VII

Au lendemain de Sedan, les deux armées allemandes s'étaient

remises à rouler leurs flots d'hommes vers Paris, l'armée de la

Meuse arrivait au nord par la vallée de la Marne, tandis que

l'armée du prince royal de Prusse, après avoir passé la Seine à

Villeneuve-Saint-Georges, se dirigeait sur Versailles, en

contournant la ville au sud. Et, ce tiède matin de septembre,

quand le général Ducrot, auquel on avait confié le 14e corps, à

peine formé, résolut d'attaquer cette dernière, pendant sa marche

de flanc, Maurice qui campait dans les bois, à gauche de Meudon,

avec son nouveau régiment, le 115e, ne reçut l'ordre de marcher

que lorsque le désastre était déjà certain. Quelques obus avaient

suffi, une effroyable panique s'était déclarée dans un bataillon

de zouaves composé de recrues, le reste des troupes venait d'être

emporté, au milieu d'une débandade telle, que ce galop de déroute

ne s'arrêta que derrière les remparts, dans Paris, où l'alarme fut

immense. Toutes les positions en avant des forts du sud étaient

perdues; et, le soir même, le dernier fil qui reliait la ville à

la France, le télégraphe du chemin de fer de l'ouest, fut coupé.

Paris était séparé du monde.

Ce fut, pour Maurice, une soirée d'affreuse tristesse. Si les

allemands avaient osé, ils auraient campé la nuit sur la place du

Carrousel. Mais c'étaient des gens d'absolue prudence, résolus à

un siège classique, ayant réglé déjà les points exacts de

l'investissement, le cordon de l'armée de la Meuse au nord, de

Croissy à la Marne, en passant par Épinay, l'autre cordon de la

troisième armée au midi, de Chennevières à Châtillon et à

Bougival, pendant que le grand quartier Prussien, le roi

Guillaume, M De Bismarck et le général de Moltke régnaient à

Versailles. Ce blocus géant, auquel on ne croyait pas, était un

fait accompli. Cette ville, avec son enceinte bastionnée de huit

lieues et demie de tour, avec ses quinze forts et ses six redoutes

détachées, allait se trouver comme en prison. Et l'armée de

défense ne comptait que le 13e corps, sauvé et ramené par le

général Vinoy, le 14e en voie de formation, confié au général

Ducrot, réunissant à eux deux un effectif de quatre-vingt mille

soldats, auxquels il fallait ajouter les quatorze mille hommes de

la marine, les quinze mille des corps francs, les cent quinze

mille de la garde mobile, sans parler des trois cent mille gardes

nationaux, répartis dans les neuf secteurs des remparts. S'il y

avait là tout un peuple, les soldats aguerris et disciplinés

manquaient. On équipait les hommes, on les exerçait, Paris n'était

plus qu'un immense camp retranché. Les préparatifs de défense

s'enfiévraient d'heure en heure, les routes coupées, les maisons

de la zone militaire rasées, les deux cents canons de gros calibre

et les deux mille cinq cents autres pièces utilisées, d'autres

canons fondus, tout un arsenal sortant du sol, sous le grand

effort patriotique du ministre Dorian. Après la rupture des

négociations de Ferrières, lorsque Jules Favre eut fait connaître

les exigences de M De Bismarck, la cession de l'Alsace, la

garnison de Strasbourg prisonnière, trois milliards d'indemnité,

un cri de colère s'éleva, la continuation de la guerre, la

résistance fut acclamée, comme une condition indispensable à la

vie de la France. Même sans espoir de vaincre, Paris devait se

défendre, pour que la patrie vécût.

Un dimanche de la fin septembre, Maurice fut envoyé en corvée, à

l'autre bout de la ville, et les rues qu'il suivit, les places

qu'il traversa, l'emplirent d'une nouvelle espérance. Depuis la

déroute de Châtillon, il lui semblait que les coeurs s'étaient

haussés pour la grande besogne. Ah! ce Paris qu'il avait connu si

âpre à jouir, si près des dernières fautes, il le retrouvait

simple, d'une bravoure gaie, ayant accepté tous les sacrifices. On

ne rencontrait que des uniformes, les plus désintéressés portaient

un képi de garde national. Comme une horloge géante dont le

ressort éclate, la vie sociale s'était arrêtée brusquement,

l'industrie, le commerce, les affaires; et il ne restait qu'une

passion, la volonté de vaincre, l'unique sujet dont on parlait,

qui enflammait les coeurs et les têtes, dans les réunions

publiques, pendant les veillées des corps de garde, parmi les

continuels attroupements de foule barrant les trottoirs. Ainsi

mises en commun, les illusions emportaient les âmes, une tension

jetait ce peuple au danger des folies généreuses. C'était déjà

toute une crise de nervosité maladive qui se déclarait, une

épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance, lâchant la

bête humaine débridée, au moindre souffle. Et Maurice assista, rue

des martyrs, à une scène qui le passionna: tout un assaut, une

bande furieuse se ruant contre une maison dont on avait vu une des

fenêtres hautes, la nuit entière, éclairée d'une vive clarté de

lampe, un évident signal aux Prussiens de Bellevue, par-dessus

Paris. Des bourgeois hantés vivaient sur leurs toits, pour

surveiller les environs. La veille, on avait voulu noyer dans le

bassin des Tuileries un misérable qui consultait un plan de la

ville, ouvert sur un banc.

Cette maladie du soupçon, Maurice, autrefois d'esprit si dégagé,

venait de la contracter lui aussi, dans l'ébranlement de tout ce

qu'il avait cru jusque-là. Il ne désespérait plus, comme au soir

de la panique de Châtillon, anxieux de savoir si l'armée Française

retrouverait jamais la virilité de se battre: la sortie du 30

septembre sur L'Hay et Chevilly, celle du 13 octobre où les

mobiles avaient enlevé Bagneux, enfin celle du 21 octobre, dans

laquelle son régiment s'était emparé un instant du parc de la

Malmaison, lui avaient rendu toute sa foi, cette flamme de

l'espoir qu'une étincelle suffisait à rallumer et qui le

consumait. Si les Prussiens l'avaient arrêtée sur tous les points,

l'armée ne s'en était pas moins bravement battue, elle pouvait

vaincre encore. Mais la souffrance de Maurice venait de ce grand

Paris, qui sautait de l'illusion extrême au pire découragement,

hanté par la peur de la trahison, dans son besoin de victoire.

Est-ce qu'après l'empereur et le maréchal De Mac-Mahon, le général

Trochu, le général Ducrot n'allaient pas être les chefs médiocres,

les ouvriers inconscients de la défaite? Le même mouvement qui

avait emporté l'empire, menaçait d'emporter le gouvernement de la

défense nationale, toute une impatience des violents à prendre le

pouvoir, pour sauver la France. Déjà, Jules Favre et les autres

membres étaient plus impopulaires que les anciens ministres tombés

de Napoléon III. Puisqu'ils ne voulaient pas battre les Prussiens,

ils n'avaient qu'à céder la place à d'autres, aux révolutionnaires

certains de vaincre, en décrétant la levée en masse, en

accueillant les inventeurs qui offraient de miner la banlieue ou

d'anéantir l'ennemi sous une pluie nouvelle de feu grégeois.

À la veille du 31 octobre, Maurice fut ainsi ravagé par ce mal de

la défiance et du rêve. Il acceptait maintenant des imaginations

dont il aurait souri autrefois. Pourquoi pas? est-ce que

l'imbécillité et le crime n'étaient pas sans bornes? est-ce que le

miracle ne devenait pas possible, au milieu des catastrophes qui

bouleversaient le monde? Il avait toute une longue rancune

amassée, depuis l'heure où il avait appris Froeschwiller, là-bas,

devant Mulhouse; il saignait de Sedan, ainsi que d'une plaie vive,

toujours irritée, que le moindre revers suffisait à rouvrir; il

gardait l'ébranlement de chacune des défaites, le corps appauvri,

la tête affaiblie par une si longue suite de jours sans pain, de

nuits sans sommeil, jeté dans l'effarement de cette existence de

cauchemars, ne sachant même plus s'il vivait; et l'idée que tant

de souffrances aboutiraient à une catastrophe nouvelle,

irrémédiable, l'affolait, faisait de ce lettré un être d'instinct,

retourné à l'enfance, sans cesse emporté par l'émotion du moment.

Tout, la destruction, l'extermination plutôt que de donner un sou

de la fortune, un pouce du territoire de la France! En lui,

s'achevait l'évolution qui, sous le coup des premières batailles

perdues, avait détruit la légende napoléonienne, le bonapartisme

sentimental qu'il devait aux récits épiques de son grand-père.

Déjà même, il n'en était plus à la république théorique et sage,

il versait dans les violences révolutionnaires, croyait à la

nécessité de la terreur, pour balayer les incapables et les

traîtres, en train d'égorger la patrie. Aussi, le 31 octobre, fut-

il de coeur avec les émeutiers, lorsque les nouvelles désastreuses

se succédèrent coup sur coup: la perte du Bourget, si vaillamment

conquis par les volontaires de la presse, dans la nuit du 27 au

28; l'arrivée de M Thiers à Versailles, de retour de son voyage au

travers des capitales de l'Europe, d'où il revenait, disait-on,

pour traiter au nom de Napoléon III; enfin, la reddition de Metz,

dont il apportait l'effroyable certitude, au milieu des bruits

vagues qui couraient déjà, le dernier coup de massue, un autre

Sedan, d'une honte plus grande. Et, le lendemain, quand il apprit

les événements de l'Hôtel de Ville, les émeutiers vainqueurs un

instant, les membres du gouvernement de la défense nationale

prisonniers jusqu'à quatre heures du matin, sauvés seulement alors

par un revirement de la population, exaspérée contre eux d'abord,

inquiète ensuite, à la pensée de l'insurrection victorieuse, il

regretta cet avortement, cette commune, d'où le salut serait venu

peut-être, l'appel aux armes, la patrie en danger, tous les

classiques souvenirs d'un peuple libre qui ne veut pas mourir. M

Thiers n'osa même pas entrer dans Paris, et l'on fut sur le point

d'illuminer, après la rupture des négociations.

Alors, le mois de novembre se passa dans une impatience fiévreuse.

De petits combats eurent lieu, auxquels Maurice ne prit aucune

part. Il bivouaquait maintenant du côté de Saint-ouen, il

s'échappait à chaque occasion, dévoré d'un continuel besoin de

nouvelles. Comme lui, Paris attendait, anxieux. L'élection des

maires semblait avoir apaisé les passions politiques; mais presque

tous les élus appartenaient aux partis extrêmes, il y avait là,

pour l'avenir, un symptôme redoutable. Et ce que Paris attendait,

dans cette accalmie, c'était la grande sortie tant réclamée, la

victoire, la délivrance. Cela, de nouveau, ne faisait aucun doute:

on culbuterait les Prussiens, on leur passerait sur le ventre. Des

préparatifs étaient faits dans la presqu'île de Gennevilliers, le

point jugé le plus favorable pour une trouée. Puis, un matin, on

eut la joie folle des bonnes nouvelles de Coulmiers, Orléans

repris, l'armée de la Loire en marche, déjà campée à étampes,

disait-on. Tout fut changé, il ne s'agissait plus que d'aller lui

donner la main, de l'autre côté de la Marne. On avait réorganisé

les forces militaires, créé trois armées, l'une composée des

bataillons de la garde nationale, sous les ordres du général

Clément Thomas, l'autre formée des 13e et 14e corps, augmentée des

meilleurs éléments pris un peu partout, que le général Ducrot

devait conduire à la grande attaque, l'autre enfin, la troisième,

l'armée de réserve, faite uniquement de garde mobile et confiée au

général Vinoy. Et une foi absolue soulevait Maurice, quand, le 28

novembre, il vint coucher dans le bois de Vincennes, avec le 115e.

Les trois corps de la deuxième armée étaient là, on racontait que

le rendez-vous, donné à l'armée de la Loire, était pour le

lendemain, à Fontainebleau. Puis, tout de suite, ce furent les

malchances, les fautes habituelles, une crue subite qui empêcha de

jeter les ponts de bateaux, des ordres fâcheux qui attardèrent les

mouvements. La nuit suivante, le 115e, un des premiers, passa la

rivière; et, dès dix heures, sous un feu effroyable, Maurice

pénétra dans le village de Champigny. Il était comme fou, son

chassepot lui brûlait les doigts, malgré le froid terrible. Son

unique vouloir, depuis qu'il marchait, était d'aller ainsi en

avant, toujours, jusqu'à ce qu'on eût rejoint les camarades de la

province, là-bas. Mais, en face de Champigny et de Bry, l'armée

venait de se heurter contre les murs des parcs de Coeuilly et de

Villiers, des murs d'un demi-kilomètre, dont les Prussiens avaient

fait des forteresses imprenables. C'était la borne, où tous les

courages échouèrent. Dès lors, il n'y eut plus qu'hésitation et

recul, le troisième corps s'était attardé, le premier et le

deuxième, immobilisés déjà, défendirent deux jours Champigny,

qu'ils durent abandonner dans la nuit du 2 décembre, après leur

stérile victoire. Cette nuit-là, toute l'armée revint camper sous

les arbres du bois de Vincennes, blancs de givre; et Maurice, les

pieds morts, la face contre la terre glacée, pleura.

Ah! les mornes et tristes journées, après l'avortement de cet

immense effort! La grande sortie, préparée depuis si longtemps, la

poussée irrésistible qui devait délivrer Paris, venait d'échouer;

et, trois jours plus tard, une lettre du général de Moltke

annonçait que l'armée de la Loire, battue, avait de nouveau

abandonné Orléans. C'était le cercle qui se resserrait plus

étroit, impossible désormais à rompre. Mais Paris, dans sa fièvre

de désespoir, semblait trouver des forces nouvelles de résistance.

Les menaces de famine commençaient. Dès le milieu d'octobre, on

avait rationné la viande. En décembre, il ne restait pas une bête

des grands troupeaux de boeufs et de moutons lâchés au travers du

bois de Boulogne, dans la poussière de leur piétinement continu,

et l'on s'était mis à abattre les chevaux. Les provisions, plus

tard les réquisitions de farine et de blé devaient donner quatre

mois de pain. Quand les farines s'étaient épuisées, il avait fallu

construire des moulins dans les gares. Le combustible aussi

manquait, on le réservait pour moudre les grains, cuire le pain,

fabriquer les armes. Et Paris, sans gaz, éclairé par de rares

lampes à pétrole, Paris grelottant sous son manteau de glace,

Paris à qui on rationnait son pain noir et sa viande de cheval,

espérait quand même, parlait de Faidherbe au nord, de Chanzy sur

la Loire, de Bourbaki dans l'est, comme si quelque prodige allait

les amener victorieux sous les murs. Devant les boulangeries et

les boucheries, les longues queues qui attendaient, dans la neige,

s'égayaient encore parfois, à la nouvelle de grandes victoires

imaginaires. Après l'abattement de chaque défaite, l'illusion

tenace renaissait, flambait plus haute, parmi cette foule

hallucinée de souffrance et de faim. Sur la place du Château-

D'eau, un soldat ayant parlé de se rendre, les passants avaient

failli le massacrer. Tandis que l'armée, à bout de courage et

sentant venir la fin, demandait la paix, la population réclamait

encore la sortie en masse, la sortie torrentielle, le peuple

entier, les femmes, les enfants eux-mêmes, se ruant sur les

Prussiens, en un fleuve débordé qui renverse et emporte tout.

Et Maurice s'isolait de ses camarades, avait une haine

grandissante contre son métier de soldat, qui le parquait à l'abri

du Mont-Valérien, oisif et inutile. Aussi faisait-il naître les

occasions, s'échappant avec plus de hâte pour venir dans ce Paris,

où était son coeur. Il ne se trouvait à l'aise qu'au milieu de la

foule, il voulait se forcer à espérer comme elle. Souvent, il

allait voir partir les ballons, qui, tous les deux jours,

s'enlevaient de la gare du nord, emportant des pigeons voyageurs

et des dépêches. Dans le triste ciel d'hiver, les ballons

montaient, disparaissaient; et les coeurs se serraient d'angoisse,

lorsque le vent les poussait vers l'Allemagne. Beaucoup devaient

s'être perdus. Lui-même avait écrit deux fois à sa soeur

Henriette, sans savoir si elle recevait ses lettres. Le souvenir

de sa soeur, le souvenir de Jean, étaient si reculés, là-bas, au

fond de ce vaste monde d'où rien n'arrivait plus, qu'il songeait

rarement à eux, comme à des affections laissées dans une autre

existence. Son être était trop plein de la continuelle tempête

d'abattement et d'exaltation où il vivait. Puis, dès les premiers

jours de janvier, ce fut une autre colère qui le souleva, celle du

bombardement des quartiers de la rive gauche. Il avait fini par

attribuer à des raisons d'humanité les retards des Prussiens, dus

simplement à des difficultés d'installation. Maintenant qu'un obus

avait tué deux petites filles au Val-De-Grâce, il était plein d'un

mépris furieux contre ces barbares qui assassinaient les enfants,

qui menaçaient de brûler les musées et les bibliothèques.

D'ailleurs, après les premiers jours d'effroi, Paris reprenait

sous les bombes sa vie d'héroïque entêtement.

Depuis l'échec de Champigny, il n'y avait plus eu qu'une nouvelle

tentative malheureuse, du côté du Bourget; et, le soir où, sous le

feu des grosses pièces battant les forts, le plateau d'Avron dut

être évacué, Maurice partagea l'irritation dont la violence gagna

toute la ville. Le souffle d'impopularité croissante qui menaçait

d'emporter le général Trochu et le gouvernement de la défense

nationale, en fut accru, au point de les forcer à tenter un

suprême et inutile effort. Pourquoi refusaient-ils de mener au feu

les trois cent mille gardes nationaux, qui ne cessaient de

s'offrir, de réclamer leur part au danger? C'était la sortie

torrentielle qu'on exigeait depuis le premier jour, Paris rompant

ses digues, noyant les Prussiens sous le flot colossal de son

peuple. Il fallut bien céder à ce voeu de bravoure, malgré la

certitude d'une nouvelle défaite; mais, pour restreindre le

massacre, on se contenta d'employer, avec l'armée active, les

cinquante-Neuf bataillons de la garde nationale mobilisée. Et, la

veille du 19 janvier, ce fut comme une fête: une foule énorme, sur

les boulevards et dans les Champs-Élysées, regarda défiler les

régiments, qui, musique en tête, chantaient des chants

patriotiques. Des enfants, des femmes les accompagnaient, des

hommes montaient sur les bancs pour leur crier des souhaits

enflammés de victoire. Puis, le lendemain, la population entière

se porta vers l'arc de triomphe, une folie d'espoir l'envahit,

lorsque, le matin, arriva la nouvelle de l'occupation de

Montretout. Des récits épiques couraient sur l'élan irrésistible

de la garde nationale, les Prussiens étaient culbutés, Versailles

allait être pris avant le soir. Aussi quel effondrement, à la nuit

tombante, quand l'échec inévitable fut connu! Tandis que la

colonne de gauche occupait Montretout, celle du centre, qui avait

franchi le mur du parc de Buzenval, se brisait contre un second

mur intérieur. Le dégel était venu, une petite pluie persistante

avait détrempé les routes, et les canons, ces canons fondus à

l'aide de souscriptions, dans lesquels Paris avait mis de son âme,

ne purent arriver. À droite, la colonne du général Ducrot, engagée

trop tard, restait en arrière. On était au bout de l'effort, le

général Trochu dut donner l'ordre d'une retraite générale. On

abandonna Montretout, on abandonna Saint-cloud, que les Prussiens

incendièrent. Et, dès que la nuit fut noire, il n'y eut plus, à

l'horizon de Paris, que cet incendie immense.

Cette fois, Maurice lui-même sentit que c'était la fin. Durant

quatre heures, sous le terrible feu des retranchements Prussiens,

il était resté dans le parc de Buzenval, avec des gardes

nationaux; et, les jours suivants, quand il fut rentré, il exalta

leur courage. La garde nationale s'était en effet bravement

conduite. Dès lors, la défaite ne venait-elle pas forcément de

l'imbécillité et de la trahison des chefs? Rue de Rivoli, il

rencontra des attroupements qui criaient: «À bas Trochu! vive la

Commune!» c'était le réveil de la passion révolutionnaire, une

nouvelle poussée d'opinion, si inquiétante, que le gouvernement de

la défense nationale, pour ne pas être emporté, crut devoir forcer

le général Trochu à se démettre, et le remplaça par le général

Vinoy. Ce jour même, dans une réunion publique de Belleville, où

il était entré, Maurice entendit réclamer de nouveau l'attaque en

masse. L'idée était folle, il le savait, et son coeur battit

pourtant, devant cette obstination à vaincre. Quand tout est fini,

ne reste-t-il pas à tenter le miracle? La nuit entière, il rêva de

prodiges.

Huit longs jours encore s'écoulèrent. Paris agonisait, sans une

plainte. Les boutiques ne s'ouvraient plus, les rares passants ne

rencontraient plus de voitures, dans les rues désertes. On avait

mangé quarante mille chevaux, on en était arrivé à payer très cher

les chiens, les chats et les rats. Depuis que le blé manquait, le

pain, fait de riz et d'avoine, était un pain noir, visqueux, d'une

digestion difficile; et, pour en obtenir les trois cents grammes

du rationnement, les queues interminables, devant les

boulangeries, devenaient mortelles. Ah! ces douloureuses stations

du siège, ces pauvres femmes grelottantes sous les averses, les

pieds dans la boue glacée, toute la misère héroïque de la grande

ville qui ne voulait pas se rendre! La mortalité avait triplé, les

théâtres étaient transformés en ambulances. Dès la nuit, les

anciens quartiers luxueux tombaient à une paix morne, à des

ténèbres profondes, pareils à des faubourgs de cité maudite,

ravagée par la peste. Et, dans ce silence, dans cette obscurité,

on n'entendait que le fracas continu du bombardement, on ne voyait

que les éclairs des canons, qui embrasaient le ciel d'hiver.

Tout d'un coup, le 29 janvier, Paris sut que, depuis l'avant-

veille, Jules Favre traitait avec M De Bismarck, pour obtenir un

armistice; et, en même temps, il apprenait qu'il n'y avait plus

que dix jours de pain, à peine le temps de ravitailler la ville.

C'était la capitulation brutale qui s'imposait. Paris, morne, dans

la stupeur de la vérité qu'on lui disait enfin, laissa faire. Ce

même jour, à minuit, le dernier coup de canon fut tiré. Puis, le

29, lorsque les allemands eurent occupé les forts, Maurice revint

camper, avec le 115e, du côté de Montrouge, en dedans des

fortifications. Et alors commença pour lui une existence vague,

pleine de paresse et de fièvre. La discipline s'était fort

relâchée, les soldats se débandaient, attendaient en flânant

d'être renvoyés chez eux. Mais lui restait éperdu, d'une nervosité

ombrageuse, d'une inquiétude qui se tournait en exaspération, au

moindre heurt. Il lisait avidement les journaux révolutionnaires,

et cet armistice de trois semaines, uniquement conclu pour

permettre à la France de nommer une assemblée qui déciderait de la

paix, lui semblait un piège, une trahison dernière. Même si Paris

se trouvait forcé de capituler, il était, avec Gambetta, pour la

continuation de la guerre sur la Loire et dans le nord. Le

désastre de l'armée de l'est, oubliée, forcée de passer en Suisse,

l'enragea. Ensuite, ce furent les élections qui achevèrent de

l'affoler: c'était bien ce qu'il avait prévu, la province

poltronne, irritée de la résistance de Paris, voulant la paix

quand même, ramenant la monarchie, sous les canons encore braqués

des Prussiens. Après les premières séances de Bordeaux, Thiers,

élu dans vingt-six départements, acclamé chef du pouvoir exécutif,

devint à ses yeux le monstre, l'homme de tous les mensonges et de

tous les crimes. Et il ne décoléra plus, cette paix conclue par

une assemblée monarchique lui paraissait le comble de la honte, il

délirait à la seule idée des dures conditions, l'indemnité des

cinq milliards, Metz livrée, l'Alsace abandonnée, l'or et le sang

de la France coulant par cette plaie, ouverte à son flanc,

inguérissable.

Alors, dans les derniers jours de février, Maurice se décida à

déserter. Un article du traité disait que les soldats campés à

Paris seraient désarmés et renvoyés chez eux. Il n'attendit pas,

il lui semblait que son coeur serait arraché, s'il quittait le

pavé de ce Paris glorieux, que la faim seule avait pu réduire; et

il disparut, il loua, rue des Orties, en haut de la butte des

moulins, dans une maison à six étages, une étroite chambre

meublée, une sorte de belvédère, d'où l'on voyait la mer sans

bornes des toitures, depuis les Tuileries jusqu'à la bastille. Un

ancien camarade de la faculté de droit lui avait prêté cent

francs. D'ailleurs, dès qu'il fut installé, il se fit inscrire

dans un bataillon de la garde nationale, et les trente sous de la

paye devaient lui suffire. La pensée d'une existence tranquille,

égoïste, en province, lui faisait horreur. Même les lettres qu'il

recevait de sa soeur Henriette, à laquelle il avait écrit, dès le

lendemain de l'armistice, le fâchaient, avec leurs supplications,

leur désir ardent de le voir venir se reposer à Remilly. Il

refusait, il irait plus tard, lorsque les Prussiens ne seraient

plus là.

Et la vie de Maurice vagabonda, oisive, dans une fièvre

grandissante. Il ne souffrait plus de la faim, il avait dévoré le

premier pain blanc avec délices. Paris, alcoolisé, où n'avait

manqué ni l'eau-de-vie ni le vin, vivait grassement à cette heure,

tombait à une ivrognerie continue. Mais c'était la prison

toujours, les portes gardées par les allemands, une complication

de formalités qui empêchait de sortir. La vie sociale n'avait pas

repris, aucun travail, aucune affaire encore; et il y avait là

tout un peuple dans l'attente, ne faisant rien, finissant de se

détraquer, au clair soleil du printemps naissant. Pendant le

siège, au moins, le service militaire fatiguait les membres,

occupait la tête; tandis que, maintenant, la population avait

glissé d'un coup à une vie d'absolue paresse, dans l'isolement où

elle demeurait du monde entier. Lui, comme les autres, flânait du

matin au soir, respirait l'air vicié par tous les germes de folie

qui, depuis des mois, montaient de la foule. La liberté illimitée,

dont on jouissait, achevait de tout détruire. Il lisait les

journaux, fréquentait les réunions publiques, haussait parfois les

épaules aux âneries trop fortes, rentrait quand même le cerveau

hanté de violences, prêt aux actes désespérés, pour la défense de

ce qu'il croyait être la vérité et la justice. Et, de sa petite

chambre, d'où il dominait la ville, il faisait encore des rêves de

victoire, il se disait qu'on pouvait sauver la France, sauver la

république, tant que la paix ne serait pas signée.

Le 1er mars, les Prussiens devaient entrer dans Paris, et un long

cri d'exécration et de colère sortait de tous les coeurs Maurice

n'assistait plus à une réunion publique, sans entendre accuser

l'assemblée, Thiers, les hommes du 4 septembre, de cette honte

suprême, qu'ils n'avaient pas voulu épargner à la grande ville

héroïque. Lui-même, un soir, s'emporta jusqu'à prendre la parole,

pour crier que Paris entier devait aller mourir aux remparts,

plutôt que de laisser pénétrer un seul Prussien. Dans cette

population, détraquée par des mois d'angoisse et de famine, tombée

désormais à une oisiveté pleine de cauchemars, ravagée de

soupçons, devant les fantômes qu'elle se créait, l'insurrection

poussait ainsi naturellement, s'organisait au plein jour. C'était

une de ces crises morales, qu'on a pu observer à la suite de tous

les grands sièges, l'excès du patriotisme déçu, qui, après avoir

vainement enflammé les âmes, se change en un aveugle besoin de

vengeance et de destruction. Le comité central, que les délégués

de la garde nationale avaient élu, venait de protester contre

toute tentative de désarmement. Une grande manifestation se

produisit, sur la place de la bastille, des drapeaux rouges, des

discours de flamme, un concours immense de foule, le meurtre d'un

misérable agent de police, lié sur une planche, jeté dans le

canal, achevé à coups de pierre. Et, deux jours plus tard, dans la

nuit du 26 février, Maurice, réveillé par le rappel et le tocsin,

vit passer sur le boulevard des Batignolles des bandes d'hommes et

de femmes qui traînaient des canons, s'attela lui-même à une pièce

avec vingt autres, en entendant dire que le peuple était allé

prendre ces canons, place Wagram, pour que l'assemblée ne les

livrât pas aux Prussiens. Il y en avait cent soixante-dix, les

attelages manquaient, le peuple les tira avec des cordes, les

poussa avec les poings, les monta jusqu'au sommet de Montmartre,

dans un élan farouche de horde barbare qui sauve ses Dieux.

Lorsque, le 1er mars, les Prussiens durent se contenter d'occuper

pendant un jour le quartier des Champs-Élysées, parqués dans des

barrières, ainsi qu'un troupeau de vainqueurs inquiets, Paris

lugubre ne bougea pas, les rues désertes, les maisons closes, la

ville entière morte, voilée de l'immense crêpe de son deuil.

Deux autres semaines se passèrent, Maurice ne savait plus comment

coulait sa vie, dans l'attente de cette chose indéfinie et

monstrueuse qu'il sentait venir. La paix était définitivement

conclue, l'assemblée devait s'installer à Versailles le 20 mars;

et, pour lui, rien n'était fini pourtant, quelque revanche

effroyable allait commencer. Le 18 mars, comme il se levait, il

reçut une lettre d'Henriette, où elle le suppliait encore de la

rejoindre à Remilly, en le menaçant tendrement de se mettre en

route elle-même, s'il tardait trop à lui faire cette grande joie.

Elle lui parlait ensuite de Jean, elle lui contait comment, après

l'avoir quittée dès la fin de décembre pour rejoindre l'armée du

nord, il était tombé malade d'une mauvaise fièvre, dans un hôpital

de Belgique; et, la semaine précédente, il venait seulement de lui

écrire que, malgré son état de faiblesse, il partait pour Paris,

où il était résolu à reprendre du service. Henriette terminait en

priant son frère de lui donner des nouvelles bien exactes sur

Jean, dès qu'il l'aurait vu. Alors, Maurice, cette lettre ouverte

sous les yeux, fut envahi d'une rêverie tendre. Henriette, Jean,

sa soeur tant aimée, son frère de misère et de pitié, mon Dieu!

Que ces êtres chers étaient loin de ses pensées de chaque heure,

depuis que la tempête habitait en lui! Cependant, comme sa soeur

l'avertissait qu'elle n'avait pu donner à Jean l'adresse de la rue

des Orties, il se promit de le chercher, ce jour-là, en allant

voir aux bureaux militaires. Mais il était à peine descendu, il

traversait la rue Saint-Honoré, lorsque deux camarades de son

bataillon lui apprirent les événements de la nuit et de la

matinée, à Montmartre. Et tous les trois prirent le pas de course,

la tête perdue.

Ah! cette journée du 18 mars, de quelle exaltation décisive elle

souleva Maurice! Plus tard, il ne put se souvenir nettement de ce

qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait. D'abord, il se revoyait

galopant, furieux de la surprise militaire qu'on avait tentée

avant le jour, pour désarmer Paris, en reprenant les canons de

Montmartre. Depuis deux jours, Thiers, arrivé de Bordeaux,

méditait évidemment ce coup de force, afin que l'assemblée pût

sans crainte proclamer la monarchie, à Versailles. Puis, il se

revoyait, à Montmartre même, vers neuf heures, enflammé par les

récits de victoire qu'on lui faisait, l'arrivée furtive de la

troupe, l'heureux retard des attelages qui avait permis aux gardes

nationaux de prendre les armes, les soldats n'osant tirer sur les

femmes et les enfants, mettant la crosse en l'air, fraternisant

avec le peuple. Puis, il se revoyait courant Paris, comprenant dès

midi que Paris appartenait à la Commune, sans même qu'il y eût de

bataille: Thiers et les ministres en fuite du ministère des

affaires étrangères où ils s'étaient réunis, tout le gouvernement

en déroute sur Versailles, les trente mille hommes de troupes

emmenés à la hâte, laissant plus de cinq mille des leurs, au

travers des rues. Puis, vers cinq heures et demie, à un angle du

boulevard extérieur, il se revoyait au milieu d'un groupe de

forcenés, écoutant sans indignation le récit abominable du meurtre

des généraux Lecomte et Clément Thomas. Ah! des généraux! il se

rappelait ceux de Sedan, des jouisseurs et des incapables! Un de

plus, un de moins, ça n'importait guère! Et le reste de la journée

s'achevait dans la même exaltation, qui déformait pour lui toutes

choses, une insurrection que les pavés eux-mêmes semblaient avoir

voulue, grandie et d'un coup maîtresse dans la fatalité imprévue

de son triomphe, livrant enfin à dix heures du soir l'Hôtel de

Ville aux membres du comité central, étonnés d'y être.

Mais un souvenir, pourtant, restait très net dans la mémoire de

Maurice: sa rencontre brusque avec Jean. Depuis trois jours, ce

dernier se trouvait à Paris, où il était arrivé sans un sou, hâve

encore, épuisé par la fièvre de deux mois qui l'avait retenu au

fond d'un hôpital de Bruxelles; et, tout de suite, ayant retrouvé

un ancien capitaine du 106e, le capitaine Ravaud, il s'était fait

engager dans la nouvelle compagnie du 124e, que celui-ci

commandait. Il y avait repris ses galons de caporal, il venait, ce

soir-là, de quitter justement la caserne du Prince-Eugène le

dernier, avec son escouade, pour gagner la rive gauche, où toute

l'armée avait reçu l'ordre de se concentrer, lorsque, sur le

boulevard Saint-Martin, un flot de foule arrêta ses hommes. On

criait, on parlait de les désarmer. Très calme, il répondait qu'on

lui fichât la paix, que tout ça ne le regardait pas, qu'il voulait

simplement obéir à sa consigne, sans faire de mal à personne. Mais

il y eut un cri de surprise, Maurice qui s'était approché, se

jetait à son cou, l'embrassait fraternellement.

-- Comment, c'est toi!... Ma soeur m'a écrit. Moi qui voulais, ce

matin, aller te demander aux bureaux de la guerre!

De grosses larmes de joie avaient troublé les yeux de Jean.

-- Ah! mon pauvre petit, que je suis content de te revoir!... Moi

aussi, je t'ai cherché; mais où aller te prendre, dans cette

grande gueuse de ville?

La foule grondait toujours, et Maurice se retourna.

-- Citoyens, laissez-moi donc leur parler! Ce sont de braves gens,

je réponds d'eux.

Il prit les deux mains de son ami, et à voix plus basse:

-- N'est-ce pas, tu restes avec nous?

Le visage de Jean exprima une surprise profonde.

-- Avec vous, comment ça?

Puis, un instant, il l'écouta s'irriter contre le gouvernement,

contre l'armée, rappeler tout ce qu'on avait souffert, expliquer

qu'on allait enfin être les maîtres, punir les incapables et les

lâches, sauver la république. Et, à mesure qu'il s'efforçait de le

comprendre, sa calme figure de paysan illettré s'assombrissait

d'un chagrin croissant.

-- Ah! non, non! mon petit, je ne reste pas, si c'est pour cette

belle besogne... Mon capitaine m'a dit d'aller à Vaugirard, avec

mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait,

j'irais tout de même. C'est naturel, tu dois sentir ça.

Il s'était mis à rire, plein de simplicité. Il ajouta:

-- C'est toi qui vas venir avec nous.

Mais, d'un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les

mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l'un

dans l'exaspération du coup de démence qui emportait Paris entier,

ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne,

l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore

d'avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l'épargne.

Tous les deux étaient frères pourtant, un lien solide les

attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une

bousculade qui se produisit, les sépara.

-- Au revoir, Maurice!

-- Au revoir, Jean!

C'était un régiment, le 79e, dont la masse compacte, débouchant

d'une rue voisine, venait de rejeter la foule sur les trottoirs.

Il y eut de nouveaux cris, mais on n'osa barrer la chaussée aux

soldats, que les officiers entraînaient. Et la petite escouade du

124e, ainsi dégagée, put suivre, sans être retenue davantage.

-- Au revoir, Jean!

-- Au revoir, Maurice!

De la main, ils se saluaient encore, cédant à la fatalité violente

de cette séparation, restant quand même le coeur plein l'un de

l'autre.

Les jours suivants, Maurice oublia d'abord, au milieu des

événements extraordinaires qui se précipitaient. Le 19, Paris

s'était réveillé sans gouvernement, plus surpris qu'effrayé

d'apprendre le coup de panique qui venait d'emporter à Versailles,

pendant la nuit, l'armée, les services publics, les ministres; et,

comme le temps était superbe, par ce beau dimanche de mars, Paris

descendit tranquillement dans les rues regarder les barricades.

Une grande affiche blanche du comité central, convoquant le peuple

pour des élections communales, semblait très sage. On s'étonnait

simplement de la voir signée par des noms profondément inconnus. À

cette aube de la Commune, Paris était contre Versailles, dans la

rancune de ce qu'il avait souffert et dans les soupçons qui le

hantaient. C'était, d'ailleurs, l'anarchie absolue, la lutte des

maires et du comité central, les inutiles efforts de conciliation

tentés par les premiers, tandis que l'autre, peu sûr encore

d'avoir pour lui toute la garde nationale fédérée, continuait à ne

revendiquer modestement que les libertés municipales. Les coups de

feu tirés contre la manifestation pacifique de la place Vendôme,

les quelques victimes dont le sang avait rougi le pavé, jetèrent,

au travers de la ville, le premier frisson de terreur. Et, pendant

que l'insurrection triomphante s'emparait définitivement de tous

les ministères et de toutes les administrations publiques, la

colère et la peur étaient grandes à Versailles, le gouvernement se

pressait de réunir des forces militaires suffisantes, pour

repousser une attaque qu'il sentait prochaine. Les meilleures

troupes des armées du nord et de la Loire étaient appelées en

hâte, une dizaine de jours avaient suffi pour réunir près de

quatre-vingt mille hommes, et la confiance revenait si rapide,

que, dès le 2 avril, deux divisions, ouvrant les hostilités,

enlevèrent aux fédérés Puteaux et Courbevoie.

Ce fut le lendemain seulement que Maurice, parti avec son

bataillon à la conquête de Versailles, revit se dresser, dans la

fièvre de ses souvenirs, la figure triste de Jean, lui criant au

revoir. L'attaque des versaillais avait stupéfié et indigné la

garde nationale. Trois colonnes, une cinquantaine de mille hommes,

s'étaient rués dès le matin, par Bougival et par Meudon, pour

s'emparer de l'assemblée monarchiste et de Thiers l'assassin.

C'était la sortie torrentielle, si ardemment exigée pendant le

siège, et Maurice se demandait où il allait revoir Jean, si ce

n'était pas là-bas, parmi les morts du champ de bataille. Mais la

déroute fut trop prompte, son bataillon atteignait à peine le

plateau des bergères, sur la route de Rueil, lorsque, tout d'un

coup, des obus, lancés du Mont-Valérien, tombèrent dans les rangs.

Il y eut une stupeur, les uns croyaient que le fort était occupé

par des camarades, les autres racontaient que le commandant avait

pris l'engagement de ne pas tirer. Et une terreur folle s'empara

des hommes, les bataillons se débandèrent, rentrèrent au galop

dans Paris, tandis que la tête de la colonne, prise par un

mouvement tournant du général Vinoy, allait se faire massacrer

dans Rueil.

Alors, Maurice, échappé à la tuerie, tout frémissant de s'être

battu, n'avait plus eu que de la haine contre ce prétendu

gouvernement d'ordre et de légalité, qui, écrasé à chaque

rencontre par les Prussiens, retrouvait seulement du courage pour

vaincre Paris. Et les armées allemandes étaient encore là, de

Saint-Denis à Charenton, assistant à ce beau spectacle de

l'effondrement d'un peuple! Aussi, dans la crise sombre de

destruction qui l'envahissait, approuva-t-il les premières mesures

violentes, la construction de barricades barrant les rues et les

places, l'arrestation des otages, l'archevêque, des prêtres,

d'anciens fonctionnaires. Déjà, de part et d'autre, les atrocités

commençaient: Versailles fusillait les prisonniers, Paris

décrétait que, pour la tête d'un de ses combattants, il ferait

tomber trois têtes d'otages; et le peu de raison qui restait à

Maurice, après tant de secousses et de ruines, s'en allait au vent

de fureur soufflant de partout. La Commune lui apparaissait comme

une vengeresse des hontes endurées, comme une libératrice

apportant le fer qui ampute, le feu qui purifie. Cela n'était pas

très clair dans son esprit, le lettré en lui évoquait simplement

des souvenirs classiques, des villes libres et triomphantes, des

fédérations de riches provinces imposant leur loi au monde. Si

Paris l'emportait, il le voyait, dans une gloire, reconstituant

une France de justice et de liberté, réorganisant une société

nouvelle, après avoir balayé les débris pourris de l'ancienne. À

la vérité, après les élections, les noms des membres de la Commune

l'avaient un peu surpris par l'extraordinaire mélange de modérés,

de révolutionnaires, de socialistes de toutes sectes, à qui la

grande oeuvre se trouvait confiée. Il connaissait plusieurs de ces

hommes, il les jugeait d'une grande médiocrité. Les meilleurs

n'allaient-ils pas se heurter, s'annihiler, dans la confusion des

idées qu'ils représentaient? Mais, le jour où la Commune fut

solennellement constituée, sur la place de l'Hôtel-de-Ville,

pendant que le canon tonnait et que les trophées de drapeaux

rouges claquaient au vent, il avait voulu tout oublier, soulevé de

nouveau par un espoir sans bornes. Et l'illusion recommençait,

dans la crise aiguë du mal à son paroxysme, au milieu des

mensonges des uns et de la foi exaltée des autres.

Pendant tout le mois d'avril, Maurice fit le coup de feu, du côté

de Neuilly. Le printemps hâtif fleurissait les lilas, on se

battait au milieu de la verdure tendre des jardins; et des gardes

nationaux rentraient le soir avec des bouquets au bout de leur

fusil. Maintenant, les troupes réunies à Versailles étaient si

nombreuses, qu'on avait pu en former deux armées, l'une de

première ligne, sous les ordres du maréchal De Mac-Mahon, l'autre

de réserve, commandée par le général Vinoy. Quant à la Commune,

elle avait pour elle près de cent mille gardes nationaux mobilisés

et presque autant de sédentaires; mais cinquante mille au plus se

battaient réellement. Et, chaque jour, le plan d'attaque des

versaillais s'indiquait davantage: après Neuilly, ils avaient

occupé le château de Bécon, puis Asnières, simplement pour

resserrer la ligne de l'investissement; car ils comptaient entrer

par le Point-du-Jour, dès qu'ils pourraient y forcer le rempart,

sous les feux convergents du Mont-Valérien et du fort d'Issy. Le

Mont-Valérien était à eux, tous leurs efforts tendaient à

s'emparer du fort d'Issy, qu'ils attaquaient, en utilisant les

anciens travaux des Prussiens. Depuis le milieu d'avril, la

fusillade, la canonnade ne cessaient plus. À Levallois, à Neuilly,

c'était un combat incessant, un feu de tirailleurs de toutes les

minutes, le jour et la nuit. De grosses pièces, montées sur des

wagons blindés, évoluaient le long du chemin de fer de ceinture,

tiraient sur Asnières, par-dessus Levallois. Mais à Vanves, à Issy

surtout, le bombardement faisait rage, toutes les vitres de Paris

en tremblaient, comme aux journées les plus rudes du siège. Et, le

9 mai, lorsque, après une première alerte, le fort d'Issy tomba

définitivement aux mains de l'armée de Versailles, ce fut pour la

Commune la défaite certaine, un coup de panique qui la jeta aux

pires résolutions.

Maurice approuva la création d'un comité de salut public. Des

pages d'histoire lui revenaient, l'heure n'avait-elle pas sonné

des mesures énergiques, si l'on voulait sauver la patrie? De

toutes les violences, une seule lui avait serré le coeur d'une

angoisse secrète, le renversement de la colonne Vendôme; et il

s'accusait de cela comme d'une faiblesse d'enfant, il entendait

toujours son grand-père lui raconter Marengo, Austerlitz, Iéna,

Eylau, Friedland, Wagram, la Moskowa, des récits épiques dont il

frémissait encore. Mais que l'on rasât la maison de Thiers

l'assassin, que l'on gardât les otages comme une garantie et une

menace, est-ce que cela n'était pas de justes représailles, dans

cette rage grandissante de Versailles contre Paris, qu'il

bombardait, où les obus crevaient les toits, tuaient des femmes?

Le sombre besoin de destruction montait en lui, à mesure que la

fin de son rêve approchait. Si l'idée justicière et vengeresse

devait être écrasée dans le sang, que s'entr'ouvrît donc la terre,

transformée au milieu d'un de ces bouleversements cosmiques, qui

ont renouvelé la vie! Que Paris s'effondrât, qu'il brûlât comme un

immense bûcher d'holocauste, plutôt que d'être rendu à ses vices

et à ses misères, à cette vieille société gâtée d'abominable

injustice! Et il faisait un autre grand rêve noir, la ville géante

en cendre, plus rien que des tisons fumants sur les deux rives, la

plaie guérie par le feu, une catastrophe sans nom, sans exemple,

d'où sortirait un peuple nouveau. Aussi s'enfiévrait-il davantage

aux récits qui couraient: les quartiers minés, les catacombes

bourrées de poudre, tous les monuments prêts à sauter, des fils

électriques réunissant les fourneaux pour qu'une seule étincelle

les allumât tous d'un coup, des provisions considérables de

matières inflammables, surtout du pétrole, de quoi changer les

rues et les places en torrents, en mers de flammes. La Commune

l'avait juré, si les versaillais entraient, pas un n'irait au delà

des barricades qui fermaient les carrefours, les pavés

s'ouvriraient, les édifices crouleraient, Paris flamberait et

engloutirait tout un monde.

Et, lorsque Maurice se jeta à ce rêve fou, ce fut par un sourd

mécontentement contre la Commune elle-même. Il désespérait des

hommes, il la sentait incapable, tiraillée par trop d'éléments

contraires, s'exaspérant, devenant incohérente et imbécile, à

mesure qu'elle était menacée davantage. De toutes les réformes

sociales qu'elle avait promises, elle n'avait pu en réaliser une

seule, et il était déjà certain qu'elle ne laisserait derrière

elle aucune oeuvre durable. Mais son grand mal surtout venait des

rivalités qui la déchiraient, du soupçon rongeur dans lequel

vivait chacun de ses membres. Beaucoup déjà, les modérés, les

inquiets, n'assistaient plus aux séances. Les autres agissaient

sous le fouet des événements, tremblaient devant une dictature

possible, en étaient à l'heure où les groupes des assemblées

révolutionnaires s'exterminent entre eux, pour sauver la patrie.

Après Cluseret, après Dombrowski, Rossel allait devenir suspect.

Delescluze, nommé délégué civil à la guerre, ne pouvait rien lui-

même, malgré sa grande autorité. Et le grand effort social entrevu

s'éparpillait, avortait ainsi, dans l'isolement qui s'élargissait

d'heure en heure autour de ces hommes frappés d'impuissance,

réduits aux coups de désespoir.

Dans Paris, la terreur montait. Paris, irrité d'abord contre

Versailles, frissonnant des souffrances du siège, se détachait

maintenant de la Commune. L'enrôlement forcé, le décret qui

incorporait tous les hommes au-dessous de quarante ans, avait

irrité les gens calmes et déterminé une fuite en masse: on s'en

allait, par Saint-Denis, sous des déguisements, avec de faux

papiers Alsaciens, on descendait dans le fossé des fortifications,

à l'aide de cordes et d'échelles, pendant les nuits noires. Depuis

longtemps, les bourgeois riches étaient partis. Aucune fabrique,

aucune usine n'avait rouvert ses portes. Pas de commerce, pas de

travail, l'existence d'oisiveté continuait, dans l'attente

anxieuse de l'inévitable dénouement. Et le peuple ne vivait

toujours que de la solde des gardes nationaux, ces trente sous que

payaient maintenant les millions réquisitionnés à la banque, les

trente sous pour lesquels beaucoup se battaient, une des causes au

fond et la raison d'être de l'émeute. Des quartiers entiers

s'étaient vidés, les boutiques closes, les façades mortes. Sous le

grand soleil de l'admirable mois de mai, dans les rues désertes,

on ne rencontrait plus que la pompe farouche des enterrements de

fédérés, tués à l'ennemi, des convois sans prêtres, des

corbillards couverts de drapeaux rouges, suivis de foules portant

des bouquets d'immortelles. Les églises, fermées, se

transformaient chaque soir en salles de club. Les seuls journaux

révolutionnaires paraissaient, on avait supprimé tous les autres.

C'était Paris détruit, ce grand et malheureux Paris qui gardait,

contre l'assemblée, sa répulsion de capitale républicaine, et chez

lequel grandissait à présent la terreur de la Commune,

l'impatience d'en être délivré, au milieu des effrayantes

histoires qui couraient, des arrestations quotidiennes d'otages,

des tonneaux de poudre descendus dans les égouts, où, disait-on,

veillaient des hommes avec des torches, attendant un signal.

Maurice, alors, qui n'avait jamais bu, se trouva pris et comme

noyé, dans le coup d'ivresse générale. Il lui arrivait,

maintenant, lorsqu'il était de service à quelque poste avancé, ou

bien lorsqu'il passait la nuit au corps de garde, d'accepter un

petit verre de cognac. S'il en prenait un second, il s'exaltait,

parmi les souffles d'alcool qui lui passaient sur la face. C'était

l'épidémie envahissante, la soûlerie chronique, léguée par le

premier siège, aggravée par le second, cette population sans pain,

ayant de l'eau-de-vie et du vin à pleins tonneaux, et qui s'était

saturée, délirante désormais à la moindre goutte. Pour la première

fois de sa vie, le 21 mai, un dimanche, Maurice rentra ivre, vers

le soir, rue des Orties, où il couchait de temps à autre. Il avait

passé la journée à Neuilly encore, faisant le coup de feu, buvant

avec les camarades, dans l'espoir de combattre l'immense fatigue

qui l'accablait. Puis, la tête perdue, à bout de force, il était

venu se jeter sur le lit de sa petite chambre, ramené par

l'instinct, car jamais il ne se rappela comment il était rentré.

Et, le lendemain seulement, le soleil était déjà haut, lorsque des

bruits de tocsins, de tambours et de clairons le réveillèrent. La

veille, au Point-du-Jour, les versaillais, trouvant une porte

abandonnée, étaient entrés librement dans Paris.

Dès qu'il fut descendu, habillé à la hâte, le fusil en

bandoulière, un groupe effaré de camarades, rencontré à la mairie

de l'arrondissement, lui conta les faits de la soirée et de la

nuit, au milieu d'une confusion telle, qu'il lui fut d'abord

difficile de comprendre. Depuis dix jours que le fort d'Issy et la

grande batterie de Montretout, aidés par le Mont-Valérien,

battaient le rempart, la porte de Saint-cloud était devenue

intenable; et l'assaut allait être donné le lendemain, lorsqu'un

passant, vers cinq heures, voyant que personne ne gardait plus la

porte, avait simplement appelé du geste les gardes de tranchée,

qui se trouvaient à peine à cinquante mètres. Sans attendre, deux

compagnies du 37e de ligne étaient entrées. Puis, derrière elles,

tout le 4e corps, commandé par le général Douay, avait suivi.

Pendant la nuit entière, des troupes avaient coulé, d'un flot

ininterrompu. À sept heures, la division vergé descendait vers le

pont de Grenelle et poussait jusqu'au Trocadéro. À neuf heures, le

général Clinchant prenait Passy et la Muette.

À trois heures du matin, le 1er corps campait dans le bois de

Boulogne; tandis que, vers le même moment, la division Bruat

passait la Seine, pour enlever la porte de Sèvres et faciliter

l'entrée du 2e corps, qui, sous les ordres du général de Cissey,

devait occuper le quartier de Grenelle, une heure plus tard.

C'était ainsi que, le 22 au matin, l'armée de Versailles était

maîtresse du Trocadéro et de la Muette, sur la rive droite, de

Grenelle, sur la rive gauche; et cela, au milieu de la stupeur, de

la colère et du désarroi de la Commune, criant déjà à la trahison,

éperdue à l'idée de l'écrasement inévitable.

Ce fut le premier sentiment de Maurice, quand il eut compris: la

fin était venue, il n'y avait qu'à se faire tuer. Mais le tocsin

sonnait à la volée, les tambours battaient plus fort, des femmes

et jusqu'à des enfants travaillaient aux barricades, les rues

s'emplissaient de la fièvre des bataillons, réunis à la hâte,

courant à leur poste de combat. Et, dès midi, l'éternel espoir

renaissait au coeur des soldats exaltés de la Commune, résolus à

vaincre, en constatant que les versaillais n'avaient presque pas

bougé. Cette armée, qu'ils avaient craint de voir aux Tuileries en

deux heures, opérait avec une prudence extraordinaire, instruite

par ses défaites, exagérant la tactique que les Prussiens lui

avaient si durement apprise. À l'Hôtel de Ville, le comité de

salut public et Delescluze, délégué à la guerre, organisaient,

dirigeaient la défense. On racontait qu'ils avaient repoussé

dédaigneusement une suprême tentative de conciliation. Cela

enflammait les courages, le triomphe de Paris redevenait certain,

de toutes parts la résistance allait être farouche, comme

l'attaque devait être implacable, dans la haine grossie de

mensonges et d'atrocités, qui brûlait au coeur des deux armées.

Et, cette journée, Maurice la passa du côté du Champ de Mars et

des Invalides, à se replier lentement, de rue en rue, en lâchant

des coups de feu. Il n'avait pu retrouver son bataillon, il se

battait avec des camarades inconnus, emmené par eux sur la rive

gauche, sans même y avoir pris garde. Vers quatre heures, ils

défendirent une barricade qui fermait la rue de l'université, à sa

sortie sur l'esplanade; et ils ne l'abandonnèrent qu'au

crépuscule, lorsqu'ils surent que la division Bruat, filant le

long du quai, s'était emparée du corps législatif. Ils avaient

failli être pris, ils gagnèrent la rue de Lille à grand-peine,

grâce à un large détour par la rue Saint-Dominique et la rue de

Bellechasse. Quand la nuit tomba, l'armée de Versailles occupait

une ligne qui partait de la porte de Vanves, passait par le corps

législatif, le palais de l'Élysée, l'église Saint-Augustin, la

gare Saint-lazare, et aboutissait à la porte d'Asnières.

Le lendemain, le 23, un mardi printanier de clair et chaud soleil,

fut pour Maurice le jour terrible. Les quelques centaines de

fédérés, dont il faisait partie et où il y avait des hommes de

plusieurs bataillons, tenaient encore tout le quartier, du quai à

la rue Saint-Dominique. Mais la plupart avaient bivouaqué rue de

Lille, dans les jardins des grands hôtels qui se trouvaient là.

Lui-même s'était endormi profondément, sur une pelouse, à côté du

palais de la Légion d'Honneur. Dès le matin, il croyait que les

troupes débusqueraient du corps législatif, pour les refouler

derrière les fortes barricades de la rue du Bac. Les heures

pourtant se passèrent, sans que l'attaque se produisît. On

n'échangeait toujours que des balles perdues, d'un bout des rues à

l'autre. C'était le plan de Versailles qui se développait avec une

lenteur prudente, la résolution bien arrêtée de ne pas se heurter

de front à la formidable forteresse que les insurgés avaient faite

de la terrasse des Tuileries, l'adoption d'un double cheminement,

à gauche et à droite, le long des remparts, de manière à s'emparer

d'abord de Montmartre et de l'observatoire, pour se rabattre

ensuite et prendre tous les quartiers du centre dans un immense

coup de filet. Vers deux heures, Maurice entendit raconter que le

drapeau tricolore flottait sur Montmartre: attaquée par trois

corps d'armée à la fois, qui avaient lancé leurs bataillons sur la

butte, au nord et à l'ouest, par les rues Lepic, des Saules et du

Mont-Cenis, la grande batterie du moulin de la galette venait

d'être prise; et les vainqueurs refluaient sur Paris, emportaient

la place Saint-Georges, Notre-Dame de Lorette, la mairie de la rue

Drouot, le nouvel opéra; pendant que, sur la rive gauche, le

mouvement de conversion, parti du cimetière Montparnasse, gagnait

la place d'enfer et le marché aux chevaux. Une stupeur, de la rage

et de l'effroi accueillaient ces nouvelles, ces progrès si rapides

de l'armée. Eh quoi! Montmartre enlevé en deux heures, Montmartre,

la citadelle glorieuse et imprenable de l'insurrection! Maurice

s'aperçut bien que les rangs s'éclaircissaient, des camarades

tremblants filaient sans bruit, allaient se laver les mains,

mettre une blouse, dans la terreur des représailles. Le bruit

courait qu'on serait tourné par la Croix-Rouge, dont l'attaque se

préparait. Déjà, les barricades des rues Martignac et de

Bellechasse étaient prises, on commençait à voir les pantalons

rouges au bout de la rue de Lille. Et il ne resta bientôt que les

convaincus, les acharnés, Maurice et une cinquantaine d'autres,

décidés à mourir, après en avoir tué le plus possible, de ces

versaillais qui traitaient les fédérés en bandits, qui fusillaient

les prisonniers en arrière de la ligne de bataille. Depuis la

veille, l'exécrable haine avait grandi, c'était l'extermination

entre ces révoltés mourant pour leur rêve et cette armée toute

fumante de passions réactionnaires, exaspérée d'avoir à se battre

encore.

Vers cinq heures, comme Maurice et les camarades se repliaient

décidément derrière les barricades de la rue du Bac, descendant de

porte en porte la rue de Lille, en tirant toujours, il vit tout

d'un coup une grosse fumée noire sortir par une fenêtre ouverte du

palais de la Légion d'Honneur. C'était le premier incendie allumé

dans Paris; et, sous le coup de furieuse démence qui l'emportait,

il en eut une joie farouche. L'heure avait sonné, que la ville

entière flambât donc comme un bûcher immense, que le feu purifiât

le monde! Mais une apparition brusque l'étonna: cinq ou six hommes

venaient de sortir précipitamment du palais, ayant à leur tête un

grand gaillard, dans lequel il reconnut Chouteau, son ancien

camarade d'escouade du 106e. Il l'avait aperçu déjà avec un képi

galonné, après le 18 mars, il le retrouvait monté en grade, ayant

des galons partout, attaché à l'état-major de quelque général qui

ne se battait pas. Une histoire lui revint, qu'on lui avait

contée: ce Chouteau installé au palais de la Légion d'Honneur,

vivant là en compagnie d'une maîtresse dans une bombance

continuelle, s'allongeant avec ses bottes au milieu des grands

lits somptueux, cassant les glaces à coups de revolver, pour rire.

Même on assurait que sa maîtresse, sous le prétexte d'aller faire

son marché aux halles, partait chaque matin en voiture de gala,

déménageant des ballots de linge volé, des pendules et jusqu'à des

meubles. Et Maurice, à le voir courir avec ses hommes, tenant

encore à la main un bidon de pétrole, éprouva un malaise, un doute

affreux où il sentit vaciller toute sa foi. L'oeuvre terrible

pouvait donc être mauvaise, qu'un tel homme en était l'ouvrier?

Des heures encore s'écoulèrent, il ne se battait plus que dans la

détresse, ne retrouvant en lui, debout, que la sombre volonté de

mourir. S'il s'était trompé, qu'il payât au moins l'erreur de son

sang! La barricade qui fermait la rue de Lille, à la hauteur de la

rue du Bac, était très forte, faite de sacs et de tonneaux de

terre, précédée d'un fossé profond. Il la défendait avec une

douzaine à peine d'autres fédérés, tous à demi couchés, tuant à

coup sûr chaque soldat qui se montrait. Lui, jusqu'à la nuit

tombante, ne bougea pas, épuisa ses cartouches, silencieux, dans

l'entêtement de son désespoir. Il regardait grossir les grandes

fumées du palais de la Légion d'Honneur, que le vent rabattait au

milieu de la rue, sans qu'on pût encore voir les flammes, sous le

jour finissant. Un autre incendie avait éclaté dans un hôtel

voisin. Et, brusquement, un camarade vint l'avertir que les

soldats, n'osant prendre la barricade de front, étaient en train

de cheminer à travers les jardins et les maisons, trouant les murs

à coups de pioche. C'était la fin, ils pouvaient déboucher là,

d'un instant à l'autre. Et, en effet, un coup de feu plongeant

étant parti d'une fenêtre, il revit Chouteau et ses hommes qui

montaient frénétiquement, à droite et à gauche, dans les maisons

d'angle, avec leur pétrole et des torches. Une demi-heure plus

tard, sous le ciel devenu noir, tout le carrefour flambait;

pendant que lui, toujours couché derrière les tonneaux et les

sacs, profitait de l'intense clarté pour abattre les soldats

imprudents qui se risquaient dans l'enfilade de la rue, hors des

portes.

Combien de temps Maurice tira-t-il encore? Il n'avait plus

conscience du temps ni des lieux. Il pouvait être neuf heures, dix

heures peut-être. L'exécrable besogne qu'il faisait l'étouffait

maintenant d'une nausée, ainsi qu'un vin immonde qui revient dans

l'ivresse. Autour de lui, les maisons en flammes commençaient à

l'envelopper d'une chaleur insupportable, d'un air brûlant

d'asphyxie. Le carrefour, avec ses tas de pavés qui le fermaient,

était devenu un camp retranché, défendu par les incendies, sous

une pluie de tisons. N'étaient-ce pas les ordres? Incendier les

quartiers en abandonnant les barricades, arrêter les troupes par

une ligne dévorante de brasiers, brûler Paris à mesure qu'on le

rendrait. Et, déjà, il sentait bien que les maisons de la rue du

Bac ne brûlaient pas seules. Derrière son dos, il voyait le ciel

s'embraser d'une immense lueur rouge, il entendait un grondement

lointain, comme si toute la ville s'allumait. À droite, le long de

la Seine, d'autres incendies géants devaient éclater. Depuis

longtemps, il avait vu disparaître Chouteau, fuyant les balles.

Les plus acharnés de ses camarades filaient eux-mêmes un à un,

épouvantés par l'idée d'être tournés d'un moment à l'autre. Enfin,

il restait seul, allongé entre deux sacs de terre, ne pensant qu'à

tirer toujours, lorsque les soldats, qui avaient cheminé à travers

les cours et les jardins, débouchèrent par une maison de la rue du

Bac, et se rabattirent.

Dans l'exaltation de cette lutte suprême, il y avait deux grands

jours que Maurice n'avait pas songé à Jean. Et Jean non plus,

depuis qu'il était entré dans Paris avec son régiment, dont on

avait renforcé la division Bruat, ne s'était pas, une seule

minute, souvenu de Maurice. La veille, il avait fait le coup de

feu au Champ de Mars et sur l'esplanade des Invalides. Puis, ce

jour-là, il n'avait quitté la place du Palais-Bourbon que vers

midi, pour enlever les barricades du quartier, jusqu'à la rue des

saints-Pères. Lui, si calme, s'était peu à peu exaspéré, dans

cette guerre fratricide, au milieu de camarades dont l'ardent

désir était de se reposer enfin, après tant de mois de fatigue.

Les prisonniers, qu'on ramenait d'Allemagne et qu'on incorporait,

ne dérageaient pas contre Paris; et il y avait encore les récits

des abominations de la Commune, qui le jetaient hors de lui, en

blessant son respect de la propriété et son besoin d'ordre. Il

était resté le fond même de la nation, le paysan sage, désireux de

paix, pour qu'on recommençât à travailler, à gagner, à se refaire

du sang. Mais surtout, dans cette colère grandissante, qui

emportait jusqu'à ses plus tendres préoccupations, les incendies

étaient venus l'affoler. Brûler les maisons, brûler les palais,

parce qu'on n'était pas les plus forts, ah ça, non, par exemple!

Il n'y avait que des bandits capables d'un coup pareil. Et lui

dont les exécutions sommaires, la veille, avaient serré le coeur,

ne s'appartenait plus, farouche, les yeux hors de la tête, tapant,

hurlant.

Violemment, Jean déboucha dans la rue du Bac, avec les quelques

hommes de son escouade. D'abord, il ne vit personne, il crut que

la barricade venait d'être évacuée. Puis, là-bas, entre deux sacs

de terre, il aperçut un communard qui remuait, qui épaulait,

tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la poussée

furieuse du destin, il courut, il cloua l'homme sur la barricade,

d'un coup de baïonnette.

Maurice n'avait pas eu le temps de se retourner. Il jeta un cri,

il releva la tête. Les incendies les éclairaient d'une aveuglante

clarté.

-- Oh! Jean, mon vieux Jean, est-ce toi?

Mourir, il le voulait, il en avait l'enragée impatience. Mais

mourir de la main de son frère, c'était trop, cela lui gâtait la

mort, en l'empoisonnant d'une abominable amertume.

-- Est-ce donc toi, Jean, mon vieux Jean?

Foudroyé, dégrisé, Jean le regardait. Ils étaient seuls, les

autres soldats s'étaient déjà mis à la poursuite des fuyards.

Autour d'eux, les incendies flambaient plus haut, les fenêtres

vomissaient de grandes flammes rouges, tandis qu'on entendait, à

l'intérieur, l'écroulement embrasé des plafonds. Et Jean s'abattit

près de Maurice, sanglotant, le tâtant, tâchant de le soulever,

pour voir s'il ne pourrait pas le sauver encore.

-- Oh! mon petit, mon pauvre petit!

La Débâcle · 第 24 / 25 题