Le fiacre du jeune homme serrait, en effet, de près celui de la

mignonne, et M. de Saint-Pons arriva juste à point pour voir cette

dernière s'avancer derrière le chasseur, dans l'allée pleine de lumière

qui aboutissait au perron du pavillon.

Cette allée est bordée de bosquets «particuliers».

Comme Roger sautait à terre, un homme sortit de l'un de ces bosquets.

Le domestique désigna cet homme à la jeune fille.

Cet homme, notre amoureux le reconnut de suite: les jaloux ont la

mémoire prompte!

Il le reconnut à son air suffisant et effronté, à sa moustache

insolente, à son élégance plus exagérée que correcte, à son chapeau

planté sur l'oreille, à ses allures prétentieuses, triomphantes et

vulgaires à la fois:

C'était le personnage qu'il avait rencontré jadis, en compagnie d'une

dame, dans la baraque des frères Snail, et qui lui avait disputé la rose

tombée des cheveux de la _Filleule de Lagardère_.

Celle-ci avait marché vers ce personnage.

Ils semblèrent échanger rapidement quelques paroles...

Puis le cavalier offrit son bras à la mignonne et tous deux disparurent

dans l'ombre des charmilles.

Cette scène, qui dura à peine le temps que nous avons mis à l'écrire, M.

de Saint-Pons l'entrevit à travers un brouillard,--confuse, indistincte,

et, cependant, affreusement réelle...

Ce qui suivit dura moins encore:

La certitude de ce qu'il croyait être la trahison de Florette avait

arraché à Roger un cri de colère et de douleur...

Eperdu, affolé, le jeune homme s'élança sur les traces du couple...

Il voulait écraser Florette sous les foudres de son courroux, de son

désespoir et de son mépris!...

Il voulait surtout souffleter d'abord et tuer ensuite,--sinon se faire

tuer par lui,--le misérable qui lui volait son bonheur!...

Mais tout à coup, jaillissant, pour ainsi dire, de l'un des bosquets qui

précédaient celui dans lequel avaient pénétré Marignan et notre héroïne,

une femme se jeta devant lui, s'accrocha à ses vêtements et demanda:

--Où allez-vous?

Roger essaya de se dégager:

--Que vous importe?... Je ne vous connais pas!... Laissez-moi!...

Mais, quoique petite et frêle, la survenante était douée d'une certaine

vigueur nerveuse. Elle ne lâcha point prise et poursuivit:

--Vous allez faire un éclat, du _chabanais_, un tas de bêtises... Tout

l'établissement vous tombera sur le dos... Et, pendant que vous vous

expliquerez, vos tourtereaux se pousseront de l'air...

M. de Saint-Pons renouvela son effort pour l'écarter:

--Encore une fois, madame, livrez-moi passage!

Mais elle, s'attachant à lui:

--Voyons, soyez donc raisonnable!... Suivez-moi plutôt... Je vous

fournirai les moyens de les pincer et de les punir...

--Vous?...

--Foi de bonne fille!... Venez!... Et tâchez d'avoir l'air plus calme,

pour ne pas éveiller l'attention des garçons!...

Elle glissa son bras sous celui de Roger et s'efforça de l'entraîner.

Le jeune homme eut une dernière tentative de résistance:

--Où prétendez-vous me conduire? questionna-t-il.

--A la vengeance!

Le ton mélodramatique de cette réponse, ainsi que la trivialité de

quelques-unes des expressions employées par l'inconnue,--expressions

empruntées au langage, à l'argot des ateliers, du demi-monde et des

coulisses,--auraient, en d'autres circonstances, paru bizarres à M. de

Saint-Pons.

Mais celui-ci n'était pas en état de rien remarquer.

Il ne s'appartenait plus. Quoiqu'il se sentît éveillé, il lui semblait

que ses pensées, ses actions, ses mouvements participaient de

l'hallucination et du rêve.

Il céda donc,--machinalement.

Sa conductrice, à qui les habitudes et les détours du restaurant étaient

évidemment familiers, le poussa vers le perron du pavillon, puis dans un

vestibule, un escalier, un corridor; puis enfin dans un cabinet où un

couvert était dressé pour un souper en tête-à-tête.

Ce cabinet, très exigu, comme sont, du reste, les retraits de ce genre,

était en quelque sorte éclairé _à giorno_ par deux candélabres placés

sur la cheminée, en face de la fenêtre, et dont chacune des six branches

supportait une bougie.

Quand elle y eut introduit Roger, l'inconnue en referma la porte à

double tour, retira la clef de la serrure, coula cette clef dans la

poche de sa robe de soie noire à passequilles de jais et dit en éclatant

de rire:

--Vous voici en cage, bel oiseau!... Je m'institue votre pipelette...

Pour sortir, il faut désormais me demander: _Cordon, s'il vous plaît!_

--Que faites-vous? s'écria le jeune homme.

--Tiens! je vous enferme, parbleu! C'est une précaution nécessaire.

J'entends que vous ne me quittiez que quand nous aurons échangé tout ce

que nous avons intérêt à nous communiquer.

--Mais vous m'aviez promis de...

Elle l'interrompit:

--Patience! Chaque chose viendra en son temps. Paris n'a pas été bâti en

cinq minutes... Ah çà! on étouffe dans cette boîte... La chaleur de ce

luminaire... Vous permettez, n'est-ce pas, cher?...

Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et s'accoudant sur

l'appui:

--A la bonne heure, au moins!... On respire ici... Allons,

approchez-vous et causons...

Elle ajouta avec une coquetterie enjouée:

--Est-ce que vous avez peur de moi?... En voilà un effet que je ne suis

pas habituée à produire!... On n'a jamais mangé personne...

M. de Saint-Pons fit un pas vers elle et interrogea:

--Qui êtes-vous?

--Qui je suis?... Une jolie femme d'abord!... Voyez plutôt!...

Et, en un tour de main, d'un geste leste et crâne, elle enleva et envoya

promener à travers la chambre son chapeau, dont l'épaisse voilette de

dentelle recouvrait le museau mignon, capiteux et félin de mademoiselle

Sergine Gravier.

Certes, Roger avait assisté à plusieurs des représentations de l'actrice

en vogue, dont la photographie avait, d'ailleurs, popularisé les traits

mutins à l'étalage des papetiers et des marchands d'estampes, de

stéréoscopes et de joujoux...

Mais, en ce moment, il était tout à Florette...

Aussi ne se rappela-t-il même pas que celle qui lui parlait était cette

personne qui accompagnait jadis son adversaire, son rival, au théâtre

des _Dislocations-Amusantes_... Et, faisant un nouveau pas en avant, il

répéta:

--Qui êtes-vous?

--Une amie.

Ce mot traversa comme un coup de pointe la poitrine de notre amoureux.

N'était-ce pas celui dont était signé le billet qui lui dénonçait la

trahison de notre héroïne?

L'actrice s'était assise sur la tablette de la fenêtre, le dos appuyé à

la balustrade ouvragée.

Le pauvre garçon se tenait devant elle, debout dans le cadre de

l'ouverture.

Lui aussi, maintenant, il avait besoin d'air et il cherchait avidement

dans la fraîcheur qui lui venait du dehors l'apaisement de son front, de

son sang embrasés:

--Ainsi, murmura-t-il, c'est vous, vous qui m'avez écrit la lettre que

j'ai reçue ce matin?

--C'est moi.

Les doigts du jeune homme se crispèrent sur son vêtement à la place de

son coeur, qui l'étouffait, comme horriblement gonflé.

Ensuite il s'informa les dents serrées:

--Pourquoi?...

--Pourquoi je vous ai expédié ce poulet?...

--Oui, pourquoi?... Que vous ai-je fait?... Que vous avait fait cette

jeune fille?...

Sergine l'enveloppa d'un regard étrange, et, lentement, avec un léger

haussement d'épaules:

--Vous n'avez pas compris?... Vous ne comprenez pas?...

M. de Saint-Pons frappa du pied:

--Je ne comprends rien... Ma tête se perd... Il faut parler...

Elle se tut et continua à le regarder...

Il se pencha vers elle, et, les yeux dans les yeux, visage contre

visage, ses mains serrant d'instinct celles de la comédienne, il réitéra

tout bas d'une voix pareille à un soupir, mais chargée de la plus

terrible des colères:

--Encore une fois, pourquoi m'avez-vous écrit cette lettre?

D'une brusque saccade, Sergine dégagea ses poignets de l'étreinte, et,

d'un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il était plus imprévu,

nouant ses bras au cou du questionneur et attirant les lèvres de

celui-ci sur ses lèvres:

--Es-tu bête, mon petit Roger! répondit-elle. Parce que je t'adore!...

* * * * *

En abordant mademoiselle Fine-Lame, Marignan s'était incliné, puis,

désignant le pavillon:

--Je n'ose, vraiment, vous proposer d'entrer dans cet endroit public;

mais si vous consentez à m'entendre derrière une de ces charmilles...

Florette avait accepté le bras qu'il lui offrait avec un respect étudié.

Tous deux avaient pénétré dans celui des bosquets qui se trouvaient en

face de la croisée du cabinet dans lequel sa complice allait conduire

Roger de Saint-Pons.

L'obscurité de ce retrait de verdure n'était combattue que par le reflet

des illuminations du rez-de-chaussée du restaurant. On y avait éteint le

bec de gaz qui l'éclairait ordinairement.

Notre héroïne ne prit point garde à cette mise en scène calculée.

Elle se laissa tomber sur un siège.

Son oeil--farouche--interrogea l'amant de Sergine Gravier.

--Mademoiselle, commença celui-ci, pardonnez-moi, d'abord, de vous avoir

fait venir dans un établissement fréquenté par une société de plaisir

qui ne saurait être la vôtre; mais, je vous le jure sur l'honneur, il

m'était impossible de vous fournir ailleurs les preuves de ce que j'ai

avancé dans le billet que mon dévouement m'a donné l'audace de vous

adresser...

--Ces preuves, je les attends, monsieur, prononça la jeune fille avec

une froideur résolue.

--Vous ne les attendrez pas longtemps, hélas! repartit son interlocuteur

d'un ton de pitié affectée.

Il écarta les branchettes entrelacées qui formaient parois autour

d'eux; puis, avec un geste tragique, montrant ce judas improvisé:

--Je n'ajouterai plus un seul mot, déclara-t-il emphatiquement. Veuillez

vous approcher: les faits réussiront mieux que moi à vous convaincre...

Florette mit avidement ses yeux dans l'ouverture...

Ensuite elle eut un cri sourd,--un cri de surprise, de douleur et

d'épouvante:

--Roger!... Et cette femme!... Oh! mon Dieu!...

Par cette sorte de meurtrière, qui permettait d'embrasser la façade du

pavillon, elle avait vu M. de Saint-Pons monter le perron de ce dernier

en compagnie de la comédienne qui se pressait amoureusement contre son

cavalier.

Elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'une ressemblance, d'une

illusion, d'un songe affreux...

Et dans le vertige de son esprit, se parlant haut à son insu:

--Non, ce n'est pas lui! balbutia-t-elle. Qui me dit, d'ailleurs, qui me

dit que cette femme est sa maîtresse?...

Marignan sourit méchamment:

--Ah! vous doutez encore? fit-il. Eh bien, vous n'allez plus douter...

Il jeta un coup d'oeil à travers l'ouverture qu'il avait pratiquée

dans la charmille...

Ensuite, s'écartant, il ricana:

--La place est bonne. Prenez-la. Voici le moment psychologique.

Notre héroïne obéit à cette invitation quasi impérative.

Elle se pencha et regarda:

Au premier étage du pavillon, une fenêtre se dessinait, resplendissante

de lumière...

Sur ce foyer violent, deux formes--celle d'un homme et celle d'une

femme--se détachaient en noir avec une singulière intensité de relief.

Vous auriez juré de deux «ombres chinoises» évoluant sur le fond

étincelant de la scène de Séraphin.

La femme, c'était Sergine Gravier.

L'homme c'était M. de Saint-Pons.

Florette ne pouvait se tromper: Roger lui faisait face. Elle ne perdait

pas un seul de ses mouvements; mais elle était trop loin--et aussi trop

émue--pour distinguer le jeu de sa physionomie.

Ce qui la frappa, dès l'abord, c'est que l'actrice et lui causaient de

fort près.

Bientôt l'entretien parut s'animer. Le jeune homme s'inclina vers son

interlocutrice. Leurs mains se rencontrèrent. Leurs visages se

touchaient presque.

Puis, d'un bond, Sergine enlaça Roger. Les deux corps n'en formèrent

plus qu'un. Un baiser sembla s'échanger...

* * * * *

La _Filleule de Lagardère_ était allée se rasseoir loin de la fatale

embrasure.

Nul ne saurait décrire les tortures inouïes qui broyaient son coeur,

comme jeté sous une meule ou comprimé entre les serres d'un étau.

Mais elle se raidissait dans sa pose immobile, et rien de l'horrible

supplice ne transparaissait sur ses traits impassibles.

Marignan la considérait avec une compassion affectée.

Cette attention la gênait dans l'expansion de sa douleur.

Elle se leva et, la gorge sèche, la voix rauque:

--Quel que soit l'intérêt qui vous a guidé, je vous remercie, monsieur,

dit-elle. Vous m'avez rendu un service dont je garderai longtemps, oh!

oui, bien longtemps, la mémoire!... Je n'ai plus rien à faire ici,

n'est-ce pas?... Eh bien, je sollicite de votre courtoisie l'aide de

votre bras pour retourner à la voiture qui m'a amenée; car je me sens

faible,--bien faible...

L'autre salua:

--Je suis à vos ordres, mademoiselle; mais, avant de nous séparer, ne

vous plairait-il pas d'apprendre quel est cet intérêt auquel vous faites

allusion?

Florette commença:

--Ma pauvre tête est si fatiguée...

Son interlocuteur se rapprocha, et avec chaleur:

--Vous m'entendrez, cependant; il le faut; je l'exige...

--Comment?...

Il poursuivit avec une violence croissante:

--Voilà des mois que j'attends cette occasion. Elle se présente. J'en

profite.

Notre héroïne s'était redressée de toute sa hauteur:

--Je n'ignore pas, interrompit-elle amèrement, que toute peine mérite

salaire, et celle que vous avez prise de porter en moi la conviction de

mon malheur est telle, que je n'ai point l'intention de vous refuser le

vôtre; mais c'est vraiment le réclamer trop tôt et avec une insistance

qui a droit de m'offenser...

Hélas! j'ai peur de deviner quels sentiments vous ont animé dans tout

ceci...

Quoi qu'il en soit, je vous écouterai plus tard, si vous y tenez

absolument; je vous écouterai devant sir Murphy, mon oncle et tuteur,

qui saura demain, de ma bouche, tout ce qui s'est passé ce soir...

Pour l'instant, ma volonté est de sortir d'ici libre et seule, comme j'y

suis entrée...

J'ose croire que vous ne tenterez pas de me retenir.

Dans ce cas, je vous en préviens, je n'hésiterais pas à appeler; on

viendrait, et, parmi les gens de plaisir qui fréquentent cet endroit

public, il se trouverait bien un homme de coeur pour me protéger et

me défendre.

* * * * *

En donnant à Marignan et à Sergine les instructions nécessaires pour

jouer leur double et coupable comédie, M^e Bouginier leur avait adressé

cette recommandation:

--Surtout, pas de bruit, de tumulte, d'intervention étrangère. Que la

chose s'arrange en famille. Evitez avec soin tout ce qui serait de

nature à mettre les parties en présence; car, alors, elles

s'expliqueraient, et, ma foi, va te faire lanlaire!...

Devant la menace de la jeune fille, Marignan songea:

--Si ce Roger allait l'entendre!...

Et, se courbant, s'effaçant, avec une déférence exagérée:

--Il suffit. Je me tais. Mademoiselle, vous pouvez partir...

Il ajouta entre ses dents:

--Mais nous nous reverrons, sur mon âme!

* * * * *

La _Filleule de Lagardère_ avait franchi le seuil du bosquet. Blême,

égarée, chancelante, elle s'était dirigée vers l'endroit où son cocher

était revenu juste à point pour l'attendre, s'était jetée dans la

voiture et, comme si elle avait hâte de fuir ce lieu maudit,--théâtre de

la ruine de toutes ses espérances:

--Ramenez-moi où vous m'avez prise, avait-elle crié à l'automédon. Mais

vite! pour Dieu, allez vite!...

VII

DANS LES MASSIFS

Dans l'un des massifs du bois, assez épais de ce côté, vis-à-vis du

pavillon et par delà le lac qui le précède, trois hommes étaient

blottis, qui avaient assisté--les deux premiers avec une attention

inquiète et le troisième avec une somnolente indifférence--à l'arrivée

successive de Florette et de Roger, à la rencontre de ce dernier avec

Sergine Gravier et à la scène de la fenêtre, dont aucun détail ne leur

avait échappé.

Ces deux premiers spectateurs ne nous sont pas étrangers: nous les avons

vus se glisser hors des communs de l'hôtel Murphy un peu après le départ

des deux véhicules, qui, l'un derrière l'autre, avaient emporté les

jeunes gens.

Le troisième, avec ses poings de boxeur, sa carrure et ses muscles

d'hercule, ses cheveux roux et sa face bestiale, ne ressemblait point

mal à un boucher en rupture d'abattoir ou d'étal.

Adossé à un arbre, il écoutait, sans avoir l'air de comprendre, les

paroles que ses deux compagnons échangeaient à voix basse.

Seulement, quand la _Filleule de Lagardère_ sortit du restaurant, quand

les lanternes de la voiture où elle montait jetèrent une lueur passagère

sur son visage qui reflétait maintenant le déchirement intérieur de tout

son être, ce personnage se dérangea de son immobilité massive: son corps

se projeta en avant; son oeil rond se raya d'un éclair féroce; un

grognement retroussa sa lèvre supérieure sur ses crocs, larges à la base

et pointus à l'extrémité.

Le plus petit des causeurs se retourna.

--Ah! ah! fit-il, tu l'as reconnue?

--Si je l'ai reconnue!... _By God!_... Oui, _master_ Bouginier, oui, je

l'ai reconnue!

Il ajouta, en élevant à hauteur de cou ses mains crispées et écartées,

qu'il rapprocha ensuite vivement:

--Vous ne voulez pas que je l'étrangle, hein?

L'ancien avoué le calma du geste, comme on flatte un dogue en colère:

--Tout beau, mon brave Tom, tout beau! Il y a différentes manières de

se venger des gens. Nous nous occuperons tout à l'heure de votre

ancienne pensionnaire.

L'aîné des Snail,--car c'était lui,--grommela quelques imprécations en

anglais et se renfonça dans sa silencieuse apathie.

L'ex-officier ministériel s'adressa à son précédent interlocuteur,

lequel, vous l'avez deviné, n'était autre que l'ami Dick ou le Sam

Murphy supposé:

--Eh bien, s'informa-t-il, avez-vous remarqué l'air désolé de la

minette? Ceci suffirait seul à nous prouver que ma mécanique a réussi,

si nous ne l'avions vue d'ici fonctionner au gré de nos désirs. Un

système à double détente, qui fait d'une pierre deux coups... mortels:

d'un côté, notre amoureux qui se donne au diable actuellement... Se

donner au diable est le mot, puisqu'il est tombé dans les griffes de

cette chère Sergine... Quant à votre charmante pupille, gageons qu'elle

vous reviendra, demain, désabusée, repentante et soumise...

Il tira sa tabatière et ajouta, avec une satisfaction d'auteur applaudi:

--Allons, je suis content de moi et de mes principaux interprètes...

Cette Gravier est décidément une dangereuse comédienne: Schneider ou

Judic doublée de Mars ou de Brohan... Pour mon Marignan, j'étais

certain qu'il jouerait son rôle en conscience...

Il savoura une prise copieuse et poursuivit:

--Revenons à M. de Saint-Pons. Deux alternatives se présentent: ou ce

jouvenceau se laissera embobiner par les charmes et les talents de la

sirène que nous lui avons dépêchée; alors, il sortira de ce restaurant

amant de notre comédienne, et celle-ci se chargera de l'afficher d'une

telle façon que jamais,--au grand jamais,--mademoiselle votre nièce ne

voudra plus entendre parler de lui, et qu'elle se jettera dans vos bras,

de dépit, de désespoir, de rage...

--Maître Bouginier!...

--_Absit verbo injuria._ Je n'apprécie pas la situation, je la constate.

Revenons à notre deuxième hypothèse: celle où le nouveau Joseph

échapperait aux séductions de la nouvelle Putiphar. Dans ce cas...

--Dans ce cas?...

--Dans ce cas, ce serait l'affaire du camarade que voici...

Et l'ancien huissier frappa sur l'épaule droite de Tom Snail.

Celui-ci poussa une exclamation de douleur.

--Qu'est-ce donc? interrogea l'ex-officier ministériel. Est-ce que je

vous ai fait mal, l'ami?

L'Anglais se frotta l'humérus:

--C'est la balle, grogna-t-il, la maudite balle...

--Quelle balle?

--Celle que cette fille de l'enfer m'a logée ici dans les muscles.

M^e Bouginier se tapa le front:

--C'est ma foi vrai, reprit-il avec bonhomie; moi qui oubliais la prune

dont elle vous a gratifié,--dans le bras,--le soir de la fameuse

histoire du pavillon de la Faisanderie,--que le médecin n'a pu extraire,

et que vous conservez entre cuir et chair comme un souvenir de son

habileté à tirer le pistolet...

--Oh!...

L'ex-officier ministériel appuya:

--Le pistolet dont elle s'est servie pour exterminer méchamment ce

pauvre Bob et ce pauvre Jack,--deux gais et honnêtes compagnons...

L'ancien saltimbanque secoua la tête d'un air sombre:

--Passe pour mes deux frères. Je lui en fais crédit. Mais le plomb

qu'elle m'a mis dans l'aile, je jure Dieu qu'elle le payera cher...

L'ancien avoué le poussa du coude:

--Eh bien! compère, nous allons te fournir l'occasion de lui renvoyer le

projectile en pleine poitrine... Non pas en t'attaquant à elle

précisément, mais en l'atteignant dans un homme dont la mort lui sera

cent fois plus douloureuse que la blessure dont tu souffres encore...

L'Anglais eut un rire farouche...

--J'entends: le _gentleman_ que vous m'avez montré...

--Lui-même...

--Son amant, n'est-ce pas? C'est bien. Je tuerai le _gentleman_.

--Tu es armé?

--J'ai mon revolver. Balle pour balle. Quand faut-il agir? Je suis prêt.

M^e Bouginier recommanda du geste l'attention à ses auditeurs:

--Ecoutez-moi, dit-il. Voici de quelle façon j'ai réglé l'ordre et la

marche de la cérémonie. Une combinaison si simple, si magnifique et si

complète que feu Nicolas Machiavel aurait sûrement tenu à honneur d'en

revendiquer l'invention...

Si M. de Saint-Pons sort seul du restaurant,--où notre comédienne m'a

promis de le retenir le plus tard possible,--il ne trouvera pas, sur la

place, une seule voiture pour le ramener vers Paris...

Le Bijou-des-Dames et une demi-douzaine d'autres bons garçons, que j'ai

disposés autour d'ici avec des instructions précises, auront éloigné

tous les véhicules qui pourraient se rencontrer dans le voisinage...

Le jeune homme sera donc obligé de redescendre à pied vers la porte

Maillot...

Or, en se dirigeant vers celle-ci, il lui faudra longer le fourré où

nous sommes: ce fourré que nous allons quitter, l'honorable Samuel et

moi, mais où demeureront, soigneusement cachés, l'ami Snail et son

instrument...

Vous comprenez le reste: sitôt le jouvenceau arrivé à sa portée, le

brave Tom lui brûle la cervelle sans autre forme de procès...

Puis il s'esquive, en ayant soin de laisser auprès du cadavre l'outil

qu'il aura employé à la besogne...

On accourt au bruit; on relève le corps; on ramasse l'arme fatale...

Ou bien encore l'explosion n'est pas entendue et le déplorable événement

n'est connu que demain...

Dans tous les cas, résultat identique: M. de Saint-Pons a été vu errant,

toute la journée, aux environs...

On a remarqué son agitation non équivoque, ses allures égarées,

l'incohérence de son langage...

Les promeneurs, les gardiens du Bois, les gens de service de la Laiterie

en témoigneront au besoin...

Sa conduite bizarre, ce soir, au pavillon; la déposition du cocher qui

l'a amené; celle de Sergine, que je stylerai en conséquence,

corroboreront ces affirmations désintéressées...

On croira certainement à une mort volontaire...

L'enquête à laquelle procédera l'autorité ne saurait manquer de conclure

en ce sens...

Le malheureux enfant avait des peines de coeur. Il s'est tué. Quoi de

plus naturel?...

Les hommes sérieux hausseront les épaules; les femmes verseront quelques

larmes sur un trépas dont elles seront intérieurement flattées d'avoir

été l'une des causes,--et les journaux ne perdront point cette occasion

de rééditer le _cliché_ d'usage:

«_Encore une nouvelle victime à ajouter à la liste, déjà si fournie, des

suicidés par amour!..._»

VIII

COUP DOUBLE

Tom Snail restait seul dans le massif.

Il tenait l'affût,--la main sur la crosse de son revolver.

Après le désastreux insuccès de l'expédition du pavillon de la

Faisanderie, M^e Bouginier lui avait procuré les moyens de se réfugier à

l'étranger, où il avait vécu tant bien que mal,--moins bien que

mal,--jusqu'à ce qu'une lettre de l'ancien avoué le rappelât en France

pour une besogne plus délicate.

L'ex-officier ministériel ne perdait jamais de vue ceux qui pouvaient

lui être utiles.

A proprement parler, l'ex-saltimbanque était un animal féroce de la pire

espèce, tel que l'on en rencontre trop souvent dans la forêt de Paris

et dans le marais de Londres.

Autrefois, il avait nourri pour la _Filleule de Lagardère_ une passion

sauvage, qu'avaient partagée ses deux frères et qui avait failli les

pousser à s'entr'égorger tous les trois.

La filleule de Lagardère; II L'héritière · 第 4 / 15 段