Sur la terrasse haute, où il était monté pour se rendre compte de
la situation, Delaherche finit par être agité d'une nouvelle
impatience de savoir. Il voyait bien que les obus passaient par-
dessus la ville, et que les trois ou quatre qui avaient crevé les
toits des maisons environnantes, ne devaient être que de rares
réponses au tir si lent, si peu efficace du Palatinat. Mais il ne
distinguait rien de la bataille, et c'était en lui un besoin
immédiat de renseignements, que fouettait la peur de perdre dans
la catastrophe sa fortune et sa vie. Il descendit, laissant la
lunette braquée là-bas, vers les batteries allemandes.
En bas, pourtant, l'aspect du jardin central de la fabrique le
retint un moment. Il était près d'une heure, et l'ambulance
s'encombrait de blessés. La file des voitures ne cessait plus sous
le porche. Déjà, les voitures réglementaires, celles à deux roues,
celles à quatre roues, manquaient. On voyait apparaître des
prolonges d'artillerie, des fourragères, des fourgons à matériel,
tout ce qu'on pouvait réquisitionner sur le champ de bataille;
même il finissait par arriver des carrioles et des charrettes de
cultivateurs, prises dans les fermes, attelées de chevaux errants.
Et, là-Dedans, on empilait les hommes ramassés par les ambulances
volantes de premiers secours, pansés à la hâte. C'était un
déchargement affreux de pauvres gens les uns d'une pâleur
verdâtre, les autres violacés de congestion; beaucoup étaient
évanouis, d'autres poussaient des plaintes aiguës; il y en avait,
frappés de stupeur, qui s'abandonnaient aux infirmiers avec des
yeux épouvantés, tandis que quelques-uns, dès qu'on les touchait,
expiraient dans la secousse. L'envahissement devenait tel, que
tous les matelas de la vaste salle basse allaient être occupés, et
que le major Bouroche donnait des ordres, pour qu'on utilisât la
paille dont il avait fait faire une large litière, à l'une des
extrémités. Lui et ses aides, cependant, suffisaient encore aux
opérations. Il s'était contenté de demander une nouvelle table,
avec un matelas et une toile cirée, sous le hangar où l'on
opérait. Vivement, un aide tamponnait une serviette imbibée de
chloroforme sous le nez des patients. Les minces couteaux d'acier
luisaient, les scies avaient à peine un petit bruit de râpe, le
sang coulait par jets brusques, arrêtés tout de suite. On
apportait, on remportait les opérés, dans un va-et-vient rapide, à
peine le temps de donner un coup d'éponge sur la toile cirée. Et,
au bout de la pelouse, derrière un massif de cytises, dans le
charnier qu'on avait dû établir et où l'on se débarrassait des
morts, on allait jeter aussi les jambes et les bras coupés, tous
les débris de chair et d'os restés sur les tables.
Assises au pied d'un des grands arbres, Madame Delaherche et
Gilberte n'arrivaient plus à rouler assez de bandes. Bouroche qui
passa, la face enflammée, son tablier déjà rouge, jeta un paquet
de linge à Delaherche, en criant:
-- Tenez! faites donc quelque chose, rendez-vous utile!
Mais le fabricant protesta.
-- Pardon! il faut que je retourne aux nouvelles. On ne sait plus
si l'on vit.
Puis, effleurant de ses lèvres les cheveux de sa femme:
-- Ma pauvre Gilberte, dire qu'un obus peut tout allumer ici!
C'est effrayant.
Elle était très pâle, elle leva la tête, jeta un coup d'oeil
autour d'elle, avec un frisson. Puis, l'involontaire, l'invincible
sourire revint sur ses lèvres.
-- Oh! oui, effrayant, tous ces hommes que l'on coupe... C'est
drôle que je reste là, sans m'évanouir.
Madame Delaherche avait regardé son fils baiser les cheveux de la
jeune femme. Elle eut un geste, comme pour l'écarter, en songeant
à l'autre, à l'homme qui avait dû baiser aussi ces cheveux-là, la
nuit dernière. Mais ses vieilles mains tremblèrent, elle murmura:
-- Que de souffrances, mon Dieu! On oublie les siennes.
Delaherche partit, en expliquant qu'il allait revenir tout de
suite, avec des renseignements certains. Dès la rue Maqua, il fut
surpris du nombre de soldats qui rentraient, sans armes,
l'uniforme en lambeaux, souillé de poussière. Il ne put d'ailleurs
tirer aucun détail précis de ceux qu'il s'efforça d'interroger:
les uns répondaient, hébétés, qu'ils ne savaient pas; les autres
en disaient si long, dans une telle furie de gestes, une telle
exaltation de paroles, qu'ils ressemblaient à des fous.
Machinalement, alors, il se dirigea de nouveau vers la Sous-
Préfecture, avec la pensée que toutes les nouvelles affluaient là.
Comme il traversait la place du collège, deux canons, sans doute
les deux seules pièces qui restaient d'une batterie, arrivèrent au
galop, s'échouèrent contre un trottoir. Dans la Grande-Rue, il dut
s'avouer que la ville commençait à s'encombrer des premiers
fuyards: trois hussards démontés, assis sous une porte, se
partageaient un pain; deux autres, à petits pas, menaient leurs
chevaux par la bride, ignorant à quelle écurie les conduire; des
officiers couraient éperdus, sans avoir l'air de savoir où ils
allaient. Sur la place Turenne, un sous-lieutenant lui conseilla
de ne pas s'attarder, car des obus y tombaient fréquemment, un
éclat venait même d'y briser la grille qui entourait la statue du
grand capitaine, vainqueur du Palatinat. Et, en effet, comme il
filait rapidement dans la rue de la Sous-Préfecture, il vit deux
projectiles éclater, avec un fracas épouvantable, sur le pont de
Meuse.
Il restait planté devant la loge du concierge, cherchant un
prétexte pour demander et questionner un des aides de camp,
lorsqu'une voix jeune l'appela.
-- Monsieur Delaherche!... Entrez vite, il ne fait pas bon dehors.
C'était Rose, son ouvrière, à laquelle il ne songeait pas. Grâce à
elle, toutes les portes allaient s'ouvrir. Il entra dans la loge,
consentit à s'asseoir.
-- Imaginez-vous que maman en est malade, elle s'est couchée. Vous
voyez, il n'y a que moi, parce que papa est garde national à la
citadelle... Tout à l'heure, l'empereur a voulu montrer encore
qu'il était brave, et il est ressorti, il a pu aller au bout de la
rue, jusqu'au pont. Un obus est même tombé devant lui, le cheval
d'un de ses écuyers a été tué. Et puis, il est revenu... N'est-ce
pas, que voulez-vous qu'il fasse?
-- Alors, vous savez où nous en sommes... Qu'est-ce qu'ils disent,
ces messieurs?
Elle le regarda, étonnée. Elle restait d'une fraîcheur gaie, avec
ses cheveux fins, ses yeux clairs d'enfant qui s'agitait,
empressée, au milieu de ces abominations, sans trop les
comprendre.
-- Non, je ne sais rien... Vers midi, j'ai monté une lettre pour
le maréchal De Mac-Mahon. L'empereur était avec lui... Ils sont
restés près d'une heure enfermés ensemble, le maréchal dans son
lit, l'empereur assis contre le matelas, sur une chaise... ça, je
le sais, parce que je les ai vus, quand on a ouvert la porte.
-- Alors, qu'est-ce qu'ils se disaient?
De nouveau, elle le regarda, et elle ne put s'empêcher de rire.
-- Mais je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache? Personne
au monde ne sait ce qu'ils se sont dit.
C'était vrai, il eut un geste pour s'excuser de sa question sotte.
Pourtant, l'idée de cette conversation suprême le tracassait: quel
intérêt elle avait dû offrir! à quel parti avaient-ils pu
s'arrêter?
-- Maintenant, reprit Rose, l'empereur est rentré dans son
cabinet, où il est en conférence avec deux généraux qui viennent
d'arriver du champ de bataille...
Elle s'interrompit, jeta un coup d'oeil vers le perron.
-- Tenez! en voici un, de ces généraux... Et, tenez! voici
l'autre.
Vivement, il sortit, reconnut le général Douay et le général
Ducrot, dont les chevaux attendaient. Il les regarda se remettre
en selle, puis galoper. Après l'abandon du plateau d'Illy, ils
étaient accourus, chacun de son côté, pour avertir l'empereur que
la bataille était perdue. Ils donnaient des détails précis sur la
situation, l'armée et Sedan se trouvaient dès lors enveloppés de
toutes parts, le désastre allait être effroyable.
Dans son cabinet, l'empereur se promena quelques minutes en
silence, de son pas vacillant de malade. Il n'y avait plus là
qu'un aide de camp, debout et muet, près d'une porte. Et lui
marchait toujours, de la cheminée à la fenêtre, la face ravagée,
tiraillée à présent par un tic nerveux. Le dos semblait se courber
davantage, comme sous l'écroulement d'un monde; tandis que l'oeil
mort, voilé des paupières lourdes, disait la résignation du
fataliste qui avait joué et perdu contre le destin la partie
dernière. Chaque fois, pourtant, qu'il revenait devant la fenêtre
entr'ouverte, un tressaillement l'y arrêtait une seconde.
À une de ces stations si courtes, il eut un geste tremblant, il
murmura:
-- Oh! ce canon, ce canon qu'on entend depuis ce matin!
De là, en effet, le grondement des batteries de la Marfée et de
Frénois arrivait avec une violence extraordinaire. C'était un
roulement de foudre dont tremblaient les vitres et les murs eux-
mêmes, un fracas obstiné, incessant, exaspérant. Et il devait
songer que la lutte, désormais, était sans espoir, que toute
résistance devenait criminelle. À quoi bon du sang versé encore,
des membres broyés, des têtes emportées, des morts toujours,
ajoutés aux morts épars dans la campagne? Puisqu'on était vaincu,
que c'était fini, pourquoi se massacrer davantage? Assez
d'abomination et de douleur criait sous le soleil.
L'empereur, revenu devant la fenêtre, se remit à trembler, en
levant les mains.
-- Oh! ce canon, ce canon qui ne cesse pas!
Peut-être la pensée terrible des responsabilités se levait-elle en
lui, avec la vision des cadavres sanglants que ses fautes avaient
couchés là-bas, par milliers; et peut-être n'était-ce que
l'attendrissement de son coeur pitoyable de rêveur, de bon homme
hanté de songeries humanitaires. Dans cet effrayant coup du sort
qui brisait et emportait sa fortune, ainsi qu'un brin de paille,
il trouvait des larmes pour les autres, éperdu de la boucherie
inutile qui continuait, sans force pour la supporter davantage.
Maintenant, cette canonnade scélérate lui cassait la poitrine,
redoublait son mal.
-- Oh! ce canon, ce canon, faites-le taire tout de suite, tout de
suite!
Et cet empereur qui n'avait plus de trône, ayant confié ses
pouvoirs à l'impératrice-régente, ce chef d'armée qui ne
commandait plus, depuis qu'il avait remis au maréchal Bazaine le
commandement suprême, eut alors un réveil de sa puissance,
l'irrésistible besoin d'être le maître une dernière fois. Depuis
Châlons, il s'était effacé, n'avait pas donné un ordre, résigné à
n'être qu'une inutilité sans nom et encombrante, un paquet gênant,
emporté parmi les bagages des troupes. Et il ne se réveillait
empereur que pour la défaite; le premier, le seul ordre qu'il
devait donner encore, dans la pitié effarée de son coeur, allait
être de hisser le drapeau blanc sur la citadelle, afin de demander
un armistice.
-- Oh! Ce canon, ce canon!... Prenez un drap, une nappe, n'importe
quoi! Courez vite, dites qu'on le fasse taire!
L'aide de camp se hâta de sortir, et l'empereur continua sa marche
vacillante, de la cheminée à la fenêtre, pendant que les batteries
tonnaient toujours, secouant la maison entière.
En bas, Delaherche causait encore avec Rose, lorsqu'un sergent de
service accourut.
-- Mademoiselle, on ne trouve plus rien, je ne puis pas mettre la
main sur une bonne... Vous n'auriez pas un linge, un morceau de
linge blanc?
-- Voulez-vous une serviette?
-- Non, non, ce n'est pas assez grand... Une moitié de drap par
exemple.
Déjà, Rose, obligeante, s'était précipitée vers l'armoire.
-- C'est que je n'ai pas de drap coupé... Un grand linge blanc,
non! Je ne vois rien qui fasse l'affaire... Ah! tenez, voulez-vous
une nappe?
-- Une nappe, parfait! c'est tout à fait ça.
Et il ajouta, en s'en allant:
-- On va en faire un drapeau blanc, qu'on hissera sur la
citadelle, pour demander la paix... Merci bien, mademoiselle.
Delaherche eut un sursaut de joie involontaire.
Enfin, on allait donc être tranquille! Puis, cette joie lui parut
antipatriotique, il la refréna. Mais son coeur soulagé battait
quand même, et il regarda un colonel et un capitaine, suivis du
sergent, qui sortaient à pas précipités de la Sous-Préfecture. Le
colonel portait, sous le bras, la nappe roulée. Il eut l'idée de
les suivre, il quitta Rose, laquelle était très fière d'avoir
fourni ce linge. À ce moment, deux heures sonnaient.
Devant l'Hôtel de Ville, Delaherche fut bousculé par tout un flot
de soldats hagards qui descendaient du faubourg de la cassine. Il
perdit de vue le colonel, il renonça à la curiosité d'aller voir
hisser le drapeau blanc. On ne le laisserait certainement pas
entrer dans le donjon; et, d'autre part, comme il entendait
raconter que des obus tombaient sur le collège, il était envahi
d'une inquiétude nouvelle: peut-être bien que sa fabrique
flambait, depuis qu'il l'avait quittée. Il se précipita, repris de
sa fièvre d'agitation, se satisfaisant à courir ainsi. Mais des
groupes barraient les rues, des obstacles déjà renaissaient à
chaque carrefour. Rue Maqua seulement, il eut un soupir d'aise,
quand il aperçut la monumentale façade de sa maison intacte, sans
une fumée ni une étincelle. Il entra, il cria de loin à sa mère et
à sa femme:
-- Tout va bien, on hisse le drapeau blanc, on va cesser le feu!
Puis, il s'arrêta, car l'aspect de l'ambulance était vraiment
effroyable.
Dans le vaste séchoir, dont on laissait la grande porte ouverte,
non seulement tous les matelas étaient occupés, mais il ne restait
même plus de place sur la litière étalée au bout de la salle. On
commençait à mettre de la paille entre les lits, on serrait les
blessés les uns contre les autres. Déjà, on en comptait près de
deux cents, et il en arrivait toujours. Les larges fenêtres
éclairaient d'une clarté blanche toute cette souffrance humaine
entassée. Parfois, à un mouvement trop brusque, un cri
involontaire s'élevait. Des râles d'agonie passaient dans l'air
moite. Tout au fond, une plainte douce, presque chantante, ne
cessait pas. Et le silence se faisait plus profond, une sorte de
stupeur résignée, le morne accablement d'une chambre de mort, que
coupaient seuls les pas et les chuchotements des infirmiers. Les
blessures, pansées à la hâte sur le champ de bataille, quelques-
unes même demeurées à vif, étalaient leur détresse, entre les
lambeaux des capotes et des pantalons déchirés. Des pieds
s'allongeaient, chaussés encore, broyés et saignants. Des genoux
et des coudes, comme rompus à coups de marteau, laissaient pendre
des membres inertes. Il y avait des mains cassées, des doigts qui
tombaient, retenus à peine par un fil de peau. Les jambes et les
bras fracturés semblaient les plus nombreux, raidis de douleur,
d'une pesanteur de plomb. Mais, surtout, les inquiétantes
blessures étaient celles qui avaient troué le ventre, la poitrine
ou la tête. Des flancs saignaient par des déchirures affreuses,
des noeuds d'entrailles s'étaient faits sous la peau soulevée, des
reins entamés, hachés, tordaient les attitudes en des contorsions
frénétiques. De part en part, des poumons étaient traversés, les
uns d'un trou si mince, qu'il ne saignait pas, les autres d'une
fente béante d'où la vie coulait en un flot rouge; et les
hémorragies internes, celles qu'on ne voyait point, foudroyaient
les hommes, tout d'un coup délirants et noirs. Enfin, les têtes
avaient souffert plus encore: mâchoires fracassées, bouillie
sanglante des dents et de la langue; orbites défoncées, l'oeil à
moitié sorti; crânes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux
dont les balles avaient touché la moelle ou le cerveau, étaient
comme des cadavres, dans l'anéantissement du coma; tandis que les
autres, les fracturés, les fiévreux, s'agitaient, demandaient à
boire, d'une voix basse et suppliante.
Puis, à côté, sous le hangar où l'on opérait, c'était une autre
horreur. Dans cette première bousculade, on ne procédait qu'aux
opérations urgentes, celles que nécessitait l'état désespéré des
blessés. Toute crainte d'hémorragie décidait Bouroche à
l'amputation immédiate. De même, il n'attendait pas pour chercher
les projectiles au fond des plaies et les enlever, s'ils s'étaient
logés dans quelque zone dangereuse, la base du cou, la région de
l'aisselle, la racine de la cuisse, le pli du coude ou le jarret.
Les autres blessures, qu'il préférait laisser en observation,
étaient simplement pansées par les infirmiers, sur ses conseils.
Déjà, il avait fait pour sa part quatre amputations, en les
espaçant, en se donnant le repos d'extraire quelques balles entre
les opérations graves; et il commençait à se fatiguer. Il n'y
avait que deux tables, la sienne et une autre, où travaillait un
de ses aides. On venait de tendre un drap entre les deux, afin que
les opérés ne pussent se voir. Et l'on avait beau les laver à
l'éponge, les tables restaient rouges; tandis que les seaux qu'on
allait jeter à quelques pas, sur une corbeille de marguerites, ces
seaux dont un verre de sang suffisait à rougir l'eau claire,
semblaient être des seaux de sang pur, des volées de sang noyant
les fleurs de la pelouse. Bien que l'air entrât librement, une
nausée montait de ces tables, de ces linges, de ces trousses, dans
l'odeur fade du chloroforme.
Pitoyable en somme, Delaherche frémissait de compassion, lorsque
l'entrée d'un landau, sous le porche, l'intéressa. On n'avait plus
trouvé sans doute que cette voiture de maître, et l'on y avait
entassé des blessés. Ils y tenaient huit, les uns sur les autres.
Le fabricant eut un cri de surprise terrifiée, en reconnaissant,
dans le dernier qu'on descendit, le capitaine Beaudoin.
-- Oh! mon pauvre ami!... Attendez! Je vais appeler ma mère et ma
femme.
Elles accoururent, laissant le soin de rouler des bandes à deux
servantes. Les infirmiers qui avaient saisi le capitaine,
l'emportaient dans la salle; et ils allaient le coucher en travers
d'un tas de paille, lorsque Delaherche aperçut, sur un matelas, un
soldat qui ne bougeait plus, la face terreuse, les yeux ouverts.
-- Dites donc, mais il est mort, celui-là!
-- Tiens! C'est vrai, murmura un infirmier. Pas la peine qu'il
encombre!
Lui et un camarade prirent le corps, l'emportèrent au charnier
qu'on avait établi derrière les cytises. Une douzaine de morts,
déjà, s'y trouvaient rangés, raidis dans le dernier râle, les uns
les pieds étirés, comme allongés par la souffrance, les autres
déjetés, tordus en des postures atroces. Il y en avait qui
ricanaient, les yeux blancs, les dents à nu sous les lèvres
retroussées; tandis que plusieurs, la figure longue, affreusement
triste, pleuraient encore de grosses larmes. Un, très jeune, petit
et maigre, la tête à moitié emportée, serrait sur son coeur, de
ses deux mains convulsives, une photographie de femme, une de ces
pâles photographies de faubourg, éclaboussée de sang. Et, aux
pieds des morts, pêle-mêle, des jambes et des bras coupés
s'entassaient aussi, tout ce qu'on rognait, tout ce qu'on abattait
sur les tables d'opération, le coup de balai de la boutique d'un
boucher, poussant dans un coin les déchets, la chair et les os.
Devant le capitaine Beaudoin, Gilberte avait frémi. Mon Dieu!
Qu'il était pâle, couché sur ce matelas, la face toute blanche
sous la saleté qui la souillait! Et la pensée que, quelques heures
auparavant, il l'avait tenue entre ses bras, plein de vie et
sentant bon, la glaçait d'effroi. Elle s'était agenouillée.
-- Quel malheur, mon ami! Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?
Et, machinalement, elle avait tiré son mouchoir, elle lui en
essuyait la figure, ne pouvant le tolérer ainsi, sali de sueur, de
terre et de poudre. Il lui semblait qu'elle le soulageait, en le
nettoyant un peu.
-- N'est-ce pas? ce n'est rien, ce n'est que votre jambe.
Le capitaine, dans une sorte de somnolence, ouvrait les yeux,
péniblement. Il avait reconnu ses amis, il s'efforçait de leur
sourire.
-- Oui, la jambe seulement... Je n'ai pas même senti le coup, j'ai
cru que je faisais un faux pas et que je tombais...
Mais il parlait avec difficulté.
-- Oh! J'ai soif, j'ai soif!
Alors, Madame Delaherche, penchée à l'autre bord du matelas,
s'empressa. Elle courut chercher un verre et une carafe d'eau,
dans laquelle on avait versé un peu de cognac. Et, lorsque le
capitaine eut vidé le verre avidement, elle dut partager le reste
de la carafe aux blessés voisins: toutes les mains se tendaient,
des voix ardentes la suppliaient. Un zouave, qui ne put en avoir,
sanglota.
Delaherche, cependant, tâchait de parler au major, afin d'obtenir,
pour le capitaine, un tour de faveur. Bouroche venait d'entrer
dans la salle, avec son tablier sanglant, sa large face en sueur,
que sa crinière léonine semblait incendier; et, sur son passage,
les hommes se soulevaient, voulaient l'arrêter, chacun brûlant de
passer tout de suite, d'être secouru et de savoir: «à moi,
monsieur le major, à moi!» des balbutiements de prière le
suivaient, des doigts tâtonnants effleuraient ses vêtements. Mais
lui, tout à son affaire, soufflant de lassitude, organisait son
travail, sans écouter personne. Il se parlait à voix haute, il les
comptait du doigt, leur donnait des numéros, les classait: celui-
ci, celui-là, puis cet autre; un, deux, trois; une mâchoire, un
bras, une cuisse; tandis que l'aide qui l'accompagnait, tendait
l'oreille, pour tâcher de se souvenir.
-- Monsieur le major, dit Delaherche, il y a là un capitaine, le
capitaine Beaudoin...
Bouroche l'interrompit.
-- Comment, Beaudoin est ici!... Ah! le pauvre bougre!
Il alla se planter devant le blessé. Mais, d'un coup d'oeil, il
dut voir la gravité du cas, car il reprit aussitôt, sans même se
baisser pour examiner la jambe atteinte:
-- Bon! on va me l'apporter tout de suite, dès que j'aurai fait
l'opération qu'on prépare.
Et il retourna sous le hangar, suivi par Delaherche, qui ne
voulait pas le lâcher, de crainte qu'il n'oubliât sa promesse.
Cette fois, il s'agissait de la désarticulation d'une épaule,
d'après la méthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient
une jolie opération, quelque chose d'élégant et de prompt, en tout
quarante secondes à peine. Déjà, on chloroformait le patient,
pendant qu'un aide lui saisissait l'épaule à deux mains, les
quatre doigts sous l'aisselle, le pouce en dessus. Alors,
Bouroche, armé du grand couteau long, après avoir crié: «asseyez-
le!», empoigna le deltoïde, transperça le bras, trancha le muscle;
puis, revenant en arrière, il détacha la jointure d'un seul coup;
et le bras était tombé, abattu en trois mouvements. L'aide avait
fait glisser ses pouces, pour boucher l'artère humérale.
«Recouchez-le!» Bouroche eut un rire involontaire en procédant à
la ligature, car il n'avait mis que trente-cinq secondes. Il ne
restait plus qu'à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi
qu'une épaulette à plat. Cela était joli, à cause du danger, un
homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par
l'artère humérale, sans compter qu'il y a péril de mort, chaque
fois qu'on assoit un blessé, sous l'action du chloroforme.
Delaherche, glacé, aurait voulu fuir. Mais il n'en eut pas le
temps, le bras était déjà sur la table. Le soldat amputé, une
recrue, un paysan solide, qui sortait de sa torpeur, aperçut ce
bras qu'un infirmier emportait, derrière les cytises. Il regarda
vivement son épaule, la vit tranchée et saignante. Et il se fâcha,
furieux.
-- Ah! nom de Dieu! c'est bête, ce que vous avez fait là!
Bouroche, exténué, ne répondait point. Puis, l'air brave homme:
-- J'ai fait pour le mieux, je ne voulais pas que tu claques, mon
garçon... D'ailleurs, je t'ai consulté, tu m'as dit oui.
-- J'ai dit oui, j'ai dit oui! est-ce que je savais, moi!
Et sa colère tomba, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
-- Qu'est-ce que vous voulez que je foute, maintenant?
On le remporta sur la paille, on lava violemment la toile cirée et
la table; et les seaux d'eau rouge qu'on jeta de nouveau, à la
volée, au travers de la pelouse, ensanglantèrent la corbeille
blanche de marguerites.
Mais Delaherche s'étonnait d'entendre toujours le canon. Pourquoi
donc ne se taisait-il pas? La nappe de Rose, maintenant, devait
être hissée sur la citadelle. Et on aurait dit, au contraire, que
le tir des batteries Prussiennes augmentait d'intensité. C'était
un vacarme à ne pas s'entendre, un ébranlement secouant les moins
nerveux de la tête aux pieds, dans une angoisse croissante. Cela
ne devait guère être bon, pour les opérateurs et pour les opérés,
ces secousses qui vous arrachaient le coeur. L'ambulance entière
en était bousculée, enfiévrée, jusqu'à l'exaspération.
-- C'était fini, qu'ont-ils donc à continuer? s'écria Delaherche,
qui prêtait anxieusement l'oreille, croyant à chaque seconde
entendre le dernier coup.
Puis, comme il revenait vers Bouroche, pour lui rappeler le
capitaine, il eut l'étonnement de le trouver par terre, au milieu
d'une botte de paille, couché sur le ventre, les deux bras nus
jusqu'aux épaules, enfoncés dans deux seaux d'eau glacée. À bout
de force morale et physique, le major se délassait là, anéanti,
terrassé par une tristesse, une désolation immense, dans une de
ces minutes d'agonie du praticien qui se sent impuissant. Celui-ci
pourtant était un solide, une peau dure et un coeur ferme. Mais il
venait d'être touché par l'»à quoi bon?» le sentiment qu'il ne
ferait jamais tout, qu'il ne pouvait pas tout faire, l'avait
brusquement paralysé. À quoi bon? Puisque la mort serait quand
même la plus forte!
Deux infirmiers apportaient sur un brancard le capitaine Beaudoin.
-- Monsieur le major, se permit de dire Delaherche, voici le
capitaine.
Bouroche ouvrit les yeux, retira ses bras des deux seaux, les
secoua, les essuya dans la paille. Puis, se soulevant sur les
genoux:
-- Ah! oui, foutre! à un autre... Voyons, voyons, la journée n'est
pas finie.
Et il était debout, rafraîchi, secouant sa tête de lion aux
cheveux fauves, remis d'aplomb par la pratique et par l'impérieuse
discipline.
Gilberte et Madame Delaherche avaient suivi le brancard; et elles
restèrent à quelques pas, lorsqu'on eut couché le capitaine sur le
matelas, recouvert de la toile cirée.
-- Bon! c'est au-dessus de la cheville droite, disait Bouroche,
qui causait beaucoup, pour occuper le blessé. Pas mauvais, à cette
place. On s'en tire très bien... Nous allons examiner ça.
Mais la torpeur où était Beaudoin, le préoccupait visiblement. Il
regardait le pansement d'urgence, un simple lien, serré et
maintenu sur le pantalon par un fourreau de baïonnette. Et, entre
ses dents, il grognait, demandant quel était le salop qui avait
fichu ça. Puis, tout d'un coup, il se tut. Il venait de
comprendre: c'était sûrement pendant le transport, au fond du
landau empli de blessés, que le bandage avait dû se détendre,
glissant, ne comprimant plus la plaie, ce qui avait occasionné une
très abondante hémorragie.
Violemment, Bouroche s'emporta contre un infirmier qui l'aidait.
-- Bougre d'empoté, coupez donc vite!
L'infirmier coupa le pantalon et le caleçon, coupa le soulier et
la chaussette. La jambe, puis le pied apparurent, d'une nudité
blafarde, tachée de sang. Et il y avait là, au-dessus de la
cheville, un trou affreux, dans lequel l'éclat d'obus avait
enfoncé un lambeau de drap rouge. Un bourrelet de chair
déchiquetée, la saillie du muscle, sortait en bouillie de la
plaie.
Gilberte dut s'appuyer contre un des poteaux du hangar. Ah! cette
chair, cette chair si blanche, cette chair sanglante maintenant,
et massacrée! Malgré son effroi, elle ne pouvait en détourner les
yeux.
-- Fichtre! déclara Bouroche, ils vous ont bien arrangé!
Il tâtait le pied, le trouvait froid, n'y sentait plus battre le
pouls. Son visage était devenu très grave, avec un pli de la
lèvre, qui lui était particulier, en face des cas inquiétants.
-- Fichtre! répéta-t-il, voilà un mauvais pied!
Le capitaine, que l'anxiété tirait de sa somnolence, le regardait,
attendait; et il finit par dire:
-- Vous trouvez, major?
Mais la tactique de Bouroche était de ne jamais demander
directement à un blessé l'autorisation d'usage, quand la nécessité
d'une amputation s'imposait. Il préférait que le blessé s'y
résignât de lui-même.
-- Mauvais pied, murmura-t-il, comme s'il eût pensé tout haut.
Nous ne le sauverons pas.
Nerveusement, Beaudoin reprit:
-- Voyons, il faut en finir, major. Qu'en pensez-vous?
-- Je pense que vous êtes un brave, capitaine, et que vous allez
me laisser faire ce qu'il faut.
Les yeux du capitaine Beaudoin pâlirent, se troublèrent d'une
sorte de petite fumée rousse. Il avait compris. Mais, malgré
l'insupportable peur qui l'étranglait, il répondit simplement,
avec bravoure:
-- Faites, major.
Et les préparatifs ne furent pas longs. Déjà, l'aide tenait la
serviette imbibée de chloroforme, qui fut tout de suite appliquée
sous le nez du patient. Puis, au moment où la courte agitation qui
précède l'anesthésie se produisait, deux infirmiers firent glisser
le capitaine sur le matelas, de façon à avoir les jambes libres;
et l'un d'eux garda la gauche, qu'il soutint; tandis qu'un aide,
saisissant la droite, la serrait rudement des deux mains, à la
racine de la cuisse, pour comprimer les artères.
Alors, quand elle vit Bouroche s'approcher avec le couteau mince,
Gilberte ne put en supporter davantage.
-- Non, non, c'est affreux!
Et elle défaillait, elle s'appuya sur Madame Delaherche, qui avait
dû avancer le bras pour l'empêcher de tomber.
-- Mais pourquoi restez-vous?
Toutes deux, cependant, demeurèrent. Elles tournaient la tête, ne
voulant plus voir, immobiles et tremblantes, serrées l'une contre
l'autre, malgré leur peu de tendresse.
Ce fut sûrement à cette heure de la journée que le canon tonna le
plus fort. Il était trois heures, et Delaherche, désappointé,
exaspéré, déclarait n'y plus rien comprendre. Maintenant, il
devenait hors de doute que, loin de se taire, les batteries
Prussiennes redoublaient leur feu. Pourquoi? Que se passait-il?
C'était un bombardement d'enfer, le sol tremblait, l'air
s'embrasait. Autour de Sedan, la ceinture de bronze, les huit
cents pièces des armées allemandes tiraient à la fois,
foudroyaient les champs voisins d'un tonnerre continu; et ce feu
convergent, toutes les hauteurs environnantes frappant au centre,
aurait brûlé et pulvérisé la ville en deux heures. Le pis était
que des obus recommençaient à tomber sur les maisons. Des fracas
plus fréquents retentissaient. Il en éclata un rue des Voyards Un
autre écorna une cheminée haute de la fabrique, et des gravats
dégringolèrent devant le hangar.
Bouroche leva les yeux, grognant:
-- Est-ce qu'ils vont nous achever nos blessés? ... C'est
insupportable, ce vacarme!
Cependant, l'infirmier tenait allongée la jambe du capitaine; et,
d'une rapide incision circulaire, le major coupa la peau, au-
dessous du genou, cinq centimètres plus bas que l'endroit où il
comptait scier les os. Puis, vivement, à l'aide du même couteau
mince, qu'il ne changeait pas pour aller vite, il détacha la peau,
la releva tout autour, ainsi que l'écorce d'une orange qu'on pèle.
Mais, comme il allait trancher les muscles, un infirmier
s'approcha, lui parla à l'oreille.
-- Le numéro deux vient de couler.
Dans l'effroyable bruit, le major n'entendit pas.
-- Parlez donc plus haut, nom de Dieu! J'ai les oreilles en sang,
avec leur sacré canon.
-- Le numéro deux vient de couler.
-- Qui ça, le numéro deux?
-- Le bras.
-- Ah! bon!... Eh bien! vous apporterez le trois, la mâchoire.
Et, avec une adresse extraordinaire, sans se reprendre, il trancha
les muscles d'une seule entaille, jusqu'aux os. Il dénuda le tibia
et le péroné, introduisit entre eux la compresse à trois chefs,
pour les maintenir. Puis, d'un trait de scie unique, il les
abattit. Et le pied resta aux mains de l'infirmier qui le tenait.
Peu de sang coula, grâce à la compression que l'aide exerçait plus
haut, autour de la cuisse. La ligature des trois artères fut
rapidement faite. Mais le major secouait la tête; et, quand l'aide
eut enlevé ses doigts, il examina la plaie, en murmurant, certain
que le patient ne pouvait encore l'entendre:
-- C'est ennuyeux, les artérioles ne donnent pas de sang.
Puis, d'un geste, il acheva son diagnostic: encore un pauvre
bougre de fichu! Et, sur son visage en sueur, la fatigue et la
tristesse immenses avaient reparu, cette désespérance de l'»à quoi
bon?», puisqu'on n'en sauvait pas quatre sur dix. Il s'essuya le
front, il se mit à rabattre la peau et à faire les trois sutures
d'approche.
Gilberte venait de se retourner. Delaherche lui avait dit que
c'était fait, qu'elle pouvait voir. Pourtant, elle aperçut le pied
du capitaine que l'infirmier emportait derrière les cytises. Le
charnier s'augmentait toujours, deux nouveaux morts s'y
allongeaient, l'un la bouche démesurément ouverte et noire, ayant
l'air de hurler encore, l'autre rapetissé par une abominable
agonie, redevenu à la taille d'un enfant chétif et contrefait. Le
pis était que le tas des débris finissait par déborder dans
l'allée voisine. Ne sachant où poser convenablement le pied du
capitaine, l'infirmier hésita, se décida enfin à le jeter sur le
tas.
-- Eh bien! voilà qui est fait, dit le major à Beaudoin qu'on
réveillait. Vous êtes hors d'affaire.
Mais le capitaine n'avait pas la joie du réveil, qui suit les
opérations heureuses. Il se redressa un peu, retomba, bégayant
d'une voix molle:
-- Merci, major. J'aime mieux que ce soit fini.
Cependant, il sentit la cuisson du pansement à l'alcool. Et, comme
on approchait le brancard pour le remporter, une terrible
détonation ébranla la fabrique entière: c'était un obus qui venait
d'éclater en arrière du hangar, dans la petite cour où se trouvait
la pompe. Des vitres volèrent en éclats, tandis qu'une épaisse
fumée envahissait l'ambulance. Dans la salle, une panique avait
soulevé les blessés de leur couche de paille, et tous criaient
d'épouvante, et tous voulaient fuir.
Delaherche se précipita, affolé, pour juger des dégâts. Est-ce
qu'on allait lui démolir, lui incendier sa maison, à présent? Que
se passait-il donc? Puisque l'empereur voulait qu'on cessât,
pourquoi avait-on recommencé?
-- Nom de Dieu! remuez-vous! cria Bouroche aux infirmiers figés de
terreur. Lavez-moi la table, apportez-moi le numéro trois!
On lava la table, on jeta une fois encore les seaux d'eau rouge à
la volée, au travers de la pelouse. La corbeille de marguerites
n'était plus qu'une bouillie sanglante, de la verdure et des
fleurs hachées dans du sang. Et le major, à qui on avait apporté
le numéro trois, se mit, pour se délasser un peu, à chercher une
balle qui, après avoir fracassé le maxillaire inférieur, devait
s'être logée sous la langue. Beaucoup de sang coulait et lui
engluait les doigts.
Dans la salle, le capitaine Beaudoin était de nouveau couché sur
son matelas. Gilberte et Madame Delaherche avaient suivi le
brancard. Delaherche lui-même, malgré son agitation, vint causer
un moment.
-- Reposez-vous, capitaine. Nous allons faire préparer une
chambre, nous vous prendrons chez nous.
Mais, dans sa prostration, le blessé eut un réveil, une minute de
lucidité.
-- Non, je crois bien que je vais mourir.
Et il les regardait tous les trois, les yeux élargis, pleins de
l'épouvante de la mort.
-- Oh! Capitaine, qu'est-ce que vous dites là? murmura Gilberte en
s'efforçant de sourire, toute glacée. Vous serez debout dans un
mois.
Il secouait la tête, il ne regardait plus qu'elle, avec un immense
regret de la vie dans les yeux, une lâcheté de s'en aller ainsi,
trop jeune, sans avoir épuisé la joie d'être.
-- Je vais mourir, je vais mourir... Ah! c'est affreux...
Puis, tout d'un coup, il aperçut son uniforme souillé et déchiré,
ses mains noires, et il parut souffrir de son état, devant des
femmes. Une honte lui vint de s'abandonner ainsi, la pensée qu'il
manquait de correction acheva de lui rendre toute une bravoure. Il
réussit à reprendre d'une voix gaie:
-- Seulement, si je meurs, je voudrais mourir les mains propres...
Madame, vous seriez bien aimable de mouiller une serviette et de
me la donner.
Gilberte courut, revint avec la serviette, voulut lui en frotter
les mains elle-même. À partir de ce moment, il montra un très
grand courage, soucieux de finir en homme de bonne compagnie.
Delaherche l'encourageait, aidait sa femme à l'arranger d'une
façon convenable. Et la vieille Madame Delaherche, devant ce
mourant, lorsqu'elle vit le ménage s'empresser ainsi, sentit s'en
aller sa rancune. Une fois encore elle se tairait, elle qui savait
et qui s'était juré de tout dire à son fils. À quoi bon désoler la
maison, puisque la mort emportait la faute?
Ce fut fini presque tout de suite. Le capitaine Beaudoin, qui
s'affaiblissait, retomba dans son accablement. Une sueur glacée
lui inondait le front et le cou. Il rouvrit un instant les yeux,
tâtonna comme s'il eût cherché une couverture imaginaire, qu'il se
mit à remonter jusqu'à son menton, les mains tordues, d'un
mouvement doux et entêté.
-- Oh! j'ai froid, j'ai bien froid.
Et il passa, il s'éteignit, sans hoquet, et son visage tranquille,
aminci, garda une expression d'infinie tristesse.
Delaherche veilla à ce que le corps, au lieu d'être porté au
charnier, fût déposé dans une remise voisine. Il voulait forcer
Gilberte, toute bouleversée et pleurante, à se retirer chez elle.
Mais elle déclara qu'elle aurait trop peur maintenant, seule, et
qu'elle préférait rester avec sa belle-mère, dans l'agitation de
l'ambulance, où elle s'étourdissait. Déjà, elle courait donner à
boire à un chasseur d'Afrique que la fièvre faisait délirer, elle
aidait un infirmier à panser la main d'un petit soldat, une recrue
de vingt ans, qui était venu, à pied, du champ de bataille, le
pouce emporté; et, comme il était gentil et drôle, plaisantant sa
blessure d'un air insouciant de parisien farceur, elle finit par
s'égayer avec lui.
Pendant l'agonie du capitaine, la canonnade semblait avoir
augmenté encore, un deuxième obus était tombé dans le jardin,
brisant un des arbres centenaires. Des gens affolés criaient que
tout Sedan brûlait, un incendie considérable s'étant déclaré dans
le faubourg de la cassine. C'était la fin de tout, si ce
bombardement continuait longtemps avec une pareille violence.
-- Ce n'est pas possible, j'y retourne! dit Delaherche hors de
lui.
-- Où donc? demanda Bouroche.
-- Mais à la Sous-Préfecture, pour savoir si l'empereur se moque
de nous, quand il parle de faire hisser le drapeau blanc.
Le major resta quelques secondes étourdi par cette idée du drapeau
blanc, de la défaite, de la capitulation, qui tombait au milieu de
son impuissance à sauver tous les pauvres bougres en bouillie,
qu'on lui amenait. Il eut un geste de furieuse désespérance.
-- Allez au diable! Nous n'en sommes pas moins tous foutus!
Dehors, Delaherche éprouva une difficulté plus grande à se frayer
un passage parmi les groupes qui avaient grossi. Les rues, de
minute en minute, s'emplissaient davantage, du flot des soldats
débandés. Il questionna plusieurs des officiers qu'il rencontra:
aucun n'avait aperçu le drapeau blanc sur la citadelle. Enfin, un
colonel déclara l'avoir entrevu un instant, le temps de le hisser
et de l'abattre. Cela aurait tout expliqué, soit que les allemands
n'eussent pu le voir, soit que, l'ayant vu apparaître et
disparaître, ils eussent redoublé leur feu, en comprenant que
l'agonie était proche. Même une histoire circulait déjà, la folle
colère d'un général, qui s'était précipité, à l'apparition du
drapeau blanc, l'avait arraché de ses mains, brisant la hampe,
foulant le linge. Et les batteries Prussiennes tiraient toujours,
les projectiles pleuvaient sur les toits et dans les rues, des
maisons brûlaient, une femme venait d'avoir la tête broyée, au
coin de la place Turenne.
À la Sous-Préfecture, Delaherche ne trouva pas Rose dans la loge
du concierge. Toutes les portes étaient ouvertes, la déroute
commençait. Alors, il monta, ne se heurtant que dans des gens
effarés, sans que personne lui adressât la moindre question. Au
premier étage, comme il hésitait, il rencontra la jeune fille.
-- Oh! Monsieur Delaherche, ça se gâte... Tenez! Regardez vite, si
vous voulez voir l'empereur.
En effet, à gauche, une porte, mal fermée, bâillait; et, par cette
fente, on apercevait l'empereur, qui avait repris sa marche
chancelante, de la cheminée à la fenêtre. Il piétinait, ne
s'arrêtait pas, malgré d'intolérables souffrances.
Un aide de camp venait d'entrer, celui qui avait si mal refermé la
porte, et l'on entendit l'empereur qui lui demandait, d'une voix
énervée de désolation:
-- Mais enfin, monsieur, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai
fait hisser le drapeau blanc?
C'était son tourment devenu insupportable, ce canon qui ne cessait
pas, qui augmentait de violence, à chaque minute. Il ne pouvait
s'approcher de la fenêtre, sans en être frappé au coeur. Encore du
sang, encore des vies humaines fauchées par sa faute! Chaque
minute entassait d'autres morts, inutilement. Et, dans sa révolte
de rêveur attendri, il avait déjà, à plus de dix reprises, adressé
sa question désespérée aux personnes qui entraient.
-- Mais enfin, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait
hisser le drapeau blanc?
L'aide de camp murmura une réponse, que Delaherche ne put saisir.
Du reste, l'empereur ne s'était pas arrêté, cédant quand même à
son besoin de retourner devant cette fenêtre, où il défaillait,
dans le tonnerre continu de la canonnade. Sa pâleur avait grandi
encore, sa longue face, morne et tirée, mal essuyée du fard du
matin, disait son agonie.
À ce moment, un petit homme vif, l'uniforme poussiéreux, dans
lequel Delaherche reconnut le général Lebrun, traversa le palier,
poussa la porte, sans se faire annoncer. Et, tout de suite, une
fois de plus, on distingua la voix anxieuse de l'empereur.
-- Mais enfin, général, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai
fait hisser le drapeau blanc?
L'aide de camp sortait, la porte fut refermée, et Delaherche ne
put même entendre la réponse du général. Tout avait disparu.
-- Ah! répéta Rose, ça se gâte, je le comprends bien, à la mine de
ces messieurs. C'est comme ma nappe, je ne la reverrai pas, il y
en a qui disent qu'on l'a déchirée... Dans tout ça, c'est
l'empereur qui me fait de la peine, car il est plus malade que le
maréchal, il serait mieux dans son lit que dans cette pièce, où il
se ronge à toujours marcher.
Elle était très émue, sa jolie figure blonde exprimait une pitié
sincère. Aussi Delaherche, dont la ferveur bonapartiste se
refroidissait singulièrement depuis deux jours, la trouva-t-il un
peu sotte. En bas, pourtant, il resta encore un instant avec elle,
guettant le départ du général Lebrun. Et, quand celui-ci reparut,
il le suivit.
Le général Lebrun avait expliqué à l'empereur que, si l'on voulait
demander un armistice, il fallait qu'une lettre, signée du
commandant en chef de l'armée Française, fût remise au commandant
en chef des armées allemandes. Puis, il s'était offert pour écrire
cette lettre et pour se mettre à la recherche du général de
Wimpffen, qui la signerait. Il emportait la lettre, il n'avait que
la crainte de ne pas trouver ce dernier, ignorant sur quel point
du champ de bataille il pouvait être. Dans Sedan, d'ailleurs, la
cohue devenait telle, qu'il dut marcher au pas de son cheval; ce
qui permit à Delaherche de l'accompagner jusqu'à la porte du
Ménil.
Mais, sur la route, le général Lebrun prit le galop, et il eut la
chance, comme il arrivait à Balan, d'apercevoir le général de
Wimpffen. Celui-ci, quelques minutes plus tôt, avait écrit à
l'empereur: «sire, venez vous mettre à la tête de vos troupes,
elles tiendront à honneur de vous ouvrir un passage à travers les
lignes ennemies.» aussi entra-t-il dans une furieuse colère, au
seul mot d'armistice. Non, non! Il ne signerait rien, il voulait
se battre! Il était trois heures et demie. Et ce fut peu de temps
après qu'eut lieu la tentative héroïque et désespérée, cette
poussée dernière, pour ouvrir une trouée au travers des Bavarois,
en marchant une fois encore sur Bazeilles. Par les rues de Sedan,
par les champs voisins, afin de rendre du coeur aux troupes, on
mentait, on criait: «Bazaine arrive! Bazaine arrive!» depuis le
matin, c'était le rêve de beaucoup, on croyait entendre le canon
de l'armée de Metz, à chaque batterie nouvelle que démasquaient
les allemands. Douze cents hommes environ furent réunis, des
soldats débandés de tous les corps, où toutes les armes se
mêlaient; et la petite colonne se lança glorieusement, sur la
route balayée de mitraille, au pas de course. D'abord, ce fut
superbe, les hommes qui tombaient n'arrêtaient pas l'élan des
autres, on parcourut près de cinq cents mètres avec une véritable
furie de courage. Mais, bientôt, les rangs s'éclaircirent, les
plus braves se replièrent. Que faire contre l'écrasement du
nombre? Il n'y avait là que la témérité folle d'un chef d'armée
qui ne voulait pas être vaincu. Et le général de Wimpffen finit
par se trouver seul avec le général Lebrun, sur cette route de
Balan et de Bazeilles, qu'ils durent définitivement abandonner. Il
ne restait qu'à battre en retraite sous les murs de Sedan.
Delaherche, dès qu'il avait perdu de vue le général, s'était hâté
de retourner à la fabrique, possédé d'une idée unique, celle de
monter de nouveau à son observatoire, pour suivre au loin les
événements. Mais, comme il arrivait, il fut un instant arrêté, en
se heurtant, sous le porche, au colonel De Vineuil, qu'on amenait,
avec sa botte sanglante, à moitié évanoui sur du foin, au fond
d'une carriole de maraîcher. Le colonel s'était obstiné à vouloir
rallier les débris de son régiment, jusqu'au moment où il était
tombé de cheval. Tout de suite, on le monta dans une chambre du
premier étage, et Bouroche qui accourut, n'ayant trouvé qu'une
fêlure de la cheville, se contenta de panser la plaie, après en
avoir retiré des morceaux de cuir de la botte. Il était débordé,
exaspéré, il redescendit en criant qu'il aimerait mieux se couper
une jambe à lui-même, que de continuer à faire son métier si
salement, sans le matériel convenable ni les aides nécessaires. En
bas, en effet, on ne savait plus où mettre les blessés, on s'était
décidé à les coucher sur la pelouse, dans l'herbe. Déjà, il y en
avait deux rangées, attendant, se lamentant au plein air, sous les
obus qui continuaient à pleuvoir. Le nombre des hommes amenés à
l'ambulance, depuis midi, dépassait quatre cents, et le major
avait fait demander des chirurgiens, sans qu'on lui envoyât autre
chose qu'un jeune médecin de la ville. Il ne pouvait suffire, il
sondait, taillait, sciait, recousait, hors de lui, désolé de voir
qu'on lui apportait toujours plus de besogne qu'il n'en faisait.
Gilberte, ivre d'horreur, prise de la nausée de tant de sang et de
larmes, était restée près de son oncle, le colonel, laissant en
bas Madame Delaherche donner à boire aux fiévreux et essuyer les
visages moites des agonisants.
Sur la terrasse, vivement, Delaherche tâcha de se rendre compte de
la situation. La ville avait moins souffert qu'on ne croyait, un
seul incendie jetait une grosse fumée noire, dans le faubourg de
la cassine. Le fort du Palatinat ne tirait plus, faute sans doute
de munitions. Seules, les pièces de la porte de Paris lâchaient
encore un coup, de loin en loin. Et, tout de suite, ce qui
l'intéressa, ce fut de constater qu'on avait de nouveau hissé un
drapeau blanc sur le donjon; mais on ne devait pas l'apercevoir du
champ de bataille, car le feu continuait, aussi intense. Des
toitures voisines lui cachaient la route de Balan, il ne put y
suivre le mouvement des troupes. D'ailleurs, ayant mis son oeil à
la lunette qui était restée braquée, il venait de retomber sur
l'état-major allemand, qu'il avait déjà vu à cette place, dès
midi. Le maître, le minuscule soldat de plomb, haut comme la
moitié du petit doigt, dans lequel il croyait avoir reconnu le roi
de Prusse, se trouvait toujours debout, avec son uniforme sombre,
en avant des autres officiers, la plupart couchés sur l'herbe,
étincelants de broderies. Il y avait là des officiers étrangers,
des aides de camp, des généraux, des maréchaux de cour, des
princes, tous pourvus de lorgnettes, suivant depuis le matin
l'agonie de l'armée Française, comme au spectacle. Et le drame
formidable s'achevait.
De cette hauteur boisée de la Marfée, le roi Guillaume venait
d'assister à la jonction de ses troupes. C'en était fait, la
troisième armée, sous les ordres de son fils, le prince royal de
Prusse, qui avait cheminé par Saint-Menges et Fleigneux, prenait
possession du plateau d'Illy; tandis que la quatrième, que
commandait le prince royal de Saxe, arrivait de son côté au
rendez-vous, par Daigny et Givonne, en tournant le bois de la
Garenne. Le XIe corps et le Ve donnaient ainsi la main au XIIe
corps et à la garde. Et l'effort suprême pour briser le cercle, au
moment où il se fermait, l'inutile et glorieuse charge de la
division Margueritte avait arraché au roi un cri d'admiration:
«ah! les braves gens!» maintenant, l'enveloppement mathématique,
inexorable, se terminait, les mâchoires de l'étau s'étaient
rejointes, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil l'immense
muraille d'hommes et de canons qui enveloppait l'armée vaincue. Au
nord, l'étreinte devenait de plus en plus étroite, refoulait les
fuyards dans Sedan, sous le feu redoublé des batteries, dont la
ligne ininterrompue bordait l'horizon. Au midi, Bazeilles conquis,
vide et morne, finissait de brûler, jetant de gros tourbillons de
fumée et d'étincelles; pendant que les Bavarois, maîtres de Balan,
braquaient des canons, à trois cents mètres des portes de la
ville. Et les autres batteries, celles de la rive gauche,
installées à Pont-Maugis, à Noyers, à Frénois, à Wadelincourt, qui
tiraient sans un arrêt depuis bientôt douze heures, tonnaient plus
haut, complétaient l'infranchissable ceinture de flammes, jusque
sous les pieds du roi.
Mais le roi Guillaume, fatigué, lâcha un instant sa lorgnette; et
il continua de regarder à l'oeil nu. Le soleil oblique descendait
vers les bois, allait se coucher dans un ciel d'une pureté sans
tache. Toute la vaste campagne en était dorée, baignée d'une
lumière si limpide, que les moindres détails prenaient une netteté
singulière. Il distinguait les maisons de Sedan, avec les petites
barres noires des fenêtres, les remparts, la forteresse, ce
système compliqué de défense dont les arêtes se découpaient d'un
trait vif. Puis, alentour, épars au milieu des terres, c'étaient
les villages, frais et vernis, pareils aux fermes des boîtes de
jouets, Donchery à gauche, au bord de sa plaine rase, Douzy et
Carignan à droite, dans les prairies. Il semblait qu'on aurait
compté les arbres de la forêt des Ardennes, dont l'océan de
verdure se perdait jusqu'à la frontière. La Meuse, aux lents
détours, n'était plus, sous cette lumière frisante, qu'une rivière
d'or fin. Et la bataille atroce, souillée de sang, devenait une
peinture délicate, vue de si haut, sous l'adieu du soleil: des
cavaliers morts, des chevaux éventrés semaient le plateau de
Floing de taches gaies; vers la droite, du côté de Givonne, les
dernières bousculades de la retraite amusaient l'oeil du
tourbillon de ces points noirs, courant, se culbutant; tandis que,
dans la presqu'île d'Iges, à gauche, une batterie Bavaroise, avec
ses canons gros comme des allumettes, avait l'air d'être une pièce
mécanique bien montée, tellement la manoeuvre pouvait se suivre,
d'une régularité d'horlogerie. C'était la victoire, inespérée,
foudroyante, et le roi n'avait pas de remords, devant ces cadavres
si petits, ces milliers d'hommes qui tenaient moins de place que
la poussière des routes, cette vallée immense où les incendies de
Bazeilles, les massacres d'Illy, les angoisses de Sedan,
n'empêchaient pas l'impassible nature d'être belle, à cette fin
sereine d'un beau jour.
Mais, tout d'un coup, Delaherche aperçut, gravissant les pentes de
la Marfée, un général Français, vêtu d'une tunique bleue, monté
sur un cheval noir, et que précédait un hussard, avec un drapeau
blanc. C'était le général Reille, chargé par l'empereur de porter
au roi de Prusse cette lettre: «Monsieur mon Frère, n'ayant pu
mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu'à remettre mon
épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté,
le bon Frère, Napoléon.» dans sa hâte d'arrêter la tuerie,
puisqu'il n'était plus le maître, l'empereur se livrait, espérant
attendrir le vainqueur. Et Delaherche vit le général Reille
s'arrêter à dix pas du roi, descendre de cheval, puis s'avancer
pour remettre la lettre, sans arme, n'ayant aux doigts qu'une
cravache. Le soleil se couchait dans une grande lueur rose, le roi
s'assit sur une chaise, s'appuya au dossier d'une autre chaise,
que tenait un secrétaire, et répondit qu'il acceptait l'épée en
attendant l'envoi d'un officier, qui pourrait traiter de la
capitulation.