Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
le texte d'origine sont marqués =ainsi=.
CURIOSITÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
PAR
EUG. MULLER
Ouvrage contenant 37 illustrations.
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
15, RUE SOUFFLOT, 15
1897
CURIOSITÉS
HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules BARDOUX, Directeur.
AVANT-PROPOS
Nous réunissons dans ce volume un grand nombre de faits,
d'observations, de souvenirs de tous les temps, de tous les pays,
empruntés à toutes les histoires, à toutes les littératures, et se
rapportant aux ordres de choses les plus variés.
Après avoir butiné en tous sens dans les divers domaines
intellectuels, nous avons voulu offrir à chacun la facile assimilation
de notre butin.
Colligées au hasard de nos lectures, de nos études, les notes se
succèdent sur les pages de ce livre sans classement méthodique. Elles
devront, nous semble-t-il, au disparate, au contraste même de leur
rapprochement, d'éveiller et retenir mieux l'intérêt sur un ensemble
qui est empreint d'un caractère instructif bien réel.
Les matières groupées ici, une fois connues par la première lecture,
seront aisément retrouvables à l'aide de la table par ordre
alphabétique de sujets placée à la fin du recueil, qui ainsi se
transformera en une sorte d'ample _memento_ historique et littéraire,
dont on reconnaîtra, croyons-nous, la très usuelle utilité.
E. M.
TABLE DES GRAVURES
FIGURE 1.--Tycho-Brahé, astronome 9
-- 2.--Un hussard en 1692 17
-- 3.--Testons et écus d'or 25
-- 4.--Monsieur l'abbé prend du tabac 33
-- 5.--Costume du doge de Venise 41
-- 6.--Jean Bocold et sa femme 49
-- 7.--Frontispice d'un recueil de sceaux 57
-- 8.--Le chapelet de l'Espagnol 65
-- 9.--La boîte de Latude 73
-- 10.--Le Gazetier cuirassé 81
-- 11.--Homme de qualité en habit d'hiver 89
-- 12.--Armes à feu se chargeant par la culasse 97
-- 13.--La question toulousaine 105
-- 14.--Pou-taï, dieu du contentement 113
-- 15.--Le duc de Joyeuse 121
-- 16.--Volange dans le rôle de Jeannot 129
-- 17.--Bulle d'or romaine 136
-- 18.--Matrone romaine et son enfant 137
-- 19.--Figure d'un Potuan 144
-- 20.--Un habitant du pays de Musique 145
-- 21.--Estampe satirique contre Maupeou 153
-- 22.--Portrait de Christophe Colomb 161
-- 23.--Masaniello 169
-- 24.--Caricature sur Pierre de Montmaur 176
-- 25.--Autre caricature sur le même 177
-- 26.--L'Espagnol sans Gand 187
-- 27.--Le ferblantier marchand de lampes au
dix-septième siècle 193
-- 28.--Les vérités du siècle d'à-présent 205
-- 29.--Inauguration d'un dieu Terme 213
-- 30.--Frontispice du _Blason de la Toison d'or_ 223
-- 31.--Divers costumes de deuil au dix-huitième
siècle 231
-- 32.--Préparation du _moretum_ 241
-- 33.--Le régicide Damiens dans son cachot 249
-- 34.--Le bon temps revenu 257
-- 35.--Le premier vélocipède 267
-- 36.--Déduits de la chasse 275
-- 37.--La rose d'or 285
CURIOSITÉS HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
=1.=--Le principe des aérostats est très clairement indiqué dans
les œuvres de Leibnitz (mort plus d'un demi-siècle avant la
découverte de Montgolfier).
«Si l'industrie humaine, dit le grand savant allemand, pouvait nous
procurer des corps plus légers que l'air, on ne serait point sans
espérance de trouver un jour le moyen de voler.
«C'était le sentiment de Lana (physicien de Brescia, mort en 1687),
auteur très subtil, suivi en ce point par Vossius; et on l'établit de
cette manière:
«Soit un vase sphérique assez grand pour que l'air qu'il renferme soit
plus pesant que le vase lui seul. L'air ayant été pompé par la méthode
que l'on sait, et le vase étant bouché hermétiquement, ce vase sera
alors plus léger qu'un pareil volume d'air. _Or un corps plus léger
qu'un fluide de même volume monte dans ce fluide_: donc le vase dont
nous parlons montera dans les airs.»
Suit un calcul pour démontrer la justesse de cette théorie.
Sans doute ce n'est pas pratique, car la seule pression atmosphérique
détruirait ce vase idéal où l'on aurait fait le vide; il faut, en même
temps que la légèreté de l'enveloppe, une tension intérieure.
Toutefois l'idée mère de l'aérostat est là, et, comme on le voit, déjà
empruntée à des auteurs antérieurs.
=2.=--Dans le temps où, par suite de la révocation de l'édit de
Nantes, on poursuivait en France les protestants qui ne voulaient pas
abjurer, un ambassadeur d'Angleterre demanda à Louis XIV la liberté
de ceux qui étaient détenus pour cause de religion.
Le monarque lui répondit: «Que dirait le roi d'Angleterre si je lui
demandais les prisonniers détenus à Newgate (prison de Londres où l'on
enferme les malfaiteurs)?
--Sire, répliqua l'ambassadeur, le roi mon maître les accorderait
à Votre Majesté, si elle les réclamait comme étant ses frères.»
=3.=--Quelles œuvres ont été exemptes de critique? Quand
Perrault publia le recueil de _Contes de vieilles_ ou _Contes de fées_
qui depuis a charmé tant d'enfances, et que l'on considère aujourd'hui
comme un des chefs-d'œuvre de la littérature française, il fut le
premier à croire qu'un tel ouvrage était indigne d'un académicien; et
il le donna au public comme écrit par son jeune fils Perrault
d'Armancourt. D'autre part on fit courir à ce propos le quatrain
suivant:
Perrault nous a donné _Peau d'âne_.
Qu'on me loue ou qu'on me condamne,
Ma foi, je dis, comme Boileau:
«Perrault nous a donné sa peau.»
Publiez donc des chefs-d'œuvre!
=4.=--«Cette personne est pour moi à pendre et à dépendre,»
dit-on vulgairement de quelqu'un dont on peut disposer sans aucune
réserve.
Cette façon de parler a été détournée de sa forme primitive, qui était
_à vendre et à dépendre_, ce dernier mot étant synonyme de _dépenser_
(d'où nous est resté le mot _dépens_).
«L'avoir (le bien) n'est fait que pour _dispendre_,» dit un vieux
poète.
Sous Louis XV, un ministre en crédit disait encore que, depuis son
élévation, les plus grands seigneurs étaient devenus ses amis _à
vendre et à dépendre_.
=5.=--Depuis quelques années, les médecins prescrivent assez
souvent à leurs malades le régime dit _lacté_, qui consiste à se
nourrir exclusivement de lait pris en assez grande quantité. Ce mode
d'alimentation n'est pas, ainsi qu'on pourrait le croire, nouveau dans
la diététique. On peut citer comme exemple notable ce passage extrait
d'un recueil publié au commencement du dix-huitième siècle:
«Quoiqu'un tempérament délicat ait obligé Molière _à ne vivre que de
lait_ pendant les dix dernières années de sa vie, il lui arrivait
cependant de rester cinq ou six heures à table avec les meilleurs
convives et les plus grands buveurs, qui faisaient large chère pendant
_qu'il n'avait d'autre mets que son lait_.»
=6.=--Il y avait autrefois en Danemark une loi qui autorisait
tout noble à tuer un roturier, sous la seule condition de déposer un
écu sur le cadavre. Un des rois du pays, ayant inutilement cherché à
déraciner cet abus, n'en put venir à bout qu'en rendant une loi qui
autorisait un vilain à tuer un noble, sous la condition de déposer
_deux_ écus sur le cadavre.
Dès lors les uns et les autres donnèrent à leurs capitaux une autre
destination.
=7.=--_Pensées sur la guerre._--«Une maladie nouvelle s'est
répandue en Europe: elle a saisi nos princes et leur fait entretenir
un nombre désordonné de troupes. Elle a des redoublements et elle
devient nécessairement contagieuse: car, sitôt qu'un État augmente ce
qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs; de
façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Et on nomme
paix cet état d'efforts de tous contre tous... Aussi l'Europe est-elle
si ruinée que les particuliers qui seraient dans la situation où sont
les trois puissances les plus opulentes de cette partie du monde
n'auraient pas de quoi vivre.
«Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de l'univers;
et bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats; et nous serons comme des Tartares.
«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des
tributs (impôts). Il n'est plus inouï de voir des États hypothéquer
leurs fonds pendant la paix même, et employer pour se ruiner des
moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le
fils de famille le plus dérangé les imaginerait à peine.»
Cette page, qu'on croirait écrite d'hier, a pourtant près d'un siècle
et demi de date, car elle est prise dans l'_Esprit des lois_, publié
par Montesquieu en 1748.
=8.=--L'engouement actuel pour la vélocipédie donne de l'à-propos
à la vogue qu'obtinrent au commencement de ce siècle des appareils de
locomotion appelés _vélocifères_. «Les vélocifères, dit un
contemporain, sont des voitures d'un nouveau genre destinées à aller
comme le vent. Elles sont montées sur des roues très légères, qui ne
paraissent pas être des roues de fortune pour les inventeurs.» Un
célèbre chansonnier de l'époque, Armand Gouffé, fit les couplets
suivants sur l'invention, au moment où elle semblait avoir un grand
succès:
Chez nous, les coches n'allaient pas,
La diligence allait au pas,
Les fiacres n'allaient guères;
Secondant notre goût léger,
Un savant nous fait voyager
Par les vélocifères.
Ce siècle est le siècle des arts;
Nous lui devons les corbillards,
Inconnus à nos pères.
Il ne manquait plus aux Français,
Pour courir avant leur décès,
Que les vélocifères.
Cet équipage est leste et beau;
Mais le croyez-vous bien nouveau?
Messieurs, soyez sincères;
Aurait-on vu toujours des gens
A s'avancer si diligents,
Sans les vélocifères?
La mode aujourd'hui parmi nous
Vient disposer de tous les goûts,
De toutes les affaires;
Toujours avec le même bruit,
La mode vient, court et s'enfuit
Dans les vélocifères.
En tout temps, nos braves soldats
Ont su franchir, dans les combats,
Les routes ordinaires;
Pressés de vaincre ou de mourir,
A la gloire on les voit courir
Dans des vélocifères.
L'amitié des gens en crédit,
L'humilité des gens d'esprit,
L'honneur des gens d'affaires,
Les agréments de la beauté,
Tout, hélas! tout semble emporté
Par les vélocifères.
Dans le monde, chétif humain,
J'entre aujourd'hui, je sors demain,
Comme vous, mes confrères.
Le sort, précipitant nos pas,
Nous fait voyager ici-bas
Dans nos vélocifères.
=9.=--La qualification de _gothique_ appliquée à l'écriture
manuscrite ou imprimée, vient de ce que Ulphilas, évêque des Goths au
cinquième siècle, en fut l'inventeur, et s'en servit pour une
traduction de la Bible dans la langue des peuples dont il était le
pasteur.
=10.=--Le duc de Bedford--lisons-nous dans le _Mercure de
France_ de 1787--ayant fait semer, le premier, du gland dans ses
terres, la nation fit frapper une médaille en son honneur avec cette
inscription: _Pour avoir semé du gland._
=11.=--Le pape Sixte-Quint disait à ceux qui tenaient le vendredi
pour un jour néfaste qu'il estimait personnellement ce jour plus que
tous les autres de la semaine,--ce qui, par parenthèse, pouvait
paraître une superstition en sens contraire,--parce que c'était
le jour de sa naissance, le jour de sa promotion au cardinalat, de son
élection à la papauté et de son couronnement.
François Ier assurait que tout lui réussissait le vendredi.
=12.=--On ne peut accuser Jules César ni de petitesse d'esprit ni
de manque de courage, et on ne le soupçonnera pas d'avoir été
ouvertement superstitieux, comme la plupart des Romains de son temps.
Cependant un historien nous apprend que ce héros, ayant une fois versé
son char, n'y monta plus depuis sans réciter, trois fois de suite,
certaines paroles fatidiques, qui étaient réputées avoir la vertu de
prévenir cette espèce d'accident.
=13.=--Un compilateur de la fin du siècle dernier (1798), qui
d'ailleurs ne cite pas l'autorité sur laquelle repose cette assertion,
dit ceci:
«Le nom de Bourbon, qui _était_ le nom de la famille royale en France,
venait d'un fief que possédait autrefois cette famille, dont le chef
jouissait à peine de six cent livres de rentes. Ce fief était une
espèce de bourbier ou marais fangeux; et c'est pour cela qu'il
s'appelait le fief _bourbeux_, d'où est venu le nom de _Bourbon_.»
Du reste, si nous ouvrons les écrits de l'époque où la famille des
Bourbons parvint au trône, nous y voyons maintes fois des allusions
faites à cette analogie de nom.
En voici deux exemples pris dans la _Satire Ménippée_: «Ce fut le 12
du mois de mai 1593 que s'ouvrirent les états de la Ligue contre Henri
IV, par une procession solennelle et un sermon prononcé par Boucher,
curé de Saint-Benoît de Paris, qui prit pour texte ce verset du
Psalmiste: _Eripe me, Domine, de luto fæcis_ (délivrez-moi, Seigneur,
de cette lie bourbeuse), établissant le rapprochement entre les mots
_bourbe_ et _Bourbon_, et donnant à entendre que le roi prophète avait
prédit la chute de la maison de Bourbon.»
D'autre part, la harangue que l'auteur de la _Satire Ménippée_ met
dans la bouche du sieur d'Aubrai, parlant pour le tiers état, commence
ainsi: «Par Notre-Dame, Messieurs, vous nous la baillez belle. Il
n'était besoin que nos curés nous prêchassent qu'il fallait nous
_débourber_ et nous _débourbonner_. A ce que je vois par vos discours,
les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou
(bien) difficile de les _débourber_.»
=14.=--On explique ainsi la présence d'une harpe dans les armes
du royaume d'Irlande. En Irlande et dans le pays de Galles, la harpe
du barde a toujours été en honneur. Bien qu'on la trouve dès longtemps
parmi les insignes de la puissance royale, ce n'est qu'au seizième
siècle que l'Irlande prit une harpe dans ses armes.
La harpe du célèbre O'Brien fut portée à Rome au onzième siècle, et
les papes la conservèrent jusqu'au seizième siècle. Dans l'intervalle,
Rome la remit à Henri II, comme un signe de ses droits sur l'Irlande,
et les Irlandais ne pouvaient résister à celui qui possédait la harpe
et la couronne d'O'Brien.
La harpe fut rapportée à Rome, et plus tard envoyée à Henri VIII,
comme défenseur de la foi. C'est depuis lors que l'Irlande a une harpe
dans ses armes.
=15.=--_Un breuvage de luxe chez les anciens
Américains._--Note extraite du Voyage de Guillaume Schouten, qui
découvrit le détroit dit de Lemaire:
«30 mai 1616. Le roi d'une île nous envoya deux petits pourceaux. Le
même jour le roi d'une autre île vint nous voir; il était accompagné
d'au moins 300 hommes qui étaient tous ceints par le milieu du corps
d'une certaine herbe dont ils composent leur boisson... Vint ensuite
une troupe de villageois qui apportèrent avec eux une grande quantité
de cette même herbe verte, qu'ils appellent _kava_. Ils commencèrent
tous à mâcher cette herbe avec les dents, laquelle étant mâchée bien
menu, la prenaient hors de leur bouche et la mettaient tous ensemble
dans une grande auge ou plat de bois, et ils jetèrent de l'eau
par-dessus, puis remuèrent pour bien faire le mélange; puis de cette
liqueur emplirent des moitiés de noix de coco, qu'ils offrirent aux
deux rois, qui, ainsi que les nobles de leur entourage, _en firent
leur malvoisie_.
«Les villageois firent aussi présent de cette suave boisson à nos
marins, comme d'une chose rare et délicate; mais la vue de la
_brasserie_ (c'est un buveur de bière qui écrit) avait pleinement
étanché la soif de nos hommes.»
Si singulière que puisse paraître cette préparation, il est de
notoriété qu'elle a son analogue à notre époque. En effet, dans
plusieurs régions de l'Amérique espagnole ou portugaise, la _chicha_,
boisson nationale, a pour éléments des grains de maïs d'abord grillés
et écrasés grossièrement, puis réduits en pâte à belles dents par les
membres de la famille et par les amis qui veulent bien concourir à ce
travail domestique. La pâte _insalivée_ (comme disent les historiens
de ce répugnant breuvage) est mélangée à une décoction de feuilles de
maïs, dans laquelle on la fait bouillir. On laisse ensuite le mélange
en repos. Une fermentation s'établit; et, au bout de trois ou quatre
jours, on se trouve en possession d'une liqueur très agréable, ayant
toutes les qualités enivrantes du meilleur vin.
=16.=--Les divers peuples de la Grèce, mais plus particulièrement
les habitants de Tanagra, aimaient passionnément les combats de coqs.
Toutefois, chez les Athéniens, ce genre de divertissement, qui
d'ailleurs intéressait beaucoup les citoyens, avait une origine en
quelque sorte traditionnellement patriotique, que Buffon rapporte
ainsi, d'après un ancien auteur:
Thémistocle allait combattre les Perses, et, voyant que ses soldats
montraient peu d'ardeur, leur fit remarquer l'acharnement avec lequel
des coqs se battaient. «Voyez, leur dit-il, le courage indomptable de
ces petits animaux; cependant ils n'ont que le désir de vaincre; et
vous hésiteriez, vous qui combattez pour vos foyers, pour le tombeau
de vos pères, pour la liberté!»
Ce peu de mots suffit pour ranimer le courage de l'armée, et
Thémistocle remporta la victoire. Ce fut en mémoire de cet événement
que les Athéniens instituèrent une fête qui se célébrait par des
combats de coqs.
=17.=--Tassoni, poète italien, est célèbre comme auteur du poème
intitulé _la Secchia rapita_ (le seau enlevé), dont le sujet est
rigoureusement historique et que voici:
En 1005, quelques soldats républicains du Modenais enlevèrent un seau
appartenant à un puits public de Bologne. C'était, au fond, dit un
historien, une affaire d'un petit écu; mais elle dégénéra en une
guerre longue et très sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au
secours des habitants de Modène, au nom de l'empereur Henri II, son
père. Il les aida à se maintenir dans la possession du fameux seau;
mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit pour
sa rançon une chaîne d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette
ville eût sept milles de circonférence. Les Bolonais refusèrent de le
rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux
prince mourut de langueur. Son père l'avait devancé. Son tombeau
existe encore dans l'église des dominicains de Bologne. Et l'on montra
longtemps dans la cathédrale de Modène le fatal seau, enfermé dans une
cage de fer.
=18.=--Tycho-Brahé, célèbre astronome danois, né en 1546, mort en
1601, qui fut un des savants les plus justement honorés de son temps,
alliait à une entente profonde des phénomènes célestes une sorte de
naïve confiance dans les données de ce qu'on appelait alors
l'astrologie judiciaire et dans l'art des présages, en y ajoutant même
certaines faiblesses absolument indignes d'un esprit aussi élevé.
Le hasard lui ayant permis d'établir, à ce qu'on assure, sur les
conjonctions des astres quelques horoscopes auxquels l'événement donna
raison, il se livrait fréquemment au travail des prédictions. On
prétend qu'il avait annoncé à l'amiral Pedor Galten qu'il aurait la
tête tranchée,--ce qui se réalisa à dix ans de distance.
[Illustration: FIG. 1.--Tycho-Brahé, d'après les _Portraits des
hommes illustres de Danemark_ (1716).]
Il avait très sérieusement dressé, d'après les mouvements célestes,
un tableau annuel de 32 jours, qu'il croyait être néfastes à ceux qui
voulaient entreprendre quelque chose, comme se marier, se mettre en
voyage, changer de pays ou de maison. Voici ce tableau:
Janvier, 1, 2, 4, 6, 11, 12, 20.--Février, 11, 17, 18.--Mars, 1, 4,
14, 15.--Avril, 10, 17, 18.--Mai, 7, 18.--Juin, 6.--Juillet, 17,
21.--Août, 20, 21.--Septembre, 16, 18.--Octobre, 6.--Novembre, 6,
18.--Décembre, 6, 11, 18.
Ajoutons que lorsque, en sortant de chez lui, la première personne
qu'il rencontrait était une vieille femme, il s'en retournait
aussitôt, persuadé que cette rencontre était de mauvais augure. Il en
usait de même lorsque dans ses voyages un lièvre venait à traverser la
route qu'il suivait, etc.
=19.=--Il y avait à Édimbourg, lisons-nous dans les Mémoires de
la savante Mary Sommerville, un idiot appartenant à une famille
respectable et doué d'une mémoire prodigieuse. Il assistait
régulièrement au service le dimanche; et, de retour chez lui, il
pouvait répéter, mot pour mot, le sermon, en désignant même les
endroits où le prédicateur avait toussé, ou s'était arrêté pour se
moucher.
«Pendant une excursion chez les Highlands, ajoute le même auteur, nous
rencontrâmes un autre idiot qui savait si bien la Bible par cœur que
si on lui demandait où se trouvait tel verset, il le disait sans
hésiter et répétait aussitôt le chapitre tout entier.»
Toutefois, ces exemples de mémoires prodigieuses se rencontrent chez
des gens très intelligents. Le docteur Gregori d'Édimbourg nous en
fournit la preuve. «Mon mari, qui était très bon latiniste, ayant
rencontré une citation latine dans un livre qu'il lisait, sans savoir
d'où elle était tirée, s'adressa au docteur.
«--Prenez tel auteur, lui dit celui-ci; il y a bien quarante ans
que je ne l'ai pas lu, mais je crois que vous trouverez ce passage au
milieu de tel chapitre.»
«Et c'était bien comme le docteur l'avait dit.»
=20.=--M. de Chabrol, alors préfet de Montenotte, se présenta, un
jour de réception, aux Tuileries, devant l'empereur. Napoléon
l'interpelle avec brusquerie: «Monsieur le préfet, lui dit-il,
qu'êtes-vous venu faire ici?--Sire, dit M. de Chabrol en
s'inclinant, je suis venu visiter mon beau-père, le prince Lebrun, qui
est malade.--Monsieur, répliqua Napoléon, si vous n'étiez si
jeune, vous sauriez que les devoirs de l'État passent avant les
devoirs de famille. Mais on me donne des préfets qui sortent de
nourrice! Quel âge avez-vous?--Sire, répondit M. de Chabrol, en
parfait courtisan, sans se laisser intimider par le regard que
Napoléon braquait sur lui, j'ai tout juste l'âge qu'avait Votre
Majesté quand elle gagna la bataille d'Arcole.»
L'empereur tourna le dos en pirouettant sur ses talons; mais quelques
jours après M. de Chabrol était nommé préfet de la Seine, en
remplacement du comte Frochot, compromis par sa faiblesse dans la
conspiration du général Malet.
=21.=--Après la mort de Henri III, son successeur, Henri IV, se
trouvant dans la plus grande détresse, ce fut Nicolas de Sancy, son
ambassadeur auprès des cantons suisses, qui le secourut le plus
efficacement, en mettant en gage, chez des usuriers de Metz, le
superbe diamant connu plus tard sous le nom de Sancy.
Ce diamant, trouvé sur le champ de bataille de Granson, où il avait
été perdu par le duc de Bourgogne, dans la précipitation de sa fuite,
pendant sa défaite en 1476, avait été vendu, par le soldat qui l'avait
ramassé, à un curé, qui le lui avait payé un écu. Des mains du duc de
Florence, il était passé au malheureux roi de Portugal Dom Antoine,
qui, réfugié en France, l'avait livré à Sancy, pour une soixantaine de
mille francs.
Sancy, qui voulait emprunter pour le Béarnais sur cette magnifique
pierre, envoya son valet de chambre la chercher à Paris, où il l'avait
laissée, lui recommandant bien de prendre garde qu'il ne fût volé au
retour par quelques-uns des brigands qui infestaient les routes.
«Ils m'arracheront plutôt la vie que votre diamant,» répondit le
fidèle serviteur, faisant entendre qu'il l'avalerait, quelle qu'en fût
la grosseur.
Ce que Sancy craignait arriva. Son valet de chambre ne paraissant pas,
il s'informa et apprit enfin qu'un homme tel qu'il le désignait avait
été trouvé assassiné dans la forêt de Dôle, et que des paysans
l'avaient enterré. Sancy se transporta sur les lieux, fit exhumer le
corps: il reconnut son domestique, le fit ouvrir par un chirurgien, et
retrouva le diamant, dont il fit le noble usage qu'il avait projeté.
=22.=--La première école de natation convenablement installée sur
la Seine, à Paris, ne date que de l'été de 1789. Elle fut établie à
la pointe de l'île Saint-Louis, par un sieur Turquin, autorisé par
privilège exclusif du roi.
Le _Journal de Paris_ du 24 juin 1789 constate que «LL. AA. RR. les
ducs d'Orléans et de Bourbon, ayant reconnu le mérite de cet
établissement, ont souscrit pour les quatre princes de leur auguste
famille.
«En conséquence, MM. les ducs de Chartres (plus tard Louis-Philippe),
de Montpensier et de Beaujolais ont pris leur première leçon de nage
le 14 mai; le 23 ils ont nagé seuls dans le bassin, et ils seront
bientôt en état de nager en pleine rivière.»
L'abonnement pour apprendre à nager pendant un été était fixé à la
somme relativement élevée de 96 livres, plus 12 livres pour le
blanchissage du linge, pour ceux qui voulaient avoir un cabinet à eux
seuls, et à 48 livres plus 6 livres de blanchissage pour ceux qui «se
contentaient d'être dans un endroit commun».
Une leçon particulière coûtait 3 livres.
=23.=--Le poids d'un morceau de piano:
Un compositeur allemand a voulu estimer en poids l'effort fait par un
pianiste. Il a estimé à 110 grammes le minimum de la pression du doigt
pour enfoncer complètement une touche «pianissimo».
La dernière étude de Chopin, en _ut_ mineur, renferme un passage qui
dure deux minutes cinq secondes et ne pèse pas moins de 3,130
kilogrammes. Dans la _Marche funèbre_ du même compositeur, il y a un
passage où se rencontre toute l'échelle des nuances, depuis le
«pianissimo» jusqu'au «fortissimo»; ce passage demande un effort de
384 kilogrammes dans l'espace d'une minute et demie; et c'est la
nuance «pianissimo» qui domine.
=24.=--François Borgia, qui fut le troisième général de l'ordre
des jésuites,--depuis canonisé,--s'était accoutumé à boire
copieusement lorsqu'il était homme du monde.
Entré dans les ordres, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, se
restreindre à la portion congrue. Les souffrances qu'il éprouvait
lorsqu'à son repas il n'avait vidé que le quart ou le tiers de
l'immense coupe dans laquelle il avait pris l'habitude de boire
l'emportaient toujours sur son énergique volonté.
«Frère, lui dit un certain moine, j'ai une idée. Chaque jour, avant de
remplir votre coupe pour le repas, inclinez au-dessus un cierge
allumé, laissez tomber au fond une goutte de cire. Goutte à goutte la
cire prendra la place du vin, et goutte à goutte l'habitude se
perdra.»
L'idée parut bonne à Borgia. Quelques mois plus tard--le temps de
remplir goutte à goutte la coupe de cire--il ne buvait plus que
de l'eau, et ne s'en trouvait pas plus mal.
=25.=--_Ragoter, faire des ragots._ Cette expression triviale
signifie se plaindre, murmurer contre les autres, et joindre à ces
propos un caractère de médisance. Selon un étymologiste du siècle
dernier, Ragot était un bélître fameux du temps de Louis XII. De ce
nom serait venu _ragoter_, parce que les gueux ne parlent guère aux
gens, pour les apitoyer, que sur le ton primitif. _Ragot_ peut aussi
venir d'_argot_, le nom qu'on donne à leur jargon, par une légère
transposition de lettres. _Ragot_ signifie aussi un petit homme court,
rabougri. On le fait venir alors du nom d'une grosse rave noire et
épaisse (en latin _rapum_) qui croît en maints pays. Sans doute, c'est
par allusion à cette acception que Scarron a donné le nom de Ragotin à
l'un des personnages ridicules de son _Roman comique_.
=26.=--«_Chanter pouille à quelqu'un_, c'est, dit l'auteur des
_Matinées sénonaises_, lui adresser de grossières injures, telles que
s'en disent les gens du bas peuple, et en réalité l'accuser d'avoir de
ces insectes qui sont fils et compagnons de la malpropreté. Car je
crois que c'est d'eux que vient le mot _pouille_, à moins qu'on ne le
tire du vieux verbe _pouiller_, qui signifiait vêtir un habit, et dont
il nous est resté le composé _dépouiller_. Chez le vulgaire, _se
pouiller_ signifie s'injurier, ce qui revient à l'expression
_habiller_ quelqu'un de la belle façon. Un poète du dix-septième
siècle, traduisant les œuvres de Perse, a rendu _cantare ocyma_ par
chanter pouille (ce qui n'est pas exact). _Ocymum_ en latin signifiait
le _basilic_, plante, et les anciens croyaient que si lorsqu'on semait
cette plante on lui disait des injures, elle levait mieux et poussait
plus abondamment. Chaque peuple d'ailleurs a ses locutions
particulières. Ainsi, tandis que nous disons: _S'injurier comme des
harengères_, les Grecs disaient _comme des boulangères_. Dans les
_Grenouilles_ d'Aristophane, Bacchus disait à Eschyle: _Convient-il à
des poètes de mérite de s'injurier comme des femmes de boulangers?_
=27.=--Le _rabat_, qui était autrefois de grand usage dans le
costume masculin et que ne portent plus que les ecclésiastiques, fut
ainsi nommé parce que, à l'origine, il n'était autre que le col de la
chemise _rabattu_.
=28.=--_Après la panse, la danse_, disait-on fréquemment
autrefois en France. En Espagne, au contraire, on dit: _A panse
pleine, pied endormi_. Ces deux proverbes contradictoires
caractérisent bien d'une part la gaieté française, et d'autre part
l'indolente gravité castillane: autre pays, autre tempérament. En
effet, tandis que l'Espagnol, quand il a mangé, ne désire que le
repos, chez nous la bonne chère semble appeler un divertissement
immédiat. Au moins en était-il ainsi chez nos pères. Dans les réunions
bourgeoises, après que chacun avait chanté, bien ou mal, au dessert,
on dansait au son d'un instrument quelconque. Il y avait maints
endroits où les airs de danse étaient chantés. On trouvait même dans
le milieu de la France cette tradition établie que, pour la danse des
_rigaudons_ ou des _bourrées_, un défi existait entre les danseurs et
le chanteur: c'était à celui qui fatiguerait l'autre.
L'usage de chanter à table date de loin. Il était notamment pratiqué
chez les Grecs. On raconte que lorsque Anacharsis, le philosophe
scythe, vint en Grèce, où la coutume était de chanter en musique après
avoir festiné, on lui demanda s'il y avait des flûtes dans son pays:
«Non, répondit-il, car il n'y a pas même de vignes.» Ce qui revenait à
dire ingénieusement que le vin engendre la joie, et qu'elle ne se
trouve guère là où le vin fait défaut.
Chez les Grecs donc, la coutume étant consacrée, si quelqu'un,
ignorant la musique, refusait de faire entendre sa voix ou de jouer
d'un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et
de myrte, et, bon gré mal gré, il fallait qu'il chantât au moins une
phrase devant ces rameaux. C'était ce qu'on appelait _chanter au
myrte_. Dans la suite, cette expression devint proverbiale, et l'on
envoyait _chanter au myrte_ tout ignorant qui ne pouvait se mêler
convenablement à la conversation des gens instruits.
=29.=--Lettre de Louis Van Beethoven à son ami Brandwood. Cette
épître en français du grand musicien est datée de Vienne, le 3e du
mois de février 1818.
«Mon cher ami,
«Jamais je n'éprouvais un plus grand plaisir de ce que me causa votre
annonce de l'arrivée de cette Piano, avec qui vous m'honorés de m'en
faire présent, je la regarderai comme un Autel, où je déposerai les
plus belles offrandes de mon Esprit au divin Apollon. Aussitôt comme
je recevrai votre excellent instrument, je vous enverrai d'abord les
Fruits de l'inspiration des premiers moments que j'y passerai, pour
vous servir d'un souvenir de moi à vous, mon très cher, et je souhaite
à ce qu'ils soient dignes de votre instrument.
«Mon très cher Monsieur et ami, recevez ma plus grande considération
de votre ami et très humble serviteur.»
=30.=--C'est seulement depuis la Révolution que s'est généralisé,
à Paris, l'usage du corbillard pour le transport des morts à leur
dernier asile. Un lexicologue du milieu du siècle dernier définit
ainsi le corbillard: «Espèce de char dans lequel les gens d'une
certaine condition font voiturer au cimetière les corps de leurs
défunts.» Pour les autres enterrements, le cercueil était porté à dos
ou à bras d'homme, sur un brancard spécial, comme cela a encore lieu
dans la plupart des petites villes et dans les campagnes en général.
Armand Gouffé, déjà cité plus haut, a consacré dans un spirituel
couplet le souvenir de cette inégalité:
Que j'aime à voir un corbillard!
Ce goût-là vous étonne?
Mais il faut partir tôt ou tard,
Le sort ainsi l'ordonne.
Et, loin de craindre l'avenir,
Moi, dans cette aventure,
Je n'aperçois que le plaisir
De partir en voiture.
=31.=--Francisque Michel et Édouard Fournier, dans leur si
curieuse _Histoire des hôtelleries et cabarets_, disent «que la
passion des Romains pour les boissons chaudes n'empêchait pas celle
qu'ils avaient pour les boissons glacées. Sur leur table, à côté des
boissons fumantes, la glace s'élevait par monceaux; il était naturel,
d'après cela, qu'il y eût à Rome des marchands de glace et de neige en
toutes saisons». S'il faut en croire Pancirola, Athénée en parle, dans
un passage que nous n'avons malheureusement pu retrouver malgré toutes
nos recherches. Athénée écrit, dit Pancirola, par l'organe de son
naïf traducteur Pierre de la Noue, qu'il y avait jadis des boutiques à
Rome «où l'on contregardait de la neige toute l'année; ils la
mettaient en terre, dans de la paille, et en vendaient à qui en
voulait, et par icelle le vin se rendait froid».
Un passage de Sénèque où il est aussi parlé des boutiques de marchands
de glace à Rome, nous dédommagera de celui d'Athénée.
«Les Lacédémoniens, dit-il, chassèrent les parfumeurs et voulurent
qu'ils quittassent au plus vite leur territoire, parce qu'ils
perdaient l'huile. Qu'eussent-ils donc fait à l'aspect de ces
magasins, de ces dépôts de neige, de ces bêtes de somme employées à
porter les blocs aqueux, dont la saveur et la couleur sont endommagées
par la paille qui les couvre?»
=32.=--On admet communément que la fameuse ode de Gilbert
commençant ainsi:
J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence,
qui passe pour le morceau le mieux réussi de l'auteur, fut trouvée
après sa mort sur un papier qu'il avait caché sous le chevet de son
lit d'hôpital, ou qu'il tenait dans sa main. Une autre version veut
qu'il ait écrit cette pièce huit jours avant de mourir.
Dans un cas comme dans l'autre, les biographes s'accordent à croire
que ce morceau, vraiment remarquable, était complètement inédit quand
le poète mourut, et, par conséquent, regardent l'_Ode tirée des
psaumes_ (c'est le titre de la pièce) comme le dernier soupir
douloureux de cette âme poétique.
Or on peut voir l'_Ode tirée des psaumes_ imprimée au _Journal de
Paris_ dans le numéro du 17 octobre 1780, c'est-à-dire juste un mois
avant la mort du poète, que le même journal annonce, dans son numéro
du 22 novembre 1780, comme ayant eu lieu le 16 novembre au soir.
Sans rien ôter au mérite de ces vers, qui sont avec raison dans la
mémoire de tous, il convient donc, pour être dans la vérité
historique, de changer la date sous laquelle on a coutume de les
placer.
[Illustration: FIG. 2.--Un hussard en 1692, d'après l'_Histoire
de la milice française_ du P. Daniel.]
=33.=--_Hussard_ vient du hongrois _huszard_, qui signifie
vingtième, parce que, pour former le corps de troupe ainsi nommé, la
noblesse hongroise équipait un homme par vingt feux. Primitivement,
les hussards étaient, en Hongrie et en Pologne, une espèce de milice
qu'on opposait à la cavalerie ottomane. Ils n'ont régulièrement formé
en France un corps particulier qu'à dater de 1692; mais, dès 1637, il
est question dans l'armée française de troupes hongroises, auxquelles,
toutefois, on ne conservait pas l'équipement national, qu'on leur
donna plus tard, pour garder à ces cavaliers l'aspect particulier
qui, disait-on, devait inspirer de la terreur aux ennemis. L'estampe
que nous reproduisons, d'après l'_Histoire de la milice française_ du
P. Daniel, représente un de ces hussards primitifs. «Plusieurs
hussards hongrois déserteurs passés en France pendant la guerre contre
la ligue d'Augsbourg, dit le P. Daniel, s'étaient mis au service de
quelques officiers, qui les menèrent à l'armée avec eux. Le maréchal
de Luxembourg, les voyant la plupart d'assez bonne mine, d'un œil
fier et un peu féroce, et équipés d'une manière extraordinaire, crut
qu'il en pourrait tirer quelque avantage. Il les rassembla, les envoya
en _parti_, où ils réussirent assez bien. Cela le fit penser à en
former quelques compagnies, et l'on envoya pour cela un recruteur en
Souabe.»
=34.=--Rembrandt, extrêmement lié avec un bourgmestre de
Hollande, allait souvent à la campagne de ce magistrat. Un jour que
les deux amis étaient ensemble, un valet vint les avertir que le dîner
était prêt. Comme ils allaient se mettre à table, ils s'aperçurent
qu'il leur manquait de la moutarde. Le bourgmestre ordonna au valet
d'aller promptement en chercher au village. Rembrandt paria avec le
bourgmestre qu'il graverait une planche avant que le domestique fût
revenu. La gageure acceptée, Rembrandt, qui portait toujours avec lui
des planches préparées au vernis, se mit aussitôt à l'ouvrage, et
grava le paysage qui se voyait des fenêtres de la salle où ils
étaient. Cette planche, très jolie, fut achevée avant le retour du
valet, et Rembrandt gagna le pari.
Cette planche est en conséquence désignée dans les catalogues de
l'œuvre complète sous le titre de _Paysage à la moutarde_.
=35.=--Il existe à Creto (Tyrol) un singulier usage. On nomme
_Roi des pauvres_ un homme qui, tout en travaillant toujours, ne peut
rien économiser, mais qui n'a pas de dettes et jouit d'une bonne
réputation. Le roi des pauvres étant mort dernièrement, on lui a fait
un convoi très honorable; puis on lui a nommé un successeur, dont la
proclamation a donné lieu à une véritable fête populaire. On l'a
conduit, dans une vieille et sale voiture, à une place où était une
tribune supportant une table et une chaise vermoulues. On lui a donné
lecture du testament de son prédécesseur, rédigé en termes comiques;
puis, suivi de gens en haillons, on l'a mené dans divers cabarets,
dont les propriétaires lui ont donné à boire gratis.
=36.=--Un auteur de la fin du dix-huitième siècle remarque que
dans beaucoup de provinces de France, les fenêtres sont encore garnies
de papier huilé au lieu de feuilles de verre. Cet usage, dit-il, s'est
particulièrement conservé à Lyon, par suite de l'épaisseur des
brouillards en hiver. Ces brouillards très intenses, ternissant les
vitres, ôteraient aux manufactures de soie la clarté douce qui leur
est nécessaire pour le délicat travail des étoffes.
On peut avoir une idée de l'éclairage d'une salle de concert au siècle
dernier, par le passage suivant d'une lettre datée de 1764, que le
père de Mozart écrivait à sa femme, de Paris, où il était venu
produire son jeune fils:
«Ce Grimm est mon plus grand ami; il a tout fait pour moi. C'est à lui
que je dois l'autorisation pour nos concerts. Pour le premier il m'a
placé trois cent vingt billets, il m'a obtenu de ne pas payer
l'éclairage, et il _y avait pourtant plus de soixante bougies_!...»
=37.=--Vers la fin du dix-septième siècle, il se forma à Londres
un club du silence. La loi fondamentale était de n'y jamais ouvrir la
bouche. Le président était sourd et muet. Comme les autres, il parlait
des doigts, et encore n'était-il permis de déployer cette éloquence
mécanique que rarement et dans les occasions très importantes. Après
la fameuse journée d'Hochstedt, un membre, transporté de patriotisme,
vint annoncer de vive voix la nouvelle de cette victoire. Aussitôt il
fut renvoyé à la pluralité des suffrages, qui, selon l'usage de
l'ancienne Rome, se donnaient en pliant les pouces en arrière.
Cette illustre coterie fut longtemps citée avec respect en Angleterre.
=38.=--_Puff_ est un mot anglais qui signifie souffler, coup de
vent, bulle de savon, et qui sert à désigner les annonces pour leurrer
et les tromperies des charlatans. Stendhal (Henry Beyle) écrivait un
jour ce qui suit: «Ce mot serait bien vite reçu, et avec joie, si tous
vos lecteurs pouvaient comprendre le langage du personnage de Puff,
dans la charmante comédie du _Critique_ de Shéridan. M. Puff,
moyennant une légère rétribution, vante tout le monde dans tous les
journaux. Il a de l'esprit, surtout nulle vergogne de son métier, et
raconte plaisamment comment il s'y prend pour faire réussir un poème
épique, ou un nouveau cirage pour les bottes, un nouveau système
d'industrialisme ou un nouveau rouge végétal. A l'esprit près, je vois
tous les jours à Paris des personnages de ce caractère. C'est une
nouvelle industrie.»
Sait-on d'où vient notre mot _chic_? Ceux qui emploient aujourd'hui
cette expression ne se doutent guère que ce mot, si bien mis en cours
dans notre temps, n'a pas moins de deux siècles de date; et quand on
le voit surtout usité dans le jargon des _rapins_, on n'irait pas
s'imaginer dans quel grimoire il a pris naissance. Sous Louis XIII, ce
n'était autre chose qu'un terme de palais. _Chic_ était tout
simplement le diminutif de _chicane_. On disait d'un plaideur fort sur
la coutume: «Il a le _chic_,» ou mieux: «Il entend le _chic_.»
Ainsi notre mot _chic_ ne serait qu'une simple abréviation, avec un
changement complet de sens.
=39.=--Le célèbre acteur Fleury, voulant arriver à représenter
Frédéric II, dans les _Deux Pages_, de manière à faire illusion, prit
d'abord les plus minutieux renseignements près de tous ceux qui
l'avaient connu, étudia ses portraits authentiques, donna à son
appartement le nom de Potsdam, et y vécut trois mois dans tous les
détails de la vie, avec la pensée qu'il était le roi même. Chaque
matin, il endossait l'habit militaire, les bottes, le chapeau, enfin
tout le costume, pour le rompre aux habitudes de son corps et avoir
l'air d'y être né, puis se grimait, en se modelant sur le portrait du
monarque. Mais la ressemblance de la figure n'arrivait pas. Il tâcha
alors de s'entretenir dans la situation d'esprit habituelle de
Frédéric, se mit à jouer de la flûte comme lui, pour acquérir
naturellement son inclination de tête, donna à son domestique et à son
chien le nom du houzard et du chien du roi philosophe, etc., etc.
Aussi l'histoire du théâtre a-t-elle conservé le souvenir de l'effet
extraordinaire produit par Fleury dans cette création.
Kean jouait _Othello_ à Paris en 1828. A sept heures, la salle était
comble, et Kean n'avait pas encore paru au théâtre. On le cherche
partout, et on finit par le trouver au café Anglais, où il se
préparait en buvant force bouteilles de vin de Champagne, mêlées de
rasades d'eau-de-vie. Il répond à ceux qui viennent le chercher par
une apostrophe beaucoup trop énergique pour être rapportée. «Mais la
duchesse de Berry est arrivée.--Je ne suis pas le valet de la
duchesse. Du vin!» Enfin le régisseur accourt et parvient à le gagner
à force de supplications. On l'entraîne, on l'habille, on le conduit
par-dessous les bras dans la coulisse. Il entre en scène et joue en
grand comédien.
=40.=--«Je vois bien qu'à la cour on fait argent de tout,» disait
un jour Louis XIV: et voici dans quelles circonstances.
Quand le roi soleil quittait Versailles pour un séjour à Marly, il
nommait lui-même les personnages de la cour qui devaient l'y
accompagner, et cette grâce était briguée par les courtisans avec un
grand empressement.
La princesse de Montauban, chagrine de n'avoir jamais été désignée,
alla trouver la princesse d'Harcourt, qui, comme favorite de Mme de
Maintenon, avait presque toujours l'avantage d'aller à Marly, et elle
lui offrit mille écus si elle voulait lui céder sa place au prochain
voyage que le roi y ferait. La princesse d'Harcourt accepta la
proposition; mais il fallait l'agrément du roi. Pressée de l'obtenir,
elle chercha l'occasion de parler au monarque, et, l'ayant trouvé dès
le soir même:
«Il me semble, Sire, lui dit-elle, que Mme de Montauban n'a jamais été
à Marly.--Je le sais bien, dit le roi.--Cependant, reprit la
princesse, je crois qu'elle aurait grande envie d'y aller.--Je
n'en doute pas, répliqua le roi.--Mais, Sire, continua-t-elle,
Votre Majesté ne voudrait-elle point la nommer?--Cela n'est pas
nécessaire, répliqua encore le roi; et d'ailleurs, pourquoi cette
insistance?--Ah! Sire, s'écria la solliciteuse, c'est que cela me
vaudrait mille écus; et Votre Majesté n'ignore pas que j'ai bien
besoin d'argent.»
Le roi, surpris de cet aveu, se fit expliquer le marché en question,
en rit beaucoup et consentit facilement à un échange aussi lucratif,
en ajoutant qu'il voyait bien qu'à la cour on faisait argent de tout.
=41.=--En arrivant au pontificat, Sixte-Quint s'était promis de
réformer, même par les moyens les plus violents, de nombreux abus que
ses prédécesseurs sur la chaire de saint Pierre avaient laissés
s'établir dans l'État romain.
Un simple citoyen vint un jour se plaindre à lui des délais
interminables et en même temps fort coûteux qu'un procureur mettait à
faire juger un procès qui était dans ses mains depuis de longues
années, avec renouvellement perpétuel des frais. Sixte-Quint fit
appeler le procureur et lui enjoignit d'avoir à faire terminer
l'affaire dans les trois jours. Elle fut jugée le lendemain, et le
procureur pendu dans l'après-midi.
=42.=--On peut ranger avec honneur dans la grande, trop grande
série, _Nugæ difficiles_, comme disaient nos pères, ce petit dialogue
en vers monosyllabiques, que cite un recueil du siècle dernier sans en
indiquer l'auteur.
SILVANDRE.
Par ce feu vif et doux qui sort de tes beaux yeux,
Tu peux bien plus sur moi que les rois et les dieux;
Leurs lois ne me sont rien près d'un mot de ta bouche;
Je fais mes biens, mes maux de tout ce qui te touche.
Je me plais dans tes fers, je ne suis que tes pas.
Ma vie est de te voir, je meurs où tu n'es pas.
Non, mon cœur sans ce bien ne peut ni ne veut vivre.
Loin de toi jour et nuit à mes pleurs je me livre,
Et si je n'ai ta foi pour le prix de mon cœur,
Tous les traits de la mort ne me font point de peur.
CLIMÈNE.
C'en est fait, je me rends, et mon choix suit le vôtre;
Je sens que nos deux cœurs sont bien faits l'un pour l'autre.
Si vos vœux sont pour moi, tous les miens sont pour vous;
Je vous plais et vous aime; est-il un sort plus doux?
Que ce jour, s'il se peut, le plus saint nœud nous lie,
Et ce jour est pour moi le plus beau de la vie.
=43.=--Sous la première Restauration se publiait à Paris un
malicieux journal avec caricatures intitulé le _Nain jaune_, qui
faisait une guerre acharnée au gouvernement des Bourbons, et qui tout
naturellement, car c'était alors un élément normal d'opposition,
faisait profession de bonapartisme.
En ce temps-là, bien que plusieurs grandes lignes de télégraphes
aériens fussent établies, la lenteur des communications même
administratives était encore assez grande pour que la nouvelle d'un
événement aussi important que le débarquement du proscrit de l'île
d'Elbe sur les côtes de la Méditerranée ne fût connu à Paris qu'après
quatre ou cinq jours.
Or, dans son numéro daté du 5 mars,--Napoléon ayant débarqué le
1er,--le _Nain jaune_ publiait dans la série de ses faits-divers
la petite note que voici:
--On nous a communiqué la lettre suivante de M. de... à M...
«J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire sans pouvoir obtenir de
réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de _canne_:
j'en essayerai.»
Il va de soi que si quelques lecteurs prirent garde à cette note, ils
durent y voir la menace d'un anonyme qui, ayant une réparation
quelconque à obtenir, jouait par une variante orthographique sur le
mot _canne_, mis pour _cane_, et par conséquent impliquant l'idée de
coups de bâton. C'était ce que nous appellerions aujourd'hui une
plaisanterie par _à peu près_.
Mais voici que le jour même où paraissait le numéro contenant ces
lignes, chacun put savoir que le ci-devant empereur était débarqué le
1er mars à _Cannes_.
Sur quoi la note insignifiante fut aussitôt amplement commentée et
considérée comme une preuve que les rédacteurs du _Nain jaune_ étaient
instruits des projets de l'_usurpateur_, et qu'ils y avaient fait
tacitement allusion.
Les rédacteurs du _Nain jaune_ affirmèrent qu'il n'en était rien; mais
étant donnés les graves désagréments qui, au premier moment, pouvaient
leur en revenir, on put croire qu'ils étaient sous l'empire de la
crainte. Toutefois, dans leur numéro du 25 mars,--l'empereur
étant rentré à Paris et toute impunité leur étant assurée: