude. Je suis en force, trois batailles!

Je vais parler très haut. Tout le monde va savoir que tu as vu

l'ennemi et que tu l'as vaincu. On t'adorera à La Châtre. Tout le

monde y partageait ma consternation, et c'était une joie publique

quand on a vu ton paquet: Saint-Jean le portait en triomphe et on

l'arrêtait dans les rues. Tu balançais Bonaparte.... à La Châtre!

«Tu as donc lu ma lettre au bord d'un beau lac suisse, et elle venait,

dis-tu, compléter l'éclat du plus beau jour de ta vie? Aimable enfant!

Combien mon coeur te sait gré de cette douce sensibilité! Combien tu

m'es cher et combien je t'envie cet instant de félicité que je n'ai pu

partager avec toi. Quel bonheur de te voir, dans cette situation, tout

entier à ta mère et à tes tendres souvenirs! Que j'ai bien raison de

t'aimer uniquement et d'avoir mis en toi tout le bonheur, toute la

joie, toutes les affections de ma vie! Je n'aurai pas assez de tout

mon être pour te recevoir, t'embrasser, te presser contre mon coeur,

je mourrai de joie.

«Mande-moi donc promptement où je pourrai t'envoyer de l'argent. Dans

ce village de Winfeld, il n'y a pas moyen, car tu n'y resteras pas. Si

ton régiment séjournait quelque part, je t'enverrais courrier par

courrier ce que tu me demanderais. En attendant, tu recevras,

j'espère, les quarante écus que je vais envoyer aujourd'hui à M.

Dupré. Il serait fâcheux qu'ils s'égarassent! L'argent est si rare,

que six louis, c'est un trésor aujourd'hui. Je ne sais où est M.

d'Harville. Je vais lui écrire vite pour lui demander ta grâce, et

j'adresserai ma lettre à Paris, rue Neuve-des-Capucines, no 531.

«Adieu, mon enfant, ménage ta vie, la mienne y est attachée; ne couche

pas dans l'eau. Chaque peine que tu éprouves, je l'endure. Tu n'as

point été ébranlé par ce premier coup de canon. Mon Dieu! il me passe

à travers le coeur! Je suis sûre que ce sont les mères qui lui ont

fait cette réputation. Pour toi, tu riais de voir fuir ces pauvres

Russes dans les montagnes, le bruit des armes te ravissait comme

lorsque tu étais enfant. Mais le soir, à la lueur de ces grands feux,

qu'as-tu vu? Tu as beau jeter un voile sur ces horreurs, mon

imagination le soulève, et, comme toi, je frémis.

«Tu vas te reposer? Hélas! je le souhaite; mais ne néglige pas de

m'écrire un mot seulement: je _respire_. C'est tout ce que te demande

ta pauvre mère, car l'ivresse de ma joie pour ton volume s'affaiblira

bientôt, je le sais, devant de nouvelles inquiétudes, et, s'il me faut

être encore six semaines sans entendre parler de toi, mes tourmens

vont recommencer. Je finis ma lettre comme finit la tienne: «Quel

bonheur j'aurai à te voir cet hiver!»

Là, dans ma chambre, près de mon feu! Toutes ces friandises que nous

faisons, je me dis à chaque instant que c'est pour toi. La vieille

bonne dit: «C'est pour Maurice, je sais ce qu'il aime.» Deschartres

fait de mauvais vin qu'il croit admirable, et il prétend que tu le

trouveras bon. Il pleure en parlant de toi. Saint-Jean a fait un cri

affreux quand je lui ai dit que tu t'étais trouvé à trois batailles,

et il s'est écrié: Ah! c'est qu'il est brave, _lui_! Enfin, c'est une

ivresse ici que l'idée de ton retour. Je t'embrasse, mon enfant; je

t'aime plus que ma vie. Ma santé est toujours de même: je prends des

eaux de Vichy qui me soulagent quelquefois; je voudrais être bien

guérie pour ton retour, car je ne veux me plaindre de rien quand tu

seras près de moi. Il faut que tu sois attaché à l'état-major, je le

veux absolument; mais notre pauvre amie de la rue de l'Arcade est dans

un malheur affreux: son fils aîné est toujours dans les fers, l'autre

ne reparaît pas; elle succombe, et je n'ose lui parler de toi. Le

gros curé Gallepie est mort écrasé par un coffre qui, d'une charrette,

est tombé sur lui. Il venait s'établir pour la quatrième fois dans nos

environs, toujours poursuivi par les huissiers, et laissant partout

des dettes.

«La _petite maison_ se porte bien. Il est _monstrueux_. Il a un rire

charmant. Je m'en occupe tous les jours; il me connaît à merveille. Je

te le présenterai. Adieu, adieu, ma lettre est le second volume de la

tienne. Je n'y vois plus. Es-tu monté sur le cheval que tu as été

chercher à...? Est-il bon et beau? On va encore me prendre mon

poulain, et bientôt je serai réduite à mon âne... On m'apporte de la

lumière, et je puis encore te dire quelques mots. Je serai forcée de

cacher à certaines gens la précipitation avec laquelle tu t'es jeté

dans cette guerre; car, enfin, tu pouvais t'y trouver en face de

Pontgibault, d'Andrezel, Termont, etc., et être forcé de les

combattre. Mon rôle sera de dire que tu as été forcé de marcher; car

on trouvera qu'avec ta naissance, tu n'aurais pas dû montrer tant de

zèle pour la République. La situation est embarrassante, car il faut

que je fasse sonner bien haut, avec les uns, ce que je dois dissimuler

aux autres. Tu tranches de ton sabre toutes ces difficultés, et

pourtant l'avenir ne nous offre aucune certitude! Tu regardes comme un

devoir de servir ton pays contre l'étranger, sans t'embarrasser des

conséquences. Et moi, je ne songe qu'à ton avenir et à tes intérêts.

Mais je vois que je ne puis rien résoudre, et qu'il faut s'en remettre

à la destinée.»

Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4) · 第 47 / 120 题