Troisième partie

I

Pendant l'interminable journée de la bataille, Silvine, du coteau

de Remilly, où était bâtie la petite ferme du père Fouchard,

n'avait cessé de regarder vers Sedan, dans le tonnerre et la fumée

des canons, toute frissonnante à la pensée d'Honoré. Et, le

lendemain, son inquiétude augmenta encore, accrue par

l'impossibilité de se procurer des nouvelles exactes, au milieu

des Prussiens qui gardaient les routes, refusant de répondre, ne

sachant du reste rien eux-mêmes. Le clair soleil de la veille

avait disparu, des averses étaient tombées, qui attristaient la

vallée d'un jour livide.

Vers le soir, le père Fouchard, tourmenté également dans son

mutisme voulu, ne pensant guère à son fils, mais anxieux de savoir

comment le malheur des autres allait tourner pour lui, était sur

le pas de sa porte à voir venir les événements, lorsqu'il remarqua

un grand gaillard en blouse, qui, depuis un instant, rôdait le

long de la route, l'air embarrassé de sa personne. Sa surprise fut

si forte, en le reconnaissant, qu'il l'appela tout haut, malgré

trois Prussiens qui passaient.

-- Comment! C'est toi, Prosper?

D'un geste énergique, le chasseur d'Afrique lui ferma la bouche.

Puis, s'approchant, à demi-voix:

-- Oui, c'est moi. J'en ai assez de me battre pour rien, et j'ai

filé... Dites donc, père Fouchard, vous n'avez pas besoin d'un

garçon de ferme?

Le vieux, du coup, avait retrouvé toute sa prudence. Justement, il

cherchait quelqu'un. Mais c'était inutile à dire.

-- Un garçon, ma foi, non! Pas dans ce moment... Entre tout de

même boire un verre. Je ne vais pas, bien sûr, te laisser en peine

sur la route.

Dans la salle, Silvine mettait la soupe au feu, tandis que le

petit Charlot se pendait à ses jupes, jouant et riant. D'abord,

elle ne reconnut pas Prosper, qui pourtant avait déjà servi avec

elle, autrefois; et ce ne fut qu'en apportant deux verres et une

bouteille de vin, qu'elle le dévisagea. Elle eut un cri, elle ne

pensa qu'à Honoré.

-- Ah! Vous en venez, n'est-ce pas? ... Est-ce qu'Honoré va bien?

Prosper allait répondre, ensuite il hésita. Depuis deux jours, il

vivait dans un rêve, parmi une violente succession de choses

vagues, qui ne lui laissaient aucun souvenir précis. Sans doute,

il croyait bien avoir vu Honoré mort, renversé sur un canon; mais

il ne l'aurait plus affirmé; et à quoi bon désoler le monde, quand

on n'est pas certain?

-- Honoré, murmura-t-il, je ne sais pas..., je ne puis pas dire...

Elle le regardait fixement, elle insista.

-- Alors, vous ne l'avez pas vu?

D'un geste lent, il agita les mains, avec un hochement de tête.

-- Si vous croyez qu'on peut savoir! Il y a eu tant de choses,

tant de choses! De toute cette sacrée bataille, tenez! Je ne

serais pas fichu d'en conter long comme ça... Non! Pas même les

endroits par où j'ai passé... On est comme des idiots, ma parole!

Et, après avoir avalé un verre de vin, il resta morne, les yeux

perdus, là-bas, dans les ténèbres de sa mémoire.

-- Tout ce que je me rappelle, c'est que la nuit déjà tombait, au

moment où j'ai repris connaissance... Lorsque j'avais culbuté, en

chargeant, le soleil était très haut. Depuis des heures, je devais

être là, la jambe droite écrasée sous mon vieux Zéphir, qui, lui,

avait reçu une balle en plein poitrail... Je vous assure que ça

n'avait rien de gai, cette position-Là, des tas de camarades

morts, et pas un chat de vivant, et l'idée que j'allais crever moi

aussi, si personne ne venait me ramasser... Doucement, j'avais

tâché de dégager ma hanche; mais impossible, Zéphir pesait bien

comme les cinq cent mille diables. Il était chaud encore. Je le

caressais, je l'appelais, avec des mots gentils. Et c'est ça,

voyez-vous, que jamais je n'oublierai: il a rouvert les yeux, il a

fait un effort pour relever sa pauvre tête, qui traînait par

terre, à côté de la mienne. Alors, nous avons causé: «mon pauvre

vieux, que je lui ai dit, ce n'est pas pour te le reprocher, mais

tu veux donc me voir claquer avec toi, que tu me tiens si fort?»

naturellement, il n'a pas répondu oui. Ca n'empêche que j'ai lu

dans son regard trouble la grosse peine qu'il avait de me quitter.

Et je ne sais pas comment ça s'est fait, s'il l'a voulu ou si ça

n'a été qu'une convulsion, mais il a eu une brusque secousse qui

l'a jeté de côté. J'ai pu me mettre debout, ah! dans un sacré

état, la jambe lourde comme du plomb... N'importe, j'ai pris la

tête de Zéphir entre mes bras, en continuant à lui dire des

choses, tout ce qui me venait du coeur, que c'était un bon cheval,

que je l'aimais bien, que je me souviendrais toujours de lui. Il

m'écoutait, il paraissait si content! Puis, il a eu encore une

secousse, et il est mort, avec ses grands yeux vides, qui ne

m'avaient pas quitté... Tout de même, c'est drôle, et l'on ne me

croira pas: la vérité pure est pourtant qu'il avait dans les yeux

de grosses larmes... Mon pauvre Zéphir, il pleurait comme un

homme...

Étranglé de chagrin, Prosper dut s'interrompre, pleurant encore

lui-même. Il avala un nouveau verre de vin, il continua son

histoire, en phrases coupées, incomplètes. La nuit se faisait

davantage, il n'y avait plus qu'un rouge rayon de lumière, au ras

du champ de bataille, projetant à l'infini l'ombre immense des

chevaux morts. Lui, sans doute, était resté longtemps près du

sien, incapable de s'éloigner, avec sa jambe lourde. Puis, une

brusque épouvante l'avait fait marcher quand même, le besoin de ne

pas être seul, de se retrouver avec des camarades, pour avoir

moins peur. Ainsi, de partout, des fossés, des broussailles, de

tous les coins perdus, les blessés oubliés se traînaient,

tâchaient de se rejoindre, faisaient des groupes à quatre ou cinq,

des petites sociétés, où il était moins dur de râler ensemble et

de mourir. Ce fut ainsi que, dans le bois de la Garenne, il tomba

sur deux soldats du 43e, qui n'avaient pas une égratignure, mais

qui étaient là, terrés comme des lièvres, attendant la nuit. Quand

ils surent qu'il connaissait les chemins, ils lui dirent leur

idée, filer en Belgique, gagner la frontière à travers bois, avant

le jour. Il refusa d'abord de les conduire, il aurait préféré

gagner tout de suite Remilly, certain d'y trouver un refuge;

seulement, où se procurer une blouse et un pantalon? Sans compter

que, du bois de la Garenne à Remilly, d'un bord de la vallée à

l'autre, il ne fallait point espérer traverser les nombreuses

lignes Prussiennes. Aussi finit-il par consentir à servir de guide

aux deux camarades. Sa jambe s'était échauffée, ils eurent la

chance de se faire donner un pain dans une ferme. Neuf heures

sonnèrent à un clocher lointain, comme ils se remettaient en

route. Le seul grand danger qu'ils coururent, ce fut à La

Chapelle, où ils se jetèrent au beau milieu d'un poste ennemi, qui

prit les armes et tira dans les ténèbres, tandis que, se glissant

à plat ventre, galopant à quatre pattes, ils regagnaient les

taillis, sous le sifflement des balles. Dès lors, ils ne

quittèrent plus les bois, l'oreille aux aguets, les mains

tâtonnantes. Au détour d'un sentier, ils rampèrent, ils sautèrent

aux épaules d'une sentinelle perdue, dont ils ouvrirent la gorge

d'un coup de couteau. Ensuite, les chemins furent libres, ils

continuèrent en riant et en sifflant. Et, vers trois heures du

matin, ils arrivèrent dans un petit village belge, chez un fermier

brave homme, qui, réveillé, leur ouvrit tout de suite sa grange,

où ils dormirent profondément sur des bottes de foin.

Le soleil était déjà haut, lorsque Prosper se réveilla. En ouvrant

les yeux, tandis que les camarades ronflaient encore, il aperçut

leur hôte, en train d'atteler un cheval à une grande carriole,

chargée de pains, de riz, de café, de sucre, toutes sortes de

provisions, cachées sous des sacs de charbon de bois; et il apprit

que le brave homme avait en France, à Raucourt, deux filles

mariées, auxquelles il allait porter ces provisions, les sachant

dans un dénuement complet, à la suite du passage des Bavarois. Dès

le matin, il s'était procuré le sauf-Conduit nécessaire. Tout de

suite, Prosper fut saisi d'un désir fou, s'asseoir lui aussi sur

le banc de la carriole, retourner là-bas, dans le coin de terre,

dont la nostalgie l'angoissait déjà. Rien n'était plus simple, il

descendrait à Remilly, que le fermier se trouvait forcé de

traverser. Et ce fut arrangé en trois minutes, on lui prêta le

pantalon et la blouse tant souhaités, le fermier le donna partout

comme son garçon; de sorte que, vers six heures, il débarqua

devant l'église, après n'avoir été arrêté que deux ou trois fois

par des postes allemands.

-- Non, j'en avais assez! répéta Prosper, après un silence. Encore

si l'on avait tiré de nous quelque chose de bon, comme là-bas, en

Afrique! Mais aller à gauche pour revenir à droite, sentir qu'on

ne sert absolument à rien, ça finit par ne pas être une

existence... Et puis, maintenant, mon pauvre Zéphir est mort, je

serais tout seul, je n'ai plus qu'à me remettre à la terre. N'est-

ce pas? ça vaudra mieux que d'être prisonnier chez les

Prussiens... Vous avez des chevaux, père Fouchard, vous verrez si

je les aime et si je les soigne!

L'oeil du vieux avait brillé. Il trinqua encore, il conclut sans

hâte:

-- Mon Dieu! Puisque ça te rend service, je veux bien tout de

même, je te prends... Mais, quant aux gages, faudra n'en parler

que lorsque la guerre sera finie, car je n'ai vraiment besoin de

personne, et les temps sont trop durs.

Silvine, qui était restée assise, avec Charlot sur les genoux,

n'avait pas quitté Prosper des yeux. Lorsqu'elle le vit se lever,

pour se rendre tout de suite à l'écurie et faire la connaissance

des bêtes, elle demanda de nouveau:

-- Alors, vous n'avez pas vu Honoré?

Cette question qui revenait si brusquement, le fit tressaillir,

comme si elle éclairait d'une lumière subite un coin obscur de sa

mémoire. Il hésita encore, se décida pourtant.

-- Écoutez, je n'ai pas voulu vous faire de la peine tout à

l'heure, mais je crois bien qu'Honoré est resté là-bas.

-- Comment, resté?

-- Oui, je crois que les Prussiens lui ont fait son affaire... Je

l'ai vu à moitié renversé sur un canon, la tête droite, avec un

trou sous le coeur.

Il y eut un silence. Silvine avait blêmi affreusement, tandis que

le père Fouchard, saisi, remettait sur la table son verre, où il

avait achevé de vider la bouteille.

-- Vous en êtes bien sûr? reprit-elle d'une voix étranglée.

-- Dame! Aussi sûr qu'on peut l'être d'une chose qu'on a vue...

C'était sur un petit monticule, à côté de trois arbres, et il me

semble que j'irais, les yeux fermés.

En elle, c'était un écroulement. Ce garçon qui lui avait pardonné,

qui s'était lié d'une promesse, qu'elle devait épouser, dès qu'il

rentrerait du service, la campagne finie! Et on le lui avait tué,

il était là-bas, avec un trou sous le coeur! Jamais elle n'avait

senti qu'elle l'aimait si fort, tellement un besoin de le revoir,

de l'avoir malgré tout à elle, même dans la terre, la soulevait,

la jetait hors de sa passivité habituelle.

Elle posa rudement Charlot, elle s'écria:

-- Bon! je ne croirai ça que lorsque j'aurai vu, moi aussi...

Puisque vous savez où c'est, vous allez m'y conduire. Et, si c'est

vrai, si nous le retrouvons, nous le ramènerons.

Des larmes l'étouffaient, elle s'affaissa sur la table, secouée de

longs sanglots, pendant que le petit, stupéfait d'avoir été

bousculé par sa mère, éclatait aussi en pleurs. Elle le reprit, le

serra contre elle, avec des paroles éperdues, bégayées.

-- Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant!

Le père Fouchard restait consterné. Il aimait tout de même son

fils, à sa manière. Des souvenirs anciens durent lui revenir, de

très loin, du temps où sa femme vivait, où Honoré allait encore à

l'école; et deux grosses larmes parurent également dans ses yeux

rouges, coulèrent le long du cuir tanné de ses joues. Depuis plus

de dix ans, il n'avait pas pleuré. Des jurons lui échappaient, il

finissait par se fâcher de ce fils qui était à lui, qu'il ne

verrait plus jamais pourtant.

-- Nom de Dieu! C'est vexant, de n'avoir qu'un garçon, et qu'on

vous le prenne!

Mais, quand le calme fut un peu revenu, Fouchard fut très ennuyé

d'entendre que Silvine parlait toujours d'aller chercher le corps

d'Honoré, là-bas. Elle s'obstinait, sans cris maintenant, dans un

silence désespéré et invincible; et il ne la reconnaissait plus,

elle si docile, faisant toutes les besognes en fille résignée: ses

grands yeux de soumission qui suffisaient à la beauté de son

visage avaient pris une décision farouche, tandis que son front

restait pâle, sous le flot de ses épais cheveux bruns. Elle venait

d'arracher un fichu rouge qu'elle avait aux épaules, elle s'était

mise toute en noir, comme une veuve. Vainement, il lui représenta

la difficulté des recherches, les dangers qu'elle pouvait courir,

le peu d'espoir qu'il y avait de retrouver le corps. Elle cessait

même de répondre, il voyait bien qu'elle partirait seule, qu'elle

ferait quelque folie, s'il ne s'en occupait pas, ce qui

l'inquiétait plus encore, à cause des complications où cela

pouvait le jeter avec les autorités Prussiennes. Aussi finit-il

par se décider à se rendre chez le maire de Remilly, qui était un

peu son cousin, et à eux deux ils arrangèrent une histoire:

Silvine fut donnée pour la veuve véritable d'Honoré, Prosper

devint son frère; de sorte que le colonel Bavarois, installé en

bas du village, à l'hôtel de la croix de Malte, voulut bien

délivrer un laissez-Passer pour le frère et la soeur, les

autorisant à ramener le corps du mari, s'ils le découvraient. La

nuit était venue, tout ce qu'on put obtenir de la jeune femme, ce

fut qu'elle attendrait le jour pour se mettre en marche.

Le lendemain, jamais Fouchard ne voulut laisser atteler un de ses

chevaux, dans la crainte de ne pas le revoir. Qui lui disait que

les Prussiens ne confisqueraient pas la bête et la voiture? Enfin,

il consentit de mauvaise grâce à prêter l'âne, un petit âne gris,

dont l'étroite charrette était encore assez grande pour contenir

un mort. Longuement, il donna des instructions à Prosper, qui

avait bien dormi, mais que la pensée de l'expédition rendait

soucieux, maintenant que, reposé, il tâchait de se souvenir. À la

dernière minute, Silvine alla chercher la couverture de son propre

lit, qu'elle plia au fond de la charrette. Et, comme elle partait,

elle revint en courant embrasser Charlot.

-- Père Fouchard, je vous le confie, veillez bien à ce qu'il ne

joue pas avec les allumettes.

-- Oui, oui! Sois tranquille!

Les préparatifs avaient traîné, il était près de sept heures,

lorsque Silvine et Prosper, derrière l'étroite charrette que le

petit âne gris tirait, la tête basse, descendirent les pentes

raides de Remilly. Il avait plu abondamment pendant la nuit, les

chemins se trouvaient changés en fleuves de boue; et de grandes

nuées livides couraient dans le ciel, d'une tristesse morne.

Prosper, voulant couper au plus court, avait résolu de traverser

Sedan. Mais, avant Pont-Maugis, un poste Prussien arrêta la

charrette, la retint pendant plus d'une heure; et, lorsque le

laissez-Passer eut circulé entre les mains de quatre ou cinq

chefs, l'âne put reprendre sa marche, à la condition de faire le

grand tour par Bazeilles, en s'engageant à gauche dans un chemin

de traverse. Aucune raison ne fut donnée, sans doute craignait-on

d'encombrer la ville davantage. Quand Silvine passa la Meuse sur

le pont du chemin de fer, ce pont funeste qu'on n'avait pas fait

sauter et qui du reste avait coûté si cher aux Bavarois, elle

aperçut le cadavre d'un artilleur descendant d'un air de flânerie,

au fil de l'eau. Une touffe d'herbe l'accrocha, il demeura un

instant immobile, puis il tourna sur lui-même, il repartit.

Dans Bazeilles, que l'âne traversa au pas, d'un bout à l'autre,

c'était la destruction, tout ce que la guerre peut faire

d'abominables ruines, quand elle passe, dévastatrice, en furieux

ouragan. Déjà, on avait relevé les morts, il n'y avait plus sur le

pavé du village un seul cadavre; et la pluie lavait le sang, des

flaques restaient rouges, avec des débris louches, des lambeaux où

l'on croyait reconnaître encore des cheveux. Mais l'effroi qui

serrait les coeurs, venait des décombres, de ce Bazeilles si riant

trois jours plus tôt, avec ses gaies maisons au milieu de ses

jardins, à cette heure effondré, anéanti, ne montrant que des pans

de muraille noircis par les flammes. L'église brûlait toujours, un

vaste bûcher de poutres fumantes, au milieu de la place, d'où

s'élevait continuellement une grosse colonne de fumée noire,

élargie au ciel en un panache de deuil. Des rues entières avaient

disparu, plus rien d'un côté ni de l'autre, rien que des tas de

moellons calcinés bordant les ruisseaux, dans un gâchis de suie et

de cendre, une boue d'encre épaisse noyant tout. Aux quatre coins

des carrefours, les maisons d'angle se trouvaient rasées, comme

emportées par le vent de feu qui avait soufflé là. D'autres

avaient moins souffert, une restait debout, isolée, tandis que

celles de gauche et de droite semblaient hachées par la mitraille,

dressant leurs carcasses pareilles à des squelettes vides. Et une

insupportable odeur s'exhalait, la nausée de l'incendie, l'âcreté

du pétrole surtout, versé à flots sur les parquets. Puis, c'était

aussi la désolation muette de ce qu'on avait essayé de sauver, des

pauvres meubles jetés par les fenêtres, écrasés sur le trottoir,

les tables infirmes aux jambes cassées, les armoires aux flancs

ouverts, à la poitrine fendue, du linge qui traînait, déchiré,

souillé, toutes les tristes miettes du pillage en train de se

fondre sous la pluie. Par une façade béante, à travers des

planchers écroulés, on apercevait une pendule intacte, sur une

cheminée, tout en haut d'un mur.

-- Ah! les cochons! grognait Prosper, en qui le sang du soldat

qu'il était encore l'avant-veille, s'échauffait, à voir une

abomination semblable.

Il serrait les poings, il fallut que Silvine, très pâle, le calmât

du regard, à chaque factionnaire qu'ils rencontraient, le long de

la route. Les Bavarois avaient en effet posé des sentinelles près

des maisons qui brûlaient encore; et ces hommes, le fusil chargé,

la baïonnette au canon, semblaient garder les incendies, pour que

la flamme achevât son oeuvre. D'un geste menaçant, d'un cri

guttural, quand on s'entêtait, ils en écartaient les simples

curieux, les intéressés aussi qui rôdaient aux alentours. Des

groupes d'habitants, à distance, restaient muets, avec des

frémissements de rage contenus. Une femme, toute jeune, les

cheveux épars, la robe souillée de boue, s'obstinait devant le tas

fumant d'une petite maison, dont elle voulait fouiller les braises

ardentes, malgré le factionnaire qui en défendait l'approche. On

disait que cette femme avait eu son enfant brûlé dans cette

maison. Et, tout d'un coup, comme le Bavarois l'écartait d'une

main brutale, elle se retourna, elle lui vomit à la face son

furieux désespoir, des injures de sang et de fange, des mots

immondes qui la soulageaient un peu, enfin. Il devait ne pas

comprendre, il la regardait, inquiet, reculant. Trois camarades

accoururent, le délivrèrent de la femme, qu'ils emmenèrent,

hurlante. Devant les décombres d'une autre maison, un homme et

deux fillettes, tous les trois tombés sur le sol de fatigue et de

misère, sanglotaient, ne sachant où aller, ayant vu là s'envoler

en cendre tout ce qu'ils possédaient. Mais une patrouille passa,

qui dissipa les curieux, et la route redevint déserte, avec les

seules sentinelles, mornes et dures, veillant d'un oeil oblique à

faire respecter leur consigne scélérate.

-- Les cochons, les cochons! répéta Prosper sourdement. Ca ferait

plaisir d'en étrangler un ou deux.

Silvine, de nouveau, le fit taire. Elle frissonna. Dans une remise

épargnée par le feu, un chien, enfermé, oublié depuis deux jours,

hurlait d'une plainte continue, si lamentable, qu'une terreur

traversa le ciel bas, d'où une petite pluie grise venait de se

mettre à tomber. Et ce fut à ce moment, devant le parc de

Montivilliers, qu'ils firent une rencontre. Trois grands

tombereaux étaient là, à la file, chargés de morts, de ces

tombereaux de la salubrité, que l'on emplit à la pelle, le long

des rues, chaque matin, de la desserte de la veille; et, de même,

on venait de les emplir de cadavres, les arrêtant à chaque corps

que l'on y jetait, repartant avec le gros bruit des roues pour

s'arrêter plus loin, parcourant Bazeilles entier, jusqu'à ce que

le tas débordât. Ils attendaient, immobiles sur la route, qu'on

les conduisît à la décharge publique, au charnier voisin. Des

pieds sortaient, dressés en l'air. Une tête retombait, à demi

arrachée. Lorsque les trois tombereaux, de nouveau, s'ébranlèrent,

cahotant dans les flaques, une main livide qui pendait, très

longue, vint frotter contre une roue; et la main peu à peu

s'usait, écorchée, mangée jusqu'à l'os.

Dans le village de Balan, la pluie cessa. Prosper décida Silvine à

manger un morceau de pain qu'il avait eu la précaution d'emporter.

Il était déjà onze heures. Mais, comme ils arrivaient près de

Sedan, un poste Prussien les arrêta encore; et, cette fois, ce fut

terrible, l'officier s'emportait, refusait même de rendre le

laissez-Passer, qu'il déclarait faux, en un Français très correct,

d'ailleurs. Des soldats, sur son ordre, avaient poussé l'âne et la

petite charrette sous un hangar. Que faire? comment continuer la

route? Silvine, qui se désespérait, eut alors une idée, en

songeant au cousin Dubreuil, ce parent du père Fouchard, qu'elle

connaissait et dont la propriété, l'ermitage, se trouvait à

quelques cents pas, en haut des ruelles dominant le faubourg.

Peut-être l'écouterait-on, lui, un bourgeois. Elle emmena Prosper,

puisqu'on les laissait libres, à la condition de garder la

charrette. Ils coururent, ils trouvèrent la grille de l'ermitage

grande ouverte. Et, de loin, comme ils s'engageaient dans l'allée

des ormes séculaires, un spectacle qu'ils aperçurent les étonna

beaucoup.

-- Fichtre! dit Prosper, en voilà qui se la coulent douce!

C'était, au bas du perron, sur le gravier fin de la terrasse,

toute une réunion joyeuse. Autour d'un guéridon à tablette de

marbre, des fauteuils et un canapé de satin bleu-Ciel formaient le

cercle, étalant au plein air un salon étrange, que la pluie devait

tremper depuis la veille. Deux zouaves, vautrés aux deux bouts du

canapé, semblaient éclater de rire. Un petit fantassin, qui

occupait un fauteuil, penché en avant, avait l'air de se tenir le

ventre. Trois autres s'accoudaient nonchalamment aux bras de leurs

sièges, tandis qu'un chasseur avançait la main, comme pour prendre

un verre sur le guéridon. Évidemment, ils avaient vidé la cave et

faisaient la fête.

-- Comment peuvent-ils encore être là? murmurait Prosper, de plus

en plus stupéfié, à mesure qu'il avançait. Les bougres, ils se

fichent donc des Prussiens?

Mais Silvine, dont les yeux se dilataient, jeta un cri, eut un

brusque geste d'horreur. Les soldats ne bougeaient pas, ils

étaient morts. Les deux zouaves, raidis, les mains tordues,

n'avaient plus de visage, le nez arraché, les yeux sautés des

orbites. Le rire de celui qui se tenait le ventre venait de ce

qu'une balle lui avait fendu les lèvres, en lui cassant les dents.

Et cela était vraiment atroce, ces misérables qui causaient, dans

leurs attitudes cassées de mannequins, les regards vitreux, les

bouches ouvertes, tous glacés, immobiles à jamais. S'étaient-ils

traînés à cette place, vivants encore, pour mourir ensemble?

étaient-ce plutôt les Prussiens qui avaient fait la farce de les

ramasser, puis de les asseoir en rond, par une moquerie de la

vieille gaieté Française?

-- Drôle de rigolade tout de même! reprit Prosper, pâlissant.

Et, regardant les autres morts, en travers de l'allée, au pied des

arbres, dans les pelouses, cette trentaine de braves parmi

lesquels le corps du lieutenant Rochas gisait, troué de blessures,

enveloppé du drapeau, il ajouta d'un air sérieux de grand respect:

-- On s'est joliment bûché par ici! ça m'étonnerait, si nous y

trouvions le bourgeois que vous cherchez.

Déjà, Silvine entrait dans la maison, dont les fenêtres et les

portes défoncées bâillaient à l'air humide. En effet, il n'y avait

évidemment là personne, les maîtres devaient être partis avant la

bataille. Puis, comme elle s'entêtait et qu'elle pénétrait dans la

cuisine, elle laissa de nouveau échapper un cri d'effroi. Sous

l'évier, deux corps avaient roulé, un zouave, un bel homme à barbe

noire, et un Prussien énorme, les cheveux rouges, tous les deux

enlacés furieusement. Les dents de l'un étaient entrées dans la

joue de l'autre, les bras raidis n'avaient pas lâché prise,

faisant encore craquer les colonnes vertébrales rompues, nouant

les deux corps d'un tel noeud d'éternelle rage, qu'il allait

falloir les enterrer ensemble.

Alors, Prosper se hâta d'emmener Silvine, puisqu'ils n'avaient

rien à faire dans cette maison ouverte, habitée par la mort. Et,

lorsque, désespérés, ils furent revenus au poste qui avait retenu

l'âne et la charrette, ils eurent la chance de trouver, avec

l'officier si rude, un général, en train de visiter le champ de

bataille. Celui-ci voulut prendre connaissance du laissez-Passer,

puis il le rendit à Silvine, il eut un geste de pitié, pour dire

qu'on laissât aller cette pauvre femme, avec son âne, en quête du

corps de son mari. Sans attendre, suivis de l'étroite charrette,

elle et son compagnon remontèrent vers le fond de Givonne,

obéissant à la défense nouvelle qui leur était faite de traverser

Sedan.

Ensuite, ils tournèrent à gauche, pour gagner le plateau d'Illy,

par la route qui traverse le bois de la Garenne. Mais, là encore,

ils furent attardés, ils crurent vingt fois qu'ils ne pourraient

franchir le bois, tellement les obstacles se multipliaient. À

chaque pas, des arbres coupés par les obus, abattus tels que des

géants, barraient la route. C'était la forêt bombardée, au travers

de laquelle la canonnade avait tranché des existences séculaires,

comme au travers d'un carré de la vieille garde, d'une solidité

immobile de vétérans. De toutes parts, des troncs gisaient,

dénudés, troués, fendus, ainsi que des poitrines; et cette

destruction, ce massacre de branches pleurant leur sève, avait

l'épouvante navrée d'un champ de bataille humain. Puis, c'étaient

aussi des cadavres, des soldats tombés fraternellement avec les

arbres. Un lieutenant, la bouche sanglante, avait encore les deux

mains enfoncées dans la terre, arrachant des poignées d'herbe.

Plus loin, un capitaine était mort sur le ventre, la tête

soulevée, en train de hurler sa douleur. D'autres semblaient

dormir parmi les broussailles, tandis qu'un zouave dont la

ceinture bleue s'était enflammée, avait la barbe et les cheveux

grillés complètement. Et il fallut, à plusieurs reprises, le long

de cet étroit chemin forestier, écarter un corps, pour que l'âne

pût continuer sa route.

Tout d'un coup, dans un petit vallon, l'horreur cessa. Sans doute,

la bataille avait passé ailleurs, sans toucher à ce coin de nature

délicieux. Pas un arbre n'était effleuré, pas une blessure n'avait

saigné sur la mousse. Un ruisseau coulait parmi des lentilles

d'eau, le sentier qui le suivait était ombragé de grands hêtres.

C'était d'un charme pénétrant, d'une paix adorable, cette

fraîcheur des eaux vives, ce silence frissonnant des verdures.

Prosper avait arrêté l'âne, pour le faire boire au ruisseau.

-- Ah! qu'on est bien ici! dit-il, dans un cri involontaire de

soulagement.

D'un oeil étonné, Silvine regarda autour d'elle, inquiète de se

sentir, elle aussi, délassée et heureuse. Pourquoi donc le bonheur

si paisible de ce coin perdu, lorsque, à l'entour, il n'y avait

que deuil et souffrance? Elle eut un geste désespéré de hâte.

-- Vite, vite, allons!... Où est-ce? Où êtes-vous certain d'avoir

vu Honoré?

Et, à cinquante pas de là, comme ils débouchaient enfin sur le

plateau d'Illy, la plaine rase se déroula brusquement devant eux.

Cette fois, c'était le vrai champ de bataille, les terrains nus

s'étalant jusqu'à l'horizon, sous le grand ciel blafard, d'où

ruisselaient de continuelles averses. Les morts n'y étaient pas

entassés, tous les Prussiens déjà avaient dû être ensevelis, car

il n'en restait pas un, parmi les cadavres épars des Français,

semés le long des routes, dans les chaumes, au fond des creux,

selon les hasards de la lutte. Contre une haie, le premier qu'ils

rencontrèrent était un sergent, un homme superbe, jeune et fort,

qui semblait sourire de ses lèvres entr'ouvertes, le visage calme.

Mais, cent pas plus loin, en travers de la route, ils en virent un

autre, mutilé affreusement, la tête à demi emportée, les épaules

couvertes des éclaboussures de la cervelle. Puis, après les corps

isolés, çà et là, il y avait de petits groupes, ils en aperçurent

sept à la file, le genou en terre, l'arme à l'épaule, frappés

comme ils tiraient; tandis que, près d'eux, un sous-Officier était

tombé aussi, dans l'attitude du commandement. La route ensuite

filait le long d'un étroit ravin, et ce fut là que l'horreur les

reprit, en face de cette sorte de fossé où toute une compagnie

semblait avoir culbuté, sous la mitraille: des cadavres

l'emplissaient, un écroulement, une dégringolade d'hommes,

enchevêtrés, cassés, dont les mains tordues avaient écorché la

terre jaune, sans pouvoir se retenir. Et un vol noir de corbeaux

s'envola avec des croassements; et, déjà, des essaims de mouches

bourdonnaient au-dessus des corps, revenaient obstinément, par

milliers, boire le sang frais des blessures.

-- Où est-ce donc? répéta Silvine.

Ils longeaient alors une terre labourée entièrement couverte de

sacs. Quelque régiment avait dû se débarrasser là, serré de trop

près, dans un coup de panique. Les débris dont le sol était semé

disaient les épisodes de la lutte. Dans un champ de betteraves,

des képis épars, semblables à de larges coquelicots, des lambeaux

d'uniformes, des épaulettes, des ceinturons, racontaient un

contact farouche, un des rares corps à corps du formidable duel

d'artillerie qui avait duré douze heures. Mais, surtout, ce qu'on

heurtait à chaque pas, c'étaient des débris d'armes, des sabres,

des baïonnettes, des chassepots, en si grand nombre, qu'ils

semblaient être une végétation de la terre, une moisson qui aurait

poussé, en un jour abominable. Des gamelles, des bidons également

jonchaient les chemins, tout ce qui s'était échappé des sacs

éventrés, du riz, des brosses, des cartouches. Et les terres se

succédaient au travers d'une dévastation immense, les clôtures

arrachées, les arbres comme brûlés dans un incendie, le sol lui-

même creusé par les obus, piétiné, durci sous le galop des foules,

si ravagé, qu'il paraissait devoir rester à jamais stérile. La

pluie noyait tout de son humidité blafarde, une odeur se

dégageait, persistante, cette odeur des champs de bataille qui

sentent la paille fermentée, le drap brûlé, un mélange de

pourriture et de poudre.

Silvine, lasse de ces champs de mort, où elle croyait marcher

depuis des lieues, regardait autour d'elle, avec une angoisse

croissante.

-- Où est-ce? Où est-ce donc?

Mais Prosper ne répondait pas, devenait inquiet. Lui, ce qui le

bouleversait, plus encore que les cadavres des camarades,

c'étaient les corps des chevaux, les pauvres chevaux sur le flanc,

qu'on rencontrait en grand nombre. Il y en avait vraiment de

lamentables, dans des attitudes affreuses, la tête arrachée, les

flancs crevés, laissant couler les entrailles. Beaucoup, sur le

dos, le ventre énorme, dressaient en l'air leurs quatre jambes

raidies, pareilles à des pieux de détresse. La plaine sans bornes

en était bossuée. Quelques-uns n'étaient pas morts, après une

agonie de deux jours; et ils levaient au moindre bruit leur tête

souffrante, la balançaient à droite, à gauche, la laissaient

retomber; tandis que d'autres, immobiles, jetaient par instants un

grand cri, cette plainte du cheval mourant, si particulière, si

effroyablement douloureuse, que l'air en tremblait. Et Prosper, le

coeur meurtri, songeait à Zéphir, avec l'idée qu'il allait peut-

être le revoir.

Brusquement, il sentit le sol frémir sous le galop d'une charge

enragée. Il se retourna, il n'eut que le temps de crier à sa

compagne:

-- Les chevaux, les chevaux!... Jetez-vous derrière ce mur!

Du haut d'une pente voisine, une centaine de chevaux, libres, sans

cavaliers, quelques-uns encore portant tout un paquetage,

dévalaient, roulaient vers eux, d'un train d'enfer. C'étaient les

bêtes perdues, restées sur le champ de bataille, qui se

réunissaient ainsi en troupe, par un instinct. Sans foin ni

avoine, depuis l'avant-veille, elles avaient tondu l'herbe rare,

entamé les haies, rongé l'écorce des arbres. Et, quand la faim les

cinglait au ventre comme à coups d'éperon, elles partaient toutes

ensemble d'un galop fou, elles chargeaient au travers de la

campagne vide et muette, écrasant les morts, achevant les blessés.

La trombe approchait, Silvine n'eut que le temps de tirer l'âne et

la charrette à l'abri du petit mur.

-- Mon Dieu! Ils vont tout briser!

Mais les chevaux avaient sauté l'obstacle, il n'y eut qu'un

roulement de foudre, et déjà ils galopaient de l'autre côté,

s'engouffrant dans un chemin creux, jusqu'à la corne d'un bois,

derrière lequel ils disparurent.

Lorsque Silvine eut ramené l'âne dans le chemin, elle exigea que

Prosper lui répondît.

-- Voyons, où est-ce?

Lui, debout, jetait des regards aux quatre points de l'horizon.

-- Il y avait trois arbres, il faut que je retrouve les trois

arbres... Ah! dame! on ne voit pas très clair, quand on se bat, et

ce n'est guère commode de savoir ensuite les chemins qu'on a pris!

Puis, apercevant du monde à sa gauche, deux hommes et une femme,

il eut l'idée de les questionner. Mais, à son approche, la femme

s'enfuit, les hommes l'écartèrent du geste, menaçants; et il en

vit d'autres, et tous l'évitaient, filaient entre les

broussailles, comme des bêtes rampantes et sournoises, vêtus

sordidement, d'une saleté sans nom, avec des faces louches de

bandits. Alors, en remarquant que les morts, derrière ce vilain

monde, n'avaient plus de souliers, les pieds nus et blêmes, il

finit par comprendre que c'étaient là de ces rôdeurs qui suivaient

les armées allemandes, des détrousseurs de cadavres, toute une

basse juiverie de proie, venue à la suite de l'invasion. Un grand

maigre fila devant lui en galopant, les épaules chargées d'un sac,

les poches sonnantes des montres et des pièces blanches volées

dans les goussets.

Pourtant, un garçon de treize à quatorze ans laissa Prosper

l'approcher, et comme celui-ci, en reconnaissant un Français, le

couvrait d'injures, ce garçon protesta. Quoi donc! est-ce qu'on ne

pouvait plus gagner sa vie? Il ramassait les chassepots, on lui

donnait cinq sous par chassepot qu'il retrouvait. Le matin, ayant

fui de son village, le ventre vide depuis la veille, il s'était

laissé embaucher par un entrepreneur luxembourgeois, qui avait

traité avec les Prussiens, pour cette récolte des fusils sur le

champ de bataille. Ceux-ci, en effet, craignaient que les armes,

si elles étaient recueillies par les paysans de la frontière, ne

fussent portées en Belgique, pour rentrer de là en France. Et

toute une nuée de pauvres diables étaient à la chasse des fusils,

cherchant des cinq sous, fouillant les herbes, pareils à ces

femmes qui, la taille ployée, vont cueillir des pissenlits dans

les prés.

-- Fichue besogne! grogna Prosper.

-- Dame! Faut bien manger, répondit le garçon. Je ne vole

personne.

Puis, comme il n'était pas du pays et qu'il ne pouvait donner

aucun renseignement, il se contenta de montrer de la main une

petite ferme voisine, où il avait vu du monde.

Prosper le remerciait et s'éloignait pour rejoindre Silvine,

lorsqu'il aperçut un chassepot à moitié enterré dans un sillon.

D'abord, il se garda bien de l'indiquer. Et, brusquement, il

revint, il cria comme malgré lui:

-- Tiens! Il y en a un là, ça te fera cinq sous de plus!

Silvine, en approchant de la ferme, remarqua d'autres paysans, en

train de creuser à la pioche de longues tranchées. Mais ceux-là

étaient sous les ordres directs d'officiers Prussiens, qui, une

simple badine aux doigts, raides et muets, surveillaient

l'ouvrage. On avait ainsi réquisitionné les habitants des villages

pour enterrer les morts, dans la crainte que le temps pluvieux ne

hâtât la décomposition. Deux chariots de cadavres étaient là, une

équipe les déchargeait, les couchait rapidement côte à côte, en un

rang pressé, sans les fouiller ni même les regarder au visage;

tandis que trois hommes, armés de grandes pelles, suivaient,

recouvraient le rang d'une couche de terre si mince, que déjà,

sous les averses, des gerçures fendillaient le sol. Avant quinze

jours, tant ce travail était hâtif, la peste soufflerait par

toutes ces fentes. Et Silvine ne put s'empêcher de s'arrêter au

bord de la fosse, de les dévisager, à mesure qu'on les apportait,

ces misérables morts. Elle frémissait d'une horrible crainte, avec

l'idée, à chaque visage sanglant, qu'elle reconnaissait Honoré.

N'était-ce pas ce malheureux dont l'oeil gauche manquait? Ou

celui-ci peut-être qui avait les mâchoires fendues? Si elle ne se

hâtait pas de le découvrir, sur ce plateau vague et sans fin,

certainement qu'on allait le lui prendre et l'enfouir dans le tas,

parmi les autres.

Aussi courut-elle pour rejoindre Prosper, qui avait marché jusqu'à

la porte de la ferme, avec l'âne.

-- Mon Dieu! Où est-ce donc? ... Demandez, interrogez!

Dans la ferme, il n'y avait que des Prussiens, en compagnie d'une

servante et de son enfant, revenus des bois, où ils avaient failli

mourir de faim et de soif. C'était un coin de patriarcale

bonhomie, d'honnête repos, après les fatigues des jours

précédents. Des soldats brossaient soigneusement leurs uniformes,

étendus sur les cordes à sécher le linge. Un autre achevait une

habile reprise à son pantalon, tandis que le cuisinier du poste,

au milieu de la cour, avait allumé un grand feu, sur lequel

bouillait la soupe, une grosse marmite qui exhalait une bonne

odeur de choux et de lard. Déjà, la conquête s'organisait avec une

tranquillité, une discipline parfaites. On aurait dit des

bourgeois rentrés chez eux, fumant leurs longues pipes. Sur un

banc, à la porte, un gros homme roux avait pris dans ses bras

l'enfant de la servante, un bambin de cinq à six ans; et il le

faisait sauter, il lui disait en allemand des mots de caresse,

très amusé de voir l'enfant rire de cette langue étrangère, aux

rudes syllabes, qu'il ne comprenait pas.

Tout de suite, Prosper tourna le dos, dans la crainte de quelque

nouvelle mésaventure. Mais ces Prussiens-là étaient décidément du

brave monde. Ils souriaient au petit âne, ils ne se dérangèrent

même pas pour demander à voir le laissez-Passer.

Alors, ce fut une marche folle. Entre deux nuages, le soleil

apparut un instant, déjà bas sur l'horizon. Est-ce que la nuit

allait tomber et les surprendre, dans ce charnier sans fin? Une

nouvelle averse noya le soleil, il ne resta autour d'eux que

l'infini blafard de la pluie, une poussière d'eau qui effaçait

tout, les routes, les champs, les arbres. Lui, ne savait plus,

était perdu, et il l'avoua. À leur suite, l'âne trottait du même

train, la tête basse, traînant la petite charrette de son pas

résigné de bête docile. Ils montèrent au nord, ils revinrent vers

Sedan. Toute direction leur échappait, ils rebroussèrent chemin à

deux reprises, en s'apercevant qu'ils passaient par les mêmes

endroits. Sans doute ils tournaient en cercle, et ils finirent,

désespérés, épuisés, par s'arrêter à l'angle de trois routes,

flagellés de pluie, sans force pour chercher davantage.

Mais des plaintes les surprirent, ils poussèrent jusqu'à une

petite maison isolée, sur leur gauche, où ils trouvèrent deux

blessés, au fond d'une chambre. Les portes étaient grandes

ouvertes; et, depuis deux jours qu'ils grelottaient la fièvre,

sans être pansés seulement, ceux-ci n'avaient vu personne, pas une

âme. La soif surtout les dévorait, au milieu du ruissellement des

averses qui battaient les vitres. Ils ne pouvaient bouger, ils

jetèrent tout de suite le cri: «à boire, à boire!» ce cri

d'avidité douloureuse, dont les blessés poursuivent les passants,

au moindre bruit de pas qui les tire de leur somnolence.

Lorsque Silvine leur eut apporté de l'eau, Prosper qui, dans le

plus maltraité, avait reconnu un camarade, un chasseur d'Afrique

de son régiment, comprit qu'on ne devait pourtant pas être loin

des terrains où la division Margueritte avait chargé. Le blessé

finit par avoir un geste vague: oui, c'était par là, en tournant à

gauche, après avoir passé un grand champ de luzerne. Et, sans

attendre, Silvine voulut repartir, avec ce renseignement. Elle

venait d'appeler, au secours des deux blessés, une équipe qui

passait, ramassant les morts. Elle avait déjà repris la bride de

l'âne, elle le traînait par les terres glissantes, avec la hâte

d'être là-bas, au delà des luzernes.

Prosper, brusquement, s'arrêta.

-- Ca doit être par ici. Tenez! à droite, voilà les trois

arbres... Voyez-vous la trace des roues?

Là-bas, il y a un caisson brisé... Enfin, nous y sommes!

Frémissante, Silvine s'était précipitée, et elle regardait au

visage deux morts, deux artilleurs tombés sur le bord du chemin.

-- Mais il n'y est pas, il n'y est pas!... Vous aurez mal vu...

Oui! Une idée comme ça, une idée fausse qui vous aura passé par

les yeux!

Peu à peu, un espoir fou, une joie délirante l'envahissait.

-- Si vous vous étiez trompé, s'il vivait! Et bien sûr qu'il vit,

puisqu'il n'est pas là!

Tout à coup, elle jeta un cri sourd. Elle venait de se retourner,

elle se trouvait sur l'emplacement même de la batterie. C'était

effroyable, le sol bouleversé comme par un tremblement de terre,

des débris traînant partout, des morts renversés en tous sens,

dans d'atroces postures, les bras tordus, les jambes repliées, la

tête déjetée, hurlant de leur bouche aux dents blanches, grande

ouverte. Un brigadier était mort, les deux mains sur les

paupières, en une crispation épouvantée, comme pour ne pas voir.

Des pièces d'or, qu'un lieutenant portait dans une ceinture,

avaient coulé avec son sang, éparses parmi ses entrailles. L'un

sur l'autre, le ménage, Adolphe le conducteur et le pointeur

Louis, avec leurs yeux sortis des orbites, restaient farouchement

embrassés, mariés jusque dans la mort. Et c'était enfin Honoré,

couché sur sa pièce bancale, ainsi que sur un lit d'honneur,

foudroyé au flanc et à l'épaule, la face intacte et belle de

colère, regardant toujours, là-bas, vers les batteries

Prussiennes.

-- Oh! Mon ami, sanglota Silvine, mon ami...

Elle était tombée à genoux, sur la terre détrempée, les mains

jointes, dans un élan de folle douleur. Ce mot d'ami, qu'elle

trouvait seul, disait la tendresse qu'elle venait de perdre, cet

homme si bon qui lui avait pardonné, qui consentait à faire d'elle

sa femme, malgré tout. Maintenant, c'était la fin de son espoir,

elle ne vivrait plus. Jamais elle n'en avait aimé un autre, et

elle l'aimerait toujours. La pluie cessait, un vol de corbeaux qui

tournoyait en croassant au-dessus des trois arbres, l'inquiétait

comme une menace. Est-ce qu'on voulait le lui reprendre, ce cher

mort si péniblement retrouvé? Elle s'était traînée sur les genoux,

elle chassait, d'une main tremblante, les mouches voraces

bourdonnant au-dessus des deux yeux grands ouverts, dont elle

cherchait encore le regard.

Mais, entre les doigts crispés d'Honoré, elle aperçut un papier,

taché de sang. Alors, elle s'inquiéta, tâcha d'avoir ce papier, à

petites secousses. Le mort ne voulait pas le rendre, le retenait,

si étroitement, qu'on ne l'aurait arraché qu'en morceaux. C'était

la lettre qu'elle lui avait écrite, la lettre gardée par lui entre

sa peau et sa chemise, serrée ainsi comme pour un adieu, dans la

convulsion dernière de l'agonie. Et, lorsqu'elle l'eut reconnue,

elle fut pénétrée d'une joie profonde, au milieu de sa douleur,

toute bouleversée de voir qu'il était mort en pensant à elle. Ah!

certes, oui! elle la lui laisserait, la chère lettre! Elle ne la

reprendrait pas, puisqu'il tenait si obstinément à l'emporter dans

la terre. Une nouvelle crise de larmes la soulagea, des larmes

tièdes et douces maintenant. Elle s'était relevée, elle lui

baisait les mains, elle lui baisa le front, en ne répétant

toujours que ce mot d'infinie caresse:

-- Mon ami..., mon ami...

Cependant, le soleil baissait, Prosper était allé chercher la

couverture. Et tous deux, avec une pieuse lenteur, soulevèrent le

corps d'Honoré, le couchèrent sur cette couverture, étalée par

terre; puis, après l'avoir enveloppé, ils le portèrent dans la

charrette. La pluie menaçait de reprendre, ils se remettaient en

marche, avec l'âne, petit cortège morne, au travers de la plaine

scélérate, lorsqu'un lointain roulement de foudre se fit entendre.

Prosper, de nouveau, cria:

-- Les chevaux! Les chevaux!

C'était encore une charge des chevaux errants, libres et affamés.

Ils arrivaient cette fois par un vaste chaume plat, en une masse

profonde, les crinières au vent, les naseaux couverts d'écume; et

un rayon oblique du rouge soleil projetait à l'autre bout du

plateau le vol frénétique de leur course. Tout de suite, Silvine

s'était jetée devant la charrette, les deux bras en l'air, comme

pour les arrêter, d'un geste de furieuse épouvante. Heureusement,

ils dévièrent à gauche, détournés par une pente du terrain. Ils

auraient tout broyé. La terre tremblait, leurs sabots lancèrent

une pluie de cailloux, une grêle de mitraille qui blessa l'âne à

la tête. Et ils disparurent, au fond d'un ravin.

-- C'est la faim qui les galope, dit Prosper. Pauvres bêtes!

Silvine, après avoir bandé l'oreille de l'âne avec son mouchoir,

venait de reprendre la bride. Et le petit cortège lugubre

retraversa le plateau, en sens contraire, pour refaire les deux

lieues qui le séparaient de Remilly. À chaque pas, Prosper

s'arrêtait, regardait les chevaux morts, le coeur gros de

s'éloigner ainsi, sans avoir revu Zéphir.

Un peu au-dessous du bois de la Garenne, comme ils tournaient à

gauche, pour reprendre la route du matin, un poste allemand exigea

leur laissez-Passer. Et, au lieu de les écarter de Sedan, ce

poste-ci leur ordonna de passer par la ville, sous peine d'être

arrêtés. Il n'y avait pas à répondre, c'étaient les ordres

nouveaux. D'ailleurs, leur retour allait en être raccourci de deux

kilomètres, et ils en étaient heureux, brisés de fatigue.

Mais, dans Sedan, leur marche fut singulièrement entravée. Dès

qu'ils eurent franchi les fortifications, une puanteur les

enveloppa, un lit de fumier leur monta aux genoux. C'était la

ville immonde, un cloaque où, depuis trois jours, s'entassaient

les déjections et les excréments de cent mille hommes. Toutes

sortes de détritus avaient épaissi cette litière humaine, de la

paille, du foin, que faisait fermenter le crottin des bêtes. Et,

surtout, les carcasses des chevaux, abattus et dépecés en pleins

carrefours, empoisonnaient l'air. Les entrailles se pourrissaient

au soleil, les têtes, les os traînaient sur le pavé, grouillants

de mouches. Certainement, la peste allait souffler, si l'on ne se

hâtait pas de balayer à l'égout cette couche d'effroyable ordure,

qui, rue du Ménil, rue Maqua, même sur la place Turenne,

atteignait jusqu'à vingt centimètres. Des affiches blanches, du

reste, posées par les autorités Prussiennes, réquisitionnaient les

habitants pour le lendemain, ordonnant à tous, quels qu'ils

fussent, ouvriers, marchands, bourgeois, magistrats, de se mettre

à la besogne, armés de balais et de pelles, sous la menace des

peines les plus sévères, si la ville n'était pas propre le soir;

et, déjà, l'on pouvait voir, devant sa porte, le président du

tribunal qui raclait le pavé, jetant les immondices dans une

brouette, avec une pelle à feu.

Silvine et Prosper, qui avaient pris par la Grande-Rue, ne purent

avancer qu'à petits pas, au milieu de cette boue fétide. Puis,

toute une agitation emplissait la ville, leur barrait le chemin à

chaque minute. C'était le moment où les Prussiens fouillaient les

maisons, pour en faire sortir les soldats cachés, qui

s'obstinaient à ne pas se rendre. La veille, lorsque, vers deux

heures, le général de Wimpffen était revenu du château de

Bellevue, après y avoir signé la capitulation, le bruit avait

circulé tout de suite que l'armée prisonnière allait être enfermée

dans la presqu'île d'Iges, en attendant qu'on organisât des

convois pour la conduire en Allemagne. Quelques rares officiers

comptaient profiter de la clause qui les faisait libres, à la

condition de s'engager par écrit à ne plus servir. Seul, un

général, disait-on, le général Bourgain-Desfeuilles, prétextant

ses rhumatismes, venait de prendre cet engagement; et, le matin

même, des huées avaient salué son départ, quand il était monté en

voiture, devant l'hôtel de la croix d'or. Depuis le petit jour, le

désarmement s'opérait, les soldats devaient défiler sur la place

Turenne, pour jeter chacun ses armes, les fusils, les baïonnettes,

au tas qui grandissait, pareil à un écroulement de ferraille, dans

un angle de la place. Il y avait là un détachement Prussien,

commandé par un jeune officier, un grand garçon pâle, en tunique

bleu-Ciel, coiffé d'une toque à plume de coq, qui surveillait ce

désarmement, d'un air de correction hautaine, les mains gantées de

blanc. Un zouave ayant, d'un mouvement de révolte, refusé son

chassepot, l'officier l'avait fait emmener, en disant, sans le

moindre accent: «qu'on me fusille cet homme-là!» les autres,

mornes, continuaient à défiler, jetaient leurs fusils d'un geste

mécanique, dans leur hâte d'en finir. Mais combien, déjà, étaient

désarmés, ceux dont les chassepots traînaient là-bas, par la

campagne! Et combien, depuis la veille, se cachaient, faisaient le

rêve de disparaître, au milieu de l'inexprimable confusion! Les

maisons, envahies, en restaient pleines, de ces entêtés qui ne

répondaient pas, qui se terraient dans les coins. Les patrouilles

allemandes, fouillant la ville, en trouvaient de blottis jusque

sous des meubles. Et, comme beaucoup, même découverts,

s'obstinaient à ne pas sortir des caves, elles s'étaient décidées

à tirer des coups de feu par les soupiraux. C'était une chasse à

l'homme, toute une battue abominable.

Au pont de Meuse, l'âne fut arrêté par un encombrement de foule.

Le chef du poste qui gardait le pont, méfiant, croyant à quelque

commerce de pain ou de viande, voulut s'assurer du contenu de la

charrette; et, lorsqu'il eut écarté la couverture, il regarda un

instant le cadavre, d'un air saisi; puis, d'un geste, il livra le

passage. Mais on ne pouvait toujours pas avancer, l'encombrement

augmentait, c'était un des premiers convois de prisonniers, qu'un

détachement Prussien conduisait à la presqu'île d'Iges. Le

troupeau ne cessait pas, des hommes se bousculaient, se marchaient

sur les talons, dans leurs uniformes en lambeaux, la tête basse,

les regards obliques, avec le dos rond et les bras ballants des

vaincus qui n'ont même plus de couteau pour s'ouvrir la gorge. La

voix rude de leur gardien les poussait comme à coups de fouet, au

travers de la débandade silencieuse, où l'on n'entendait que le

clapotement des gros souliers dans la boue épaisse. Une ondée

venait de tomber encore, et rien n'était plus lamentable, sous la

pluie, que ce troupeau de soldats déchus, pareils aux vagabonds et

aux mendiants des grandes routes.

Brusquement, Prosper, dont le coeur de vieux chasseur d'Afrique

battait à se rompre, de rage étouffée, poussa du coude Silvine, en

lui montrant deux soldats qui passaient. Il avait reconnu Maurice

et Jean, emmenés avec les camarades, marchant fraternellement côte

à côte; et, la petite charrette, enfin, ayant repris sa marche

derrière le convoi, il put les suivre du regard jusqu'au faubourg

De Torcy, sur cette route plate qui conduit à Iges, au milieu des

jardins et des cultures maraîchères.

-- Ah! murmura Silvine, les yeux vers le corps d'Honoré,

bouleversée de ce qu'elle voyait, les morts peut-être sont plus

heureux!

La nuit, qui les surprit à Wadelincourt, était noire depuis

longtemps, lorsqu'ils rentrèrent à Remilly. Devant le cadavre de

son fils, le père Fouchard resta stupéfait, car il était convaincu

qu'on ne le retrouverait pas. Lui, venait d'occuper sa journée à

conclure une bonne affaire. Les chevaux des officiers, volés sur

le champ de bataille, se vendaient couramment vingt francs pièce;

et il en avait acheté trois pour quarante-cinq francs.

La Débâcle · 第 18 / 25 题