_korrorat_, du toubou _korroro_, cris, etc.

PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER

BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE

* * * * *

Tome XLVIII

* * * * *

LA RÉGION

DU TCHAD ET DU OUADAÏ

* * * * *

ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.

* * * * *

LA RÉGION

DU

=TCHAD ET DU OUADAÏ=

PAR

HENRI CARBOU

ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES

* * * * *

Études ethnographiques.

Dialecte toubou

* * * * *

TOME SECOND

* * * * *

Accompagné d’une carte.

[Décoration]

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, VIe.

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1912

LES ARABES

* * * * *

LA POPULATION ARABE

* * * * *

Les Arabes ont exercé une influence considérable dans l’Afrique centrale

par la diffusion de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il

faut dire d’ailleurs qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu

des autres indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons,

parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les

Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des Salamat.

Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas en état

de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils trouvaient

devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même mode de

pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur influence chez

les populations nègres. Par la suite, les demi-Arabes et les nègres

arabisés que furent leurs descendants, créèrent les divers royaumes de

l’Afrique Centrale.

Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la fondation

de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du Ouadaï fut, plus

tard, organisé par la population arabe des Toundjour. Ceux-ci furent

remplacés par une nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el Kerim ben

Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont deux

descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les Toundjour se

virent enlever le pouvoir par des princes métissés de sang arabe.

La langue arabe est très répandue dans tout le pays[1]. Elle est

généralement connue des Nouba[2] et parfois aussi des Kirdi.

La force des armes ou simplement la force des choses ont donc changé

complètement la physionomie de toute cette partie de l’Afrique, qui est

actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées dans

les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)[3] ou dans les montagnes du Sud

(Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou Telfan, etc.), ont gardé

longtemps — ou même gardent encore — les mœurs et les pratiques du

fétichisme. Mais, du moment que notre occupation a fait cesser les

luttes intestines qui désolaient ce pays et que, n’ayant plus à craindre

d’être réduits en esclavage, les fétichistes peuvent entrer en relations

avec les populations musulmanes avoisinantes, il est évident que les

progrès de la religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup

plus rapides que par le passé[4].

Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux exhortations

de prêtres fanatiques et à une propagande intense. Tous les indigènes

musulmans ne pratiquent pas leur religion avec une ferveur exemplaire et

beaucoup d’entre eux transgressent même les règles de vie les plus

élémentaires établies par le Qoran, notamment en ce qui concerne la

prohibition des boissons fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé

l’islamisme confère une sorte de noblesse et donne le droit de parler

avec le plus profond mépris des _Kirdi_, c’est-à-dire de tous ceux qui

ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens[5].

Ajoutons, d’ailleurs, que les progrès de cette religion s’expliquent par

sa supériorité sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même

de donner une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est

très considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui

permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au cerveau

primitif.

Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de l’Afrique : ils

habitent le Bornou anglais, le Bornou allemand, le Territoire du Tchad,

le Ouadaï et le Darfour. Ils peuvent être divisés en deux groupes, et

les tribus de chacun de ces groupes ont entre elles d’étroites relations

de parenté.

Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont appelés _Choa_

par les autres indigènes[6] : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko

disent _Choa_ ; les Baguirmiens _Chiwa_ et _Choua_ ; les Boulala

_Sôougué_[7].

Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, pour la

première fois, la présence d’une population arabe sédentaire vivant dans

la région du lac Tchad, principalement du côté du Sud. « Les Arabes

Choua, disaient les explorateurs de 1823, sont une race très

extraordinaire. Ils présentent très peu de ressemblance avec les Arabes

du Nord. Leur physionomie est belle et ouverte, le nez aquilin, l’œil

bien fendu, la peau d’une nuance légèrement cuivrée. Ils sont tout à la

fois rusés et courageux. L’arabe qu’ils parlent est presque du pur

égyptien. »

Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc inutile

de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia de l’Algérie

orientale ou du Maroc[8].

« La population arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de

l’Orient, à une époque relativement récente ; des documents historiques

font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence dans le

Bornou, ou tout au moins dans le Kanem[9]. »

D’Escayrac de Lauture, dans son _Mémoire sur le Soudan oriental_,

partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même pas à considérer ces

Arabes comme les représentants des anciens Qoréïchites, émigrés de

l’Arabie vers la dixième année de l’hégire (631 de l’ère chrétienne).

« On sait, dit-il, que les Koreychites persécutèrent les premiers

musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils

regagnèrent plus tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en

Afrique montre qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher

un refuge de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour

pénétrer dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites,

toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus près :

Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yatreb). Médine

s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles

qu’à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu’elle détestait.

La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou Sofian,

acheta la vie et la conservation d’une partie de sa grandeur au prix

d’un simulacre de conversion : les Koreychites durent imiter leur chef

ou quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de leurs

ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie

nomade avait été longtemps celle de la plupart d’entre eux : peu

attachés au sol, ne connaissant d’autre patrie que la tribu, beaucoup de

Koreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l’esprit

indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville

transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues

poussière.

« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les murs de la

Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les mettre

à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne de

corps de cavalerie ; chargés de la mission pacifique, dit Abou-el-Féda,

de recueillir des conversions : ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés,

ce n’était point l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des

terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur

vue pût s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.

« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l’Afrique n’est

qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer Rouge et pénétrèrent dans le

Soudan.

« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire écrite n’en fait pas

mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s’est bornée

à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la

protestation acharnée de ceux dont l’assentiment était le plus

nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les

Koreychites contre le Prophète et son culte, mais il ne dit pas ce que

devint le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se

réfugièrent ceux que Khaled eut à combattre en entrant dans la ville.

« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une puissante nation ;

ils ne forment plus aujourd’hui dans le Hedjaz qu’une petite tribu, dont

Burckhardt évaluait les forces à 300 fusils. On peut admettre du reste

que le nombre des émigrés ne fut pas considérable, car, dans une grande

partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par

familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables.

J’ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent dans la vie

des peuples arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire

attention et les passer sous silence.

« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes

soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs ennemis :

presque tous les Arabes du Soudan se disent Koreychites et sont reconnus

pour tels : leur langue altérée un peu par le temps, accrue de quelques

mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la

langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus

grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Égypte et dans le

Gharb[10]. »

Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de Lauture. « Que

devint, dit-il, cette population émigrée des Koréïchites ? L’histoire ne

le dit pas, et c’est la tradition des tribus africaines qui répond, si

elle est fidèle, à cette question que l’on s’est posée. Fidèle, tout

indique qu’elle l’est en effet. A quelle autre branche de la famille

arabe les Choua pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus

établies sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que

mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont conservé

l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, qu’explique assez

leur long contact avec les populations natives de l’Éthiopie. On ne

saurait songer non plus aux expéditions musulmanes sous les Khalifes,

car aucune ne fut dirigée vers ces parties intérieures du Soudan

oriental, où le culte de Mahomet n’a pénétré qu’à des époques

relativement très récentes. Il ne reste donc, à ce qu’il semble, que

l’émigration koréïchite, qui seule peut rendre raison et de la route

suivie par la colonie arabe du Bornou et de la pureté avec laquelle les

Choua conservent la langue koréïchite du Hedjaz[11]. »

Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines

populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne prouve rien d’ailleurs, car

une même peuplade peut être appelée de façons différentes par ses

différents voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de

Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les Arabes ;

de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les Toubou, et les

Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, Koursada et Kouga.

Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les noms de population employés

par les indigènes, ces derniers sont parfois aussi embarrassés que

l’Européen. D’autre part, les Choa ne sont pas groupés dans une région

bien déterminée, et c’est une erreur de croire que leur nom servit à

désigner une population arabe tout à fait particulière, habitant le

Bornou, le Baguirmi et le Kanem.

En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement nommés par

les indigènes des contrées où ils résident : Choa, Aroua, Aramka et

Solong[12]. Les rivalités, les migrations ont amené assez souvent le

morcellement des tribus, dont on retrouve les fractions aux quatre coins

du pays. C’est ainsi qu’il y a des Khouzam[13] au Bornou, au Baguirmi,

au Ouadaï et au Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des

Choa de la région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus

avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des Choa

nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division en nomades et

sédentaires ne répond à aucune particularité ethnique : les

circonstances seules ont amené certaines tribus à se fixer dans les

régions humides du Sud, où elles ont été forcées de renoncer à la vie

errante de leurs ancêtres.

Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont apparentés à

ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de l’Afrique Centrale sont

d’ailleurs absolument distincts des tribus arabes, ou d’origine arabe,

telles que les Oulâd Slimân, les Toundjour, les Dialiin, etc., qui ne se

rattachent pas aux deux groupes dont nous avons parlé. Nous donnerons

parfois aux Arabes le nom de Choa, terme impropre du reste, parce que

localisé. Voyons maintenant quelles sont leurs principales divisions.

« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de Saint-Martin,

c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un doute. » Cela n’est pourtant

vrai qu’en partie : les Choa forment deux groupes bien distincts, l’un

venu du Nord, l’autre venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines

tribus du second se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis

lors, ont vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.

Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à la

Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : d’où le nom de

_Ḥassan el Gharbi_[14] donné à son chef, et serait ensuite venu

s’installer dans les pays du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna.

L’autre groupe serait venu de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les

différentes tribus de ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni,

qui semble être l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement

dispersées depuis le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna,

donné à l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez

rarement employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au

Bornou et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.

Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?...

Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, peuvent,

en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine qoréïchite parce

que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus de l’Est, parce qu’ils

ont conservé assez pure la langue du Hedjâz et enfin parce les

Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent s’être réfugiés au

Soudan.

Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des Arabes du Soudan se

disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour notre part,

nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements que les Arabes

donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez vagues. On peut en

déduire toutefois ce que nous avons déjà rapporté, au sujet de leur

division en deux groupes. Quant aux généalogies, nous ne savons trop

quelle confiance il faut leur accorder. Elles sont utiles, parce

qu’elles permettent de grouper les tribus d’une manière rationnelle,

mais elles paraissent quelque peu fantaisistes en faisant remonter ces

tribus aux proches parents du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de

ʿAli el Kerrar, cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de

l’Est font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et

tuteur de Moḥammed[15].

Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique direction

d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.

L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus sérieux.

Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du dialecte

généralement employé dans les pays, aussi bien par les Arabes que par

les populations voisines. Mais les Arabes, surtout les nomades du nord

du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent une langue plus pure.

Nachtigal remarque que les Choa du Bornou « ont presque conservé dans

son antique pureté la langue de la péninsule arabe »[16] et que « la

prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de l’arabe

que parlaient autrefois les Bédouins de l’Arabie »[17]. M. Gaudefroy-

Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du Tchad « a un

caractère bédouin et oriental très net ». Enfin, M. René Basset nous

signale qu’il y avait plusieurs dialectes bédouins dans l’ancienne

Arabie et que Nachtigal aurait été bien en peine d’établir leur

différence.

Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.

M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac de

Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques

inexactitudes dans le passage que nous avons cité : contrairement à ce

que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens arabes nous ont conservé

le souvenir des luttes entre Arabes musulmans et Arabes païens, du

reste, il y a eu des historiens arabes chrétiens, sans parler des

historiens syriaques ou grecs chrétiens, contemporains ou postérieurs ;

Abou ’l Féda dit que les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et

n’émigrèrent point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l

Féda n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; les

Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne constituaient

pas du tout une puissante nation ; enfin le dialecte du Tchad n’est pas

la pure langue du Hedjâz.

Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dit

formellement _qu’il n’y a pas eu_, en 634, d’émigration de Qoréïchites

de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac de Lauture affirme

_sans aucune preuve_ l’émigration en question, et il ajoute que cet

auteur eût été d’ailleurs bien embarrassé de citer un texte arabe à

l’appui de sa thèse. Selon M. René Basset, les pages que nous avons

citées sont un roman sans aucune base autre que l’imagination de

d’Escayrac de Lauture. Il dit également, au sujet de l’opinion de Vivien

de Saint-Martin, que celui-ci manque totalement de critique historique.

« Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux auteurs :

les Qoréïchites émigrent pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et ce

sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils embrassée ? »

Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve dans des

régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le Mandara. Mais,

pour vivre dans ces pays, inondés pendant l’hivernage et infestés par

les moustiques et les grosses mouches, ils ont dû renoncer à la vie

nomade et se mélanger aux diverses populations noires. Les Salamat, qui

forment la transition entre les Arabes restés assez purs et les autres

indigènes, constituent la tribu la plus méridionale.

Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le genre de

vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles occupent sur la

carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord sont _abbala_[18] et

par conséquent nomades. Ils se sont conservés assez purs et, si les

mœurs de certains d’entre eux, — des Maḥâmid, par exemple — ont subi

quelques modifications par suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes

n’en restent pas moins fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de

traditions de leurs ancêtres.

Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui vivent au

milieu de populations non arabes, et souvent à côté de fétichistes. Le

teint est alors très foncé, presque aussi noir parfois que celui de la

population avoisinante. Notons cependant que, quelle que soit la

proportion de sang noir qui se trouve chez ces Arabes, il n’en existe

pas moins, dans la physionomie aussi bien que dans la couleur, une

réelle différence entre eux et les autres indigènes : on la saisit

facilement avec un peu d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement

pasteurs, mais sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de

nombreux moutons et presque pas de vaches, les autres Arabes, par

contre, possèdent de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de

moutons[19]. Le climat humide des régions qu’ils habitent force ces

derniers à prendre certaines précautions pendant l’hivernage : ils font

de la fumée dans les cases où ils mettent leurs animaux, afin de

protéger ceux-ci des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le

village que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a

asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité ne

fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent dans les

cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que dans l’après-

midi.

Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des fétichistes.

Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le plus profond

mépris : « _Houma ʿArab haouanin, ma ḥourrin mislna ; houma misl el

Kirdi_[20], ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race

comme nous ; ils sont semblables aux fétichistes ».

Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu dans un

isolement relatif, par suite de leur existence errante, mais les

alliances avec des concubines étrangères ont cependant altéré la pureté

primitive de la race. Ils sont exclusivement pasteurs. Ils se

nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs vaches ou de leurs

brebis, de quelques fruits sauvages (doum, hadjlidj, nabaq, etc.) et du

mil acheté aux populations sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très

résistants aux fatigues et aux privations.

Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des baguettes

placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle et réunies, à

une certaine hauteur, par une baguette horizontale : une ouverture est

ménagée, qui doit servir de porte. Les baguettes horizontales des deux

grands côtés du rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes

recourbées, formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à

recouvrir le tout avec des nattes d’hyphène. L’intérieur peut être

tapissé de peaux de moutons, et un lit est vite installé, au moyen de

quatre petites fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte,

en un clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux.

Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des _zéribas_ (clôtures

d’épines rapportées).

Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays sablonneux

et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. Quand des Arabes

ont voulu mener la vie nomade dans des régions humides, la maladie et

les épizooties les ont bien vite forcés à se construire des villages.

Ainsi les Dagana, après avoir été chassés du Baḥr el Ghazal par les

Kreda, nomadisèrent quelque temps au Fitri et au Médogo. Mais la tribu

fut éprouvée par la fièvre, une épidémie bovine décima les troupeaux, et

ces Arabes, presque complètement ruinés, revinrent s’installer comme

sédentaires sur les bords du Séré[21]. Un fait analogue s’est produit,

plus récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener

la vie nomade dans le Dagana.

Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même

teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci supportent

beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs alliances avec les

populations voisines et la vie qu’ils mènent leur ont donné des formes

plus pleines et plus robustes que celles des nomades. On voit

quelquefois, parmi eux, de grands diables de noirs, solides et bien

plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.

Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de travailler la

terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin à leurs captifs.

Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race et l’on peut voir

certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire la récolte et battre le

grain, tout comme des Abou Semin ou des Kanembou. Notre occupation a

pour résultat d’amener la disparition progressive de l’esclavage. Les

entraves que nous apportons au commerce des captifs ne réjouissent guère

les Arabes, lesquels ne comprennent pas et l’avouent d’ailleurs

ingénument : « Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand

nous n’aurons plus de captifs ? »

Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe du Tchad

s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant été empruntés

aux langues des nègres :

_ngrinti_, du kanembou _ngouroutou_, hippopotame ;

_mérem_, du kanouri _mérem_, princesse ;

_korrorat_, du toubou _korroro_, cris, etc.

Il est possible de distinguer certaines différences dans les

vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a vécu

quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur dialecte diffère

quelque peu de celui employé par les Arabes de l’Est. De même, les

Toundjour emploient certains mots qui leur sont particuliers ; et, si on

ne comprend pas, ils s’empressent de dire : _da kelamna_[22] ; nous

autres, Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que

les indigènes du pays désignent sous le nom de _Tourk_, emploient

parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à noter : le

verbe _kan_, être, qui joue un rôle si important en arabe régulier et

qu’on retrouve dans tous les autres dialectes, n’est pas employé dans la

langue du Tchad.

« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit d’Escayrac de

Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe et musulman sont pour

nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être

encore des Koreychites idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux,

depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi

l’islam plutôt qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers

toute l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce

prophète ennemi de leurs aïeux, quand le nom de ce prophète leur fut

annoncé : ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs,

leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers néophytes ;

plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam par un prince du

Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir[23]. »

Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui précède : du

reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est _a priori_ fort paradoxale

et nous savons déjà que M. René Basset l’a énergiquement combattue. En

Afrique Centrale, Arabe et musulman sont également des termes synonymes,

et les plus fidèles sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les

Arabes nomades. Il n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs

que les Choa ne sont désignés sous le nom de Karda[24]. Pour les

indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se perd dans la

nuit des temps, et la tradition les représente comme ayant toujours été

musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà depuis longtemps au XVIIe

siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du Ouadaï.

Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux

Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus non-

qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan à une

époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une origine

qoreychite[25]. D’autre part, on pourrait croire que la conversion des

Toundjour à l’islâm est relativement récente. La dynastie du roi

toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait pas

être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons entendu

dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du Ouadaï, ils

étaient encore _kirdi_. Notons, de plus, que l’accession tardive des

Toundjour à la religion du Prophète semble être confirmée par l’usage

qu’ils font de boissons fermentées (merissé, khall) et par ce fait

qu’ils ne pratiquent pas l’excision des filles, alors que tous les Choa

le font. On voit donc que les Toundjour se sont comportés comme les

nombreuses populations noires actuellement musulmanes et qu’ils sont

absolument distincts des autres tribus arabes. On pourrait les présenter

comme les descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on

se tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait

remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il n’y a

pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la tradition rapporte

généralement que les Toundjour descendent des Beni Hilal ; et enfin la

tribu en question n’est pas venue de l’Orient, elle est venue de

Tunis[26].

Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour et la

fâcheuse réputation de _kirdi_ qui leur fut faite autrefois, M. René

Basset ajoute ce qui suit : « On peut croire que leur islâm s’était

fortement relâché et qu’il y eut ensuite un renouveau. Cela s’est passé

dans l’Afrique du Nord aux XIVe, XVIe siècles, et aussi dans l’Ouganda ;

de même à Madagascar ».

Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq prières

quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent quelque peu le

payement de l’aumône de purification (_zakat_ : aumône légale que tout

musulman est tenu de faire). Ceux qui font le pèlerinage de la Mekke

sont très rares : ils sont plus nombreux parmi les autres indigènes,

surtout chez les Pouls et les Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs

musulmans se trouvent chez les nomades, où l’on compte quelques

fractions maraboutiques (Massarra, Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne

sont nullement fanatiques et, tout comme les autres, font parfois passer

leur intérêt personnel avant celui de la religion.

Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad appartiennent à

l’ordre religieux des Tidjânia[27]. Cette confrérie, qui prêche la

tolérance, est celle qui compte le plus d’affiliés dans toute la

région : on ne trouve des Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du

Nord (Borkou, Mourtcha, etc.)[28]. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup

d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces subtilités

religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms des diverses

confréries[29]. Les Arabes ont toutefois conscience de certaines

différences doctrinales entre musulmans, et c’est dans leurs tribus que

l’on rencontre généralement ceux qui disent : _Ana Tidjâni_[30]. Ceux-là

sont, pour ainsi dire, des musulmans de première classe et ils tiennent

à ne pas être compris dans la masse des indigènes plus ou moins bien

islamisés. Ils ont droit à plus d’égards que les autres. Nous nous

rappellerons toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant

vers Faqih Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper

avec une lanière : « _Ana Tidjâni_ ! », répétait-il.

Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de boissons

fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus dégénérées du

Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains d’entre eux

boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est pas rare, au surplus,

de voir l’un de ces Arabes prendre une femme fétichiste ou un fétichiste

prendre une femme arabe.

D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des Choa. Sans

doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le jeûne du Ramadan

et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour absorber de la

nourriture ; mais nous remarquerons qu’une certaine pudeur les force

cependant à sauvegarder les apparences.

Les principaux caractères de la population arabe, caractères d’autant

mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les suivants : ils sont

intelligents, beaucoup plus que les autres indigènes ; mais ils sont

aussi — et ce sont là de bien graves défauts — cupides, faux, cauteleux,

menteurs et palabreurs[31]. Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux[32].

Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : la chose

est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs principales

ressources de leurs bêtes laitières[33]. Pour les Arabes surtout, le

bétail est le signe tangible de la richesse et représente nos pièces

d’or. Aussi n’y touchent-ils pas et ne tuent-ils un bélier ou un taureau

que dans des cas exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des

rapines et, par suite, des palabres interminables. Elle les conduit

souvent au manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh

influent venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.

Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une foule

de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en mettent même au cou

de leurs chevaux, pour les préserver de la maladie. Ces sentiments pieux

ne les empêchent cependant pas, malgré les précautions prises pour

donner au serment toute sa valeur, de mentir quelquefois sur le livre

sacré. Assez cauteleux, ils abusent des protestations de dévouement et

des marques d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs

arabes ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté

de leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux

Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable fierté ».

Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, les

Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur vêtement

est formé d’un assemblage de bandes de coton (_gabaz_), cousues

ensemble, et il peut ou non être teint en bleu (_tob_ et _khaleg_). On

voit souvent, parmi les nomades, des gens extrêmement sales et

déguenillés.

Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : leurs armes

habituelles sont la lance, la sagaie et le couteau, qui se porte attaché

au coude au moyen d’une bande de cuir.

Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées par les

autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est toutefois

pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les Toundjour eux-mêmes,

quoique d’origine arabe, ne se conforment point à cet usage. Tant qu’ils

n’ont pas été circoncis, les enfants des deux sexes ne portent pas de

costume et se parent simplement de quelques ceintures et colliers de

perles. L’infibulation des jeunes filles se fait vers l’âge de six ans ;

elle n’a pas lieu publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la

case par une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour

mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être accomplie,

sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. La jeune fille

met alors le _kamfous_ (bande de coton gabaga), qui passe entre les

cuisses et, retenu par la ceinture de perles, sert à cacher les parties

sexuelles. Plus tard, elle revêtira un vêtement de femme (_farda_).

La circoncision des garçons donne lieu à de grandes réjouissances. Elle

se fait publiquement : chaque garçon s’efforce de paraître insensible

lorsque le forgeron, armé d’un couteau, pratique l’opération[34]. Un

appareil primitif, en paille tressée, est adapté au membre viril, en

attendant la cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les

uns derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant

quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans tout ce

qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a guère que les

poules du village qui aient à pâtir de cet état de choses.

Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; sinon, il est

condamné à une amende. Les filles séduites sont d’ailleurs très mal

vues, surtout chez les nomades : l’enfant naturel est appelé

dédaigneusement _ferekh el boumi, ferekh el haram_.

_el goult temmètah_ : j’ai fait ce que je disais :

_ferekh el boumi chilt j’ai pris mon bâtard dans le dos

gogéta_

_oudja’ni, derb er ridjal j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le

khallètah_. chemin des hommes.

_berberé annayé_ ; le sorgho est vert ;

_fi lélet machi dans la nuit je vais pleine de

kholdjïa_ ; lassitude ;

_ana bénéyé ’adjuz....._ je suis une vieille jeune fille[35].....

Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. Elles se

marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire qui se traite

entre le futur époux et les parents de celle qu’il désire : celle-ci n’a

pas à donner son avis et doit s’incliner devant la volonté paternelle.

Le prétendant est tenu de verser une dot aux parents. Cette dot, fixée

par un accord entre les deux parties, consiste en bétail, thalers,

bijoux, vêtements, etc. Elle est d’autant plus forte que la position

sociale du père de la jeune fille est plus relevée : la beauté de celle-

ci n’entre nullement en ligne de compte.

Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et reçoit une

obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore quelque temps

avec ses parents. Le jour où l’union doit être consommée, un pagne

blanc[36] est disposé sur le lit nuptial. Si la jeune fille était

vierge, ce pagne est placé le lendemain sur la case, ou accroché à un

arbre, et l’heureux époux apporte à son beau-père un autre pagne blanc,

tout neuf : on bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent

des yous-yous[37] et tout le monde célèbre la vertu de la jeune épouse.

Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux

pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les parents

sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils doivent

restituer la dot.

Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (_ʿArab ḥoumr_)[38] les

mœurs sont plus sévères que chez les Arabes métissés des pays du Sud

(_Arab zourq_)[39]. Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne

savent pas toujours se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce

pays, et certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées

Bornouanes.

Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. Quant à la

femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est répudiée par son mari.

Le divorce est prononcé par le faqih : s’il est prononcée en faveur du

mari, la dot est remboursée ; dans le cas contraire, elle reste acquise

aux parents de la femme. Si les torts sont communs, la femme ne restitue

qu’une partie de la dot.

Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du pays,

sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou au-dessus des

seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse user jusqu’à la corde. Ce

vêtement n’est généralement propre que quand il est neuf[40]. Dans

certaines tribus nomades, les femmes portent une peau de mouton autour

des reins.

La narine droite des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles

introduisent un petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de

perles, ou un petit morceau de bois. Le bord des paupières et les

sourcils sont teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine

(_koḥl_)[41]. Les lèvres et les gencives ont également une couleur

bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des épines d’acacia et

en les frottant avec de l’antimoine ou — pour les gencives — avec une

mixture dans laquelle il rentre de la bile de bœuf. Tout ce bleu ne

donne d’ailleurs pas un aspect désagréable au visage, tant que la femme

est jeune. Mais, avec l’âge et à la suite d’opérations répétées, les

lèvres s’épaississent et prennent alors un aspect spongieux assez

répugnant. La brosse à dents des indigènes (_souak_) est fournie par un

certain arbuste (salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en

forme de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs

dents sont très blanches.

Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en petites

tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des tribus du Sud se

sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles voyaient autour d’elles :

certaines adoptent la coiffure bornouane, d’autres la coiffure

ouadaïenne ; d’autres encore ne portent que quelques grosses tresses,

dont l’une, recourbée sur la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi,

etc. Elles passent toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure

parfois, et c’est alors bien peu esthétique[42].

Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : ceintures de perles

qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers de perles,

de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds en cuivre ou en

argent ; écrits-amulettes dans des sachets en cuir, talismans, etc.

C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam qu’elles se parent de tout ce

qu’elles ont de plus beau.

_zerga ghannaé_ l’endroit du tam-tam est noir de monde

_el benat desso es soaraï_ les jeunes filles ont mis leur bracelet

_loummou el fogara_ les faqihs se sont réunis

_ketebou el aï_ (_ouarga_) ils ont écrit des amulettes.

Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. Chez les

nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et tournent autour de

l’instrument, en agitant leurs armes : quelques-uns d’entre eux

chantent. Deux ou trois femmes passent un vêtement d’homme (_khaleg_) et

se joignent à la danse. Si le tam-tam est donné en l’honneur de

quelqu’un, les hommes, toujours en ligne, se dirigent vers lui, en

sautant en cadence sur l’un et l’autre pied. Arrivés tout près de celui-

ci, ils s’arrêtent et agitent leurs armes : c’est le salut. La personne

saluée et ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et

répondent en agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font

demi-tour et reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur

_noungara_ (grand tambour).

Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns derrière

les autres et leur cercle tourne en cadence autour de l’instrument.

Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un second

cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, par

exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à l’intérieur

de leur boubou flottant ; les femmes chantent et agitent leurs bras

ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, tout en fléchissant sur

leurs jambes. Puis les deux cercles s’arrêtent : danseurs et danseuses

se font face et, presque ventre contre ventre, se trémoussent d’une

façon quelque peu obscène. Ils recommencent ensuite à tourner.

Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter en

frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur pagne, comme les

Boulala ; ou bien encore elles balancent les bras, l’un en avant,

l’autre en arrière, en sautant autour du tambour, etc., etc.

La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le chœur des

femmes attaque et celui des hommes reprend.

La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les cavaliers,

rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent pour saluer, puis

repartent ; chacun d’eux se détache ensuite successivement, en faisant

donner au cheval toute sa vitesse et en lançant des sagaies le plus loin

possible.

Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case du défunt

pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement lavé à l’eau

chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag cousus ensemble : on

parfume ce linceul en faisant brûler certaines plantes (chibé zerga,

bondiyé).

L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du village. Le

cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, face à l’est.

« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa succession. Une

seule part est accordée à la veuve. Les enfants héritent des sept autres

parts ; à leur défaut, le père ; puis, les frères et sœurs consanguins.

Ces sept parts sont divisées à nouveau, en tenant compte de cette règle

générale : chaque héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part

double de celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du

décès de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en

prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A défaut

d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se partagent la

succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du pays, cependant,

favorisent beaucoup moins le veuf, dans chacun de ces deux derniers

cas[43]. »

Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après avoir écouté

les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage qui se rapporte

vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à haute voix quelques

phrases, auxquelles les plaideurs ne comprennent goutte, et rend ensuite

sa sentence. Inutile de dire que les fogara, même les plus instruits et

les plus considérés, ne sont pas d’une impartialité à toute épreuve et

qu’ils acceptent volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties

ne s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.

Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le Territoire

du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.

Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur nombre à

environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan Guerbeï, chez

les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les Allemands. Ces Choa

comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est et la majorité des

Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région comprise entre le Chari, le

Mandara et le Ngoumati : ils sont particulièrement nombreux dans ce

dernier district. Quelques-unes de leurs tribus se sont conservées assez

pures : certaines migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs

récentes, et une des plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu

au commencement du XIXe siècle.

Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec leurs

troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux du Bornou

les force à avoir des villages. Ils sont baggara : ils possèdent

beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils approvisionnent les

marchés du pays, constitue pour eux une source importante de revenus.

Ils font travailler la terre par leurs captifs : disons, en passant, que

les Arabes ne maltraitent pas les esclaves et que ceux-ci sont

relativement bien soignés.

Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une raison

bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme les seconds, à

supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et des Ouadaïens. Les

Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par les sultans de ce pays,

auxquels ils rendirent parfois de signalés services. C’est ainsi que le

cheïkh Moḥammed el Amin fut vaillamment secondé par les Choa, dans sa

lutte pour la reprise du Bornou : signalons, entre autres, parmi ces

auxiliaires, les cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et

Brahim Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont

particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses Arabes

Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du Bornou sont

bien plus fertiles que celles de la rive droite du Chari. C’est

pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de se plaindre et de

se dire pauvres et misérables, il faut reconnaître que nos Arabes ont

raison lorsqu’ils déclarent que leurs frères du Bornou sont plus riches

qu’eux. Les mêmes expressions reviennent toujours sur leurs lèvres :

« _Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal ouaïn ?... Hinak, fi

dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, khoulgan ketir, gours ketir ou

mal misl et terab..._ »[44].

Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, ils sont

beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en tout cas,

l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé « _Fransis iarfou bes

trig adil, trig el haqq_ »[45], nous disait un faqih qui connaissait

très bien le Bornou.

Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que nous le faisons,

l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande

liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils

commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres

administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se déplacer

si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les Anglais ou

s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda, ou bien encore

franchissent le Chari et viennent chez nous, pour fuir Diagara. Ce

dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une mention spéciale. Son frère,

Méollia, fut autrefois vaincu et tué dans sa lutte contre le chef Abba

qui, grâce à l’appui de Rabaḥ, régna tranquillement sur les Kotoko-

Goulfeï. Diagara, réfugié au Dagana pendant trois ans, revint au Bornou

derrière nos tirailleurs et, de par nos succès, put reprendre le

pouvoir[46]. Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en

nous suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant

intervenir constamment les autorités allemandes[47].

La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2) · 第 1 / 22 段