Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes,
Delaherche était de nouveau retourné à la Sous-Préfecture, dans
son anxiété des conséquences, maintenant qu'il savait la bataille
perdue. Il resta là pendant près de trois heures, à piétiner au
travers du pavé de la cour, guettant, interrogeant tous les
officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les
événements rapides: la démission envoyée, puis retirée par le
général de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reçus de
l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier Prussien, en
faveur de l'armée vaincue, les conditions les moins fâcheuses,
enfin la réunion d'un conseil de guerre, chargé de décider si l'on
devait essayer de continuer la lutte, en défendant la forteresse.
Durant ce conseil, où se trouvaient réunis une vingtaine
d'officiers supérieurs, et qui lui parut durer un siècle, le
fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron.
Et, brusquement, à huit heures un quart, il en vit descendre le
général de Wimpffen très rouge, les yeux gonflés, suivi d'un
colonel et de deux autres généraux. Ils sautèrent en selle, ils
s'en allèrent par le pont de Meuse. C'était la capitulation
acceptée, inévitable.
Delaherche, rassuré, songea qu'il mourait de faim et résolut de
retourner chez lui. Mais, dès qu'il se retrouva dehors, il demeura
hésitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achevé de se
produire. Les rues, les places étaient gorgées, bondées, emplies à
un tel point d'hommes, de chevaux, de canons, que cette masse
compacte semblait y avoir été entrée de force, à coups de quelque
pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient
les régiments qui s'étaient repliés en bon ordre, les débris épars
de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe
grouillante avait submergé la ville, un entassement, un flot
épaissi, immobilisé, où l'on ne pouvait plus remuer ni bras ni
jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures
innombrables, s'enchevêtraient. Les chevaux fouaillés, poussés
dans tous les sens, n'avaient plus la place pour avancer ou
reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les
maisons, dévoraient ce qu'ils trouvaient, se couchaient où ils
pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup étaient
tombés sous les portes, barrant les vestibules. D'autres, sans
avoir la force d'aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y
dormaient d'un sommeil de mort, ne se levant même pas sous les
pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire
écraser que de se donner la peine de changer de place.
Alors, Delaherche comprit la nécessité impérieuse de la
capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se
touchaient, un seul obus Prussien, tombant sur un d'eux, aurait
fait sauter les autres; et Sedan entier se serait allumé comme une
torche. Puis, que faire d'un pareil amas de misérables, foudroyés
de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres? rien que pour
déblayer les rues, il eût fallu tout un jour. La forteresse elle-
même n'était pas armée, la ville n'avait pas d'approvisionnements.
Dans le conseil, c'étaient là les raisons que venaient de donner
les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu
de leur grande douleur patriotique; et les officiers les plus
téméraires, ceux qui frémissaient en criant qu'une armée ne
pouvait se rendre ainsi, avaient dû baisser la tête, sans trouver
les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.
Place Turenne et place du rivage, Delaherche parvint à se frayer
péniblement un passage dans la cohue. En passant devant l'hôtel de
la croix d'or, il eut une vision morne de la salle à manger, où
des généraux étaient assis, muets, devant la table vide. Il n'y
avait plus rien, pas même du pain. Cependant, le général Bourgain-
Desfeuilles, qui tempêtait dans la cuisine, dut trouver quelque
chose, car il se tut et monta vivement l'escalier, les mains
embarrassées d'un papier gras. Une telle foule était là, à
regarder de la place, au travers des vitres, cette table d'hôte
lugubre, balayée par la disette, que le fabricant de drap dut
jouer des coudes, comme englué, reperdant parfois, sous une
poussée, le chemin qu'il avait gagné déjà. Mais, dans la Grande-
Rue, le mur devint infranchissable, il désespéra un instant.
Toutes les pièces d'une batterie semblaient y avoir été jetées les
unes par-dessus les autres. Il se décida à monter sur les affûts,
il enjamba les pièces, sauta de roue en roue, au risque de se
rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui
barrèrent le chemin; et il se baissa, se résigna à filer parmi les
pieds, sous les ventres de ces lamentables bêtes, à demi mortes
d'inanition. Puis, après un quart d'heure d'efforts, comme il
arrivait à la hauteur de la rue Saint-Michel, les obstacles
grandissants l'effrayèrent, il projeta de s'engager dans cette
rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, espérant que
ces voies écartées seraient moins envahies. La malchance voulut
qu'il y eût là une maison louche, dont une bande de soldats ivres
faisaient le siège; et, craignant d'attraper quelque mauvais coup,
dans la bagarre, il revint sur ses pas. Dès lors, il s'entêta, il
poussa jusqu'au bout de la Grande-Rue, tantôt marchant en
équilibre sur des timons de voiture, tantôt escaladant des
fourgons. Place du collège, il fut porté sur des épaules pendant
une trentaine de pas. Il retomba, faillit avoir les côtes
défoncées, ne se sauva qu'en se hissant aux barreaux d'une grille.
Et, lorsqu'il atteignit enfin la rue Maqua, en sueur, en lambeaux,
il y avait plus d'une heure qu'il s'épuisait, depuis son départ de
la Sous-Préfecture, pour faire un chemin qui lui demandait,
d'habitude, moins de cinq minutes.
Le major Bouroche, voulant éviter l'envahissement du jardin et de
l'ambulance, avait eu la précaution de faire placer deux
factionnaires à la porte. Cela fut un soulagement pour Delaherche,
qui venait de penser tout d'un coup que sa maison était peut-être
livrée au pillage. Dans le jardin, la vue de l'ambulance à peine
éclairée par quelques lanternes, et d'où s'exhalait une mauvaise
haleine de fièvre, lui fit de nouveau froid au coeur. Il butta
contre un soldat endormi sur le pavé, il se rappela le trésor du
7e corps, que gardait cet homme depuis le matin, oublié là sans
doute par ses chefs, rompu d'une telle fatigue, qu'il s'était
couché. D'ailleurs, la maison semblait vide, toute noire au rez-
de-chaussée, les portes ouvertes. Les servantes devaient être
restées à l'ambulance, car il n'y avait personne dans la cuisine,
où fumait seulement une petite lampe triste. Il alluma un
bougeoir, il monta doucement le grand escalier, pour ne pas
réveiller sa mère et sa femme, qu'il avait suppliées de se mettre
au lit, après une journée si laborieuse et d'une si terrible
émotion.
Mais, en entrant dans son cabinet, il eut un saisissement. Un
soldat se trouvait allongé sur le canapé où le capitaine Beaudoin
avait dormi pendant quelques heures, la veille; et il ne comprit
que lorsqu'il eut reconnu Maurice, le frère d'Henriette. D'autant
plus que, s'étant retourné, il venait de voir, sur un tapis,
enveloppé d'une couverture, un autre soldat encore, ce Jean,
aperçu avant la bataille. Tous deux, écrasés, semblaient morts. Il
ne s'arrêta point, alla jusqu'à la chambre de sa femme, qui était
voisine. Une lampe y brûlait, sur un coin de table, au milieu d'un
silence frissonnant. En travers du lit, Gilberte s'était jetée
toute vêtue, dans la crainte sans doute de quelque catastrophe.
Très calme, elle dormait, tandis que, près d'elle, assise sur une
chaise, et la tête seulement tombée au bord du matelas, Henriette
sommeillait aussi, d'un sommeil agité de cauchemars, avec de
grosses larmes sous les paupières. Un moment, il les regarda,
tenté de réveiller la jeune femme, pour savoir. Était-elle allée à
Bazeilles? Peut-être, s'il l'interrogeait, lui donnerait-elle des
nouvelles de sa teinturerie? Mais une pitié lui vint, il se
retirait, lorsque sa mère, silencieuse, parut sur le seuil de la
porte, et lui fit signe de la suivre.
Dans la salle à manger, qu'ils traversèrent, il témoigna son
étonnement.
-- Comment, vous ne vous êtes pas couchée?
Elle dit non d'abord de la tête; puis, à demi-voix:
-- Je ne peux pas dormir, je me suis installée dans un fauteuil,
près du colonel... Une très forte fièvre vient de le prendre, et
il s'éveille à chaque instant, il me questionne... Moi, je ne sais
que lui répondre. Entre donc le voir.
M De Vineuil, déjà, s'était rendormi. Sur l'oreiller, on
distinguait à peine sa longue face rouge, que ses moustaches
barraient d'un flot de neige. Madame Delaherche avait mis un
journal devant la lampe, et tout ce coin de la chambre se trouvait
à demi obscur; pendant que la clarté vive tombait sur elle,
sévèrement assise au fond du fauteuil, les mains abandonnées, les
yeux au loin, dans une rêverie tragique.
-- Attends, murmura-t-elle, je crois qu'il t'a entendu, le voici
qui se réveille encore.
En effet, le colonel rouvrait les yeux, les fixait sur Delaherche,
sans remuer la tête. Il le reconnut, il demanda aussitôt d'une
voix que la fièvre faisait trembler:
-- C'est fini, n'est-ce pas? on capitule.
Le fabricant, qui rencontra un regard de sa mère, fut sur le point
de mentir. Mais à quoi bon? Il eut un geste découragé.
-- Que voulez-vous qu'on fasse? Si vous pouviez voir les rues de
la ville!... Le général de Wimpffen vient de se rendre au grand
quartier Prussien, pour débattre les conditions.
Les yeux de M De Vineuil s'étaient refermés, un long frisson
l'agita, pendant que cette lamentation sourde lui échappait:
-- Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu...
Et, sans rouvrir les paupières, il continua d'une voix saccadée:
-- Ah! ce que je voulais, c'était hier qu'on aurait dû le faire...
Oui, je connaissais le pays, j'ai dit mes craintes au général;
mais, lui-même, on ne l'écoutait pas... Là-haut, au-dessus de
Saint-Menges, jusqu'à Fleigneux, toutes les hauteurs occupées,
l'armée dominant Sedan, maîtresse du défilé de Saint-Albert...
Nous attendons là, nos positions sont inexpugnables, la route de
Mézières reste ouverte...
Sa parole s'embarrassait, il balbutia encore quelques mots
inintelligibles, pendant que la vision de bataille, née de la
fièvre, se brouillait peu à peu, emportée dans le sommeil. Il
dormait, peut-être continuait-il à rêver la victoire.
-- Est-ce que le major répond de lui? demanda Delaherche à voix
basse.
Madame Delaherche fit un signe de tête affirmatif.
-- N'importe, c'est terrible, ces blessures au pied, reprit-il. Le
voilà au lit pour longtemps, n'est-ce pas?
Cette fois, elle resta silencieuse, comme perdue elle-même dans la
grande douleur de la défaite. Elle était déjà d'un autre âge, de
cette vieille et rude bourgeoisie des frontières, si ardente
autrefois à défendre ses villes. Sous la vive clarté de la lampe,
son visage sévère, au nez sec, aux lèvres minces, disait sa colère
et sa souffrance, toute la révolte qui l'empêchait de dormir.
Alors, Delaherche se sentit isolé, envahi d'une détresse affreuse.
La faim le reprenait, intolérable, et il crut que la faiblesse
seule lui ôtait ainsi tout courage. Sur la pointe des pieds, il
quitta la chambre, descendit de nouveau dans la cuisine, avec le
bougeoir. Mais il y trouva plus de mélancolie encore, le fourneau
éteint, le buffet vide, les torchons jetés en désordre, comme si
le vent du désastre avait soufflé là aussi, emportant toute la
gaieté vivante de ce qui se mange et de ce qui se boit. D'abord,
il crut qu'il ne découvrirait pas même une croûte, les restes de
pain ayant passé à l'ambulance, dans la soupe. Puis, au fond d'une
armoire, il tomba sur des haricots de la veille, oubliés. Et il
les mangea sans beurre, sans pain, debout, n'osant remonter pour
faire un pareil repas, se hâtant au milieu de cette cuisine morne,
que la petite lampe vacillante empoisonnait d'une odeur de
pétrole.
Il n'était guère plus de dix heures, et Delaherche resta
désoeuvré, en attendant de savoir si la capitulation allait être
signée enfin. Une inquiétude persistait en lui, la crainte que la
lutte ne fût reprise, toute une terreur de ce qui se passerait
alors, dont il ne parlait pas, qui lui pesait sourdement sur la
poitrine. Quand il fut remonté dans son cabinet, où Maurice et
Jean n'avaient pas bougé, vainement il essaya de s'allonger au
fond d'un fauteuil: le sommeil ne venait pas, des bruits d'obus le
redressaient en sursaut, dès qu'il était sur le point de perdre
connaissance. C'était l'effroyable canonnade de la journée qu'il
avait gardée dans les oreilles; et il écoutait un instant, effaré,
et il restait tremblant du grand silence qui, maintenant,
l'entourait. Ne pouvant dormir, il préféra se remettre debout, il
erra par les pièces noires, évitant d'entrer dans la chambre où sa
mère veillait le colonel, car le regard fixe dont elle suivait sa
marche, finissait par le gêner. À deux reprises, il retourna voir
si Henriette ne s'était point éveillée, il s'arrêta devant le
visage de sa femme, si paisible. Jusqu'à deux heures du matin, ne
sachant que faire, il redescendit, remonta, changea de place.
Cela ne pouvait durer. Delaherche résolut de retourner encore à la
Sous-Préfecture, sentant bien que tout repos lui serait
impossible, tant qu'il ne saurait pas. Mais, en bas, devant la rue
encombrée, il fut pris d'un désespoir: jamais il n'aurait la force
d'aller et de revenir, au milieu des obstacles dont le souvenir
seul lui cassait les membres. Et il hésitait, lorsqu'il vit
arriver le major Bouroche, soufflant, jurant.
-- Tonnerre de Dieu! c'est à y laisser les pattes!
Il avait dû se rendre à l'Hôtel de Ville, pour supplier le maire
de réquisitionner du chloroforme et de lui en envoyer dès le jour,
car sa provision se trouvait épuisée, des opérations étaient
urgentes, et il craignait, comme il disait, d'être obligé de
charcuter les pauvres bougres, sans les endormir.
-- Eh bien? demanda Delaherche.
-- Eh bien, ils ne savent seulement pas si les pharmaciens en ont
encore!
Mais le fabricant se moquait du chloroforme. Il reprit:
-- Non, non... Est-ce fini, là-bas? a-t-on signé avec les
Prussiens?
Le major eut un geste violent.
-- Rien de fait! cria-t-il. Wimpffen vient de rentrer... Il paraît
que ces brigands-là ont des exigences à leur flanquer des
gifles... Ah! qu'on recommence donc, et que nous crevions tous, ça
vaudra mieux!
Delaherche l'écoutait, pâlissant.
-- Mais est-ce bien certain, ce que vous me racontez?
-- Je le tiens de ces bourgeois du conseil municipal, qui sont là-
bas en permanence... Un officier était venu de la Sous-Préfecture
leur tout dire.
Et il ajouta des détails. C'était au château de Bellevue, près de
Donchery, que l'entrevue avait eu lieu, entre le général de
Wimpffen, le général de Moltke et Bismarck. Un terrible homme, ce
général de Moltke, sec et dur, avec sa face glabre de chimiste
mathématicien, qui gagnait les batailles du fond de son cabinet, à
coups d'algèbre! Tout de suite, il avait tenu à établir qu'il
connaissait la situation désespérée de l'armée Française: pas de
vivres, pas de munitions, la démoralisation et le désordre,
l'impossibilité absolue de rompre le cercle de fer où elle était
enserrée; tandis que les armées allemandes occupaient les
positions les plus fortes, pouvaient brûler la ville en deux
heures. Froidement, il dictait sa volonté: l'armée Française tout
entière prisonnière, avec armes et bagages. Bismarck, simplement,
l'appuyait, de son air de dogue bon enfant. Et, dès lors, le
général de Wimpffen s'était épuisé à combattre ces conditions, les
plus rudes qu'on eût jamais imposées à une armée battue. Il avait
dit sa malchance, l'héroïsme des soldats, le danger de pousser à
bout un peuple fier; il avait, pendant trois heures, menacé,
supplié, parlé avec une éloquence désespérée et superbe, demandant
qu'on se contentât d'interner les vaincus au fond de la France, en
Algérie même; et l'unique concession avait fini par être que ceux
d'entre les officiers qui prendraient, par écrit et sur l'honneur,
l'engagement de ne plus servir, pourraient se rendre dans leurs
foyers. Enfin, l'armistice devait être prolongé jusqu'au lendemain
matin, à dix heures. Si, à cette heure-là, les conditions
n'étaient pas acceptées, les batteries Prussiennes ouvriraient le
feu de nouveau, la ville serait brûlée.
-- C'est stupide! cria Delaherche, on ne brûle pas une ville qui
n'a rien fait pour ça!
Le major acheva de le mettre hors de lui, en ajoutant que des
officiers qu'il venait de voir, à l'hôtel de l'Europe, parlaient
d'une sortie en masse, avant le jour. Depuis que les exigences
allemandes étaient connues, une surexcitation extrême se
déclarait, on risquait les projets les plus extravagants. L'idée
même qu'il ne serait pas loyal de profiter des ténèbres pour
rompre la trêve, sans avertissement aucun, n'arrêtait personne; et
c'étaient des plans fous, la marche reprise sur Carignan, au
travers des Bavarois, grâce à la nuit noire, le plateau d'Illy
reconquis, par une surprise, la route de Mézières débloquée, ou
encore un élan irrésistible, pour se jeter d'un saut en Belgique.
D'autres, à la vérité, ne disaient rien, sentaient la fatalité du
désastre, auraient tout accepté, tout signé, pour en finir, dans
un cri heureux de soulagement.
-- Bonsoir! conclut Bouroche. Je vais tâcher de dormir deux
heures, j'en ai grand besoin.
Resté seul, Delaherche suffoqua. Eh quoi? c'était vrai, on allait
recommencer à se battre, incendier et raser Sedan! Cela devenait
inévitable, l'effrayante chose aurait certainement lieu, dès que
le soleil serait assez haut sur les collines, pour éclairer
l'horreur du massacre. Et, machinalement, il escalada une fois
encore l'escalier raide des greniers, il se retrouva parmi les
cheminées, au bord de l'étroite terrasse qui dominait la ville.
Mais, à cette heure, il était là-haut en pleines ténèbres, dans
une mer infinie et roulante de grandes vagues sombres, où d'abord
il ne distingua absolument rien. Puis, ce furent les bâtiments de
la fabrique, au-dessous de lui, qui se dégagèrent les premiers, en
masses confuses qu'il reconnaissait: la chambre de la machine, les
salles des métiers, les séchoirs, les magasins; et cette vue, ce
pâté énorme de constructions, qui était son orgueil et sa
richesse, le bouleversa de pitié sur lui-même, quand il eut songé
que, dans quelques heures, il n'en resterait que des cendres. Ses
regards remontèrent vers l'horizon, firent le tour de cette
immensité noire, où dormait la menace du lendemain. Au midi, du
côté de Bazeilles, des flammèches s'envolaient, au-dessus des
maisons qui tombaient en braise; tandis que, vers le nord, la
ferme du bois de la Garenne, incendiée le soir, brûlait toujours,
ensanglantant les arbres d'une grande clarté rouge. Pas d'autres
feux, rien que ces deux flamboiements, un insondable abîme,
traversé de la seule épouvante des rumeurs éparses. Là-bas, peut-
être très loin, peut-être sur les remparts, quelqu'un pleurait.
Vainement, il tâchait de percer le voile, de voir le Liry, la
Marfée, les batteries de Frénois et de Wadelincourt, cette
ceinture de bêtes de bronze qu'il sentait là, le cou tendu, la
gueule béante. Et, comme il ramenait les regards sur la ville,
autour de lui, il en entendit le souffle d'angoisse. Ce n'était
pas seulement le mauvais sommeil des soldats tombés par les rues,
le sourd craquement de cet amas d'hommes, de bêtes et de canons.
Ce qu'il croyait saisir, c'était l'insomnie anxieuse des
bourgeois, ses voisins, qui eux non plus ne pouvaient dormir,
secoués de fièvre, dans l'attente du jour. Tous devaient savoir
que la capitulation n'était pas signée, et tous comptaient les
heures, grelottaient à l'idée que, si elle ne se signait pas, ils
n'auraient qu'à descendre dans leurs caves, pour y mourir,
écrasés, murés sous les décombres. Il lui sembla qu'une voix
éperdue montait de la rue des Voyards, criant à l'assassin, au
milieu d'un brusque cliquetis d'armes. Il se pencha, il resta dans
l'épaisse nuit, perdu en plein ciel de brume, sans une étoile,
enveloppé d'un tel frisson, que tout le poil de sa chair se
hérissait.
En bas, sur le canapé, Maurice s'éveilla, au petit jour.
Courbaturé, il ne bougea pas, les yeux sur les vitres, peu à peu
blanchies d'une aube livide. Les abominables souvenirs lui
revenaient, la bataille perdue, la fuite, le désastre, dans la
lucidité aiguë du réveil. Il revit tout, jusqu'au moindre détail,
il souffrit affreusement de la défaite, dont le retentissement
descendait aux racines de son être, comme s'il s'en était senti le
coupable. Et il raisonnait le mal, s'analysant, retrouvant
aiguisée la faculté de se dévorer lui-même. N'était-il pas le
premier venu, un des passants de l'époque, certes d'une
instruction brillante, mais d'une ignorance crasse en tout ce
qu'il aurait fallu savoir, vaniteux avec cela au point d'en être
aveugle, perverti par l'impatience de jouir et par la prospérité
menteuse du règne? Puis, c'était une autre évocation: son grand-
père, né en 1780, un des héros de la grande armée, un des
vainqueurs d'Austerlitz, de Wagram et de Friedland; son père, né
en 1811, tombé à la bureaucratie, petit employé médiocre,
percepteur au Chesne-Populeux, où il s'était usé; lui, né en 1841,
élevé en monsieur, reçu avocat, capable des pires sottises et des
plus grands enthousiasmes, vaincu à Sedan, dans une catastrophe
qu'il devinait immense, finissant un monde; et cette
dégénérescence de la race, qui expliquait comment la France
victorieuse avec les grands-Pères avait pu être battue dans les
petits-Fils, lui écrasait le coeur, telle qu'une maladie de
famille, lentement aggravée, aboutissant à la destruction fatale,
quand l'heure avait sonné. Dans la victoire, il se serait senti si
brave et triomphant! Dans la défaite, d'une faiblesse nerveuse de
femme, il cédait à un de ces désespoirs immenses, où le monde
entier sombrait. Il n'y avait plus rien, la France était morte.
Des sanglots l'étouffèrent, il pleura, il joignit les mains,
retrouvant les bégaiements de prière de son enfance:
-- Mon Dieu! prenez-moi donc... Mon Dieu! prenez donc tous ces
misérables qui souffrent...
Par terre, roulé dans la couverture, Jean s'agita. Étonné, il
finit par s'asseoir sur son séant.
-- Quoi donc, mon petit? ... Tu es malade?
Puis, comprenant que c'étaient encore des idées à coucher dehors,
selon son expression, il se fit paternel.
-- Voyons, qu'est-ce que tu as? faut pas se faire pour rien un
chagrin pareil!
-- Ah! s'écria Maurice, c'est bien fichu, va! Nous pouvons nous
apprêter à être Prussiens.
Et, comme le camarade, avec sa tête dure d'illettré, s'étonnait,
il tâcha de lui faire comprendre l'épuisement de la race, la
disparition sous le flot nécessaire d'un sang nouveau. Mais le
paysan, d'une branle têtu de la tête, refusait l'explication.
-- Comment! Mon champ ne serait plus à moi? Je laisserais les
Prussiens me le prendre, quand je ne suis pas tout à fait mort et
que j'ai encore mes deux bras? ... Allons donc!
Puis, à son tour, il dit son idée, péniblement, au petit bonheur
des mots. On avait reçu une sacrée roulée, ça c'était certain!
Mais on n'était pas tous morts peut-être, il en restait, et ceux-
là suffiraient bien à rebâtir la maison, s'ils étaient de bons
bougres, travaillant dur, ne buvant pas ce qu'ils gagnaient. Dans
une famille, lorsqu'on prend de la peine et qu'on met de côté, on
parvient toujours à se tirer d'affaire, au milieu des pires
malchances. Même il n'est pas mauvais, parfois, de recevoir une
bonne gifle: ça fait réfléchir. Et, mon Dieu! Si c'était vrai
qu'on avait quelque part de la pourriture, des membres gâtés, eh
bien! ça valait mieux de les voir par terre, abattus d'un coup de
hache, que d'en crever comme d'un choléra.
-- Fichu, ah! non, non! répéta-t-il à plusieurs reprises. Moi, je
ne suis pas fichu, je ne sens pas ça!
Et, tout éclopé qu'il était, les cheveux collés encore par le sang
de son éraflure, il se redressa, dans un besoin vivace de vivre,
de reprendre l'outil ou la charrue, pour rebâtir la maison, selon
sa parole. Il était du vieux sol obstiné et sage, du pays de la
raison, du travail et de l'épargne.
-- Tout de même, reprit-il, ça me fait de la peine pour
l'empereur... Les affaires avaient l'air de marcher, le blé se
vendait bien... Mais sûrement qu'il a été trop bête, on ne se
fourre pas dans des histoires pareilles!
Maurice, qui demeurait anéanti, eut un nouveau geste de
désolation.
-- Ah! l'empereur, je l'aimais au fond, malgré mes idées de
liberté et de république... Oui, j'avais ça dans le sang, à cause
de mon grand-père sans doute... Et, voilà que c'est également
pourri de ce côté-Là, où allons-nous tomber?
Ses yeux s'égaraient, il eut une plainte si douloureuse, que Jean,
pris d'inquiétude, se décidait à se mettre debout, lorsqu'il vit
entrer Henriette. Elle venait de se réveiller, en entendant le
bruit des voix, de la chambre voisine. Un jour blême, maintenant,
éclairait la pièce.
-- Vous arrivez à propos pour le gronder, dit-il, affectant de
rire. Il n'est guère sage.
Mais la vue de sa soeur, si pâle, si affligée, avait déterminé
chez Maurice une crise salutaire d'attendrissement. Il ouvrit les
bras, l'appela sur sa poitrine; et, lorsqu'elle se fut jetée à son
cou, une grande douceur le pénétra. Elle pleurait elle-même, leurs
larmes se mêlèrent.
-- Ah! ma pauvre, pauvre chérie, que je m'en veux de n'avoir pas
plus de courage pour te consoler!... Ce bon Weiss, ton mari qui
t'aimait tant! que vas-tu devenir? Toujours, tu as été la victime,
sans que jamais tu te sois plainte... Moi-même, t'en ai-je causé
déjà du chagrin, et qui sait si je ne t'en causerai pas encore!
Elle le faisait taire, lui mettait la main sur la bouche, lorsque
Delaherche entra, bouleversé, hors de lui. Il avait fini par
descendre de la terrasse, repris d'une fringale, d'une de ces
faims nerveuses, que la fatigue exaspère; et, comme il était
retourné dans la cuisine pour boire quelque chose de chaud, il
venait de trouver là, avec la cuisinière, un parent à elle, un
menuisier de Bazeilles, à qui elle servait justement du vin chaud.
Alors, cet homme, un des derniers habitants restés là-bas, au
milieu des incendies, lui avait conté que sa teinturerie était
absolument détruite, un tas de décombres.
-- Hein? les brigands, croyez-vous! bégaya-t-il en s'adressant à
Jean et à Maurice. Tout est bien perdu, ils vont incendier Sedan
ce matin, comme ils ont incendié Bazeilles hier... Je suis ruiné,
je suis ruiné!
La meurtrissure qu'Henriette avait au front, le frappa, et il se
souvint qu'il n'avait pu encore causer avec elle.
-- C'est vrai, vous y êtes allée, vous avez attrapé ça... Ah! ce
pauvre Weiss!
Et, brusquement, comprenant, aux yeux rouges de la jeune femme,
qu'elle savait la mort de son mari, il lâcha un affreux détail,
conté à l'instant par le menuisier.
-- Ce pauvre Weiss! il paraît qu'ils l'ont brûlé... Oui, ils ont
ramassé les corps des habitants passés par les armes, ils les ont
jetés dans le brasier d'une maison qui flambait, arrosée de
pétrole.
Saisie d'horreur, Henriette l'écoutait. Mon Dieu! pas même la
consolation d'aller reprendre et d'ensevelir son cher mort, dont
le vent disperserait les cendres! Maurice, de nouveau, l'avait
serrée entre ses bras, et il l'appelait sa pauvre Cendrillon,
d'une voix de caresse, il la suppliait de ne pas se faire tant de
chagrin, elle si brave.
Au bout d'un silence, Delaherche, qui regardait à la fenêtre le
jour grandir, se retourna vivement, pour dire aux deux soldats:
-- À propos, j'oubliais... J'étais monté vous prévenir qu'il y a,
en bas, dans la remise où l'on a déposé le trésor, un officier qui
est en train de distribuer l'argent aux hommes, pour que les
Prussiens ne l'aient pas... Vous devriez descendre, ça peut être
utile, de l'argent, si nous ne sommes pas tous morts ce soir.
L'avis était bon, Maurice et Jean descendirent, après qu'Henriette
eut consenti à prendre la place de son frère sur le canapé. Quant
à Delaherche, il traversa la chambre voisine, où il retrouva
Gilberte avec son calme visage, dormant toujours son sommeil
d'enfant, sans que le bruit des paroles ni les sanglots l'eussent
même fait changer de position. Et de là, il allongea la tête dans
la pièce où sa mère veillait M De Vineuil; mais celle-ci s'était
assoupie au fond de son fauteuil, tandis que le colonel, les
paupières closes, n'avait pas bougé, anéanti de fièvre.
Il ouvrit les yeux tout grands, il demanda:
-- Eh bien, c'est fini, n'est-ce pas?
Contrarié par la question, qui le retenait au moment où il
espérait s'échapper, Delaherche eut un geste de colère, en
étouffant sa voix.
-- Ah! oui, fini! jusqu'à ce que ça recommence!... Rien n'est
signé.
D'une voix très basse, le colonel continuait, dans un commencement
de délire:
-- Mon Dieu! que je meure avant la fin!... Je n'entends pas le
canon. Pourquoi ne tire-t-on plus? ... Là-haut, à Saint-Menges, à
Fleigneux, nous commandons toutes les routes, nous jetterons les
Prussiens à la Meuse, s'ils veulent tourner Sedan pour nous
attaquer. La ville est à nos pieds, ainsi qu'un obstacle, qui
renforce encore nos positions... En marche! le 7e corps prendra la
tête, le 12e protégera la retraite...
Et ses mains sur le drap s'agitaient, allaient comme au trot du
cheval qui le portait, dans son rêve. Peu à peu, elles se
ralentirent, à mesure que ses paroles devenaient lourdes et qu'il
se rendormait. Elles s'arrêtèrent, il restait sans un souffle,
assommé.
-- Reposez-vous, avait chuchoté Delaherche, je reviendrai, quand
j'aurai des nouvelles.
Puis, après s'être assuré qu'il n'avait pas réveillé sa mère, il
s'esquiva, il disparut.
Dans la remise, en bas, Jean et Maurice venaient en effet de
trouver, assis sur une chaise de la cuisine, protégé par une seule
petite table de bois blanc, un officier payeur qui, sans plume,
sans reçu, sans paperasse d'aucune sorte, distribuait des
fortunes. Il puisait simplement au fond des sacoches débordantes
de pièces d'or; et, ne prenant pas même la peine de compter, à
poignées rapides, il emplissait les képis de tous les sergents du
7e corps, qui défilaient devant lui. Ensuite, il était convenu que
les sergents partageraient les sommes entre les soldats de leur
demi-section. Chacun d'eux recevait ça d'un air gauche, ainsi
qu'une ration de café ou de viande, puis s'en allait, embarrassé,
vidant le képi dans leurs poches, pour ne pas se retrouver par les
rues, avec tout cet or au grand jour. Et pas une parole n'était
dite, on n'entendait que le ruissellement cristallin des pièces,
au milieu de la stupeur de ces pauvres diables, à se voir accabler
de cette richesse, quand il n'y avait plus, dans la ville, un pain
ni un litre de vin à acheter.
Lorsque Jean et Maurice s'avancèrent, l'officier d'abord retira la
poignée de louis qu'il tenait.
-- Vous n'êtes sergent ni l'un ni l'autre... Il n'y a que les
sergents qui aient le droit de toucher...
Puis, lassé déjà, ayant hâte d'en finir:
-- Ah! tenez, vous, le caporal, prenez tout de même... Dépêchons-
nous, à un autre!
Et il avait laissé tomber les pièces d'or dans le képi que Jean
lui tendait. Celui-ci, remué par le chiffre de la somme, près de
six cents francs, voulut tout de suite que Maurice en prît la
moitié. On ne savait pas, ils pouvaient être brusquement séparés
l'un de l'autre.
Ce fut dans le jardin qu'ils firent le partage, devant
l'ambulance; et ils y entrèrent ensuite, en reconnaissant sur la
paille, presque à la porte, le tambour de leur compagnie, Bastian,
un gros garçon gai, qui avait eu la malchance d'attraper une balle
perdue dans l'aine, vers cinq heures, lorsque la bataille était
finie. Il agonisait depuis la veille.
Sous le petit jour blanc du matin, à ce moment du réveil, la vue
de l'ambulance les glaça. Trois blessés encore étaient morts
pendant la nuit, sans qu'on s'en aperçût; et les infirmiers se
hâtaient de faire de la place aux autres, en emportant les
cadavres. Les opérés de la veille, dans leur somnolence,
rouvraient de grands yeux, regardaient avec hébétement ce vaste
dortoir de souffrance, où, sur de la litière, gisait tout un
troupeau à demi égorgé. On avait eu beau donner un coup de balai,
le soir, faire un bout de ménage, après la cuisine sanglante des
opérations: le sol mal essuyé gardait des traînées de sang, une
grosse éponge tachée de rouge, pareille à une cervelle, nageait
dans un seau; une main oubliée, avec ses doigts cassés, traînait à
la porte, sous le hangar. C'étaient les miettes de la boucherie,
l'affreux déchet d'un lendemain de massacre, dans le morne lever
de l'aube. Et l'agitation, ce besoin de vie turbulent des
premières heures, avait fait place à une sorte d'écrasement, sous
la fièvre lourde. À peine, troublant le moite silence, une plainte
s'élevait-elle, bégayée, assourdie de sommeil. Les yeux vitreux
s'effaraient de revoir le jour, les bouches empâtées soufflaient
une haleine mauvaise, toute la salle tombait à cette suite de
journées sans fin, livides, nauséabondes, coupées d'agonie,
qu'allaient vivre les misérables éclopés qui s'en tireraient peut-
être, au bout de deux ou trois mois, avec un membre de moins.
Bouroche, dont la tournée commençait, après quelques heures de
repos, s'arrêta devant le tambour Bastian, puis passa, avec un
imperceptible haussement d'épaules. Rien à faire. Pourtant, le
tambour avait ouvert les yeux; et, comme ressuscité, il suivait
d'un regard vif un sergent qui avait eu la bonne idée d'entrer,
son képi plein d'or à la main, pour voir s'il n'y aurait pas
quelques-uns de ses hommes, parmi ces pauvres diables. Justement,
il en trouva deux, leur donna à chacun vingt francs. D'autres
sergents arrivèrent, l'or se mit à pleuvoir sur la paille. Et
Bastian, qui était parvenu à se redresser, tendit ses deux mains
que l'agonie secouait.
-- À moi! à moi!
Le sergent voulut passer outre, comme avait passé Bouroche. À quoi
bon? Puis, cédant à une impulsion de brave homme, il jeta des
pièces sans compter, dans les deux mains déjà froides.
-- À moi! à moi!
Bastian était retombé en arrière. Il tâcha de rattraper l'or qui
s'échappait, tâtonna longuement, les doigts raidis. Et il mourut.
-- Bonsoir, monsieur a soufflé sa chandelle! dit un voisin, un
petit zouave sec et noir. C'est vexant, quand on a de quoi se
payer du sirop!
Lui, avait le pied gauche serré dans un appareil. Pourtant, il
réussit à se soulever, à se traîner sur les coudes et sur les
genoux; et, arrivé près du mort, il ramassa tout, fouilla les
mains, fouilla les plis de la capote. Lorsqu'il fut revenu à sa
place, remarquant qu'on le regardait, il se contenta de dire:
-- Pas besoin, n'est-ce pas? que ça se perde.
Maurice, le coeur étouffé dans cet air de détresse humaine,
s'était hâté d'entraîner Jean. Comme ils retraversaient le hangar
aux opérations, ils virent Bouroche, exaspéré de n'avoir pu se
procurer du chloroforme, qui se décidait à couper tout de même la
jambe d'un pauvre petit bonhomme de vingt ans. Et ils s'enfuirent,
pour ne pas entendre.
À cette minute, Delaherche revenait de la rue. Il les appela du
geste, leur cria:
-- Montez, montez vite!... Nous allons déjeuner, la cuisinière a
réussi à se procurer du lait. Vraiment, ce n'est pas dommage, on a
grand besoin de prendre quelque chose de chaud!
Et, malgré son effort, il ne pouvait renfoncer toute la joie dont
il exultait. Il baissa la voix, il ajouta, rayonnant:
-- Ca y est, cette fois! le général de Wimpffen est reparti, pour
signer la capitulation.
Ah! quel soulagement immense, sa fabrique sauvée, l'atroce
cauchemar dissipé, la vie qui allait reprendre, douloureuse, mais
la vie, la vie enfin! Neuf heures sonnaient, c'était la petite
Rose, accourue dans le quartier, chez une tante boulangère, pour
avoir du pain, au travers des rues un peu désencombrées, qui
venait de lui conter les événements de la matinée, à la Sous-
Préfecture. Dès huit heures, le général de Wimpffen avait réuni un
nouveau conseil de guerre, plus de trente généraux, auxquels il
avait dit les résultats de sa démarche, ses efforts inutiles, les
dures exigences de l'ennemi victorieux. Ses mains tremblaient, une
émotion violente lui emplissait les yeux de larmes. Et il parlait
encore, lorsqu'un colonel de l'état-major Prussien s'était
présenté en parlementaire, au nom du général de Moltke, pour
rappeler que si, à dix heures, une résolution n'était pas prise,
le feu serait rouvert sur la ville de Sedan. Le conseil, alors,
devant l'effroyable nécessité, n'avait pu qu'autoriser le général
à se rendre de nouveau au château de Bellevue, pour accepter tout.
Déjà, le général devait y être, l'armée Française entière était
prisonnière, avec armes et bagages.
Ensuite, Rose s'était répandue en détails sur l'agitation
extraordinaire que la nouvelle soulevait dans la ville. À la Sous-
Préfecture, elle avait vu des officiers qui arrachaient leurs
épaulettes, en fondant en pleurs comme des enfants. Sur le pont,
des cuirassiers jetaient leurs sabres à la Meuse; et tout un
régiment avait défilé, chaque homme lançait le sien, regardait
l'eau jaillir, puis se refermer. Dans les rues, les soldats
saisissaient leur fusil par le canon, en brisaient la crosse
contre les murs; tandis que des artilleurs, qui avaient enlevé le
mécanisme des mitrailleuses, s'en débarrassaient au fond des
égouts. Il y en avait qui enterraient, qui brûlaient des drapeaux.
Place Turenne, un vieux sergent, monté sur une borne, insultait
les chefs, les traitait de lâches, comme pris d'une folie subite.
D'autres semblaient hébétés, avec de grosses larmes silencieuses.
Et, il fallait bien l'avouer, d'autres, le plus grand nombre,
avaient des yeux qui riaient d'aise, un allégement ravi de toute
leur personne. Enfin, c'était donc le bout de leur misère, ils
étaient prisonniers, ils ne se battraient plus! Depuis tant de
jours, ils souffraient de trop marcher, de ne pas manger!
D'ailleurs, à quoi bon se battre, puisqu'on n'était pas les plus
forts? Tant mieux si les chefs les avaient vendus, pour en finir
tout de suite! Cela était si délicieux, de se dire qu'on allait
ravoir du pain blanc et se coucher dans des lits!
En haut, comme Delaherche rentrait dans la salle à manger, avec
Maurice et Jean, sa mère l'appela.
-- Viens donc, le colonel m'inquiète.
M De Vineuil, les yeux ouverts, avait repris tout haut le rêve
haletant de sa fièvre.
-- Qu'importe! si les Prussiens nous coupent de Mézières... Les
voici qui finissent par tourner le bois de la Falizette, tandis
que d'autres montent le long du ruisseau de la Givonne... La
frontière est derrière nous, et nous la franchirons d'un saut,
lorsque nous en aurons tué le plus possible... Hier, c'était ce
que je voulais...
Mais ses regards ardents venaient de rencontrer Delaherche. Il le
reconnut, il sembla se dégriser, sortir de l'hallucination de sa
somnolence; et, retombé à la réalité terrible, il demanda pour la
troisième fois:
-- N'est-ce pas? c'est fini!
Du coup, le fabricant de drap ne put réprimer l'explosion de son
contentement.
-- Ah! oui, Dieu merci! Fini tout à fait... La capitulation doit
être signée à cette heure.
Violemment, le colonel s'était mis debout, malgré son pied bandé;
et il prit son épée, restée sur une chaise, il voulut la rompre
d'un effort. Mais ses mains tremblaient trop, l'acier glissa.
-- Prenez garde! il va se couper! criait Delaherche. C'est
dangereux, ôte-lui donc ça des mains!
Et ce fut Madame Delaherche qui s'empara de l'épée. Puis, devant
le désespoir de M De Vineuil, au lieu de la cacher, comme son fils
lui disait de le faire, elle la brisa d'un coup sec, sur son
genou, avec une force extraordinaire, dont elle-même n'aurait pas
cru capables ses pauvres mains. Le colonel s'était recouché, et il
pleura, en regardant sa vieille amie d'un air d'infinie douceur.
Dans la salle à manger, cependant, la cuisinière venait de servir
des bols de café au lait pour tout le monde. Henriette et Gilberte
s'étaient réveillées, cette dernière reposée par un bon sommeil,
le visage clair, les yeux gais; et elle embrassait tendrement son
amie, qu'elle plaignait, disait-elle, du plus profond de son âme.
Maurice se plaça près de sa soeur, tandis que Jean, un peu gauche,
ayant dû accepter lui aussi, se trouva en face de Delaherche.
Jamais Madame Delaherche ne consentit à venir s'attabler, on lui
porta un bol, qu'elle se contenta de boire. Mais, à côté, le
déjeuner des cinq, d'abord silencieux, s'anima bientôt. On était
délabré, on avait très faim, comment ne pas se réjouir de se
retrouver là, intacts, bien portants, lorsque des milliers de
pauvres diables couvraient encore les campagnes environnantes?
Dans la grande salle à manger fraîche, la nappe toute blanche
était une joie pour les yeux, et le café au lait, très chaud,
semblait exquis.
On causa. Delaherche, qui avait déjà repris son aplomb de riche
industriel, d'une bonhomie de patron aimant la popularité, sévère
seulement à l'insuccès, en revint sur Napoléon III, dont la figure
hantait, depuis l'avant-veille, sa curiosité de badaud. Et il
s'adressait à Jean, n'ayant là que ce garçon simple.
-- Ah! monsieur, oui! Je puis le dire, l'empereur m'a bien
trompé... Car, enfin, ses thuriféraires ont beau plaider les
circonstances atténuantes, il est évidemment la cause première,
l'unique cause de nos désastres.
Déjà, il oubliait que, bonapartiste ardent, il avait, quelques
mois plus tôt, travaillé au triomphe du plébiscite. Et il n'en
était même plus à plaindre celui qui allait devenir l'homme de
Sedan, il le chargeait de toutes les iniquités.
-- Un incapable, comme on est forcé d'en convenir à cette heure;
mais cela ne serait rien encore... Un esprit chimérique, un
cerveau mal fait, à qui les choses ont semblé réussir, tant que la
chance a été pour lui... Non, voyez-vous, il ne faut pas qu'on
essaye de nous apitoyer sur son sort, en nous disant qu'on l'a
trompé, que l'opposition lui a refusé les hommes et les crédits
nécessaires. C'est lui qui nous a trompés, dont les vices et les
fautes nous ont jetés dans l'affreux gâchis où nous sommes.
Maurice, qui ne voulait pas parler, ne put réprimer un sourire;
tandis que Jean, gêné par cette conversation sur la politique,
craignant de dire des sottises, se contenta de répondre:
-- On raconte tout de même que c'est un brave homme.
Mais ces quelques mots, dits modestement, firent bondir
Delaherche. Toute la peur qu'il avait eue, toutes ses angoisses
éclatèrent, en un cri de passion exaspérée, tournée à la haine.
-- Un brave homme, en vérité, c'est bientôt dit!... Savez-vous,
monsieur, que ma fabrique a reçu trois obus, et que ce n'est pas
la faute à l'empereur, si elle n'a pas été brûlée!... Savez-vous
que, moi qui vous parle, j'y vais perdre une centaine de mille
francs, à toute cette histoire imbécile!... Ah! non, non! La
France envahie, incendiée, exterminée, l'industrie forcée au
chômage, le commerce détruit, c'est trop! Un brave homme comme ça,
nous en avons assez, que Dieu nous en préserve!... Il est dans la
boue et dans le sang, qu'il y reste!
Du poing, il fit le geste énergique d'enfoncer, de maintenir sous
l'eau quelque misérable qui se débattait. Puis, il acheva son
café, d'une lèvre gourmande. Gilberte avait eu un léger rire
involontaire, devant la distraction douloureuse d'Henriette,
qu'elle servait comme une enfant. Quand les bols furent vides, on
s'attarda, dans la paix heureuse de la grande salle à manger
fraîche.
Et, à cette heure même, Napoléon III était dans la pauvre maison
du tisserand, sur la route de Donchery. Dès cinq heures du matin,
il avait voulu quitter la Sous-Préfecture, mal à l'aise de sentir
Sedan autour de lui, comme un remords et une menace, toujours
tourmenté du reste par le besoin d'apaiser un peu son coeur
sensible, en obtenant pour sa malheureuse armée des conditions
meilleures. Il désirait voir le roi de Prusse. Il était monté dans
une calèche de louage, il avait suivi la grande route large,
bordée de hauts peupliers, cette première étape de l'exil, faite
sous le petit froid de l'aube, avec la sensation de toute la
grandeur déchue qu'il laissait, dans sa fuite; et c'était, sur
cette route, qu'il venait de rencontrer Bismarck, accouru à la
hâte, en vieille casquette, en grosses bottes graissées,
uniquement désireux de l'amuser, de l'empêcher de voir le roi,
tant que la capitulation ne serait pas signée. Le roi était encore
à Vendresse, à quatorze kilomètres. Où aller? Sous quel toit
attendre? Là-bas, perdu dans une nuée d'orage, le palais des
Tuileries avait disparu. Sedan semblait s'être reculé déjà à des
lieues, comme barré par un fleuve de sang. Il n'y avait plus de
châteaux impériaux, en France, plus de demeures officielles, plus
même de coin chez le moindre des fonctionnaires, où il osât
s'asseoir. Et c'était dans la maison du tisserand qu'il voulut
échouer, la misérable maison aperçue au bord du chemin, avec son
étroit potager enclos d'une haie, sa façade d'un étage, aux
petites fenêtres mornes. En haut, la chambre, simplement blanchie
à la chaux, était carrelée, n'avait d'autres meubles qu'une table
de bois blanc et deux chaises de paille. Il y patienta pendant des
heures, d'abord en compagnie de Bismarck qui souriait à l'entendre
parler de générosité, seul ensuite, traînant sa misère, collant sa
face terreuse aux vitres, regardant encore ce sol de France, cette
Meuse qui coulait si belle, au travers des vastes champs fertiles.
Puis, le lendemain, les jours suivants, ce furent les autres
étapes abominables: le château de Bellevue, ce riant castel
bourgeois, dominant le fleuve, où il coucha, où il pleura, à la
suite de son entrevue avec le roi Guillaume; le cruel départ,
Sedan évité par crainte de la colère des vaincus et des affamés,
le pont de bateaux que les Prussiens avaient jeté à Iges, le long
détour au nord de la ville, les chemins de traverse, les routes
écartées de Floing, de Fleigneux, d'Illy, toute cette lamentable
fuite en calèche découverte; et là, sur ce tragique plateau
d'Illy, encombré de cadavres, la légendaire rencontre, le
misérable empereur, qui, ne pouvant plus même supporter le trot du
cheval, s'était affaissé sous la violence de quelque crise, fumant
peut-être machinalement son éternelle cigarette, tandis qu'un
troupeau de prisonniers, hâves, couverts de sang et de poussière,
ramenés de Fleigneux à Sedan, se rangeaient au bord du chemin pour
laisser passer la voiture, les premiers silencieux, les autres
grondant, les autres peu à peu exaspérés, éclatant en huées, les
poings tendus, dans un geste d'insulte et de malédiction. Ensuite,
il y eut encore la traversée interminable du champ de bataille, il
y eut une lieue de chemins défoncés, parmi les débris, parmi les
débris, parmi les morts, aux yeux grands ouverts et menaçants, il
y eut la campagne nue, les vastes bois muets, la frontière en haut
d'une montée, puis la fin de tout qui dévalait au delà, avec la
route bordée de sapins, au fond de la vallée étroite.
Et quelle première nuit d'exil, à Bouillon, dans une auberge,
l'hôtel de la poste, entouré d'une telle foule de Français
réfugiés et de simples curieux, que l'empereur avait cru devoir se
montrer, au milieu de murmures et de coups de sifflet! La chambre,
dont les trois fenêtres donnaient sur la place et sur la Semoy,
était la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, à
l'armoire à glace d'acajou, à la cheminée garnie d'une pendule de
zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs
artificielles sous globe. À droite et à gauche de la porte, il y
avait deux petits lits jumeaux. Dans l'un, coucha un aide de camp,
que la fatigue fit dormir dès neuf heures, à poings fermés. Dans
l'autre, l'empereur dut se retourner longuement, sans trouver le
sommeil; et, s'il se releva, pour promener son mal, il n'eut que
la distraction de regarder contre le mur, aux deux côtés de la
cheminée, des gravures qui se trouvaient là, l'une représentant
Rouget De L'Isle chantant la _Marseillaise_, l'autre, le jugement
dernier, un appel furieux des trompettes des archanges qui
faisaient sortir de la terre tous les morts, la résurrection du
charnier des batailles montant témoigner devant Dieu.
À Sedan, le train de la maison impériale, les bagages encombrants
et maudits étaient restés en détresse, derrière les lilas du sous-
préfet. On ne savait plus comment les faire disparaître, les ôter
des yeux du pauvre monde qui crevait de misère, tellement
l'insolence agressive qu'ils avaient prise, l'ironie affreuse
qu'ils devaient à la défaite, devenaient intolérables. Il fallut
attendre une nuit très noire. Les chevaux, les voitures, les
fourgons, avec leurs casseroles d'argent, leurs tournebroches,
leurs paniers de vins fins, sortirent en grand mystère de Sedan,
s'en allèrent eux aussi en Belgique, par les routes sombres, à
petit bruit, dans un frisson inquiet de vol.