Lorsque le train, qui arrivait de Sedan, après des retards sans
nombre, finit par entrer dans la gare de Saint-Denis, vers neuf
heures, une grande clarté rouge éclairait déjà le ciel, au sud,
comme si tout Paris se fût embrasé. À mesure que la nuit s'était
faite, cette lueur avait grandi; et, peu à peu, elle gagnait
l'horizon entier, ensanglantant un vol de petits nuages qui se
noyaient, vers l'est, au fond des ténèbres accrues.
Henriette, la première, sauta du wagon, inquiète de ces reflets
d'incendie, que les voyageurs avaient aperçus, au travers des
champs noirs, par les portières du train en marche. D'ailleurs,
des soldats Prussiens, qui venaient d'occuper militairement la
gare, forçaient tout le monde à descendre, tandis que deux d'entre
eux, sur le quai d'arrivée, criaient en un rauque Français:
-- Paris brûle... On ne va pas plus loin, tout le monde descend...
Paris brûle, Paris brûle...
Ce fut, pour Henriette, une angoisse terrible. Mon Dieu! Arrivait-
elle donc trop tard? Maurice n'ayant pas répondu à ses deux
dernières lettres, elle avait éprouvé de si mortelles inquiétudes,
aux nouvelles de Paris, de plus en plus alarmantes, qu'elle
s'était décidée brusquement à quitter Remilly. Depuis des mois,
chez l'oncle Fouchard, elle s'attristait; les troupes
d'occupation, à mesure que Paris avait prolongé sa résistance,
étaient devenues plus exigeantes et plus dures; et, maintenant que
les régiments, un à un, rentraient en Allemagne, de continuels
passages de soldats épuisaient de nouveau les campagnes et les
villes. Le matin, comme elle se levait au petit jour, pour aller
prendre le chemin de fer à Sedan, elle avait vu la cour de la
ferme pleine d'un flot de cavaliers, qui avaient dormi là, couchés
pêle-mêle, enveloppés dans leurs manteaux. Ils étaient si
nombreux, qu'ils couvraient la terre. Puis, à un brusque appel de
clairon, tous s'étaient dressés, silencieux, drapés à longs plis,
si serrés les uns contre les autres, qu'elle avait cru assister à
la résurrection d'un champ de bataille, sous l'éclat des
trompettes du jugement dernier. Et elle retrouvait encore des
Prussiens à Saint-Denis, et c'étaient eux qui jetaient ce cri, qui
la bouleversait:
-- Tout le monde descend, on ne va pas plus loin... Paris brûle,
Paris brûle...
Éperdue, Henriette se précipita, avec sa petite valise, demanda
des renseignements. On se battait depuis deux jours dans Paris, la
ligne ferrée était coupée, les Prussiens restaient en observation.
Mais elle voulait passer quand même, elle avisa sur le quai le
capitaine qui commandait la compagnie occupant la gare, elle
courut à lui.
-- Monsieur, je vais rejoindre mon frère dont je suis affreusement
inquiète. Je vous en supplie, donnez-moi le moyen de continuer ma
route.
Elle s'arrêta, surprise, en reconnaissant le capitaine, dont un
bec de gaz venait d'éclairer le visage.
-- C'est vous, Otto... Oh! soyez bon, puisque le hasard nous remet
une fois encore face à face.
Otto Gunther, le cousin, était toujours serré correctement dans
son uniforme de capitaine de la garde. Il avait son air sec de bel
officier bien tenu. Et lui ne reconnaissait pas cette femme mince,
l'air chétif, avec ses pâles cheveux blonds, son joli visage doux,
cachés sous le crêpe de son chapeau. Ce fut seulement à la clarté
brave et droite de ses yeux, qu'il finit par se souvenir. Il eut
simplement un petit geste.
-- Vous savez que j'ai un frère soldat, continuait ardemment
Henriette. Il est resté dans Paris, j'ai peur qu'il ne se soit
mêlé à toute cette horrible lutte... Je vous en supplie, Otto,
donnez-moi le moyen de continuer ma route.
Alors, il se décida à parler.
-- Mais je vous assure que je ne puis rien... Depuis hier, les
trains ne circulent plus, je crois qu'on a enlevé des rails, du
côté des remparts. Et je n'ai à ma disposition ni voiture, ni
cheval, ni homme pour vous conduire.
Elle le regardait, elle ne bégayait plus que des plaintes sourdes,
dans son chagrin de le trouver si froid, si résolu à ne pas lui
venir en aide.
-- Oh! mon Dieu, vous ne voulez rien faire... Oh! mon Dieu, à qui
vais-je m'adresser?
Ces Prussiens qui étaient les maîtres tout-Puissants, qui, d'un
mot, auraient bouleversé la ville, réquisitionné cent voitures,
fait sortir des écuries mille chevaux! Et il refusait de son air
hautain de vainqueur dont la loi était de ne jamais intervenir
dans les affaires des vaincus, les jugeant sans doute malpropres,
salissantes pour sa gloire toute fraîche.
-- Enfin, reprit Henriette, en tâchant de se calmer, vous savez au
moins ce qui se passe, vous pouvez bien me le dire.
Il eut un sourire mince, à peine sensible.
-- Paris brûle... Tenez! venez par ici, on voit parfaitement.
Et il marcha devant elle, il sortit de la station, alla le long
des rails pendant une centaine de pas, pour atteindre une
passerelle de fer, construite en travers de la voie. Quand ils
eurent gravi l'étroit escalier et qu'ils se trouvèrent en haut,
appuyés à la rampe, l'immense plaine rase se déroula, par-dessus
un talus.
-- Vous voyez, Paris brûle...
Il pouvait être neuf heures et demie. La lueur rouge, qui
incendiait le ciel, grandissait toujours. À l'est, le vol de
petits nuages ensanglantés s'était perdu, il ne restait au zénith
qu'un tas d'encre, où se reflétaient les flammes lointaines.
Maintenant, toute la ligne de l'horizon était en feu; mais, par
endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d'un
pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les ténèbres, au
milieu de grandes fumées volantes. Et l'on aurait dit que les
incendies marchaient, que quelque forêt géante s'allumait là-bas,
d'arbre en arbre, que la terre elle-même allait flamber, embrasée
par ce colossal bûcher de Paris.
-- Tenez! expliqua Otto, c'est Montmartre, cette bosse que l'on
voit se détacher en noir sur le fond rouge... À gauche, à la
Villette, à Belleville, rien ne brûle encore. Le feu a dû être mis
dans les beaux quartiers, et ça gagne, ça gagne... Regardez donc!
à droite, voilà un autre incendie qui se déclare! On aperçoit les
flammes, tout un bouillonnement de flammes, d'où monte une vapeur
ardente... Et d'autres, d'autres encore, partout!
Il ne criait pas, il ne s'exaltait pas, et l'énormité de sa joie
tranquille terrifiait Henriette. Ah! ces Prussiens qui voyaient
ça! Elle le sentait insultant par son calme, par son demi-sourire,
comme s'il avait prévu et attendu depuis longtemps ce désastre
sans exemple. Enfin, Paris brûlait, Paris dont les obus allemands
n'avaient pu qu'écorner les gouttières! Toutes ses rancunes se
trouvaient satisfaites, il semblait vengé de la longueur démesurée
du siège, des froids terribles, des difficultés sans cesse
renaissantes, dont l'Allemagne gardait encore l'irritation. Dans
l'orgueil du triomphe, les provinces conquises, l'indemnité des
cinq milliards, rien ne valait ce spectacle de Paris détruit,
frappé de folie furieuse, s'incendiant lui-même et s'envolant en
fumée, par cette claire nuit de printemps.
-- Ah! c'était certain, ajouta-t-il à voix plus basse. De la
grande besogne!
Une douleur croissante serrait le coeur d'Henriette, à l'étouffer,
devant l'immensité de la catastrophe. Pendant quelques minutes,
son malheur personnel disparut, emporté dans cette expiation de
tout un peuple. La pensée du feu dévorant des vies humaines, la
vue de la ville embrasée à l'horizon, jetant la lueur d'enfer des
capitales maudites et foudroyées, lui arrachaient des cris
involontaires. Elle joignit les mains, elle demanda:
-- Qu'avons-nous donc fait, mon Dieu! pour être punis de la sorte?
Déjà, Otto levait le bras, dans un geste d'apostrophe. Il allait
parler, avec la véhémence de ce froid et dur protestantisme
militaire qui citait des versets de la bible. Mais un regard sur
la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de
clarté et de raison, l'arrêta. Et, d'ailleurs, son geste avait
suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d'être en
France le justicier, envoyé par le Dieu des armées pour châtier un
peuple pervers. Paris brûlait en punition de ses siècles de vie
mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses débauches. De
nouveau, les germains sauveraient le monde, balayeraient les
dernières poussières de la corruption latine.
Il laissa retomber son bras, il dit simplement:
-- C'est la fin de tout... Un autre quartier s'allume, cet autre
foyer, là-bas, plus à gauche... Vous voyez bien cette grande raie
qui s'étale, ainsi qu'un fleuve de braise.
Tous deux se turent, un silence épouvanté régna. En effet, des
crues subites de flammes montaient sans cesse, débordaient dans le
ciel, en ruissellements de fournaise. À chaque minute, la mer de
feu élargissait sa ligne d'infini, une houle incandescente d'où
s'exhalaient maintenant des fumées qui amassaient, au-dessus de la
ville, une immense nuée de cuivre sombre; et un léger vent devait
la pousser, elle s'en allait lentement à travers la nuit noire,
barrant la voûte de son averse scélérate de cendre et de suie.
Henriette eut un tressaillement, sembla sortir d'un cauchemar; et,
reprise par l'angoisse où la jetait la pensée de son frère, elle
se fit une dernière fois suppliante.
-- Alors, vous ne pouvez rien pour moi, vous refusez de m'aider à
entrer dans Paris?
D'un nouveau geste, Otto parut vouloir balayer l'horizon.
-- À quoi bon? puisque, demain, il n'y aura plus là-bas que des
décombres!
Et ce fut tout, elle descendit de la passerelle, sans dire même un
adieu, fuyant avec sa petite valise; tandis que lui resta
longtemps encore là-haut, immobile et mince, sanglé dans son
uniforme, noyé de nuit, s'emplissant les yeux de la monstrueuse
fête que lui donnait le spectacle de la Babylone en flammes.
Comme Henriette sortait de la gare, elle eut la chance de tomber
sur une grosse dame qui faisait marché avec un voiturier, pour
qu'il la conduisît immédiatement à Paris, rue Richelieu; et elle
la pria tant, avec des larmes si touchantes, que celle-ci finit
par consentir à l'emmener. Le voiturier, un petit homme noir,
fouetta son cheval, n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet. Mais
la grosse dame ne tarissait pas, racontait comment, ayant quitté
sa boutique l'avant-veille, après l'avoir fermée, elle avait eu le
tort d'y laisser des valeurs, cachées dans un mur. Aussi, depuis
deux heures que la ville flambait, n'était-elle plus obsédée que
d'une idée unique, celle de retourner là-bas, de reprendre son
bien, même au travers du feu. À la barrière, il n'y avait qu'un
poste somnolent, la voiture passa sans trop de difficulté,
d'autant plus que la dame mentait, racontait qu'elle était allée
chercher sa nièce pour soigner, à elles deux, son mari blessé par
les versaillais. Les grands obstacles commencèrent dans les rues,
des barricades barraient la chaussée à chaque instant, il fallait
faire de continuels détours. Enfin, au boulevard poissonnière, le
voiturier déclara qu'il n'irait pas plus loin. Et les deux femmes
durent continuer à pied, par la rue du sentier, la rue des
jeûneurs et tout le quartier de la bourse. À mesure qu'elles
s'étaient approchées des fortifications, le ciel incendié les
avait éclairées d'une clarté de plein jour. Maintenant, elles
étaient surprises du calme désert de cette partie de la ville, où
ne parvenait que la palpitation d'un grondement lointain. Dès la
bourse pourtant, des coups de feu leur arrivèrent, il leur fallut
se glisser le long des maisons. Rue de Richelieu, quand elle eut
retrouvé sa boutique intacte, ce fut la grosse dame, ravie, qui
tint absolument à mettre sa compagne dans son chemin: rue du
Hasard, rue Sainte-Anne, enfin rue des Orties. Des fédérés, dont
le bataillon occupait encore la rue Sainte-Anne, voulurent un
moment les empêcher de passer. Enfin, il était quatre heures, il
faisait jour, lorsque Henriette, épuisée d'émotions et de fatigue,
trouva grande ouverte la vieille maison de la rue des Orties. Et,
après avoir monté l'étroit escalier sombre, elle dut prendre,
derrière une porte, une échelle qui conduisait sur les toits.
Maurice, à la barricade de la rue du Bac, entre les deux sacs de
terre, avait pu se relever sur les genoux, et une espérance
s'était emparée de Jean, qui croyait l'avoir cloué au sol.
-- Oh! mon petit, est-ce que tu vis encore? Est-ce que j'aurai
cette chance, sale brute que je suis? ... Attends, laisse-moi
voir.
Il examina la blessure avec précaution, à la clarté vive des
incendies. La baïonnette avait traversé le bras, près de l'épaule
droite; et le pis était qu'elle avait pénétré ensuite entre deux
côtes, intéressant sans doute le poumon. Pourtant, le blessé
respirait sans trop de difficulté. Son bras seul pendait, inerte.
-- Mon pauvre vieux, ne te désespère donc pas! Je suis content
tout de même, j'aime mieux en finir... Tu avais assez fait pour
moi, car il y a longtemps, sans toi, que j'aurais crevé ainsi, au
bord d'un chemin.
Mais, à l'entendre dire ces choses, Jean était repris d'une
violente douleur.
-- Veux-tu te taire! Tu m'as sauvé deux fois des pattes des
Prussiens. Nous étions quittes, c'était à mon tour de donner ma
vie, et je te massacre... Ah! tonnerre de Dieu! j'étais donc soûl,
que je ne t'ai pas reconnu, oui! Soûl comme un cochon, d'avoir
déjà trop bu de sang!
Des larmes avaient jailli de ses yeux, au souvenir de leur
séparation, là-bas, à Remilly, lorsqu'ils s'étaient quittés en se
demandant si l'on se reverrait un jour, et comment, dans quelles
circonstances de douleur ou de joie. Ca ne servait donc à rien
d'avoir passé ensemble des jours sans pain, des nuits sans
sommeil, avec la mort toujours présente? C'était donc, pour les
amener à cette abomination, à ce fratricide monstrueux et
imbécile, que leurs coeurs s'étaient fondus l'un dans l'autre,
pendant ces quelques semaines d'héroïque vie commune? Non, non! il
se révoltait.
-- Laisse-moi faire, mon petit, il faut que je te sauve.
D'abord, il devait l'emmener de là, car la troupe achevait les
blessés. La chance voulait qu'ils fussent seuls, il s'agissait de
ne pas perdre une minute. Vivement, à l'aide de son couteau, il
fendit la manche, enleva ensuite l'uniforme entier. Du sang
coulait, il se hâta de bander le bras solidement, avec des
lambeaux arrachés de la doublure. Ensuite, il tamponna la plaie du
torse, attacha le bras par-dessus. Il avait heureusement un bout
de corde, il serra avec force ce pansement barbare, qui offrait
l'avantage d'immobiliser tout le côté atteint et d'empêcher
l'hémorragie.
-- Peux-tu marcher?
-- Oui, je crois.
Mais il n'osait l'emmener ainsi, en manches de chemise. Une
brusque inspiration le fit courir dans une rue voisine, où il
avait vu un soldat mort, et il revint avec une capote et un képi.
Il lui jeta la capote sur les épaules, l'aida à passer son bras
valide, dans la manche gauche. Puis, quand il l'eut coiffé du
képi:
-- Là, tu es des nôtres... Où allons-nous?
C'était le grand embarras. Tout de suite, dans son réveil d'espoir
et de courage, l'angoisse revint. Où trouver un abri assez sûr?
Les maisons étaient fouillées, on fusillait tous les communards
pris les armes à la main. Et, d'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne
connaissait quelqu'un dans ce quartier, pas une âme à qui demander
asile, pas une cachette où disparaître.
-- Le mieux encore, ce serait chez moi, dit Maurice. La maison est
à l'écart, personne au monde n'y viendra... Mais c'est de l'autre
côté de l'eau, rue des Orties.
Jean, désespéré, irrésolu, mâchait de sourds jurons.
-- Nom de Dieu! Comment faire?
Il ne fallait pas songer à filer par le pont royal, que les
incendies éclairaient d'une éclatante lumière de plein soleil. À
chaque instant, des coups de feu partaient des deux rives.
D'ailleurs, on se serait heurté aux Tuileries en flammes, au
Louvre barricadé, gardé, comme à une barrière infranchissable.
-- Alors, c'est foutu, pas moyen de passer! déclara Jean, qui
avait habité Paris pendant six mois, au retour de la campagne
d'Italie.
Brusquement, une idée lui vint. S'il y avait des barques, au bas
du pont royal, comme autrefois, on allait pouvoir tenter le coup.
Ce serait très long, dangereux, pas commode; mais on n'avait pas
le choix, et il fallait se décider vite.
-- Écoute, mon petit, filons toujours d'ici, ce n'est pas sain...
Moi, je raconterai à mon lieutenant que des communards m'ont pris
et que je me suis échappé.
Il l'avait saisi par son bras valide, il le soutint, l'aida à
franchir le bout de la rue du Bac, au milieu des maisons qui
flambaient maintenant de haut en bas, comme des torches
démesurées. Une pluie de tisons ardents tombait sur eux, la
chaleur était si intense, que tout le poil de leur face grillait.
Puis, quand ils débouchèrent sur le quai, ils restèrent comme
aveuglés un instant, sous l'effrayante clarté des incendies,
brûlant en gerbes immenses, aux deux bords de la Seine.
-- Ce n'est pas les chandelles qui manquent, grogna Jean, ennuyé
de ce plein jour.
Et il ne se sentit un peu en sûreté que lorsqu'il eut fait
descendre à Maurice l'escalier de la berge, à gauche du pont
royal, en aval. Là, sous le bouquet de grands arbres, au bord de
l'eau, ils étaient cachés. Pendant près d'un quart d'heure, des
ombres noires qui s'agitaient en face, sur l'autre quai, les
inquiétèrent. Il y eut des coups de feu, on entendit un grand cri,
puis un plongeon, avec un brusque rejaillissement d'écume. Le pont
était évidemment gardé.
-- Si nous passions la nuit dans cette baraque? demanda Maurice,
en montrant un bureau en planches de la navigation.
-- Ah! ouiche! pour être pincés demain matin!
Jean avait toujours son idée. Il venait bien de trouver là toute
une flottille de petites barques. Mais elles étaient enchaînées,
comment en détacher une, dégager les rames? Enfin, il découvrit
une vieille paire de rames, il put forcer un cadenas, mal fermé
sans doute; et, tout de suite, lorsqu'il eut couché Maurice à
l'avant du canot, il s'abandonna avec prudence au fil du courant,
longeant le bord, dans l'ombre des bains froids et des péniches.
Ni l'un ni l'autre ne parlaient plus, épouvantés de l'exécrable
spectacle qui se déroulait. À mesure qu'ils descendaient la
rivière, l'horreur semblait grandir, dans le recul de l'horizon.
Quand ils furent au pont de Solférino, ils virent d'un regard les
deux quais en flammes.
À gauche, c'étaient les Tuileries qui brûlaient. Dès la tombée de
la nuit, les communards avaient mis le feu aux deux bouts du
palais, au pavillon De Flore et au pavillon de Marsan; et,
rapidement, le feu gagnait le pavillon de l'horloge, au centre, où
était préparée toute une mine, des tonneaux de poudre entassés
dans la salle des maréchaux. En ce moment, les bâtiments
intermédiaires jetaient, par leurs fenêtres crevées, des
tourbillons de fumée rousse que traversaient de longues flammèches
bleues. Les toits s'embrasaient, gercés de lézardes ardentes,
s'entr'ouvrant, comme une terre volcanique, sous la poussée du
brasier intérieur. Mais, surtout, le pavillon De Flore, allumé le
premier, flambait, du rez-de-chaussée aux vastes combles, dans un
ronflement formidable. Le pétrole, dont on avait enduit le parquet
et les tentures, donnait aux flammes une intensité telle, qu'on
voyait les fers des balcons se tordre et que les hautes cheminées
monumentales éclataient, avec leurs grands soleils sculptés, d'un
rouge de braise.
Puis, à droite, c'était d'abord le palais de la Légion d'Honneur,
incendié à cinq heures du soir, qui brûlait depuis près de sept
heures, et qui se consumait en une large flambée de bûcher dont
tout le bois s'achèverait d'un coup. Ensuite, c'était le palais du
Conseil d'État, l'incendie immense, le plus énorme, le plus
effroyable, le cube de pierre géant aux deux étages de portiques,
vomissant des flammes. Les quatre bâtiments, qui entouraient la
grande cour intérieure, avaient pris feu à la fois; et, là, le
pétrole, versé à pleines tonnes dans les quatre escaliers, aux
quatre angles, avait ruisselé, roulant le long des marches des
torrents de l'enfer. Sur la façade du bord de l'eau, la ligne
nette de l'attique se détachait en une rampe noircie, au milieu
des langues rouges qui en léchaient les bords; tandis que les
colonnades, les entablements, les frises, les sculptures
apparaissaient avec une puissance de relief extraordinaire, dans
un aveuglant reflet de fournaise. Il y avait surtout là un branle,
une force du feu si terrible, que le colossal monument en était
comme soulevé, tremblant et grondant sur ses fondations, ne
gardant que la carcasse de ses murs épais, sous cette violence
d'éruption qui projetait au ciel le zinc de ses toitures. Ensuite,
c'était, à côté, la caserne d'Orsay dont tout un pan brûlait, en
une colonne haute et blanche, pareille à une tour de lumière. Et
c'était enfin, derrière, d'autres incendies encore, les sept
maisons de la rue du Bac, les vingt-deux maisons de la rue de
Lille, embrasant l'horizon, détachant les flammes sur d'autres
flammes, en une mer sanglante et sans fin.
Jean, étranglé, murmura:
-- Ce n'est pas Dieu possible! La rivière va prendre feu.
La barque, en effet, semblait portée par un fleuve de braise. Sous
les reflets dansants de ces foyers immenses, on aurait cru que la
Seine roulait des charbons ardents. De brusques éclairs rouges y
couraient, dans un grand froissement de tisons jaunes. Et ils
descendaient toujours lentement, au fil de cette eau incendiée,
entre les palais en flammes, ainsi que dans une rue démesurée de
ville maudite, brûlant aux deux bords d'une chaussée de lave en
fusion.
-- Ah! dit à son tour Maurice, repris de folie devant cette
destruction qu'il avait voulue, que tout flambe donc et que tout
saute!
Mais, d'un geste terrifié, Jean le fit taire, comme s'il avait
craint qu'un tel blasphème ne leur portât malheur. Était-ce
possible qu'un garçon qu'il aimait tant, si instruit, si délicat,
en fût arrivé à des idées pareilles? Et il ramait plus fort, car
il avait dépassé le pont de Solférino, il se trouvait maintenant
dans un large espace découvert. La clarté devenait telle, que la
rivière était éclairée comme par le soleil de midi, tombant
d'aplomb, sans une ombre. On distinguait les moindres détails avec
une précision singulière, les moires du courant, les tas de
graviers des berges, les petits arbres des quais. Surtout, les
ponts apparaissaient, d'une blancheur éclatante, si nets, qu'on en
aurait compté les pierres; et l'on aurait dit, d'un incendie à
l'autre, de minces passerelles intactes, au-dessus de cette eau
braisillante. Par moments, au milieu de la clameur grondante et
continue, de brusques craquements se faisaient entendre. Des
rafales de suie tombaient, le vent apportait des odeurs empestées.
Et l'épouvantement, c'était que Paris, les autres quartiers
lointains, là-bas, au fond de la trouée de la Seine, n'existaient
plus. À droite, à gauche, la violence des incendies éblouissait,
creusait au delà un abîme noir. On ne voyait plus qu'une énormité
ténébreuse, un néant, comme si Paris tout entier, gagné par le
feu, fût dévoré, eût déjà disparu dans une éternelle nuit. Et le
ciel aussi était mort, les flammes montaient si haut, qu'elles
éteignaient les étoiles.
Maurice, que le délire de la fièvre soulevait, eut un rire de fou.
-- Une belle fête au Conseil d'État et aux Tuileries... On a
illuminé les façades, les lustres étincellent, les femmes
dansent... Ah! dansez, dansez donc, dans vos cotillons qui fument,
avec vos chignons qui flamboient...
De son bras valide, il évoquait les galas de Gomorrhe et de
Sodome, les musiques, les fleurs, les jouissances monstrueuses,
les palais crevant de telles débauches, éclairant l'abomination
des nudités d'un tel luxe de bougies, qu'ils s'étaient incendiés
eux-mêmes. Soudain, il y eut un fracas épouvantable. C'était, aux
Tuileries, le feu, venu des deux bouts, qui atteignait la salle
des maréchaux. Les tonneaux de poudre s'enflammaient, le pavillon
de l'horloge sautait, avec une violence de poudrière. Une gerbe
immense monta, un panache qui emplit le ciel noir, le bouquet
flamboyant de l'effroyable fête.
-- Bravo, la danse! cria Maurice, comme à une fin de spectacle,
lorsque tout retombe aux ténèbres.
Jean, bégayant, le supplia de nouveau, en phrases éperdues. Non,
non! Il ne fallait point vouloir le mal! Si c'était la destruction
de tout, eux-mêmes allaient donc périr? Et il n'avait plus qu'une
hâte, aborder, échapper au terrible spectacle. Pourtant, il eut la
prudence de dépasser encore le pont de la Concorde, de façon à ne
débarquer que sur la berge du quai de la conférence, après le
coude de la Seine. Et, à ce moment critique, au lieu de laisser
aller le canot, il perdit quelques minutes à l'amarrer solidement,
dans son respect instinctif du bien des autres. Son plan était de
gagner la rue des Orties, par la place de la Concorde et la rue
Saint-Honoré. Après avoir fait asseoir Maurice sur la berge, il
monta seul l'escalier du quai, il fut repris d'inquiétude, en
comprenant quelle peine ils auraient à franchir les obstacles
entassés là. C'était l'imprenable forteresse de la Commune, la
terrasse des Tuileries armée de canons, les rues royale, Saint-
florentin et de Rivoli barrées par de hautes barricades,
solidement construites; et cela expliquait la tactique de l'armée
de Versailles, dont les lignes, cette nuit-là, formaient un
immense angle rentrant, le sommet à la place de la Concorde, les
deux extrémités, l'une, sur la rive droite, à la gare des
marchandises de la compagnie du nord, l'autre, sur la rive gauche,
à un bastion des remparts, près de la porte d'Arcueil. Mais le
jour allait naître, les communards avaient évacué les Tuileries et
les barricades, la troupe venait de s'emparer du quartier, au
milieu d'autres incendies, douze autres maisons qui brûlaient
depuis neuf heures du soir, au carrefour de la rue Saint-Honoré et
de la rue royale.
En bas, lorsque Jean fut redescendu sur la berge, il trouva
Maurice somnolent, comme hébété après sa crise de surexcitation.
-- Ca ne va pas être facile... Au moins, pourras-tu marcher
encore, mon petit?
-- Oui, oui, ne t'inquiète pas. J'arriverai toujours, mort ou
vivant.
Et il eut surtout de la peine à monter l'escalier de pierre. Puis,
en haut, sur le quai, il marcha lentement, au bras de son
compagnon, d'un pas de somnambule. Bien que le jour ne se levât
pas encore, le reflet des incendies voisins éclairait la vaste
place d'une aube livide. Ils en traversèrent la solitude, le coeur
serré de cette morne dévastation. Aux deux bouts, de l'autre côté
du pont et à l'extrémité de la rue royale, on distinguait
confusément les fantômes du Palais-Bourbon et de la Madeleine,
labourés par la canonnade. La terrasse des Tuileries, battue en
brèche, s'était en partie écroulée. Sur la place même, des balles
avaient troué le bronze des fontaines, le tronc géant de la statue
de Lille gisait par terre, coupé en deux par un obus, tandis que
la statue de Strasbourg, à côté, voilée de crêpe, semblait porter
le deuil de tant de ruines. Et il y avait là, près de l'obélisque
intact, dans une tranchée, un tuyau à gaz, fendu par quelque coup
de pioche, qu'un hasard avait allumé, et qui lâchait, avec un
bruit strident, un long jet de flamme.
Jean évita la barricade qui fermait la rue royale, entre le
ministère de la marine et le garde-meuble, sauvés du feu. Il
entendait, derrière les sacs et les tonneaux de terre dont elle
était faite, de grosses voix de soldats. En avant, un fossé la
défendait, plein d'eau croupie, où nageait un cadavre de fédéré;
et, par une brèche, on apercevait les maisons du carrefour Saint-
Honoré, qui achevaient de brûler, malgré les pompes venues de la
banlieue, dont on distinguait le ronflement. À droite et à gauche,
les petits arbres, les kiosques des marchandes de journaux,
étaient brisés, criblés de mitraille. De grands cris s'élevaient,
les pompiers venaient de découvrir, dans une cave, sept locataires
d'une des maisons, à moitié carbonisés.
Bien que la barricade, barrant la rue Saint-florentin et la rue de
Rivoli, parût plus formidable encore, avec ses hautes
constructions savantes, Jean avait eu l'instinct d'y sentir le
passage moins dangereux. Elle était en effet complètement évacuée,
sans que la troupe eût encore osé l'occuper. Des canons y
dormaient, dans un lourd abandon. Pas une âme derrière cet
invincible rempart, rien qu'un chien errant qui se sauva. Mais,
comme Jean se hâtait, dans la rue Saint-florentin, soutenant
Maurice affaibli, ce qu'il craignait arriva, ils se heurtèrent
contre toute une compagnie du 88e de ligne, qui avait tourné la
barricade.
-- Mon capitaine, expliqua-t-il, c'est un camarade que ces
brigands viennent de blesser, et que je conduis à l'ambulance.
La capote, jetée sur les épaules de Maurice, le sauva, et le coeur
de Jean sautait à se rompre, pendant qu'ils descendaient enfin
ensemble la rue Saint-Honoré. Le jour pointait à peine, des coups
de feu partaient des rues transversales, car on se battait encore
dans tout le quartier. Ce fut un miracle, s'ils purent atteindre
la rue des frondeurs, sans faire d'autre mauvaise rencontre. Ils
n'allaient plus que très lentement, ces trois ou quatre cents
mètres à parcourir semblèrent interminables. Puis, rue des
frondeurs, ils tombèrent dans un poste de communards; mais ceux-
ci, effrayés, croyant à l'arrivée de tout un régiment, prirent la
fuite. Et il ne restait qu'un bout de la rue d'Argenteuil à
suivre, pour être rue des Orties.
Ah! cette rue des Orties, avec quelle fièvre d'impatience Jean la
souhaitait, depuis quatre grandes heures! Lorsqu'ils y entrèrent,
ce fut une délivrance. Elle était noire, déserte, silencieuse,
comme à cent lieues de la bataille. La maison, une vieille et
étroite maison sans concierge dormait d'un sommeil de mort.
-- J'ai les clefs dans ma poche, bégaya Maurice. La grande est
celle de la rue, la petite, celle de ma chambre, tout en haut.
Et il succomba, il s'évanouit, entre les bras de Jean, dont
l'inquiétude et l'embarras furent extrêmes. Il en oublia de
refermer la porte de la rue, et dut le monter à tâtons, dans cet
escalier inconnu, en évitant les chocs, de peur d'amener du monde.
Puis, en haut, il se perdit, il lui fallut poser le blessé sur une
marche, chercher la porte, à l'aide d'allumettes qu'il avait
heureusement; et ce fut seulement lorsqu'il l'eut trouvée, qu'il
redescendit le prendre. Enfin, il le coucha sur le petit lit de
fer, en face de la fenêtre, dominant Paris, qu'il ouvrit toute
large, dans un besoin de grand air et de lumière. Le jour
naissait, il tomba devant le lit, sanglotant, assommé et sans
force, sous le réveil de cette affreuse pensée qu'il avait tué son
ami.
Des minutes durent s'écouler, il fut à peine surpris, en
apercevant soudain Henriette. Rien n'était plus naturel, son frère
était mourant, elle arrivait. Il ne l'avait pas même vue entrer,
peut-être se trouvait-elle là depuis des heures. Maintenant,
affaissé sur une chaise, il la regardait stupidement s'agiter,
sous le coup de mortelle douleur qui l'avait frappée, à la vue de
son frère sans connaissance, couvert de sang. Il finit par avoir
un souvenir, il demanda:
-- Dites donc, vous avez refermé la porte de la rue?
Bouleversée, elle répondit affirmativement, d'un signe de tête;
et, comme elle venait enfin lui donner ses deux mains, dans un
besoin d'affection et de secours, il reprit:
-- Vous savez, c'est moi qui l'ai tué...
Elle ne comprenait pas, elle ne le croyait pas. Il sentait les
deux petites mains rester calmes dans les siennes.
-- C'est moi qui l'ai tué... Oui, là-bas, sur une barricade... Il
se battait d'un côté, moi de l'autre...
Les petites mains se mirent à trembler.
-- On était comme des hommes soûls, on ne savait plus ce qu'on
faisait... C'est moi qui l'ai tué...
Alors, Henriette retira ses mains, frissonnante, toute blanche,
avec des yeux de terreur qui le regardaient fixement. C'était donc
la fin de tout, et rien n'allait donc survivre, dans son coeur
broyé? Ah! ce Jean, à qui elle pensait le soir même, heureuse du
vague espoir de le revoir peut-être! Et il avait fait cette chose
abominable, et il venait pourtant de sauver encore Maurice,
puisque c'était lui qui l'avait rapporté là, au travers de tant de
dangers! Elle ne pouvait plus lui abandonner ses mains, sans un
recul de tout son être. Mais elle eut un cri, où elle mit la
dernière espérance de son coeur combattu.
-- Oh! je le guérirai, il faut que je le guérisse maintenant!
Pendant ses longues veillées à l'ambulance de Remilly, elle était
devenue très experte à soigner, à panser les blessures. Et elle
voulut tout de suite examiner celles de son frère, qu'elle
déshabilla, sans le tirer de son évanouissement. Mais, quand elle
défit le pansement sommaire imaginé par Jean, il s'agita, il eut
un faible cri, en ouvrant de grands yeux de fièvre. Tout de suite,
d'ailleurs, il la reconnut, il sourit.
-- Tu es donc là? Ah! que je suis content de te voir avant de
mourir!
Elle le fit taire, d'un beau geste de confiance.
-- Mourir, mais je ne veux pas! je veux que tu vives!... Ne parle
plus, laisse-moi faire!
Cependant, lorsque Henriette eut examiné le bras traversé, les
côtes atteintes, elle s'assombrit, ses yeux se troublèrent.
Vivement, elle prenait possession de la chambre, parvenait à
trouver un peu d'huile, déchirait de vieilles chemises pour en
faire des bandes, tandis que Jean descendait chercher une cruche
d'eau. Il n'ouvrait plus la bouche, il la regarda laver les
blessures, les panser adroitement, incapable de l'aider, anéanti,
depuis qu'elle était là. Quand elle eut fini, voyant son
inquiétude, il offrit pourtant de se mettre en quête d'un médecin.
Mais elle avait toute son intelligence nette: non, non! Pas le
premier médecin venu, qui livrerait peut-être son frère! Il
fallait un homme sûr, on pouvait attendre quelques heures. Enfin,
comme Jean parlait de s'en aller, pour rejoindre son régiment, il
fut entendu que, dès qu'il lui serait possible de s'échapper, il
reviendrait, en tâchant de ramener un chirurgien avec lui.
Il ne partit pas encore, il semblait ne pouvoir se résoudre à
quitter cette chambre, toute pleine du malheur qu'il avait fait.
Après avoir été refermée un instant, la fenêtre venait d'être
ouverte de nouveau. Et, de son lit, la tête haute, le blessé
regardait, tandis que les deux autres avaient, eux aussi, les
regards perdus au loin, dans le lourd silence qui avait fini par
les accabler.
De cette hauteur de la butte des moulins, toute une grande moitié
de Paris s'étendait sous eux, d'abord les quartiers du centre, du
faubourg Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, puis le cours entier de
la Seine, avec le pullulement lointain de la rive gauche, une mer
de toitures, de cimes d'arbres, de clochers, de dômes et de tours.
Le jour grandissait, l'abominable nuit, une des plus affreuses de
l'histoire, était finie. Mais, dans la pure clarté du soleil
levant, sous le ciel rose, les incendies continuaient. En face, on
apercevait les Tuileries qui brûlaient toujours, la caserne
d'Orsay, les palais du Conseil d'État et de la Légion d'Honneur,
dont les flammes, pâlies par la pleine lumière, donnaient au ciel
un grand frisson. Même, au delà des maisons de la rue de Lille et
de la rue du Bac, d'autres maisons devaient flamber, car des
colonnes de flammèches montaient du carrefour de la Croix-Rouge,
et plus loin encore, de la rue Vavin et de la rue Notre-Dame-des-
Champs. Sur la droite, tout près, s'achevaient les incendies de la
rue Saint-Honoré, tandis que, sur la gauche, au Palais-Royal et au
nouveau Louvre, avortaient des feux tardifs, mis vers le matin.
Mais, surtout, ce qu'ils ne s'expliquèrent pas d'abord, c'était
une grosse fumée noire que le vent d'ouest poussait jusque sous la
fenêtre. Depuis trois heures du matin, le ministère des finances
brûlait, sans flammes hautes, se consumait en épais tourbillons de
suie, tellement le prodigieux amas des paperasses s'étouffait,
sous les plafonds bas, dans ces constructions de plâtre. Et, s'il
n'y avait plus là, au-dessus du réveil de la grande ville,
l'impression tragique de la nuit, l'épouvante d'une destruction
totale, la Seine roulant des braises, Paris allumé aux quatre
bouts, une tristesse désespérée et morne passait sur les quartiers
épargnés, avec cette épaisse fumée continue, dont le nuage
s'élargissait toujours. Bientôt le soleil, qui s'était levé
limpide, en fut caché; et il ne resta que ce deuil, dans le ciel
fauve.
Maurice, que le délire devait reprendre, murmura, avec un geste
lent qui embrassait l'horizon sans bornes:
-- Est-ce que tout brûle? Ah! que c'est long!
Des larmes étaient montées aux yeux d'Henriette, comme si son
malheur s'était accru encore de ces désastres immenses, où avait
trempé son frère. Et Jean, qui n'osa ni lui reprendre la main, ni
embrasser son ami, partit alors d'un air fou.
-- Au revoir, à tout à l'heure!
Il ne put revenir que le soir, vers huit heures, après la nuit
tombée. Malgré sa grande inquiétude, il était heureux: son
régiment, qui ne se battait plus, venait de passer en seconde
ligne, et avait reçu l'ordre de garder le quartier; de sorte que,
bivouaquant avec sa compagnie sur la place du carrousel, il
espérait pouvoir monter, chaque soir, prendre des nouvelles du
blessé. Et il ne revenait pas seul, un hasard lui avait fait
rencontrer l'ancien major du 106e, qu'il amenait dans un coup de
désespoir, n'ayant pu trouver un autre médecin, en se disant que,
tout de même, ce terrible homme, à tête de lion, était un brave
homme.
Quand Bouroche, qui ne savait pour quel blessé ce soldat suppliant
le dérangeait, et qui grognait d'être monté si haut, eut compris
qu'il avait sous les yeux un communard, il entra d'abord dans une
violente colère.
-- Tonnerre de Dieu! est-ce que vous vous fichez de moi? ... Des
brigands qui sont las de voler, d'assassiner et d'incendier!...
Son affaire est claire, à votre bandit, et je me charge de le
faire guérir, oui! avec trois balles dans la tête!
Mais la vue d'Henriette, si pâle dans sa robe noire, avec ses
beaux cheveux blonds dénoués, le calma brusquement.
-- C'est mon frère, monsieur le major, et c'est un de vos soldats
de Sedan.
Il ne répondit pas, débanda les plaies, les examina en silence,
tira des fioles de sa poche et refit un pansement, en montrant à
la jeune femme comment on devait s'y prendre. Puis, de sa voix
rude, il demanda tout à coup au blessé:
-- Pourquoi t'es-tu mis du côté des gredins, pourquoi as-tu fait
une saleté pareille?
Maurice, les yeux luisants, le regardait depuis qu'il était là,
sans ouvrir la bouche. Il répondit ardemment, dans sa fièvre:
-- Parce qu'il y a trop de souffrance, trop d'iniquité et trop de
honte!
Alors, Bouroche eut un grand geste, comme pour dire qu'on allait
loin, quand on entrait dans ces idées-là. Il fut sur le point de
parler encore, finit par se taire. Et il partit, en ajoutant
simplement:
-- Je reviendrai.
Sur le palier, il déclara à Henriette qu'il n'osait répondre de
rien. Le poumon était touché sérieusement, une hémorragie pouvait
se produire, qui foudroierait le blessé.
Lorsque Henriette rentra, elle s'efforça de sourire, malgré le
coup qu'elle venait de recevoir en plein coeur. Est-ce qu'elle ne
le sauverait pas, est-ce qu'elle n'allait pas empêcher cette
affreuse chose, leur éternelle séparation à tous les trois, qui
étaient là réunis encore, dans leur ardent souhait de vie? De la
journée, elle n'avait pas quitté cette chambre, une vieille
voisine s'était chargée obligeamment de ses commissions. Et elle
revint reprendre sa place, près du lit, sur une chaise.
Mais, cédant à son excitation fiévreuse, Maurice questionnait
Jean, voulait savoir. Celui-ci ne disait pas tout, évitait de
conter l'enragée colère qui montait contre la Commune agonisante,
dans Paris délivré. On était déjà au mercredi. Depuis le dimanche
soir, depuis deux grands jours, les habitants avaient vécu au fond
de leurs caves, suant la peur; et, le mercredi matin, lorsqu'ils
avaient pu se hasarder, le spectacle des rues défoncées, les
débris, le sang, les effroyables incendies surtout, venaient de
les jeter à une exaspération vengeresse. Le châtiment allait être
immense. On fouillait les maisons, on jetait aux pelotons des
exécutions sommaires le flot suspect des hommes et des femmes
qu'on ramassait. Dès six heures du soir, ce jour-là, l'armée de
Versailles était maîtresse de la moitié de Paris, du parc de
Montsouris à la gare du nord, en passant par les grandes voies. Et
les derniers membres de la Commune, une vingtaine, avaient dû se
réfugier boulevard Voltaire, à la mairie du XIe arrondissement.
Un silence se fit, Maurice murmura, les yeux au loin sur la ville,
par la fenêtre ouverte à l'air tiède de la nuit:
-- Enfin, ça continue, Paris brûle!
C'était vrai, les flammes avaient reparu, dès la tombée du jour;
et, de nouveau, le ciel s'empourprait d'une lueur scélérate. Dans
l'après-midi, lorsque la poudrière du Luxembourg avait sauté avec
un fracas épouvantable, le bruit s'était répandu que le Panthéon
venait de crouler au fond des catacombes. Toute la journée
d'ailleurs, les incendies de la veille avaient continué, le palais
du Conseil d'État et les Tuileries brûlaient, le ministère des
Finances fumait à gros tourbillons. Dix fois, il avait fallu
fermer la fenêtre, sous la menace d'une nuée de papillons noirs,
des vols incessants de papiers brûlés, que la violence du feu
emportait au ciel, d'où ils retombaient en pluie fine; et Paris
entier en fut couvert, et l'on en ramassa jusqu'en Normandie, à
vingt lieues. Puis, maintenant, ce n'étaient pas seulement les
quartiers de l'ouest et du sud qui flambaient, les maisons de la
rue Royale, celles du carrefour de la Croix-Rouge et de la rue
Notre-Dame-des-Champs. Tout l'est de la ville semblait en flammes,
l'immense brasier de l'Hôtel de Ville barrait l'horizon d'un
bûcher géant. Et il y avait encore là, allumés comme des torches,
le Théâtre-Lyrique, la mairie du ive arrondissement, plus de
trente maisons des rues voisines; sans compter le théâtre de la
Porte-Saint-Martin, au nord, qui rougeoyait à l'écart, ainsi
qu'une meule, au fond des champs ténébreux. Des vengeances
particulières s'exerçaient, peut-être aussi des calculs criminels
s'acharnaient-ils à détruire certains dossiers. Il n'était même
plus question de se défendre, d'arrêter par le feu les troupes
victorieuses. Seule, la démence soufflait, le Palais de Justice,
l'Hôtel-Dieu, Notre-Dame venaient d'être sauvés, au petit bonheur
du hasard. Détruire pour détruire, ensevelir la vieille humanité
pourrie sous les cendres d'un monde, dans l'espoir qu'une société
nouvelle repousserait heureuse et candide, en plein paradis
terrestre des primitives légendes!
-- Ah! la guerre, l'exécrable guerre! dit à demi-voix Henriette,
en face de cette cité de ruines, de souffrance et d'agonie.
N'était-ce pas, en effet, l'acte dernier et fatal, la folie du
sang qui avait germé sur les champs de défaite de Sedan et de
Metz, l'épidémie de destruction née du siège de Paris, la crise
suprême d'une nation en danger de mort, au milieu des tueries et
des écroulements?
Mais Maurice, sans quitter des yeux les quartiers qui brûlaient,
là-bas, bégaya lentement, avec peine:
-- Non, non, ne maudis pas la guerre... Elle est bonne, elle fait
son oeuvre...
Jean l'interrompit d'un cri de haine et de remords.
-- Sacré bon Dieu! quand je te vois là, et quand c'est par ma
faute... Ne la défends plus, c'est une sale chose que la guerre!
Le blessé eut un geste vague.
-- Oh! moi, qu'est-ce que ça fait? il y en a bien d'autres!...
C'est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre, c'est la vie
qui ne peut pas être sans la mort.
Et les yeux de Maurice se fermèrent, dans la fatigue de l'effort
que lui avaient coûté ces quelques mots. D'un signe, Henriette
avait prié Jean de ne pas discuter. Toute une protestation la
soulevait elle-même, sa colère contre la souffrance humaine,
malgré son calme de femme frêle et si brave, avec ses regards
limpides où revivait l'âme héroïque du grand-père, le héros des
légendes napoléoniennes.
Deux jours se passèrent, le jeudi et le vendredi, au milieu des
mêmes incendies et des mêmes massacres. Le fracas du canon ne
cessait pas; les batteries de Montmartre, dont l'armée de
Versailles s'était emparée, canonnaient sans relâche celles que
les fédérés avaient installées à Belleville et au Père-Lachaise;
et ces dernières tiraient au hasard sur Paris: des obus étaient
tombés rue Richelieu et à la place Vendôme. Le 25 au soir, toute
la rive gauche était entre les mains des troupes. Mais, sur la
rive droite, les barricades de la place du Château-D'eau et de la
place de la Bastille tenaient toujours. Il y avait là deux
véritables forteresses que défendait un feu terrible, incessant.
Au crépuscule, dans la débandade des derniers membres de la
Commune, Delescluze avait pris sa canne, et il était venu, d'un
pas de promenade, tranquillement, jusqu'à la barricade qui fermait
le boulevard Voltaire, pour y tomber foudroyé, en héros. Le
lendemain, le 26, dès l'aube, le Château-D'eau et la Bastille
furent emportés, les communards n'occupèrent plus que la Villette,
Belleville et Charonne, de moins en moins nombreux, réduits à la
poignée de braves qui voulaient mourir. Et, pendant deux jours,
ils devaient résister encore et se battre, furieusement.
Le vendredi soir, comme Jean s'échappait de la place du Carrousel,
pour retourner rue des Orties, il assista, au bas de la rue
Richelieu, à une exécution sommaire, dont il resta bouleversé.
Depuis l'avant-veille, deux cours martiales fonctionnaient, la
première au Luxembourg, la seconde au théâtre du Châtelet. Les
condamnés de l'une étaient passés par les armes dans le jardin,
tandis que l'on traînait ceux de l'autre jusqu'à la caserne Lobau,
où des pelotons en permanence les fusillaient, dans la cour
intérieure, presque à bout portant. Ce fut là surtout que la
boucherie devint effroyable: des hommes, des enfants, condamnés
sur un indice, les mains noires de poudre, les pieds simplement
chaussés de souliers d'ordonnance; des innocents dénoncés à faux,
victimes de vengeances particulières, hurlant des explications,
sans pouvoir se faire écouter; des troupeaux jetés pêle-mêle sous
les canons des fusils, tant de misérables à la fois, qu'il n'y
avait pas des balles pour tous, et qu'il fallait achever les
blessés à coups de crosse. Le sang ruisselait, des tombereaux
emportaient les cadavres, du matin au soir. Et, par la ville
conquise, au hasard des brusques affolements de rage vengeresse,
d'autres exécutions se faisaient, devant les barricades, contre
les murs des rues désertes, sur les marches des monuments. C'était
ainsi que Jean venait de voir des habitants du quartier amenant
une femme et deux hommes au poste qui gardait le théâtre-Français.
Les bourgeois se montraient plus féroces que les soldats, les
journaux qui avaient reparu poussaient à l'extermination. Toute
une foule violente s'acharnait contre la femme surtout, une de ces
pétroleuses dont la peur hantait les imaginations hallucinées,
qu'on accusait de rôder le soir, de se glisser le long des
habitations riches, pour lancer des bidons de pétrole enflammé
dans les caves. On venait, criait-on, de surprendre celle-là,
accroupie devant un soupirail de la rue Sainte-Anne. Et, malgré
ses protestations et ses sanglots, on la jeta, avec les deux
hommes, au fond d'une tranchée de barricade qu'on n'avait pas
comblée encore, on les fusilla dans ce trou de terre noire, comme
des loups pris au piège. Des promeneurs regardaient, une dame
s'était arrêtée avec son mari, tandis qu'un mitron, qui portait
une tourte dans le voisinage, sifflait un air de chasse.
Jean se hâtait de gagner la rue des Orties, le coeur glacé, quand
il eut un brusque souvenir. N'était-ce pas Chouteau, l'ancien
soldat de son escouade, qu'il venait de voir, sous l'honnête
blouse blanche d'un ouvrier, assistant à l'exécution, avec des
gestes approbateurs? Et il savait le rôle du bandit, traître,
voleur et assassin! Un instant, il fut sur le point de retourner
là-bas, de le dénoncer, de le faire fusiller sur les corps des
trois autres. Ah! cette tristesse, les plus coupables échappant au
châtiment, promenant leur impunité au soleil, tandis que des
innocents pourrissent dans la terre!
Henriette, au bruit des pas qui montaient, était sortie sur le
palier.
-- Soyez prudent, il est aujourd'hui dans un état de surexcitation
extraordinaire... Le major est revenu, il m'a désespérée.
En effet, Bouroche avait hoché la tête, en ne pouvant rien
promettre encore. Peut-être, tout de même, la jeunesse du blessé
triompherait-elle des accidents qu'il redoutait.
-- Ah! c'est toi, dit fiévreusement Maurice à Jean, dès qu'il
l'aperçut. Je t'attendais, qu'est-ce qu'il se passe, où en est-on?
Et, le dos contre son oreiller, en face de la fenêtre qu'il avait
forcé sa soeur à ouvrir, montrant la ville redevenue noire, qu'un
nouveau reflet de fournaise éclairait:
-- Hein? ça recommence, Paris brûle, Paris brûle tout entier,
cette fois!
Dès le coucher du soleil, l'incendie du grenier d'abondance avait
enflammé les quartiers lointains, en haut de la coulée de la
Seine. Aux Tuileries, au Conseil d'État, les plafonds devaient
crouler, activant le brasier des poutres qui se consumaient, car
des foyers partiels s'étaient rallumés, des flammèches et des
étincelles montaient par moments. Beaucoup des maisons qu'on
croyait éteintes, se remettaient ainsi à flamber. Depuis trois
jours, l'ombre ne pouvait se faire, sans que la ville parût
reprendre feu, comme si les ténèbres eussent soufflé sur les
tisons rouges encore, les ravivant, les semant aux quatre coins de
l'horizon. Ah! cette ville d'enfer qui rougeoyait dès le
crépuscule, allumée pour toute une semaine, éclairant de ses
torches monstrueuses les nuits de la semaine sanglante! Et, cette
nuit-là, quand les docks de la Villette brûlèrent, la clarté fut
si vive sur la cité immense, qu'on put la croire réellement
incendiée par tous les bouts, cette fois, envahie et noyée sous
les flammes. Dans le ciel saignant, les quartiers rouges, à
l'infini, roulaient le flot de leurs toitures de braise.
-- C'est la fin, répéta Maurice, Paris brûle!
Il s'excitait avec ces mots, redits à vingt reprises, dans un
besoin fébrile de parler, après la lourde somnolence qui l'avait
tenu presque muet, pendant trois jours. Mais un bruit de larmes
étouffées lui fit tourner la tête.
-- Comment, petite soeur, c'est toi, si brave!... Tu pleures parce
que je vais mourir...
Elle l'interrompit, en se récriant.
-- Mais tu ne mourras pas!
-- Si, si, ça vaut mieux, il le faut!... Ah! va, ce n'est pas
grand-chose de bon qui s'en ira avec moi. Avant la guerre, je t'ai
fait tant de peine, j'ai coûté si cher à ton coeur et à ta
bourse!... Toutes ces sottises, toutes ces folies que j'ai
commises, et qui auraient mal fini, qui sait? La prison, le
ruisseau...
De nouveau, elle lui coupait la parole, violemment.
-- Tais-toi! tais-toi!... Tu as tout racheté!
Il se tut, songea un instant.
-- Quand je serai mort, oui! peut-être... Ah! mon vieux Jean, tu
nous as tout de même rendu à tous un fier service, quand tu m'as
allongé ton coup de baïonnette.
Mais lui aussi, les yeux gros de larmes, protestait.
-- Ne dis pas ça! tu veux donc que je me casse la tête contre un
mur!
Ardemment, Maurice continua:
-- Rappelle-toi donc ce que tu m'as dit, le lendemain de Sedan,
quand tu prétendais que ce n'était pas mauvais, parfois, de
recevoir une bonne gifle... Et tu ajoutais que, lorsqu'on avait de
la pourriture quelque part, un membre gâté, ça valait mieux de le
voir par terre, abattu d'un coup de hache, que d'en crever comme
d'un choléra... J'ai songé souvent à cette parole, depuis que je
me suis trouvé seul, enfermé dans ce Paris de démence et de
misère... Eh bien! c'est moi qui suis le membre gâté que tu as
abattu...
Son exaltation grandissait, il n'écoutait même plus les
supplications d'Henriette et de Jean, terrifiés. Et il continuait,
dans une fièvre chaude, abondante en symboles, en images
éclatantes. C'était la partie saine de la France, la raisonnable,
la pondérée, la paysanne, celle qui était restée le plus près de
la terre, qui supprimait la partie folle, exaspérée, gâtée par
l'empire, détraquée de rêveries et de jouissances; et il lui avait
ainsi fallu couper dans sa chair même, avec un arrachement de tout
l'être, sans trop savoir ce qu'elle faisait. Mais le bain de sang
était nécessaire, et de sang Français, l'abominable holocauste, le
sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur. Désormais, le
calvaire était monté jusqu'à la plus terrifiante des agonies, la
nation crucifiée expiait ses fautes et allait renaître.
-- Mon vieux Jean, tu es le simple et le solide... Va, va! prends
la pioche, prends la truelle! et retourne le champ, et rebâtis la
maison!... Moi, tu as bien fait de m'abattre, puisque j'étais
l'ulcère collé à tes os!
Il délira encore, il voulut se lever, s'accouder à la fenêtre.
-- Paris brûle, rien ne restera... Ah! cette flamme qui emporte
tout, qui guérit tout, je l'ai voulue, oui! elle fait la bonne
besogne... Laissez-moi descendre, laissez-moi achever l'oeuvre
d'humanité et de liberté...
Jean eut toutes les peines du monde à le remettre au lit, tandis
qu'Henriette, en larmes, lui parlait de leur enfance, le suppliait
de se calmer, au nom de leur adoration. Et, sur Paris immense, le
reflet de braise avait encore grandi, la mer de flammes semblait
gagner les lointains ténébreux de l'horizon, le ciel était comme
la voûte d'un four géant, chauffé au rouge clair. Et, dans cette
clarté fauve des incendies, les grosses fumées du ministère des
finances, qui brûlait obstinément depuis l'avant-veille, sans une
flamme, passaient toujours en une sombre et lente nuée de deuil.
Le lendemain, le samedi, une amélioration brusque se déclara dans
l'état de Maurice: il était beaucoup plus calme, la fièvre avait
diminué; et ce fut une grande joie pour Jean, lorsqu'il trouva
Henriette souriante, reprenant le rêve de leur intimité à trois,
dans un avenir de bonheur encore possible, qu'elle ne voulait pas
préciser. Est-ce que le destin allait faire grâce? Elle passait
les nuits, elle ne bougeait pas de cette chambre, où sa douceur
active de cendrillon, ses soins légers et silencieux mettaient
comme une caresse continue. Et, ce soir-là, Jean s'oublia près de
ses amis avec un plaisir étonné et tremblant. Dans la journée, les
troupes avaient pris Belleville et les buttes-Chaumont. Il n'y
avait plus que le cimetière du Père-Lachaise, transformé en un
camp retranché, qui résistât. Tout lui semblait fini, il affirmait
même qu'on ne fusillait plus personne. Il parla simplement des
troupeaux de prisonniers qu'on dirigeait sur Versailles. Le matin,
le long du quai, il en avait rencontré un, des hommes en blouse,
en paletot, en manches de chemise, des femmes de tout âge, les
unes avec des masques creusés de furies, les autres dans la fleur
de leur jeunesse, des enfants âgés de quinze ans à peine, tout un
flot roulant de misère et de révolte, que des soldats poussaient
sous le clair soleil, et que les bourgeois de Versailles, disait-
on, accueillaient avec des huées, à coups de canne et d'ombrelle.
Mais, le dimanche, Jean fut épouvanté. C'était le dernier jour de
l'exécrable semaine. Dès le triomphal lever du soleil, par cette
limpide et chaude matinée de jour de fête, il sentit passer le
frisson de l'agonie suprême. On venait d'apprendre seulement les
massacres répétés des otages, l'archevêque, le curé de la
Madeleine et d'autres fusillés, le mercredi, à la Roquette, les
dominicains d'Arcueil tirés à la course, comme des lièvres, le
jeudi, des prêtres encore et des gendarmes au nombre de quarante-
sept foudroyés à bout portant, au secteur de la rue Haxo, le
vendredi; et une fureur de représailles s'était rallumée, les
troupes exécutaient en masse les derniers prisonniers qu'elles
faisaient. Pendant tout ce beau dimanche, les feux de peloton ne
cessèrent pas, dans la cour de la caserne Lobau, pleine de râles,
de sang et de fumée. À la Roquette, deux cent vingt-sept
misérables, ramassés au hasard du coup de filet, furent mitraillés
en tas, hachés par les balles. Au Père-Lachaise, bombardé depuis
quatre jours, emporté enfin tombe par tombe, on en jeta cent
quarante-Huit contre un mur, dont le plâtre ruissela de grandes
larmes rouges; et trois d'entre eux, blessés, s'étant échappés, on
les reprit, on les acheva. Combien de braves gens pour un gredin,
parmi les douze mille malheureux à qui la Commune avait coûté la
vie! L'ordre de cesser les exécutions était, disait-on, venu de
Versailles. Mais l'on tuait quand même, Thiers devait rester le
légendaire assassin de Paris, dans sa gloire pure de libérateur du
territoire; tandis que le maréchal De Mac-Mahon, le vaincu de
Froeschwiller, dont une proclamation couvrait les murs, annonçant
la victoire, n'était plus que le vainqueur du Père-Lachaise. Et
Paris ensoleillé, endimanché, paraissait en fête, une foule énorme
encombrait les rues reconquises, des promeneurs allaient d'un air
de flânerie heureuse voir les décombres fumants des incendies, des
mères tenant à la main des enfants rieurs, s'arrêtaient,
écoutaient un instant avec intérêt les fusillades assourdies de la
caserne Lobau.
Le dimanche soir, au déclin du jour, lorsque Jean monta le sombre
escalier de la maison, rue des Orties, un affreux pressentiment
lui serrait le coeur. Il entra, et tout de suite il vit
l'inévitable fin, Maurice mort sur le petit lit, étouffé par
l'hémorragie que Bouroche redoutait. L'adieu rouge du soleil
glissait par la fenêtre ouverte, deux bougies brûlaient déjà sur
la table, au chevet du lit. Et Henriette, à genoux dans ses
vêtements de veuve qu'elle n'avait pas quittés, pleurait en
silence.
Au bruit, elle leva la tête, elle eut un frisson, à voir entrer
Jean. Lui, éperdu, allait se précipiter, prendre ses mains, mêler
d'une étreinte sa douleur à la sienne. Mais il sentit les petites
mains tremblantes, tout l'être frémissant et révolté qui se
reculait, qui s'arrachait, à jamais. N'était-ce pas fini entre
eux, maintenant? La tombe de Maurice les séparait, sans fond. Et
lui aussi ne put que tomber à genoux, en sanglotant tout bas.
Pourtant, au bout d'un silence, Henriette parla.
-- Je tournais le dos, je tenais un bol de bouillon, quand il a
jeté un cri... Je n'ai eu que le temps d'accourir, et il est mort,
en m'appelant, en vous appelant, vous aussi, dans un flot de
sang...
Son frère, mon Dieu! son Maurice adoré par delà la naissance, qui
était un autre elle-même, qu'elle avait élevé, sauvé! son unique
tendresse, depuis qu'elle avait vu, à Bazeilles, contre un mur, le
corps de son pauvre Weiss troué de balles! La guerre achevait donc
de lui prendre tout son coeur, elle resterait donc seule au monde,
veuve et dépareillée, sans personne qui l'aimerait!
-- Ah! bon sang! cria Jean dans un sanglot, c'est ma faute!... Mon
cher petit pour qui j'aurais donné ma peau, et que je vais
massacrer comme une brute!... Qu'allons-nous devenir? Me
pardonnerez-vous jamais?
Et, à cette minute, leurs yeux se rencontrèrent, et ils restèrent
bouleversés de ce qu'ils pouvaient enfin y lire nettement. Le
passé s'évoquait, la chambre perdue de Remilly, où ils avaient
vécu des jours si tristes et si doux. Lui, retrouvait son rêve,
d'abord inconscient, ensuite à peine formulé: la vie là-bas, un
mariage, une petite maison, la culture d'un champ qui suffirait à
nourrir un ménage de braves gens modestes. Maintenant, c'était un
désir ardent, une certitude aiguë qu'avec une femme comme elle, si
tendre, si active, si brave, la vie serait devenue une véritable
existence de paradis. Et, elle, qui autrefois n'était pas même
effleurée par ce rêve, dans le don chaste et ignoré de son coeur,
voyait clair à présent, comprenait tout d'un coup. Ce mariage
lointain, elle-même l'avait voulu alors, sans le savoir. La graine
qui germait avait cheminé sourdement, elle l'aimait d'amour, ce
garçon près duquel elle n'avait d'abord été que consolée. Et leurs
regards se disaient cela, et ils ne s'aimaient ouvertement, à
cette heure, que pour l'adieu éternel. Il fallait encore cet
affreux sacrifice, l'arrachement dernier, leur bonheur possible la
veille s'écroulant aujourd'hui avec le reste, s'en allant avec le
flot de sang qui venait d'emporter leur frère.
Jean se releva, d'un long et pénible effort des genoux.
-- Adieu!
Sur le carreau, Henriette restait immobile.
-- Adieu!
Mais Jean s'était approché du corps de Maurice. Il le regarda,
avec son grand front qui semblait plus grand, sa longue face
mince, ses yeux vides, jadis un peu fous, où la folie s'était
éteinte. Il aurait bien voulu l'embrasser, son cher petit, comme
il l'avait nommé tant de fois, et il n'osa pas. Il se voyait
couvert de son sang, il reculait devant l'horreur du destin. Ah!
quelle mort, sous l'effondrement de tout un monde! Au dernier
jour, sous les derniers débris de la Commune expirante, il avait
donc fallu cette victime de plus! Le pauvre être s'en était allé,
affamé de justice, dans la suprême convulsion du grand rêve noir
qu'il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la
vieille société détruite, de Paris brûlé, du champ retourné et
purifié, pour qu'il y poussât l'idylle d'un nouvel âge d'or.
Jean, plein d'angoisse, se retourna vers Paris. À cette fin si
claire d'un beau dimanche, le soleil oblique, au ras de l'horizon,
éclairait la ville immense d'une ardente lueur rouge. On aurait
dit un soleil de sang, sur une mer sans borne. Les vitres des
milliers de fenêtres braisillaient, comme attisées sous des
soufflets invisibles; les toitures s'embrasaient, telles que des
lits de charbons; les pans de murailles jaunes, les hauts
monuments, couleur de rouille, flambaient avec les pétillements de
brusques feux de fagots, dans l'air du soir. Et n'était-ce pas la
gerbe finale, le gigantesque bouquet de pourpre, Paris entier
brûlant ainsi qu'une fascine géante, une antique forêt sèche,
s'envolant au ciel d'un coup, en un vol de flammèches et
d'étincelles? Les incendies continuaient, de grosses fumées
rousses montaient toujours, on entendait une rumeur énorme, peut-
être les derniers râles des fusillés, à la caserne Lobau, peut-
être la joie des femmes et le rire des enfants, dînant dehors
après l'heureuse promenade, assis aux portes des marchands de vin.
Des maisons et des édifices saccagés, des rues éventrées, de tant
de ruines et de tant de souffrances, la vie grondait encore, au
milieu du flamboiement de ce royal coucher d'astre, dans lequel
Paris achevait de se consumer en braise.
Alors, Jean eut une sensation extraordinaire. Il lui sembla, dans
cette lente tombée du jour, au-dessus de cette cité en flammes,
qu'une aurore déjà se levait. C'était bien pourtant la fin de
tout, un acharnement du destin, un amas de désastres tels, que
jamais nation n'en avait subi d'aussi grands: les continuelles
défaites, les provinces perdues, les milliards à payer, la plus
effroyable des guerres civiles noyée sous le sang, des décombres
et des morts à pleins quartiers, plus d'argent, plus d'honneur,
tout un monde à reconstruire! Lui-même y laissait son coeur
déchiré, Maurice, Henriette, son heureuse vie de demain emportée
dans l'orage. Et pourtant, par delà la fournaise, hurlante encore,
la vivace espérance renaissait, au fond du grand ciel calme, d'une
limpidité souveraine. C'était le rajeunissement certain de
l'éternelle nature, de l'éternelle humanité, le renouveau promis à
qui espère et travaille, l'arbre qui jette une nouvelle tige
puissante, quand on en a coupé la branche pourrie, dont la sève
empoisonnée jaunissait les feuilles.
Dans un sanglot, Jean répéta:
-- Adieu!
Henriette ne releva pas la tête, la face cachée entre ses deux
mains jointes.
-- Adieu!
Le champ ravagé était en friche, la maison brûlée était par terre;
et Jean, le plus humble et le plus douloureux, s'en alla, marchant
à l'avenir, à la grande et rude besogne de toute une France à
refaire.