recevoir?
Le prétendu sir Murphy eut un mouvement d'impatience:
--Introduisez-le dans mon cabinet; j'irai l'y retrouver après déjeuner.
Puis, comme le domestique se retirait:
--Ah! Thompson, prévenez que l'on serve, et si ma nièce est de retour de
sa promenade, priez-la de descendre à la salle à manger.
Une voix jeune, fraîche et joyeuse s'éleva:
--Inutile de déranger personne, mon cher oncle; me voici!
Et miss Eva, Florette ou la _Filleule de Lagardère_ fit son entrée dans
le salon.
II
ROSINE ET BARTHOLO
Notre héroïne n'avait pas dépouillé son costume de cavalcade.
Comme son gilet d'armes, autrefois, alors qu'elle appartenait, à titre
de _première épée_, au théâtre des _Dislocations-Amusantes_, son amazone
de drap noir moulait son buste, si finement assis sur les hanches et si
riche, au corsage, en provocantes rondeurs.
Ses joues, sous le treillage de son voile, montraient des teintes rosées
produites par l'animation de la course ou par une joie intérieure.
Ses cheveux magnifiques ondoyaient sous son chapeau, dont la plume se
relevait avec des crâneries mousquetaires.
Somme toute, le bonheur aidant, elle était plus belle que jamais.
* * * * *
L'Angleterre est un pays où les femmes font des miracles à cheval.
Pendant son séjour sur cette terre des plus hardies et des plus
gracieuses _sportwomen_, au temps de ses succès et de la splendeur des
frères Snail, la fillette avait pris les leçons d'équitation dont il ne
lui fallut que quelques heures de manège pour se ressouvenir.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Bois, sur Ralph ou Ketty lancés au
galop de charge, on l'admirait,--comme partout.
* * * * *
Regardez par nos rues et sur nos boulevards.
Combien de Gothons décrassées par le flot d'or du Pactole ont l'air
d'avoir passé aux Oiseaux ou au Sacré-Coeur une jeunesse qui s'est
écoulée dans une mansarde ou dans une loge de concierge!
Mademoiselle Fine-Lame était supérieure à la plupart de ces parvenues de
la fortune ou de l'amour.
Elle avait reçu au couvent une de ces éducations susceptibles de faire
aussi bien une femme du monde qu'une femme de foyer.
Aussi, lorsqu'elle s'était montrée au Bois, pour la première fois, avec
le riche Américain et dans la calèche de celui-ci, n'y avait-il eu
qu'une voix pour célébrer sa souveraine aisance à porter sa récente
fortune et les modes de la saison.
Ce jour-là, Roger de Saint-Pons, qui avait appris par son père la
transformation de Florette en miss Eva et qui avait, lui aussi, senti
son coeur s'ouvrir à toutes les espérances,--Roger qui cherchait par
tous les moyens à retrouver sa bien-aimée,--Roger qui chevauchait au
milieu de la foule des promeneurs, avait croisé la voiture de
l'Américain.
Le jeune homme avait salué.
La jeune fille avait rougi.
Le pseudo-Samuel, qui accompagnait notre héroïne, s'était aperçu de ce
double mouvement.
De suite il avait flairé amoureux sous roche.
Malheureusement, il ne lui était point facile de surveiller hors de chez
lui les faits et gestes de la mignonne.
Toute rencontre fortuite avec quelque citoyen des Etats-Unis ayant
présents à la mémoire les traits du véritable Murphy, devant
nécessairement entraîner la découverte de la substitution opérée et
mettre la justice sur la trace du crime commis, Richard
Vautier--rendons-lui ce nom pour un moment--s'était imposé une retraite
presque absolue dans laquelle il attendait avec une impatience fébrile
que la réalisation de la fortune de sa victime lui permît de quitter
Paris et de se fixer en province, ainsi que nous l'avons entendu en
dénoncer l'intention.
Au cours de cette attente, de cette séquestration forcée, ne pouvant
accompagner la jeune fille lorsqu'elle sortait, il la faisait suivre par
Jim et espionner, jusque dans ses moindres démarches, par le reste des
serviteurs dont il l'avait entourée.
L'aimait-il donc?
Nous ne savons.
Toujours est-il qu'il la désirait avec emportement, avec frénésie, avec
rage, et qu'il la voulait tout entière: corps et âme.
Tout en lui s'allumait surtout à cette idée qu'elle pût appartenir à un
autre.
Jugez s'il se mangeait le coeur pendant les promenades matinales de
Florette!
Il avait, en effet, deviné que, si quelque Almaviva rôdait autour de la
Rosine dont il s'était constitué le Bartholo, si celle-ci correspondait
à la flamme déclarée du galant, c'était à ce moment, dans les allées du
Bois, qu'ils devaient se rejoindre tous deux et se parler.
De là les instructions données au groom et le rapport de ce dernier.
Notre héroïne était loin de se douter de la tempête qu'elle avait
soulevée chez «l'ami Dick.»
Elle n'avait guère vu en lui qu'un parent affectueux et dévoué, qui
s'ingéniait à satisfaire toutes ses fantaisies et semblait n'avoir pris
à tâche que de la rendre la plus heureuse des pupilles dans le plus
nouveau des mondes possibles, et elle lui rendait en sincère
reconnaissance ce qu'il lui prodiguait de soins, d'attentions et de
bontés.
En ce moment, du reste, où il venait d'acquérir la certitude que Rosine
était d'accord avec Almaviva pour essayer de le tromper et où il se
sentait tenaillé par les cruelles morsures de la jalousie, le faux oncle
montrait à sa prétendue nièce un visage calme, digne et paternel.
Quand la jeune fille lui tendit son front avec une expression naïve, il
n'eut aux lèvres qu'un insensible et imperceptible frémissement.
Et ce fut de son ton le plus ordinaire qu'il la salua de cette phrase
habituelle de tous les jours:
--_Good morning_, ma chère Eva! Avez-vous fait une bonne excursion?
--Excellente. Le Bois était charmant, ce matin. Je m'en suis donné à
coeur-joie de galoper à travers le grand air, la verdure, le soleil et
les chants d'oiseaux.
Bartholo sourit avec bonhomie.
--Voilà, reprit-il, qui a dû vous aiguiser furieusement l'appétit, et
j'imagine que vous ferez honneur au _breekfast_...
Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son
sourire:
--Vous vous trompez, mon cher oncle...
--Comment?
--J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais
devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une
tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...
--Et ce _lunch_ était confortable?...
--Exquis; si bien...
--Si bien?...
--Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table
que pour vous tenir compagnie...
Le prétendu Yankee riait toujours:
--_All right_! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même
déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre
promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la
baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...
--Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.
--Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit l'autre avec une
persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et
d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les moeurs
françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à
nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir.
D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites
rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui
ne demeure en deçà des limites de la convenance...
Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son oeil,
sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.
Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.
Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent
pour voiler le trouble de son regard.
Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:
--Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous
resterons ici, à causer, s'il vous plaît...
Il ajouta:
--A causer de choses sérieuses.
Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon
d'inquiétude:
--Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler
ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai
de vous rendre la clef des champs.
--Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours
heureuse de vous entendre.
Et elle ajouta résolument:
--J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...
--Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...
--Non... Vous d'abord... Je vous en prie...
Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et
s'assit dans un fauteuil,--curieuse, attentive, émue.
L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.
A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda
brusquement:
--Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?
III
A BON DEMANDEUR, BON REFUSEUR
La _Filleule, de Lagardère_ tressaillit violemment,--elle était si loin
de s'attendre à une pareille question!--et répéta:
--Me marier!...
Le pseudo-Samuel poursuivit:
--Il ne s'agit pas ici de ce désir banal qui dévore toutes les fillettes
de jouer à la madame, de changer de position et de conquérir une liberté
qu'en France on refuse aux jeunes misses...
Non, je veux désigner cette aspiration de la femme d'esprit et de
coeur à ne plus marcher seule désormais dans la vie et à s'appuyer sur
le bras d'un homme vaillant et fort, qu'elle a distingué dans la foule,
en qui elle a mis sa confiance et sa tendresse, et sous la protection
duquel elle chemine, tranquille, heureuse et honorée...
M'avez-vous compris, mon enfant?...
--Oui, répondit notre héroïne d'un ton pénétré et convaincu; oui, je
vous ai compris, mon oncle.
--Et, sans doute, vous vous êtes dit que riche et belle comme vous
l'êtes,--car vous êtes merveilleusement belle...
Il prononça ces mots avec tant de passion que «sa nièce» ne put se
défendre d'un mouvement de surprise.
Il s'aperçut de l'effet et se hâta de reprendre:
--Ceci n'est pas un compliment. C'est la constatation d'un fait, lequel,
je crois, ne doit ni vous étonner ni vous blesser...
Donc, vous êtes belle, et l'héritage de mon aîné, de notre pauvre et
cher Will, dont vous serez envoyée sous peu en possession,--j'ai écrit à
ce sujet à New-York, où l'on procède, en ce moment, aux formalités
nécessaires,--cet héritage fait de vous l'un des partis les plus
sortables...
Dans cette situation, il est tout naturel que vous vous soyez dit que
les prétendants ne vous manqueraient pas...
Il est constant qu'il s'en présentera par douzaines...
Soit, mais, parmi ceux-ci, combien--gentilshommes réduits à redorer leur
blason ou plébéiens avides d'échafauder leur fortune sur la
vôtre,--combien n'auront d'autre ambition que d'épouser vos dollars!...
Parmi ceux, au contraire, qui, non moins avantagés que vous sous le
rapport de l'argent, solliciteront votre main avec une ardeur dégagée de
tout intérêt et éperonnée seulement par la puissance de vos charmes,
combien reculeront devant votre passé!...
Excusez ma parole brutale: je ne suis guère qu'un sauvage et n'ai point
l'habitude de taire ni de déguiser la vérité,--dût cette vérité arracher
un cri de douleur à ceux que j'aime!...
Ce passé, sur lequel je ne reviendrai plus, vous rendrez cette justice à
ma discrétion, que je ne vous en ai demandé que ce qu'il vous a plu de
m'apprendre...
Mais un futur époux sera plus exigeant...
Lui cacherez-vous ce qui peut-être lui sera révélé par d'autres?...
Hé! mon Dieu, je ne l'ignore point: ce passé, indépendant de votre
volonté, est certainement irréprochable, et pas un citoyen de la libre
Amérique n'hésiterait à donner son nom à celle qui s'est appelée la
_Filleule de Lagardère_...
Mais nous ne sommes pas ici dans les Etats de l'Union: nous sommes dans
un pays où le préjugé règne, où le ridicule tue, et où votre première
jeunesse s'est écoulée sur les tréteaux de je ne sais quelle entreprise
foraine...
Et puis, il y a cette histoire: la tentative de vol commise au pavillon
de la Faisanderie...
On prétendra que vous avez été la complice des misérables...
Calomnie infâme, j'en conviens; cependant, n'est-ce pas un de vos
écrivains qui a érigé en principe que, de la calomnie la plus absurde,
il reste toujours quelque chose?...
Cette double tache originelle, tout votre or ne la lavera pas! Que
dis-je! il la fera plus visible sur votre front, où iront la chercher
les yeux des médisants et des jaloux!...
Un mari éperdûment épris vous la pardonnera-t-il? Le monde ne vous la
pardonnera point. Le monde est injuste, cruel et tenace. Pour échapper à
ses dédains, à ses sarcasmes, il vous faudra renoncer à lui...
Hélas! le bonheur s'évapore vite dans la solitude!...
L'ivresse de la lune de miel peu à peu dissipée, ne craignez-vous pas
que celui qui vous aura choisie envers et contre tous, ne finisse par se
révolter contre l'existence à laquelle vous l'aurez involontairement
condamné, et ne sente l'indifférence, la rancune, la haine même se
substituer dans son coeur à l'amour sapé par la satiété et la
possession?...
Vous n'aviez pas pensé à tout cela, mon enfant...
--Vous vous trompez, mon oncle, repartit la jeune fille avec
tranquillité, j'y avais pensé depuis longtemps.
Un peu de malaise passa parmi l'assurance, parmi l'éloquence de
l'orateur.
Il avait compté sur des larmes, sur des protestations, sur des
exclamations, tout au moins sur un mouvement.
Rien n'était venu.
Florette l'avait écouté attentivement, mais paisiblement.
--Je suis enchanté, reprit-il, que vous ayez envisagé, sans vous en
émouvoir outre mesure, cet état de choses dont il était urgent que nous
nous occupassions tôt ou tard. C'est d'une personne prudente et sensée.
Il m'appartient néanmoins, en ma qualité de frère et de représentant de
votre père, en qualité de votre tuteur et de votre unique parent en ce
monde, il m'appartient, dis-je, d'aviser au moyen d'asseoir sur des
bases solides votre bonheur et votre avenir. Ce moyen, je l'ai cherché à
votre insu, et Dieu m'a permis de le rencontrer. Je crois avoir trouvé
l'époux qui vous convient...
Il s'arrêta...
Il avait espéré jeter par ces paroles notre héroïne dans un trouble dont
il profiterait pour lui arracher son secret.
Mademoiselle Fine-Lame dit simplement:
--Mon oncle, je vous sais gré de cette sollicitude; mais encore faut-il
que je connaisse celui que vous me destinez.
--C'est juste.
Il poursuivit, après s'être recueilli un instant:
--Ai-je, d'abord, besoin de vous déclarer que celui-là est réfractaire à
tous les préjugés, à toutes les lois d'une société qui n'a de force que
contre les faibles, les timides et les désarmés?...
Cette supériorité suppose un certain âge...
De fait, ce n'est plus un jouvenceau; mais qu'est-ce que la jeunesse? Il
y a des adolescents qui sont caducs. Il y a des hommes mûrs qui
conservent toute la fraîcheur des premières années...
En ce qui le concerne, l'époux que je vous ai choisi ne s'est jamais
montré plus robuste et plus dispos: jamais son intelligence n'a été plus
lucide; jamais sa sensibilité, plus vive ni plus délicate...
Cela tient-il à ce qu'il a gardé la virginité de son coeur?
J'inclinerais à le croire. S'il a inspiré des passions, il a su n'en
point ressentir,--et c'est une âme neuve qu'il offre à celle qui
daignera l'accepter.
* * * * *
En commençant cette scène, notre rusé compère n'avait qu'un but:
contraindre mademoiselle Fine-Lame à se trahir.
Mais surpris, au début, par l'attitude de la jeune fille, il s'était
échauffé petit à petit et sans s'en apercevoir lui-même, au point de
transformer la comédie en une explosion sincère des sentiments qu'il
contenait.
Les maquignons et les _turfistes_ ont un terme particulier pour désigner
l'action du cheval qui s'exaspère de son propre élan et ne connaît plus
de bornes ni d'obstacles à son galop vertigineux.
Ils appellent cela _s'emballer_.
L'ami Dick s'était _emballé_.
Encore un peu, et, comme un véritable amoureux de vaudeville, il allait
tomber aux genoux de notre héroïne, lorsque celle-ci--effrayée à la fin
de cet aveu déguisé et de l'ardeur avec laquelle l'étrange soupirant le
formulait--l'arrêta en s'exclamant:
--N'achevez pas, de grâce!
--Comment?...
--Je ne puis ni ne dois en entendre davantage...
--Cependant...
Elle eut un geste suppliant:
--Je vous en prie, ne me dites pas le nom de la personne dont vous me
parlez!
--Et pourquoi tairais-je ce nom?
--Parce qu'en supposant que cette personne ait réellement sur moi les
projets que vous lui prêtez, je serais désolée de la désespérer...
--Que signifie?...
--Il ne m'est pas possible d'accueillir ses hommages...
--Ah!
--Je ne m'appartiens plus: j'aime quelqu'un et j'en suis aimée...
--Vous!...
Il est certain que le faux Murphy s'attendait à cette réponse, qu'il
l'avait provoquée par tous les moyens en son pouvoir, et que rien en
elle ne devait le surprendre, le rapport du groom Jim l'ayant
suffisamment édifié à cet endroit.
Pourtant la déclaration de Florette le frappa en pleine poitrine, et ce
fut d'une voix tremblante de colère qu'il s'écria,--l'oeil sombre et
les traits contractés:
--Vous aimez quelqu'un!... On vous aime!... Ah! oui: ce jeune monsieur
qui vous contait fleurette au Bois, ce matin!...
--Vous savez?...
--Je sais que vous m'avez trompé, que vous entretenez une intrigue
coupable et que ces promenades, qui durent quatre heures, ne sont que
des rendez-vous galants dans lesquels vous laissez, chaque jour, une
partie de votre honneur!...
La _Filleule de Lagardère_ releva le front sous le reproche immérité:
--Monsieur, répliqua-t-elle fièrement--elle ne l'appelait plus _mon
oncle_,--ceux que vous avez chargés d'épier mes actions vous ont mal
renseigné. C'est la première fois, ce matin, que je rencontre au Bois
celui qui est mon fiancé devant Dieu et qui deviendra mon mari devant
les hommes.
Elle ajouta, en pesant sur les mots:
--_La première fois, au Bois_; car je n'ai rien à vous cacher, et je
n'éprouve aucune honte à déclarer hautement qu'il y a longtemps que nous
avons échangé nos coeurs et que nous nous sommes promis de n'être
jamais l'un qu'à l'autre...
--A merveille! ricana son interlocuteur. C'est un _pronunciamiento_ dans
les règles. Et quel est cet heureux mortel? J'imagine quelque _dandy_
ruiné qu'attire le rayonnement de votre dot...
--Celui-là est un vrai gentilhomme. Il était plus riche que moi et
j'étais seule au monde, sans appui, sans ressources, alors qu'il m'a
juré que je serais sa femme. Pourquoi ne lui conserverais-je pas ma foi,
aujourd'hui que j'ai retrouvé un nom, une fortune, une famille?...
--Et lui avouerez-vous, à ce vrai gentilhomme, le milieu dans lequel
vous avez vécu avant qu'il vous connût sans doute?...
--C'est dans ce milieu qu'il m'a connue. Il sait que ma vie passée est
pure de toute faute. Aussi pure, j'en atteste le ciel, que ma conduite
d'à présent!...
L'ami Dick toussa. La colère lui montait à la gorge. Il fit un tour dans
le salon et reprit, en s'efforçant de se dominer:
--Ainsi, vous espérez que ses nobles parents...
La jeune fille affirma avec exaltation:
--J'espère tout de l'amour de Roger. Son amour l'inspirera. Il lui
donnera le pouvoir de convaincre son père, et celui-ci consentira à
notre bonheur à tous deux. Roger l'a dit, et je crois en lui: il est de
ceux qui ne mentent point.
L'autre interrogea violemment:
--Roger, de qui?... Roger, de quoi?... Vous me ferez, je pense,
l'honneur de ne pas me taire davantage le nom de mon futur neveu...
Notre héroïne ouvrit la bouche pour parler...
Mais le nom qui allait jaillir de ses lèvres ne fut point prononcé...
Car elle avait surpris la lueur fauve, sinistre et féroce que venait de
darder la prunelle de l'assassin de Sam Murphy...
Il y avait dans cet éclair tout un déchaînement de menaces et
d'intentions mauvaises...
Et mademoiselle Fine-Lame se défiait désormais.
Aussi répondit-elle froidement:
--Ce nom, le père de Roger vous l'apprendra lui-même, quand il se
présentera à vous ainsi qu'à mon oncle et tuteur.
Mais, déjà, Richard Vautier avait ramené à un calme relatif ses traits,
son ton et son regard:
--Et si je refusais, objecta-t-il, mon assentiment à cette union?
Florette se leva.
Son visage avait revêtu une remarquable expression d'énergie.
Sa voix était ferme et décidée.
--Alors, déclara-t-elle, je me rappellerais que, jusqu'à ce moment, j'ai
su me passer de famille; que mon père, qui se souvenait de moi si tard,
a négligé de me reconnaître aux yeux de la loi du pays où je suis née,
et que ma mère seule, si j'avais eu l'immense joie de la conserver,
aurait des droits sur mes actions. Je renoncerais sans regrets à
l'existence que vous m'avez faite, au luxe qui m'entoure, à l'héritage
qui m'appartient, et je m'en retournerais chez le brave garçon qui
m'avait recueillie jadis. Jacques Périn ne me fermerait pas sa porte.
C'est à lui uniquement que je demanderais conseil, aide et protection...
Quant à celui à qui j'ai marié mon âme, pauvre il m'a aimée, pauvre il
m'aimerait encore,--et, si je ne pouvais être à lui, du moins je ne
serais à personne.
L'ami Dick parut réfléchir. Ensuite, sèchement:
--Il suffit. J'attendrai la visite que vous m'annoncez. Pour l'instant,
miss Eva, nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez dans votre
appartement. Je vous y ferai connaître ma volonté.
--Vous connaissez la mienne, mon oncle, repartit notre héroïne
vaillamment.
* * * * *
Dans son cabinet, où il avait rejoint M^e Bouginier, l'ancien secrétaire
du _captain_ donnait un libre cours à son emportement:
--Je vous le répète, disait-il, si nous n'y prenons garde, la fille et
les millions de Will nous échapperont en même temps... La misérable se
révolte: elle a un amant--un amant qui l'endoctrine, qu'elle prétend
épouser, et avec qui elle compte sans doute partager l'héritage
paternel, puisque j'ai été assez sot pour ne pas suivre vos avis en
l'écartant définitivement de notre chemin...
L'ex-avoué savoura une prise et murmura:
--Voilà. Je l'avais bien prévu. C'est le cas de tous les mortels...
Il haussa légèrement les épaules et modula en sourdine:
Amour, amour, quand tu nous tiens!...
L'autre continua avec la même agitation:
--C'est ce jeune drôle qui est cause de tout. Il a séduit cette niaise
enfant. C'est lui qui lui a tracé sa ligne de conduite. C'est contre lui
qu'il faut agir... Oui, mais elle m'a caché son nom... Comment combattre
un adversaire qu'un masque dérobe à vos coups?
Il martela une table du poing:
--Oh! ce nom et cet adversaire, je donnerais pour les connaître...
--Ne donnez rien, interrompit paisiblement l'ex-officier ministériel, je
vous les apporte gratis...
--Vous?...
--Parbleu! puisque je suis au courant de toute cette histoire
d'amourette...
--Et vous ne m'aviez pas prévenu!...
--Je venais justement m'entretenir avec vous de ce gentil garçon...
--Ah! c'est...
--Un cavalier accompli. Aussi mignon que la minette. Je vous signe mon
billet que ce sera le plus joli petit ménage...
Richard Vautier fit un geste d'impatience.
M^e Bouginier poursuivit avec placidité:
--Cela vous agace. Je comprends. Passons.
Puis changeant de ton:
--La question est de savoir si nous sommes associés.
--Associés?
--Oui, dans l'affaire des millions, associés à parts égales, mêlant
fraternellement nos jeux et partageant loyalement les bénéfices...
S'il en est ainsi, tope là!...
Avant trois jours, j'aurai brouillé à mort mademoiselle Fine-Lame et M.
le marquis Roger de Saint-Pons,--et celui-ci ne sera plus à craindre;
car, avant trois jours aussi, il aura cessé d'exister.
IV
LETTRES ANONYMES
Le lendemain, Roger de Saint-Pons qui, depuis que Florette avait quitté
le pavillon de la Faisanderie pour l'avenue du bois de Boulogne,
profitait de ce que son père passait toutes ses journées à la chasse
pour passer, lui, toutes ses journées à Paris, Roger de Saint-Pons,
disons-nous, se préparait à retourner à Carrières, où il voulait avoir
avec le marquis un entretien décisif au sujet de la jeune fille.
Avant de prendre le train, il devait déjeuner avec quelques amis.
Il était dix heures. Le jeune homme était en train de s'habiller.
Népomucène Briquet entra.
Elevé à la dignité de factotum de son ancien _copain_ de régiment,
l'ex-chasseur avait conservé l'habitude de tutoyer celui-ci.